Les cœurs imparfaits – Gaëlle Pingault

« N’ayez pas peur d’avancer. Si vous tombez, vous vous relèverez. Un chemin se réajuste selon ce qu’on a appris de la chute ou de la réussite. Le pire, c’est le surplace. L’immobilisme, c’est la mort. »

 

Les coeurs imparfaits

 

Charles, Barbara et Lise ont un point commun : ils passent tous les trois quelques heures de leur vie au sein de l’Ehpad les Genêts. Charles en est le médecin, Lise une des aides soignante et Barbara la fille d’une résidente. Quand ce trio se rencontre, chacun, à sa manière, est à un tournant de sa vie. Enfance difficile, couple à la dérive, solitude assumée… Ils ont à apprendre les uns des autres, pour continuer à avancer…

Je ne m’étonne plus depuis longtemps des remarquables découvertes que me font vivre les 68 premières fois. le second roman de Gaëlle Pingault fait partie des jolies pépites qui arrivent sans crier gare.

Tout est succulent dans ce roman : l’histoire de ces trois personnages d’abord. On s’attache rapidement à leur fragilité, à leur ténacité, à leur trait d’humour. On partage leur ennui, leurs doutes et leurs joies simples. Derrière l’image, ils ont tous trois une zone d’ombre qui les rend si humain…

L’ambiance ensuite… Offerts par petites touches, tout au long des pages, les chemins que les personnages ont empruntés sont sinueux, douloureux et parfois nostalgiques. Sans jugement aucun, l’auteur nous entraine avec elle dans l’enfance compliquée de Barbara, dans le salon froid et sans âme de Charles et au coeur des bouffées d’oxygène nécessaire à Lise pour tenir debout.

Et l’écriture enfin… Sublime, légère, poétique et tellement juste. Gaëlle Pingault doit aimer les gens, les rencontres, les gestes simples, pour nous faire cadeau de tant de tendresse et de chaleur. Chaque phrase, chaque mot, a sa mélodie…

Ce roman résonne d’un message puissant : être soi, malgré les doutes, les blessures, s’ouvrir aux autres et prendre soin d’eux, pour se réchauffer soi-même… Et rester indulgent face à cette vie tortueuse mais belle… – Audrey Lire&Vous

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Ils m’ont immédiatement séduite ces personnages qui gravitent autour de Rose, la mère de Barbara, qui perd peu à peu le fil de sa vie dans un EPHAD qui fonctionne à flux tendu, dans une ambiance d’économie de moyens qui lamine les meilleures volontés.

Barbara est convoquée par le chef de service, Charles, qui a opté pour une fin de carrière moins glorieuse que ne l’a été son parcours précédent, où il était un neurologue réputé. Le professeur Bordier souhaite en effet aborder avec Barbara la difficile question de la tutelle pour Rose. C’est avec un peu de surprise qu’il se prend en pleine face un genre de « Allez vous faire foutre, ma mère je m’en balance! »

Au bal de cette petite communauté est aussi invitée Lise, , qui se consacre corps et âme au bien-être de ses patients et en crève de dépit de ne pouvoir prendre le temps de ces échanges gratifiants pour elle ô combien utile pour chasser pour un instant la solitude des résidents.

Et puis menant la danse, Barbara, une prof de lettres adulée par ses étudiants, affichant tous les stigmates de la réussite. Et pourtant…

C’est grâce à ces personnages profondément humains dans leur forces et leurs faiblesses, que se construit l’histoire, faite de mains tendues, prises ou refusées, avec au bout du compte de nouvelles alliances et et des plaies en voie de guérison.

J’ai déjà ressenti des émotions livresques identiques avec Ensemble c’est tout d’Anna Gavalda, que j’avais beaucoup aimé.

Et la crainte de devoir sortir un mouchoir à la fin ne s’est pas réalisée. Merci Gaëlle Pingault ! – Chantal Yvenou

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Trois personnages et un point commun, l’Ehpad des Genêts. Barbara, professeur de lettres à la fac, dont la mère se trouve à l’Ehpad, Charles médecin  et Lise aide soignante.

Charles va convoquer Barbara pour lui parler de sa mère afin que celle-ci s’en occupe et va découvrir qu’elle ne l’aime. Lise s’occupe des résidents  avec  beaucoup d’humanité et va faire la connaissance de Barbara, fille de Rose.

Barbara solitaire, une enfance douloureuse avec une mère difficile qu’elle quitte à 18 ans en claquant la porte, Charles esseulé dans sa vie personnelle qui retrouve la froideur de sa femme tous les soirs et Lise, enjouée et pétillante qui s’occupe des résidents avec beaucoup de gentillesse et d’attention. Ces trois personnages vont se retrouver régulièrement et s’entraider dans ce quotidien difficile et se révéler. Et Ninon que j’ai appréciée par sa sagesse qui va ouvrir les yeux de Barbara et l’aider. Le  début du livre m’a laissée en retrait et presque ennuyée et…petit à petit, j’ai été happée par les personnages et leurs vies, grâce à l’écriture légère et très juste de Gaëlle.

Un livre attachant, de la chaleur humaine et beaucoup de tendresse.

J’ai très envie de découvrir le premier roman de Gaëlle Pingault « Il n’y a pas d’internet au paradis ». – Joëlle Radisson

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Destins croisés.
Charles, ancien Professeur en neurologie et reconverti en médecin coordonnateur d’un EHPAD.
Lise, aide soignante dans cet établissement.
Barbara, jeune quinquagénaire, célibataire, fille mal aimée de Rose résidente dans cet endroit.
Lors de l’annonce de la bipolarité de Rose, Barbara va croiser Charles et Lise et revoir Rose malgré elle.
Chacun se cherche, réfléchit à sa vie passée, à ses échecs, à ses choix de vie.
On y sent, l’ennui, les échecs amoureux, la gestion discutable des EHPAD.
Le fait de se croiser, leur permettra d’avancer dans leurs chemins de vie et d’espérer une voie nouvelle.
L’auteure réussit un vrai pari, car ses personnages gagnent vraiment en épaisseur au fur et à mesure de la lecture, avec une fin intelligente et sans facilité. – Anne-Claire Guisard

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Barbara est enseignante à la fac. D’une indépendance et d’une assurance à toute épreuve, elle a fait le choix d’un célibat agrémenté de jeunes amants occasionnels. Ce bel équilibre menace de rompre quand elle est convoquée par le médecin de l’EHPAD où réside Rose, sa mère devenue sénile. Ces retrouvailles obligées avec cette mère qu’elle a fuie à ses 18 ans la contraignent à revisiter son passé, tandis que Charles Bodier, neurologue en fin de carrière nouvellement nommé dans cet EHPAD, fait le constat amer d’une vie qui ne lui convient plus et s’ennuie un peu. Lise, elle, ne s’ennuie pas, elle passe ses journées à courir d’un patient à l’autre, tâchant de donner à chacun l’humanité dont ils ont besoin et que ne permet pas l’exigence de rentabilité du secteur.

C’est un beau parcours que celui de ces trois personnages qui vont tous trois, à leur manière, s’entraider, et accomplir un chemin inconfortable vers une libération. Avec beaucoup de sensibilité, d’élégance et de finesse, Gaëlle Pingault explore les continents de vies qu’on construit comme on peut, jusqu’à ce que vienne l’heure des choix qui se font quand on parvient à faire la paix avec soi-même. Ces cœurs imparfaits et solitaires vont ce qu’ils peuvent, et c’est déjà beaucoup. – Emmanuelle Bastien

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« Enfin, il me reste à remercier tous ces lecteurs… Je suis impatiente autant que j’ai la trouille, pour tout dire, de vous confier ce deuxième roman. » Ce sont les mots de Gaëlle Pingault à la fin de son deuxième roman. Et, pour tout dire aussi, je me trouve dans le même état d’esprit en ouvrant « Les cœurs imparfaits ». Je trépigne et j’ai peur…

…Et puis j’entre dans la vie de Rose, vieille femme désorientée, résidente d’un EHPAD, Charles, médecin coordonnateur de cet établissement hospitalier, Barbara, belle et dynamique cinquantenaire, professeur de fac. Je rencontre aussi, Lise, aide-soignante, Ninon étudiante, et Suzanne, la sœur de Rose. Tous ces personnages ont un point commun, ils sont imparfaits, empêchés de mener la vie qu’ils auraient souhaitée, peut-être d’atteindre ce à quoi ils aspiraient. La vie, c’est ça, un petit caillou, une mauvaise herbe, un secret profondément enfoui et l’engrenage s’enraie… Mais un jour une rencontre a lieu et…

Dans ce roman, j’ai tout aimé : l’écriture simple et discrète qui sert le texte plutôt que de le cacher. Telle une femme transcendée par un maquillage dont on oublie la présence, le récit de l’auteure profite d’une langue gracieuse et d’un rythme bien dosé qui le rendent fluide et facile à lire. Les phrases coulent tranquillement et la lecture se fait plaisir. J’ai aimé la construction parfaitement adaptée qui nous permet d’avancer pas à pas dans l’histoire et les confrontations des protagonistes, de comprendre leurs difficultés, leurs souffrances, leurs questions. J’ai aimé l’étude approfondie, l’analyse fouillée, le dépeçage presque de chacun de ces héros. J’ai apprécié le regard acéré sur la structure hospitalière, ses problèmes, ses manques, ses personnels dévoués, fatigués, usés, désespérés et sa rentabilité devenue obligatoire.

J’ai aimé encore les mots de la romancière sur tout ce qui touche à l’humain, et notamment s’agissant des pathologies mentales « La maladie mentale n’est pas bien vue dans nos sociétés. Pourtant il faut un sacré courage pour l’affronter au quotidien, pour lui tenir tête ou composer avec elle, pour aller son chemin. »  Il n’y a pourtant rien de larmoyant, et chacun va aller son chemin vers une sorte de rédemption. Gaëlle Pingault a, de plus, l’élégance de nous épargner une fin au parfum de rose.

« Les cœurs imparfaits » est à mes yeux un roman très réussi, sensible et fin, bourré d’humanité, un moment de lecture particulièrement émouvant. – Geneviève Munier

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Si on m’avait dit que j’aimerais autant un livre à base d’EPAHD, de bipolarité, de couple en fin de relation et autres perspectives joyeuses, j’aurais haussé un sourcil.

Mais le fait est là, je trouve que « les cœurs imparfaits » est un formidable roman où les personnages ratent consciencieusement leur vie parce qu’ils ont fait des choix par défaut, par lâcheté, par intransigeance. Mais lorsqu’ils lèvent les obstacles, leurs certitudes s’envolent, ils peuvent avancer dans la bonne direction. Et leur métamorphose, leur nouveau chemin sont un pur bonheur de lecture.

L’écriture sait faire alterner les époques, les lieux, les personnes ; l’époque actuelle est peinte avec lucidité (ah, les impératifs d’efficience du système de santé !) mais ceux qui y vivent sont regardés avec tendresse : la prof de fac dont l’assurance cache une faille, l’ancien mandarin à qui la retraite a retiré son pouvoir hospitalier, l’aide-soignante qui aime son métier jusqu’à risquer l’implosion…

Les personnages secondaires sont, également remarquablement campés, avec des détails qui dénotent un vrai intérêt pour l’humain : l’étudiante lucide, l’amant dont on s’est lassé, les personnes âgées de l’Epahd et tant d’autres…

Une réussite, à tous points de vue. – Marianne Le Roux Briet

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Quand j’ouvre Les cœurs imparfaits je découvre les destins croisés de personnages qui pourraient être vous, ou moi, des gens de la vraie vie, pas forcément les protagonistes que nous nous attendons à découvrir dans un roman. Et le premier effet est assez déculpabilisant ! Personne n’est parfait et encore moins les héros des livres ! Chouette !

Et puis elle est solidement plantée dans le réel cette histoire, elle sonne juste, encore plus par les temps qui courent. Elle souligne comme la société peut être broyée par le libéralisme, par ceux qui ne savent pas faire autre chose que s’enrichir, au mépris de tous.

Enfin, et pour terminer, ce roman dit parfois des mots qui tournent inconsciemment dans notre tête.

« Je. Suis. Seule. SEULE. Ces mots lui sautent au visage. Cette formule a bercé son enfance et son adolescence. Barbara se la répétait comme un mantra pour se donner de la force. Je suis seule, donc je dois m’en sortir seule. »

Et ça, c’est juste précieux. Cela fait même rentrer ce roman dans la catégorie des livres thérapeutiques, ses mots soignent.

« Vous avez raison. J’ai besoin d’être consolé. Mais il faudra que j’accepte l’idée que j’y ai droit. »

Des mots qui brisent la solitude ou les remparts que la vie peut parfois construire autour de nous.

Bref, Gaëlle Pingault a écrit un livre doudou, qui réchauffe le cœur, qui va chercher des émotions enfouies ou oubliées pour les rendre plus douces, et nous rendre plus fort(e)s.

« Oser avancer, en tenant compte d’où je viens et en acceptant mes faiblesses. Ne pas renoncer même quand ça tangue fort. Accepter la peur, parce que c’est de cette manière qu’on l’affaiblit. Donner le meilleur de moi, y compris pour m’aimer telle que je suis. »

Voilà, j’ai adoré ! – Emmanuelle Boucart-Loirat

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« Ce qui ne peut danser au bord des lèvres s’en va hurler au fond de l’âme. » Christian Bobin, L’autre visage

« D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle détestait sa mère et sa mère la détestait.

Barbara se demande si cette phrase pourrait constituer un bel incipit. D’autant que ceux débutant les romans avec des histoires de mère, c’est un match un peu plié par Albert Camus. Difficile de surpasser L’Étranger sur ce terrain. »

Voilà plusieurs semaines que j’ai achevé la lecture des Cœurs imparfaits, le 2e roman de Gaëlle Pingault aux Éditions Eyrolles qui, décidément, réservent de belles surprises.

« Je suis impatiente autant que j’ai la trouille, pour tout dire, de vous confier ce deuxième roman. »

Dix, quinze fois, j’ai commencé ma chronique ; dix, quinze fois, je l’ai effacée. J’avais la trouille, pour tout dire, que ma propre histoire vienne s’écrire dans l’interligne et enfle au point de prendre toute la place. Il a fallu le temps que l’émotion reflue, cette émotion qui m’a prise aux tripes tant il m’a semblé que Gaëlle Pingault s’était emparée de ce que j’ai vécu, enfant puis adolescente. Mes réticences ont fini par céder tant ce roman, qui est la générosité même, m’a fait un bien fou.

Je les ai aimés d’emblée ces personnages que la vie va faire se croiser. Ils sont tous, absolument tous, terriblement humains. Ils sont fragiles, mais ne capitulent pas ; chacun compose bon an, mal an avec les creux et les bosses laissés par les chocs de la vie.

Rose est la mère toxique que Barbara a fuie à 18 ans sans se retourner pour aller trouver refuge chez Suzanne, la sœur aînée de Rose et par conséquent sa tante. Rose est à présent pensionnaire de l’EHPAD des Genêts où le docteur Charles Bodier assure le suivi médical des patients dont Lise, aide-soignante, s’occupe au quotidien. Rose est le centre autour duquel gravitent ces cœurs imparfaits, mais perfectibles.

Barbara, la cinquantaine épanouie et virevoltante, est professeur de littérature à l’université. Célibataire et farouchement indépendante, elle assume séduire des hommes plus jeunes qu’elle choisit, parfois, parmi ses étudiants étrangers.

« Elle n’ignore pas qu’elle est une belle femme – elle déploie une certaine énergie pour le rester – et n’a, de plus, aucune intention d’épouser l’un d’entre eux. Ils s’amusent, elle s’amuse, c’est parfait. »

Charles est un peu plus âgé. Neurologue reconnu, il a volontiers laissé sa place à la jeune génération et est venu à l’EHPAD des Genêts attendre la retraite dans un contexte moins stressant au risque de s’ennuyer. Sa vie de couple est un désastre ouaté depuis qu’Éliane, son épouse, a eu connaissance de son incartade avec la vive et souriante Charlotte. Il a cédé à son chantage et n’est resté que pour ses deux enfants qui sont à présent indépendants.

« Il n’a plus la superbe nécessaire, ni pour certains combats, ni pour certains rêves. L’a-t-il jamais eue, d’ailleurs ? Il se tâte. »

La dynamique et dévouée Lise court toute la journée d’un résident à l’autre, tentant de consacrer à chacun quelques instants de complicité bienveillante. Solitaire, célibataire, Lise s’emploie à trouver la juste distance thérapeutique pour gérer tant bien que mal la charge émotionnelle

« Rester sensible, pour ne rien banaliser. Pas trop, cependant, pour ne pas se laisser ronger. »

à l’EHPAD des Genêts qui, comme tous les établissements de soin, connaît la pression des objectifs de rentabilité, celle des équipes restreintes quand les départs ne sont pas remplacés.

« Le fric, le fric partout, tout le temps. Le fric comme destruction massive. […] Un jour prochain on ne regardera plus les personnes fragiles autrement que comme des poids financiers. »

Autant de dysfonctionnements dont Lise craint, à juste titre, qu’ils finissent par avoir raison du courage et de la motivation de soignants dévoués comme Éric, parti du jour au lendemain à la suite d’un burn-out.

Hasard du calendrier, ce roman, sorti au moment de la crise sanitaire que nous venons de traverser, pointe du doigt ce que les personnels soignants dénoncent depuis longtemps et que Gaëlle Pingault reprend ici sans verser dans la démonstration polémique.

La belle assurance de Barbara se lézarde le jour où Charles l’appelle pour lui annoncer que sa mère, l’une des résidentes de l’EHPAD où il exerce, commence à perdre le fil de son existence. À cause d’un « usage délétère des neuroleptiques pris durant la majeure partie de sa vie pour traiter sa bipolarité » Rose ne parle plus et passe les heures prostrée à regarder par la fenêtre. C’est un choc pour Barbara d’apprendre ce qu’on s’est évertué à lui cacher : sa mère ? bipolaire ?

« Charles, est-ce que vous imaginez ce que c’est de vivre avec quelqu’un dont on ne trouve jamais le mode d’emploi ? Dont la majeure partie des réactions est imprévisible ? D’évoluer dans un contexte où rien n’est fiable, ni compréhensible ? De vivre en tension permanente ? J’ai passé mon enfance à craindre de rentrer chez moi, je ne savais pas ce qui m’attendait. Pas un nid douillet, en tout cas. Charles, mon enfance ; mon enfance, Charles. Les présentations sont faites. »

Leur relation aurait-elle été différente si elle avait eu connaissance de ce diagnostic posé il y a longtemps ?

Barbara, Charles, Lise, Suzanne vont prendre le chemin de la réconciliation, d’abord avec les autres puis avec soi-même, en osant enfin affronter ce qu’ils croyaient pouvoir ignorer. Ils vont s’aider les uns, les autres, avec parfois la maladresse de leur bienveillance. Ils seront aussi soutenus par des personnes extérieures qui bien souvent se révèlent les plus lucides et donc les plus à même de donner les conseils les plus judicieux.

Il y a Ninon, étudiante très (trop ?) enthousiaste à ses cours que Barbara va l’interpeler

« — Ninon… […] Si vous deviez vous réveiller à cinquante ans passés, en constatant que votre vie est construite presque en totalité et malgré vous, sur un énorme mensonge, vous agiriez comment ? »

Ninon, qui va tisser un lien de confiance avec son professeur au point de pousser Barbara à envisager la situation autrement, à savoir du point de vue de la mère honnie :

« La maladie mentale, c’est compliqué, oui. Vous ne vous êtes jamais dit, à propos des gens qui en souffrent, que c’était courageux de leur part, de continuer à vivre avec ça ? […] Je les plains et je les admire en même temps. […] On soutient les gens qui se battent contre un cancer ou contre une maladie génétique, on organise des téléthons et des courses pour des tas de maladies physiques … Est-ce qu’on ne pourrait pas rendre hommage, aussi, aux gens qui souffrent de maladie mentale ? Ce doit être si dur à vivre ! »

Et dire que Barbara craignait que Ninon manquât de recul et de sens critique !

Il y a Charles et ses SMS farfelus sur le tricotage et le cheesecake qui, sous couvert de fantaisie, va s’employer à corroder l’armure de Barbara, cette « guerrière cuirassée armée jusqu’aux dents » qui a préféré la colère à la tristesse.

« Pas envie de penser à cet établissement, à sa mère, à sa mémoire, à sa mère, à son avenir, à sa mère, à leur histoire commune, à sa mère, aux cicatrices qu’elle lui a laissées… Putain, non. Pas sa mère. »

Charles va comprendre enfin qu’à avoir passé sa vie à prendre soin des autres, il s’est oublié et que le moment est peut-être venu de se poser la question que nous, lecteurs, avons sur le bout de la langue depuis que nous avons pénétré à sa suite dans son salon glacial : pourquoi diantre reste-t-il auprès d’une épouse indifférente qui lui bat froid maintenant que Paul et Louise ont quitté la maison ?

« Quant à partir, il a raté le coche. Comment s’y prendrait-il alors qu’il n’a pas été foutu de saisir sa chance soutenu par le rire de Charlotte ? »

Il y a Suzanne, tante Suzanne, qui avait recueilli la fugueuse et que Barbara a perdu de vue, ni l’une ni l’autre n’ayant osé faire le premier pas vers la réconciliation malgré une affection sincère. Et les années ont passé, et les mois ont glissé, rendant ce premier pas chaque jour plus difficile.

« C’est à la fois étrange et tellement bon que tu sois là. »

Ce roman est celui du chemin qu’imperceptiblement et coûte que coûte se fraye la douceur – je ne parle pas de celle des cheesecakes et des crêpes ! Lisez, vous comprendrez.

À la fin, si tous les personnages n’ont pas trouvé la paix, je suis heureuse de les savoir sur le bon chemin.

« Il a dit que oui, il connaissait cet état qui consiste à être sur le qui-vive, tout le temps, même sans en avoir conscience. Il connaît aussi l’absence de repos, le sentiment d’être englué, l’impuissance à assainir une relation, et donc, à se sauver soi-même. À trouver – retrouver ? – le chemin de la douceur. »

En alternant les chapitres du temps présent et ceux de l’enfance de Barbara, Gaëlle Pingault réussit non seulement à rendre le récit vivant (lapalissade !), mais encore à diffracter l’éclairage pour montrer toutes les facettes de ces personnages abîmés qui ont cependant gardé leur capacité à aimer, même imparfaitement. Le lecteur avance, confiant de tenir là un roman où l’amertume et la bêtise crasses n’ont pas leur place. L’art de l’autrice est aussi de savoir faire naître ici un sourire léger, là un rire franc pour éviter au roman de sombrer dans le drame larmoyant. Avec un tel sujet, ce n’était pas gagné ! Croyez-moi, rien ne vaut d’embarquer avec Barbara pour l’Ouzbékistan tropical après un chapitre assez rude. Le style est vif et enlevé, le vocabulaire aussi qui désamorce la mièvrerie. Un petit aperçu ?

« Pour s’ennuyer, il faut avoir le luxe d’être en vie. L’emmerdement est donc un privilège. »

Les cœurs imparfaits offre également une belle réflexion sur le pouvoir de la littérature (prenez un carnet et un stylo pour noter les références de vos prochaines lectures, de vos prochaines chansons !). Sur le conseil de Lise, par la lecture, Barbara va retisser un lien fragile à sa mère et un autre plus solide au plaisir de lire qui l’avait désertée.

« Rose ferme les yeux et s’appuie contre le dossier de velours usé. Elles sont assises l’une près de l’autre. Il y a quelque chose d’étrangement familier dans cette situation. Cela permet à Barbara de reprendre ses esprits peu à peu. Elle attrape la Tournée d’automne […] l’ouvre au hasard et se décide à lire à voix haute […] C’est en tournant la page pour continuer la lecture que Barbara le réalise : elle vient enfin de se remettre à lire. »

Ce roman est riche, riche d’une humanité où « la chorégraphie des autres » est légère et aérienne. Bien que le sujet soit douloureux, rien dans ce roman n’est pesant. Jusqu’à la fin qui reste ouverte et donc riche – oui, encore ! – de promesses :

« D’une certaine manière – une manière étrange et qui lui ressemble bien – il fallait que Rose revienne dans la vie de Barbara pour la quitter vraiment. C’est l’acte le plus maternel que Rose aura réussi, libérer sa fille, comme si elle la mettait au monde une seconde fois. »

Je termine ce billet très émue, consciente de n’avoir pas su trouver les mots pour dire combien ce roman m’a touchée et qu’il mérite d’être mis entre toutes les mains. Je ne voulais pas que mon histoire abîme cette histoire et j’espère y avoir réussi.

Je laisse les mots de la fin à Hemingway : « Dieu soit remercié pour les livres. Tous les livres. »

Et pour le vôtre aussi, Gaëlle. – Christine Casempoure

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Il y a parfois des liaisons de lectures un peu délicates. Je venais de lire Paul Boyé de Paul Nizan, un sujet assez difficile et parfois douloureuse et une écriture littéraire exigeante. Passer aux Coeurs imparfaits de Gaelle Pingault m’a semblé dès les premières pages une régression de qualité. Mais au fil de ma lecture je me suis attachée à ces trois personnages de la vie quotidienne. Barbara, une femme cachée derrière la carapace qui l’empêche de souffrir et même de se rappeler, Charles, médecin d’une humanité rare et d’un humour déjanté, et Lise, courageuse, empathique, attentive et émouvante. L’écriture est moderne, le sujet d’actualité, l’ambiance tendrement décrite. J’ai eu l’impression de lire un roman feel good, qui apporte du bien là où ça fait mal, sans réelle prétention littéraire. Il m’a tenu dans ses bras, j’ai passé quelques heures délicieuses. Gaëlle Pingault parle de nous, elle le fait bien, et elle nous propose le chemin de la solidarité, de l’espoir, de l’amitié. C’est bien. – Martine Magnin

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J’avais apprécié la lecture du premier roman de Gaëlle Pingault et trouvé intéressant sa façon d’aborder un sujet d’actualité avec romanesque et des personnages touchants. Grâce aux fées des 68 premières fois, nous suivons les auteurs et cette fois, nous retrouvons cette auteur avec des cœurs imparfaits. mais qu’est ce que des cœurs imparfaits ou des cœurs parfaits. Cette fois, nous allons aller dans une maison de retraite et rencontrer des personnages cabossés, mais tellement humains et que l’on peut croiser ou être d’ailleurs. Il y a Barbara, qui a coupé les ponts avec sa mère, dès qu’elle a pu « fuir » la maison, il y a Charles, le médecin de cet EPHAD, qui y finit sa carrière avec des personnes qui finissent leur vie, il y a Lise, une jeune aide soignante de cet établissement qui fait avec les moyens du bord.. Et plusieurs autres touchants personnages secondaires. Ils n’ont pas des cœurs parfaits mais au moins leur rencontre, leur non rencontre vont à quelques moments leur faire battre le cœur. Chacun et chacune essaie de mener leur barque dans la vie. « Je peux cesser de ne compter que sur moi » dit un personnage et cette phrase va irradier ce roman. Il aborde des sujets d’actualité, douloureux comme la situation dans les maisons de retraite mais il parle très bien des employés qui font le maximum. Une nouvelle fois, l’auteure aborde des sujets délicats, d’actualité mais j’ai aimé sa façon de nous entraîner avec ses personnages, touchants, si vivants et leurs cœurs ne sont pas si imparfaits. – Catherine Airaud

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J’avais hâte de découvrir Les cœurs imparfaits de Gaëlle Pingault parce que j’avais immédiatement plébiscité il y a trois ans son premier roman Il n’y a pas Internet au paradis.

Celui-ci est un livre très touchant, également, avec une fin ouverte qui invite le lecteur à poursuivre longuement en pensée le trajet des protagonistes.

Le cœur de l’action se situe en EHPAD, ce qui, dans le contexte actuel, est loin d’être anodin, d’autant que c’est aussi le cadre d’Une vie et des poussières de Valérie Clo (chroniqué le 30 mars) et de Si belles en ce mouroir de Marie Laborde (le 2 mai). A ce titre Gaëlle Pingault, dont je sais qu’elle connait bien cet univers, nous en donne une critique caustique qui sera particulièrement entendue.

Le personnel y subit les objectifs de rentabilité, les postes fermés, la pression permanente (sans compter l’attachement aux résidents, les non remplacements). On comprend combien se déconnecter est un impératif déontologique. Toute allusion aux dysfonctionnements de ces établissements me fait l’effet d’une craie grinçant sur un tableau noir. Et je crois que le sigle écrit en majuscules dégage une agressivité qui me blesse.

Le réquisitoire est accablant (p. 144-145) car s’il faut jongler, comme partout ailleurs, avec les lignes budgétaires et les contraintes financières (…) Charles, le médecin-chef, souligne qu’il n’a pourtant jamais rencontré au cours de sa carrière un seul soignant qui jette l’argent par les fenêtres, en se disant après moi le déluge ! Les soignants sont des gens sérieux, responsables et souvent engagés. Personne ne s’en est donc encore aperçu ? (…)  Il n’y a quasiment plus de soignants de formation dans les équipes de direction, mais des diplômés en master de gouvernance (…) tablant sur la conscience professionnelle de ceux qui restent afin d’éviter les catastrophes.

Si le roman n’était pas paru « avant » la crise sanitaire qu’on espère traverser on le trouverait opportuniste.

A propos du diktat de la rentabilité (p. 146), l’auteure émet des hypothèses toujours par la bouche de Charles : mascarade éhontée, volonté de nuire, avidité stupide ou déni ? le problème du déni étant qu’on n’en sort pas quelqu’un malgré lui, notion de base. Et les décideurs n’ont aucune envie d’être exfiltrés de leurs certitudes. (…) Le fric comme arme de destruction massive.

La directrice répondra qu’elle est attentive aux équipes (en fonction des moyens qu’on lui consent) et elle en donnera à la fin une preuve de bonne foi, signifiant combien Gaëlle ne leur jette pas la pierre. Cette notion de rentabilité est depuis devenue totalement dérisoire quand on songe à ce que le confinement aura coûté par suite d’incurie et d’imprévoyance. Aurait-il pu être évité ? Sans doute.

Mais revenons à l’essentiel de ce roman qui n’est pas du tout un réquisitoire contre la main mise de l’administration sur la société. Concentrons-nous sur Barbara, Charles, et Lise… qui ont chacun dans leur histoire personnelle, des empêchements venus enrayer leur possibilité d’être pleinement heureux,  sans entraver néanmoins complètement leur capacité à aimer.

Barbara est seule mais elle ne s’effraie pas d’enchainer les aventures dans une valse qu’elle est persuadée de diriger. Son indépendance est un rempart, érigé dès l’enfance, pour tenir à distance une mère tristement prévisible dont elle sait qu’elle ne gagnera jamais l’affection.

Au fil du temps, Barbara comprend que « ça ne va pas » à ce qu’elle ne reconnait plus son univers proche, ni même son reflet dans le miroir, pour lequel elle éprouve de la compassion (c’est une bonne chose car elle va devenir empathique avec elle même). Mais surtout, elle qui est férue de littérature, ne parvient plus à lire. Peut-être aurais-je trouvé ce comportement excessif si je n’avais pas traversé une telle crise pendant le confinement. Dialoguer avec son étudiante Ninon va la remettre en selle. J’ai dû croiser un virus à la mode dit-elle pour justifier son état (p. 103). Comme Charles, elle se dit que le temps est probablement venu d’arrêter de faire semblant.

Lise est aide-soignante. Elle s’impose une discipline rigoureuse, tente d’offrir aux résidents des Genêts des moments de partage arrachés à la cadence minutée des soins. Lise applique la théorie de la trilogie secrète : ne pas commencer en retard ; à l’intérieur, ne pas penser à l’extérieur–déconcentration assurée ; être d’une précision parfaite dans chaque geste (p. 30). Cette femme est formidable. Avec son énergie, sa bienveillance, sa vigilance à discerner le moment où il faut mettre en action le plan B (p. 180), une  expression pour désigner l’administration d’un puissant anti-douleur dont je me suis demandé si était un nom de code général aux EPHAD, et son recul face aux mises en garde de juste distance thérapeutique, un concept qu’elle considère comme une vaste blague (p. 41). A l’inverse de Barbara, elle semble éprouver le souci opposé : elle impute sa solitude, aussi bien amoureuse qu’amicale, au fait qu’elle n’arrive pas à faire semblant (p. 106). Et si elle a compris ce qui cloche, elle ne se sent pas d’attaque pour ce chantier. L’angoisse lui glace les mains, alors elle a développé le toc de se les frotter.Charles est en fin de carrière. Il vient d’arriver aux Genêts où il s’ennuie, là comme dans sa vie personnelle. Il vit lâchement depuis des années, mais il ne joue ni à faire semblant, ni à ne pas le faire. Est-ce parce qu’il est médecin qu’il va s’appliquer un traitement expérimental ? Celui de tenter un pas de côté et se risquer au n’importe quoi. Cela lui est apparu comme une évidence, la seule option possible. Casse gueule, certes (…) Ce serait quitte ou double, mais il fallait oser un truc sans filet (p. 33). Certains lecteurs ont sans doute souri en apprenant qu’il s’était lancé dans le tricot. Cette passion ne dure pas mais elle a pu enclencher une prise de conscience. Historiquement cette activité était interdite aux femmes. Trop subsersive. Vous n’imaginez pas le nombre de décisions qui ont été prises pendant que les mailles s’enchainaient sans malice les unes avec les autres …La description du couple qu’il compose avec Eliane est terrible. Il a désormais de cette femme une connaissance théorique et dorénavant zéro trace émotionnelle alors qu’il sait pertinemment en avoir auparavant éprouvé (p. 96). Le couple a évité la franche colère mais a sombré dans l’indifférence méprisante. Avoir vécu une situation maltraitante rend expert dans l’art de l’évitement, on le constate avec Barbara comme avec Charles. Aura-t-il l’audace (car il ne manque pas de courage) d’au moins crever l’abcès avec ses propres enfants ?Il a perdu le goût de se mettre aux fourneaux, même pour réaliser des plats tout simples. Chaque personnage a sa dose de folie intérieure, ou de vitalité. Simone, une résidente globalement valide, dont on pourrait tout autant dire qu’elle est globalement invalide, pratique avec philosophie la salutation au soleil (p. 40). Charles se fera la réflexion personnelle que ironie du soir, bonsoir (p. 96) alors que Barbara, confuse, se sentira en Ouzbékistan tropical (p. 102).

L’auteure excelle à juxtaposer des réflexions philosophiques entre des descriptions de tâches ménagères totalement basiques, mais indispensables à la vie quotidienne. La vulgarité ne l’effraie pas, du moins quand c’est un de ses personnages qui la manifeste. Elle tord le cou aux poncifs et aux idées reçues, même à propos d’un troquet pour vieux intellos qu’une jeunette (Ninon) trouvera charmant. Comme le tricot …

Les personnages secondaires, ne le sont pas … secondaires, car chacun à leur manière va jouer un rôle déterminant. En particulier Rose, la mère absente, autour de laquelle ces coeurs imparfaits se rencontrent et inaugurent des voies possibles de consolation.

Et bien sûr Ninon, la fraiche étudiante qui, elle, ne s’évite de rien, va éclairer Barbara (p. 230) : La maladie mentale, c’est compliqué, oui. Vous ne vous êtes jamais dit, à propos des gens qui en souffrent, que c’était courageux de leur part, de continuer à vivre avec ça ? (…) Je les plains et je les admire en même temps. (…) On soutient les gens qui se battent contre un cancer ou contre une maladie génétique, on organise des téléphones et des courses pour des tas de maladies physiques … Est-ce qu’on ne pourrait pas rendre hommage, aussi, aux gens qui souffrent de maladie mentale ? Ce doit être si dur à vivre !

Qu’il ait fallu être courageuse pour vivre ça… Barbara en est estomaquée et je ne suis pas loin de l’être aussi. L’annonce de la bipolarité de sa mère a secoué Barbara. Cette information lui fera-t-elle reconsidérer la nature de l’absence de relation affective entre elles deux ? Qu’est-ce que cela aurait changé de le savoir plus tôt ? Du coup je m’interroge à propos de la mienne dont j’avais appris par hasard qu’elle était névrosée.

Est-ce pour cela que le personnage de Rose ne me semble pas exagéré ? Une seule chose m’intrigue, de quoi vit-elle car elle ne travaille pas. La réponse sera donnée plus loin. Comme Barbara, je n’ai jamais été câlinée par ma mère qui (me) refusait toute distraction, toujours fatiguée quand je la sollicitais alors que je la voyais si active dans les tâches ménagères. Et si elle avait été, elle aussi, bipolaire ?

Un enfant n’est jamais responsable des maltraitances qu’on lui inflige (p. 315). Mais il cherchera constamment à expliquer plus ou moins rationnellement ce qu’il ne comprend pas et verra, partout, des signes qui relèveront pout lui de l’évidence. Barbara s’imagine être la petite barbare, alors que son prénom se rapproche tout autant d’une douce barbapapa.

Des scènes de son enfance sont tout bonnement atroces. Racontées par l’auteure, imprimées en italiques, jamais annoncées comme des flashbacks de Barbara, ce qui permet d’humaniser Rose.

On observe des croisements gustatifs. Charles avec le cheesecake, et les crêpes. La Tante Suzanne, avec son curry et ses crêpes, encore. On comprend que cette parente permet à Barbara d’esquisser une forme de résilience en lui donnant une affection inconditionnelle puisque, malgré l’éloignent elle lui a conservé son amour. C’est à la fois étrange et tellement bon que tu sois là (p. 142). Après un conflit, ni l’une ni l’autre n’avait osé faire un pas, de peur d’être rabrouée, puis avec les années, reprendre contact était devenu insurmontable. Quel lecteur n’a pas vécu cela ?

Quand on laisse passer trop de temps, on se fait des idées, on ne voit plus les choses avec exactitude. J’aurais dû avoir plus de courage, dira Suzanne (p. 243). Barbara répond un peu plus loin : je n’ai pas trouvé le moyen de désamorcer cette fâcherie, de t’appeler et je m’en veux.Comme le chemin de la réconciliation avec soi même est complexe ! Car il faut cesser de penser pour se mettre à agir comme se sermonne Barbara (p. 182) tout en s’octroyant encore une pause avec un verre de vin.Les amateurs de littérature trouveront quelques pépites. Même si Barbara estime qu’il est difficile de surpasser Albert Camus avec les premières lignes de l’Etranger je me suis arrêtée sur l’incipit (certes factice) qui surgit page 137 : D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle détestait sa mère et sa mère la détestait. Je vous copie les lignes en question pour vous en éviter la recherche : Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.Elle reconnait (p. 228) que Proust n’est pas sa tasse de thé (je me sens moins seule quoique je ne l’aurais pas formulé ainsi) préférant manifestement Jean Echenoz et Pierre Lemaitre. On apprend son admiration pour Zola, dont elle apprécie particulièrement (p. 36) Au bonheur des dames, parce qu’elle a découvert ce livre durant son époque midinette et qu’elle a soupiré d’émerveillement pour cette romance à rebondissements (…) Zola l’impressionne, il offre plusieurs niveaux de lecture, tous captivants.

Plus loin, elle ne peut pas blairer Victor Hugo, trop emphatique. (…) Mystère des alchimies littéraires imprévisibles. (…) La littérature blanche serait quand même supérieure à la noire, la BD serait pour les mômes, rien ne vaudrait les classiques, et le contemporain serait, comment dire… Ce genre de conneries, alors que tous les arts sont les différentes parties d’un grand tout (p. 37). Une réflexion toute personnelle me vient en relisant ces termes, littérature blanche, noire … puissent-ils un jour ne pas être mal interprétés.

Elle recommandera (p. 258) La tournée d’automne de l’auteur québécois Jacques Poulin (Actes sud, 1993) qui offre en préambule ces deux phrases d’Hemingway qui résument la vie de Barbara : Dieu soit remercié pour les livres. Tous les livres.

Les Paroles de Prévert figurent elles aussi sur sa liste. Chaque référence surgit à bon escient comme si à chaque personne correspondait un « bon » livre, ou une « bonne » chanson. Elle écoutera Mon enfance de Barbara. Elle connait l’Aigle noir qu’elle n’aime pas. Charles lui proposera Joyeux Noël (sans savoir qu’en terme de Noël elle a eu sa dose). Du coup elle tombe inévitablement sur le Rappelle toi Barbara (p. 297).

J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ces Coeurs imparfaits, sans aucune complaisante masochiste en raison d’une forme d’humour dans le récit qui dédouane de tout ressentiment et d’une forme particulière d’apologie du rire. – Marie-Claire Poirier

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video gaelle charlotte

Pour regarder et écouter l’entretien entre Gaëlle Pingault et Charlotte Milandri réalisé le 7 juin 2020 dans le cadre de 1 endroit où aller, cliquez ici.

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