Un loup quelque part – Amélie Cordonnier

« L’instinct maternel, on ne lui a pas proposé à la conception. Ni même après. D’ailleurs, c’est quoi ? »

 

Un loup quelque part

 

Alban, cinq mois, devrait combler de bonheur son père, sa sœur et sa mère.

Mais chez Amélie Cordonnier, comme dans les contes, il y a toujours un loup quelque part. Il prend la forme d’une tâche brune sur la peau d’Alban. Puis, c’est tout le corps du bébé qui change de pigmentation. L’impensable se produit sous les yeux de la mère : son fils devient noir, autant qu’elle et le père sont blancs. La spirale infernale se met en place : pour masquer la vérité, elle trouve des subterfuges terribles qui l’enferment dans un tissu de mensonges inextricables.

L’auteure n’y va pas par quatre chemins. Par le sujet du rejet de l’enfant ; par la langue : rythmée, parfois rimée, comme slamée ; et par ce personnage à la limite de la folie, pour qui l’on ressent à la fois du dégoût et de l’empathie quand elle cherche dans sa propre histoire un sens au métissage.

Un deuxième roman qui frappe fort, comme le premier (Trancher, Flammarion, 2018) qui traitait de la violence verbale dans un couple. – Amélie Muller (Librairie Récréalivres / Le Mans – paru dans le numéro 201-202 de Page des Libraires)

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Un roman percutant qui déstabilise et me laisse sans voix !!!

Déjà , un coup de cœur pour son premier roman « Trancher » qui abordent les violences verbales au sein du couple.

Une écriture acérée, dynamique, des phrases courtes qui rythment cette histoire ahurissante dans laquelle Amélie Cordonnier nous emmène. Une maman qui ne parvient pas à aimer son petit garçon né avec la peau blanche et qui commence à foncer à cinq mois !!!!

Et là, c’est la dérive de cette maman, la panique, l’angoisse , un sentiment de rejet se développe jusqu’à la maltraitance !!! Elle surveille la couleur de la peau qui devient de plus en plus marron,, elle le couvre de vêtements à outrance afin de le cacher, lui met du fond de teint, cela devient une obsession maladive. Jusqu’où peut-elle aller ?

J’étouffe, je suffoque, je suis écœurée, je ne juge pas et ai une certaine empathie pour cette maman.

Et puis vient l’apaisement, la rencontre avec son père qui a élevé seul sa fille m’a bouleversée, cette relation fusionnelle qui va aider cette maman à refaire surface.

Un COUP DE CŒUR,  pour ce deuxième roman dérangeant, mais magnifique !!! – Joëlle Radisson

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J’avais beaucoup aimé « Trancher » le premier livre d’Amélie Cordonnier, elle confirme son talent avec ce deuxième ouvrage.

La narratrice est heureuse entre Vincent son mari, Esther sa fille de 8 ans et Alban son fils de 5 mois. C’est « un accident de stérilet » mais toute la famille s’est réjouie de son arrivée qui a été préparée en commun.

Sa vie bascule quand elle découvre une tâche dans le dos de son fils et que le pédiatre confirme que l’enfant est métis. Elle est blanche de même que son mari et sa fille. Elle va alors rejeter cet enfant et vouloir le cacher à grand renfort de gants, cagoule, fond de teint…

Je n’en dirais pas plus sur l’intrigue.

Amélie Cordonnier sait trouver les mots justes pour décrire le désarroi de cette mère. On souffre avec elle mais on souffre aussi avec ce petit à qui sa mère ne parle plus, laisse pleurer et qui finit par refuser de manger.

Malgré ce sujet très délicat à traiter c’est une ode à l’amour, à l’amour maternel mais aussi paternel. La fin est remarquable de lucidité. – Michèle Letellier

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D’une écriture vive, acérée, mordante l’autrice met en scène une femme, qui découvre que son bébé de 5 mois ne correspond pas à ce qu’elle espérait, et qu’elle n’arrive pas/plus à aimer, à nommer par son prénom, affolée par les pensées noires et violentes qui lui traversent l’esprit, habitée par une paranoïa galopante la conduisant à une indifférence toute aussi maltraitante pour un bébé que certains gestes eux-mêmes. Une révélation de son père va provoquer un tsunami de questions. Elle s’enferme alors dans un processus obsessionnel terrible de mensonge… Cette première partie ( les 2/3 du roman) est déstabilisante, dérangeante. Le style syntaxique moderne, phrases courtes et incisives, hachées induit une tension grandissante et le cœur serré, on se demande où va l’emmener cette folie…

Dans le dernier tiers du roman, cette maman terrifiée prend ses enfants (car elle a une petite-fille de 8 ans qui adore son petit frère et lui prodigue la tendresse qu’elle, sa mère lui refuse) et file chez son père. Elle va dénouer les fils compliqués de son histoire, apprivoiser ses douleurs d’enfant jamais apaisées, sa honte, sa peur de la différence…

« Soudain l’enfance en elle palpite.[…] Se fraie un passage entre ses trous au coeur, cette douleur qui a toujours refusé de lui donner la main et de se tenir tranquille, irrigue ses artères et panse au passage ses plaies mal cicatrisées.« 

Un très beau roman sur l’amour maternel (dans notre société normative, il est malséant pour une mère de ne pas aimer son enfant. Comme si l’instinct maternel allait de soi. Or en l’état actuel des connaissances scientifiques, rien ne permet de l’affirmer), la transmission familiale, les secrets de famille qui peuvent se transformer en bombes à retardement… L’écriture elle aussi s’apaise dans cette partie. Tout au long de ma lecture, je me suis demandé comment j’aurais réagi, moi, à la place de cette maman…

Un roman puissant qui prend aux tripes et me donne très envie de découvrir « Trancher » son premier roman. – Catherine Dufau

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« L’amour maternel est infiniment complexe et imparfait. Loin d’être un instinct, il faut plutôt un petit miracle pour que cet amour soit tel qu’on nous le décrit. » Élisabeth Badinter, XY, de l’identité masculine

 « À défaut de pouvoir l’échanger, elle voudrait recommencer son bébé. »

 Après un 1er roman aussi réussi que Trancher (Flammarion, 2018) qui braquait sa lumière crue sur la violence au sein du couple, j’attendais le 2e avec l’impatience de la lectrice qui devine qu’Amélie Cordonnier n’est pas de celles qui rechignent à s’emparer d’un sujet fort.

Et mon attente n’a pas été déçue.

Le sujet d’Un loup quelque part est d’autant plus dérangeant qu’il est tabou. Une mère peut-elle ne pas aimer son enfant ? Comment faire le deuil de l’enfant fantasmé quand l’enfant paraît ? En tournant les pages de ce roman terrible s’est mise à danser devant mes yeux la phrase qui ouvre le 2e roman de Gabrielle Tuloup, Sauf que c’étaient des enfants, paru en ce début d’année aux Éditions Philippe Rey et embarqué lui aussi dans cette aventure des 68 premières fois :

« Le réel ne prend pas de gants. »

Le réel n’a pas pris de gants, en effet, avec cette femme que l’autrice ne nommera jamais tout au long des 272 pages de ce roman écrit à la 3e personne, bien qu’il adopte le point de vue de cette professeure de français de 35 ans.

Heureuse, mariée à Vincent, mère d’une adorable Esther, 8 ans, elle a mis au monde un petit garçon en parfaite santé, Alban.

« Ce bébé n’a peut-être pas été voulu, mais il a été attendu. »

À l’occasion d’une visite de routine chez le pédiatre dont la salle d’attente est noire de monde, elle va déceler une tache infime, presque rien ou si peu, au cou de son fils.

« Les gigotements d’Alban l’empêchent de boutonner le polo rapidement. Elle rajuste le col et c’est alors qu’elle la remarque. Une tache. Noire. Toute ronde. De la taille d’un petit pois. Extrafin, le petit pois. C’est la première fois qu’elle la voit. »

Un grain de beauté, peut-être ?

Alban a à peine 5 mois et le pédiatre ne paraît pas convaincu par cette hypothèse sur un enfant aussi jeune. Par contre, il se pourrait bien que…

Le choc et avec lui l’effondrement qui précède la chute, vertigineuse.

Alban ! Quelle ironie, ce prénom, quand on y pense !

Très vite la situation devient kafkaïenne – les références à Gregor Samsa envahissent le texte comme les taches noires le petit corps de l’innocent Alban. Elle bascule, n’en finit plus de tomber

« L’amour ne lui vient pas. C’est comme si elle l’avait perdu. On peut perdre l’appétit et même ses esprits. Alors pourquoi pas l’amour ? Elle a perdu la tendresse, toutes les caresses. »

et devient bourreau à son corps défendant qui se met à refuser toute nourriture et tout repos :

« Elle n’en peut plus de se forcer. Se forcer à s’occuper de lui, se forcer à aller le chercher quand il crie. N’en peut plus de devoir prendre sur elle pour le nourrir, l’habiller, le baigner. S’en veut de réprimer un mouvement de recul chaque fois que les doigts d’Alban agrippent son pull. Culpabilise de ne jamais le bercer. De ne pas savoir le consoler. A honte de ne pas aimer le regarder, le toucher. De ne pas l’aimer tout court. »

Pour le « petit miracle » dont parle Élisabeth Badinter, on repassera !

Pour ne plus le voir, pour que les autres ne voient pas l’objet de sa honte, elle ensevelit le gamin sous des couches de vêtements insensées où il étouffe, le laisse macérer dans sa couche des journées entières, oublie de le nourrir, de le laver, le laisse pleurer et, pour enfin le faire taire, l’assomme de médicaments dosés à la va-vite.

La maltraitance est là ; la folie guette cette femme à la dérive qui évite de peu le geste irréparable.

« Elle récupère le petit, attrape la serviette, l’y enveloppe, se penche pour retirer la bonde et c’est à ce moment que l’envie lui vient de jeter le bébé avec l’eau du bain. »

 La prouesse d’Amélie Cordonnier est de montrer, sans fard, la douleur d’une femme perdue si bien qu’il nous est impossible de la détester tout à fait. Bien au contraire, le lecteur souffre avec elle et avec son petit garçon, pareillement.

« Elle gravit son calvaire sur les marches de la nuit. Aucune force de rien. Deux semaines qu’elle ne dort plus, ne mange plus. Deux semaines qu’elle respire avec peine. »

La métamorphose n’est pas que celle d’Alban, c’est la sienne aussi. De mère aimante à mère maltraitante n’y a-t-il vraiment qu’un pas ?

#balancetongosse

Alban maigrit, finit par ne plus pleurer, ne plus réclamer son attention ; il sent bien, ce petit bonhomme résigné, que quelque chose ne va pas chez sa maman qui, de son côté, sait qu’elle ne renvoie pas l’image de la mère attentionnée,

« Elle se fait honte. Comment peut-elle avoir autant aimé son premier enfant et ressentir du dégoût pour le suivant ? »

sent les regards lourds posés sur elle, celui de Vincent qui s’inquiète sincèrement que son mariage ne puisse y résister, mais aussi celui de la rayonnante Esther à qui on ne la fait pas !

 « Maman, t’étais méchante comme ça aussi avec moi, quand j’étais bébé ? lui a innocemment demandé Esther. Dans sa voix, il n’y avait ni reproche ni jugement. Juste de l’étonnement. »

La candeur de l’enfance et ses questions sans détour !

Elle se doute que, pour lever l’obstacle qui l’empêche de renouer avec son petit garçon, elle va devoir interroger sa propre histoire, celle d’une enfant qui a perdu sa mère trop tôt et qui découvre, à 35 ans, le secret qui entoure sa naissance et que son père, faute de courage, lui a tu tout ce temps.

S’accepter elle pour l’accepter lui.

Amélie Cordonnier adopte un style nerveux. Ses phrases sont courtes, amputées ici d’un verbe, là d’une coordination, elles courent à la catastrophe et nous nous essoufflons avec elles. Leur instabilité nous désarçonne comme leur musicalité forcée. J’avais noté dans son précédent roman combien l’autrice aimait déjà à jouer avec les sonorités, les allitérations, les assonances, à créer des rimes sur lesquelles viennent mourir ses phrases dont on devine le dernier mot avant même qu’il ne soit écrit.

« Il n’y a pas de carton, mais c’est une vraie invitation que Vincent formule à son intention. »

« Pour un oui ou pour un non. Un bleu ou un cheveu blond. Et toujours elle répond. Elle participe à tous les fils de discussion, se montre concernée par toutes les interrogations. Mais elle a visiblement disparu de la circulation. »

« Le petit, lui, caquette, ouvre grand les mirettes pour ne pas en perdre une miette. »

« Ses chagrins la font chanceler, pauvre chevalier chenu. »

Une seule syllabe sépare user d’abuser. Ici, le procédé est usé jusqu’à la corde, filé sur des pages et des pages au risque de flirter avec l’artificialité et je reconnais en avoir été agacée. La petite musique est vite devenue un lancinant crincrin aussi douloureux à écouter que l’est, pour la mère, son enfant à regarder.

Heureusement, le style s’adoucit quand enfin elle prend la route avec enfants et bagages pour renouer le dialogue avec son père. Leur relation, qui a marqué le pas à cause de l’incompréhension, du ressentiment et de la frustration, est belle de mots tus. Le duo père-fille est à tordre le cœur et c’est logiquement auprès de cet homme que la vie a abimé et qui, comme elle aujourd’hui, s’est retrouvé à terre à la mort de son épouse, qu’elle va trouver l’apaisement, la force de se relever pour retisser le lien à son fils, patiemment, timidement, humblement.

« Un père pareil, ça colle la pression. Si l’instinct maternel existe, lui il l’a. »

L’amour que lui voue son père, immense et inconditionnel, lui montre la voie et la fin est bouleversante.

« Pendant un instant elle ne voit plus le contraste de sa peau foncée sur ses seins blancs. C’est un équinoxe de douceur. La torpeur de ce moment gomme les couleurs. Efface toutes les douleurs. Alban a les yeux fermés. Pourtant il ne somnole pas. Elle le sait car de sa bouche s’échappe un bruit régulier, très léger. […] Ce n’est pas un ronflement. Ni un ronronnement. Plutôt un roucoulement. Comme pour signifier que la vilaine tourterelle est pardonnée. »

Élisabeth Badinter, toujours elle, a écrit que « l’amour maternel n’est qu’un sentiment humain. Et comme tout sentiment, il est incertain, fragile et imparfait » et c’est cela qui est questionné ici. Amélie Cordonnier appuie là où ça fait mal, sonde cet amour qui ne va pas forcément de soi au travers de cette histoire de résilience dont on sent qu’elle aurait pu tout aussi bien basculer dans l’horreur absolue.

Et moi, lectrice malmenée et inquiète, j’accueille cette fin, heureuse, comme une délivrance.

« Il n’est aucune beauté qui n’ait sa tache noire. Même le coquelicot. Au cœur porte la sienne, que chacun peut voir. » – Dicton marocain      –    Christine Casempoure

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Amélie Cordonnier lève un nouveau loup, la déception maternelle, le désaveu, le regret de maternité. Un thème bouleversant, gênant, complexe. Qu’il doit être difficile en effet que l’enfant que l’on vient d’avoir ne corresponde pas à nos critères rêvés, ici la couleur de peau, mais ailleurs, les défauts physiques, le handicap, la maladie, le sexe, le caractère… Je n’ai pu quitter ce livre des yeux, y revenant même fatiguée, car peu à peu, je me suis laissée prendre par cet inconfortable rejet, cette révolte emprunte de culpabilité et d’un sentiment d’injustice. J’ai même partagé la violence, le refus, la cruauté de la mère.
MAIS, que cette écriture parasitée de jeux de mots permanents, de rimes scandées dans la prose, de ce travail excessif sur le rythme et les sons m’ont ENERVEE.
Trop, c’est trop! Jeux de mots, jeux de vilains.
Trop, empêche l’identification, les émotions, la crédibilité,
Trop, est fatigant, réducteur. Ce thème ne s’apparente pas à un jeu, ni même à un jeu de mots, ce thème est profond, violent, perturbant, on sombre dans la honte, dans l’horreur.
J’avais beaucoup aimé Trancher, son premier roman, j’avais aimé l’auteur rencontrée grâce au 68.
Pourquoi faire ce choix extrême. J’aime les jeux de mots, les rimes dans le texte, mais ouf ! pas tout le temps, laissons vivre les mots, les phrases, sans toujours les contrôler. Je pense qu’une écriture plus sobre aurait été plus efficace. – Martine Magnin

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Quand Alban vient agrandir la famille de la narratrice, elle ne sait pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Il n’était pas voulu mais son arrivée est finalement accueillie avec plaisir par Esther, sa grande sœur et Vincent, son papa. La vie de famille prend donc un autre rythme mais quand la narratrice aperçoit une tâche brune dans le coup de son fils, tout tourne au cauchemar…

Amélie Cordonnier a écrit un premier roman particulièrement réussi. Trancher avait emporté mon coup de cœur de lectrice en 2018. J’attendais donc Un loup quelque part avec envie et impatience.
Une fois encore, Amélie Cordonnier frappe fort ! Elle s’empare d’un sujet sensible et tabou et en fait un roman puissant et addictif.

Le fameux instinct maternel est mis à mal et on suit la narratrice dans une descente aux enfers vertigineuse. Comment aimer un enfant qui ne ressemble pas à celui rêvé ? Comment accepter l’image qu’il renvoie, le secret dévoilé sur ses origines et la filiation qu’il affiche ? Comment supporter les sentiments de rejet et de dégoût qui prennent tout l’espace ?
La narratrice a bien du mal à rester lucide et à gérer ces émotions, qui l’isolent de sa famille et la coupent de sa propre vie.

Amélie Cordonnier interroge avec justesse sur ce qui se cache derrière l’image d’une « bonne mère », sur ce qui se joue dans la maternité et ses propres racines et sur ces sentiments parfois contradictoires qui s’entrechoquent dans ces périodes riches en émotions.
Avec son écriture rythmée, cinglante, Amélie Cordonnier ne nous épargne rien. Mais on ne peut que la suivre sur le chemin tortueux mais heureusement lumineux qu’elle nous dessine…

Un grand merci aux 68 premières fois pour cette lecture percutante et touchante… – Audrey Thion

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« Chut, ça  va aller. C’est la vie, c’est comme ça. Il y a toujours un loup quelque part. Et personne ne peut dribbler le destin. »

Le mot qui me vient spontanément en me souvenant de cette lecture : le cran. Car il en faut de l’audace, encore aujourd’hui, pour  aller à l’encontre d’une maternité évangélique, de la suprématie de cet instinct et de la beauté auréolée de l’amour maternel. Du courage pour énoncer de façon si directe, si « tranchée » (vous excuserez le clin d’œil), si cru, le rejet d’une mère pour son bébé, la violence et la cruauté de ses répulsions.

Il faut d’abord s’accrocher pour s’adapter et s’habituer à la rapidité de la langue, l’enchaînement de phrases courtes, sans verbes parfois, de mots groupés, comme pour nous puncher des images en coups de poing, et ne pas nous laisser reprendre notre souffle. C’est hâché, scandé, la volonté semble bien de multiplier les segments, de ne surtout pas énoncer plusieurs idées dans une seule sentence : chaque action, pensée, qualificatif, complément, nuance se suffisent à eux-seuls. En s’enchaînant indépendamment, ils portent leur sens haut, augmentent une sensation de palpitant, profitent à l’ascension de la crainte, du danger croissant, du dérapage de plus en plus redouté. Le style nous immerge dans l’esprit de la narratrice aux prises avec l’horreur ressentie, avec la panique générée et qui la déborde, la ronde incessante de ses réflexions affolées. Nous voici bien malgré nous, aussi en empathie, pris dans l’escalade de l’angoisse avec cette femme envahie par des sentiments et pulsions incontrôlés, aux bords de la déraison. La narration est astucieuse en nous happant auprès d’elle, en spectateurs muselés de sa détresse, de sa désespérante tentative de maîtrise, des réactions embarrassées et interdites des proches, et surtout de l’extrême vulnérabilité et solitude de ce nourrisson en proie facile du comportement risqué et délétère de sa maman. Certaines scènes donnent réellement froid dans le dos jusqu’à vouloir repousser l’image insupportable envoyée par les mots. « Il suffirait de le laisser glisser puis de l’immobiliser un instant sous l’eau pour qu’il se noie et que tout s’arrête. De noie à noir, il n’y a qu’une seule lettre. Le diable ricane dans sa tête. Ses pensées l’effraient. Si quelqu’un savait… Elle ne répond plus de rien. Mieux vaut s’arrêter là. Elle récupère le petit, attrape sa serviette, l’y enveloppe, se penche pour retirer la bonde et c’est à ce moment que l’envie lui vient de jeter le bébé avec l’eau du bain. »

J’ai pu m’agacer par instants du style, lequel est certes osé, singulier et affranchi, mais imposé par la force. Je lui ai reconnu sa pertinence au fur et à mesure du déroulé narratif. Le traitement du sujet, ce qui dans la fiction fonde l’émergence du point de rejet, m’est apparu trop rapidement comme s’il fallait justifier l’attitude désarmée et déstabilisante de cette maman, comme une ficelle un peu grosse et maladroitement introduite pour légitimer un choix fictionnel. Cette désagréable impression une fois dépassée, on ne quitte plus cette femme, sa fuite en avant face au dégoût éprouvé et de plus en plus mis en actes, sa reconquête d’un passé volé et dont l’inscription indélébile finit par s’incarner, s’afficher, s’imposer car le secret – quand bien même il s’origine dans une bonne intention – est inutile à étouffer sinon à asphyxier les sujets visés. On n’échappe jamais à son histoire ; la nier, la cacher ne  fait que retarder et aggraver la radiation de la bombe à rebours. Les interrogations éclairées et lucides de cette femme pour son petit de couleur dans un monde blanc a plus que jamais résonné avec l’actualité du moment et j’ai trouvé très justes et sans clichés ses observations et inquiétudes légitimes sur le regard désapprobateur ou fuyant du dominant « naturel » sur l’autre différent. Des très jolis passages sur la filiation, la tendresse qui retrouve son chemin, la rencontre renouvelée, la présence solide d’un père, l’imperfection de chacun face aux dilemmes inéluctables de la vie jalonnent, balisent le roman et finissent de nous embarquer avec eux. « Pendant un instant elle ne voit plus le contraste de sa peau foncée sur ses seins blancs. C’est un équinoxe de douceur. La torpeur de ce moment gomme les couleurs. » – Karine Le Nagard

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Quel lien plus intime, viscéral que la relation mère enfant ? Dépendance absolue de ce petit être fragile qui porte nos attentes, nos espoirs, qui va compenser tous nos manques, rattraper nos échecs. Mais cette symbiose vacille, une tâche apparait une faille se creuse jusqu’au déchirement. La vie bascule, il n’y a plus ni passé, ni racines, plus d’ancrages, plus de  futur. Au bord de la rupture, de la folie, comment retisser les liens pour récréer un soi, intégrer le non soi ? Pouvoir regarder son enfant, rebâtir l’avenir et lui dire que maman sera là, toujours.

Une belle écriture qui louvoie entre violence et tendresse pour nous interroger sur les liens, liens du sang, liens sans rien… un beau coup de cœur. – Christiane Arriudarre

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Elle désirait sa fille ainée, elle est parfaite.
Son deuxième, un peu moins… Alban néanmoins est arrivé, sa sœur l’adore, mais voila, une tache noire apparait et c’est le début de l’enfer pour la mère et l’enfant.
Comment arriver à aimer un enfant métis, qui de plus vous fait découvrir des réalités que vous ignoriez sur vos propres origines ?
C’est le récit d’une mère déboussolée, désespérée, dépassée…
Lutte incessante pour essayer d’aimer cet enfant, devenu un étranger, jusqu’à le malmener.
L’écriture est percutante, haletante, on est à la fois captivé et horrifié.
Bravo à Amélie Cordonnier pour ce deuxième roman, qui confirme son talent, car encore plus réussi que le premier. – Anne-Claire Guisard

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Ce ne sera pas un coup de cœur alors que j’avais, il y a deux ans, plébiscité Trancher.

Pourtant la langue est belle. Le sujet passionnant. Le développement intéressant. Aucun reproche à faire mais … je n’ai pas éprouvé ce « petit » plus qui fait qu’on a envie de partager un roman avec le maximum de lecteurs. Dommage.

Il démarrait bien, avec en exergue, quelques mots d’Albin de la Simone dont j’aime tant la chanson … Dans la tête. Avec plus loin l’allusion au film Loving qui m’avait bouleversée (p. 96).

Entre temps était apparu sèchement (p. 36) le nom de Gregor Samsa, sans explication. Comme si le lecteur était censé savoir qu’il s’agit du personnage principal de La métamorphose de Kafka. C’était une référence très implicite, trop … et je m’étais dit que j’avais dû en louper d’autres.

Une femme accouche d’un second enfant, magnifique de prime abord. Au début, elle a cru qu’il lui plaisait, ce petit. Seulement voilà, cinq mois plus tard, elle a changé d’avis. Ça arrive à tout le monde, non ? Elle voudrait le rapporter à la maternité. Qui n’a pas un jour rendu ou renvoyé la chemise, le pantalon, le pull, la ceinture ou les chaussures qu’il venait d’acheter ?

Que fait cette tache, noire, dans le cou de son bébé ? On dirait qu’elle s’étend, pieds, mains, bras, visage. Mais pourquoi sa peau se met-elle à foncer ? Ce deuxième enfant ne ressemble pas du tout à celui qu’elle attendait. Aucun doute, il y a un loup quelque part.

Pauvre animal qui est invoqué à toutes les sauces, trop souvent synonyme du mal alors que, dans la plupart des contes, c’est lui le dindon de la farce. Vous me direz que Pierre Perret lui a consacré une  chanson très tendre, sauf que son p’tit loup n’oubliera sans doute rien de ce qui l’aura fait pleurer.

J’étais intéressée par les interrogations de la narratrice sur l’amour maternel, la différence … les secrets de famille mais aussi sur le devoir conjugal. Mais, sans qu’elle ne me mâche le travail, je ne voulais pas non plus devoir faire un effort de compréhension sur des sous-entendus qui, si je ne les comprenais pas, me privait de l’accès au sous-texte.

J’ai fait l’effort d’entrer dans son cerveau, cherchant un message dans le choix des prénoms de ses enfants. Peut-être n’y avait-il aucune idée préconçue avec Esther, mais celui d’Alban ne pouvait pas être neutre. Le pauvre garçon devient, de jour en jour le scrupule qui la blesse, à l’instar d’un caillou,   de cette petite pierre pointue qui, lorsqu’elle s’interpose entre le pied et la semelle de la sandale, ralentit la progression du légionnaire romain.

La mère doit chaque jour recommencer à masquer la vérité, en supportant ce qui devient un martyre, dont elle ne voit pas davantage la fin que Sisyphe remontant son rocher (p.51).

Pour que je la soutienne et que je partage sa réflexion il me fallait la comprendre. L’auteure semblait elle-même la lâcher : Faut qu’elle arrête, il n’y a que des conneries dans sa tête. Elle se fait pitié. N’arrive plus à réfléchir. comme si elle avait buggé (p. 58).
La question centrale de ce roman mérite cependant d’être posée : qu’est-ce que ça aurait changé dans ses choix de vie si cette femme avait eu la peau noire et que son bébé conserve la sienne dans une carnation claire ? A quoi tient l’identité ? A ce qui se voit ou à ce que l’on sait que l’on est ?
L’interrogation est existentielle. Peut-on aimer pareillement chacun de ses enfants ? Peut-on reconnaitre comme sien un enfant qui ne nous ressemble pas. C’est un sujet qui m’est proche puisque lorsque j’avais entamé une démarche d’adoption j’avais précisé que je souhaitais accueillir un bébé dont on ne se rendrait pas compte, au premier coup d’oeil, qu’il puisse ne pas être biologiquement le mien.
C’était il y a très longtemps, mais mes craintes n’avaient pas semblé légitimes. J’avais tenté d’argumenter en évacuant la question de la couleur de la peau, en disant que j’aurais l’air stupide avec un enfant blond aux yeux bleus, moi qui suis brune aux yeux marrons.
Et puis j’ai été enceinte. A la maternité, la sage femme m’a félicitée de la naissance d’un beau bébé blond aux yeux bleus (ma fille avait pourtant les cheveux noirs à la naissance). J’ai répondu en riant que les bébés naissent toujours avec les yeux bleus. Elle a insisté que oui mais moi je sais que le vôtre gardera ses yeux bleus et que ses cheveux repousseront blonds.
Effectivement, et rebelote pour mon fils un an plus tard, ce qui n’a pas manqué de me troubler puisque même si leur père avait ces deux caractéristiques je savais bien qu’elles étaient récessives. Je ressemblais trait pour trait à mes parents, tous deux bruns aux yeux noirs. Je n’avais aucun doute sur le fait que j’étais bien la mère de mes enfants mais tout de même, cette filiation était illogique.

J’ai fait une enquête et ai découvert que la moitié des frères et sœurs de mon père (qui en avait tout de même 10) étaient roux avant d’avoir les cheveux blancs. Et que mes grands-parents maternels (décédés depuis longtemps) avaient les yeux bleus, ce dont je n’avais pas le souvenir, car rien ne se remarquait sur les photos en noir et blanc. Je n’aurais jamais imaginer être porteuse de ces gênes là, ni de mettre au monde des enfants qui à ce point ne me ressembleraient pas.

A l’inverse du personnage du roman, je n’ai pas éprouvé de problème d’attachement. Mais partout où je vais en leur compagnie je lis bien dans le regard des gens cette question muette, qui parfois n’est pas censurée : c’est ta fille, là sur la photo ?

Si bien que, même si je n’ai pas a-do-ré ce livre, je le trouve tout à fait essentiel. – Marie-Claire Poirier

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