Les pirates de la prison du Mans – par Anaïs Llobet

Cette rencontre entre Anaïs Llobet et les détenus de la Maison d’Arrêt du Mans a eu lieu le 25 septembre dernier.  L’auteure nous livre ici ses impressions sur une journée particulière, une première fois pas comme les autres.

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Ils se sont serré la main, s’adressant des clins d’œil malicieux ou des hochements de tête sévères et ils se sont assis, les uns après les autres, autour de cette grande table rectangulaire, posant leurs cahiers bien à plat, un stylo à côté. La porte est restée ouverte. Certainement, il devait y avoir une autre porte bien fermée, mais celle-ci est restée ouverte pour accueillir les retardataires et les courants d’air se faufilant dans cette prison du Mans aux hauts murs, fenêtres barrées et grilles cadenassées.

Ils étaient une trentaine ou une vingtaine de détenus. Suffisamment nombreux en tout cas pour poser toutes les questions que nul n’avait jamais osé me poser sur mon livre et mon métier, lancer des remarques timides ou impudentes, avec la soif d’en savoir plus, de dépasser les on-dit, les clichés, les mots vidés de leur sens.

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J’avais deux casquettes ce jour-là, journaliste et écrivain. Les questions, quand elles s’adressaient à la journaliste commençaient souvent par pourquoi vous. Pourquoi vous faites ça? Pourquoi vous les journalistes, vous dites des choses comme ça à la télé? Quand elles s’adressaient à l’écrivain, le ton changeait, il perdait ses accents accusateurs et c’était est-ce que. Est-ce que tout est vrai? Est-ce que vous avez perdu quelqu’un? Est-ce qu’après tout ça, vous êtes devenue croyante?

Certains avaient écrit leurs questions sur des petits papiers ou se les répétaient à voix basse pour ne pas les oublier. Les autres improvisaient, spontanés, francs, souriants. Hé Madame, pourquoi sur la photo vous êtes plus belle que dans la vraie vie? Ou encore: vous voyagez beaucoup, vous êtes sûre de ne pas fuir quelque chose? J’étais assise en bout de table, mes mains faisaient de grands gestes pour accompagner mes mots et cacher mon trouble. Je n’avais jamais été en prison. J’avais jusque-là rangé cet univers sous de pratiques dénominateurs communs : tous des gros durs, tous coupables, tous dangereux. C’est facile de ne pas s’interroger sur quelque chose qui ne se voit pas, sur ces bâtiments presque invisibles situés en banlieue de petites villes. C’est facile de vivre comme si la prison était toujours méritée, les détenus toujours coupables, la justice toujours juste. De cacher leurs destins derrière des masques anonymes, effrayants, rebutants. Mais ce jour-là, ils étaient devant moi, avec des prénoms, des histoires, des rires et des signes particuliers, des envies d’écrire et de raconter. Pourquoi étais-je celle qui avait la parole? J’avais envie d’inverser les rôles. De leur demander à mon tour pourquoi, est-ce que et surtout comment. Comment faites-vous? Comment faites-vous pour garder cet enthousiasme, cet humour, ces sourires? Comment fait-on quand on n’est plus libre pour garder un peu de curiosité?

Mais je n’étais qu’une parenthèse, un atelier écriture récompensé par une ou deux pauses-clopes, un intervalle dans des journées qui s’égrènent avec lenteur où les deux sens du mot “peine” se recoupent. Je n’avais pas le droit de leur poser des questions. C’était à leur tour.

Au bout d’une heure, la moitié sont partis, les autres ont ouvert leurs cahiers d’école ou pris des feuilles blanches.

Quand Charlotte m’avait dit que j’animerai un atelier d’écriture à la prison du Mans, j’ai paniqué. J’apprenais, et j’apprends encore, à écrire : je m’enfonce chaque jour tête baissée dans des impasses d’où je ne sors qu’en supprimant pages et chapitres, j’avance dans l’écriture de mon deuxième roman comme un marin dans une tempête dont il n’est pas sûr de réchapper et où, parfois, au-delà des crêtes des vagues, il aperçoit la lumière d’un phare; seule l’idée d’être si proche des côtes réussit à lui redonner courage et à s’accrocher au gouvernail.

Prison Anais 1

Alors, enseigner à d’autres le secret d’une recette que je ne maîtrisais pas? J’ai paniqué et noirci des pages, recrachant ce que j’avais pu apprendre, il y a longtemps, dans un lycée en Argentine, sur les ficelles narratives et autres lacets à nouer pour qu’un fil se tienne. Je relisais encore frénétiquement mes notes lorsque Charlotte est venue m’accueillir à la gare du Mans. En déjeunant avec elle, je l’ai écoutée parler avec émotion des sessions précédentes, évoquer leur richesse et leurs surprenantes révélations. Je compris qu’en guise d’atelier d’écriture, il s’agissait surtout d’une chasse au trésor. J’avais le rôle de la carte (et non du perroquet savant), celui de donner des indices, d’aider les participants à trouver le coffre aux pièces d’or : leur propre imagination.

Alors, face à la petite quinzaine d’écrivains en herbe assis autour de la table, j’ai proposé que nous complétions la phrase suivante: C’est la première fois.

C’est la première fois que M. voit son fils, lui qui n’a jamais connu son père.

C’est la première fois que B. vole, boit, se drogue.

C’est la première fois que N. est loin de sa mère.

C’est la première fois que J. se baigne dans une piscine.

C’est la première fois que H. n’a pas d’imagination.

Il y en a quelques-uns qui m’ont regardé, l’air perdu, un sourire désolé aux lèvres, le stylo levé en air ou glissé derrière l’oreille. Je n’y arrive pas, ont-ils murmuré, mais il a suffi de leur offrir une idée pour que leur feuille se remplisse de lettres.

Puis des doigts se sont levés. Je peux lire ce que j’ai écrit? En butant sur les mots ou au contraire en les scandant d’une voix forte, musicale, assurée et décidée, ils chuchotaient ou déclamaient leur texte sans craindre les rires ni les regards moqueurs : le silence se faisait et chacun écoutait, attentif, commentait, applaudissait. Nous avons fini l’atelier en complétant la phrase C’est la dernière fois, comme si nous nous échauffions pour mieux se dire adieu. J’entendais les stylos gratter les feuilles, les pages se tourner dans les cahiers. Ce n’était plus une prison mais une bulle où l’écriture était protégée, choyée, aimée par des pirates qui avaient trouvé le trésor.

C’est la dernière fois que M. n’est pas là lorsque son fils pleure la nuit.

C’est la dernière fois que B. vole, boit, se drogue.

C’est la dernière fois que N. embrasse sa mère.

C’est la dernière fois que J. tente de noyer quelqu’un.

C’est la dernière fois que H. se tait.

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Anaïs Llobet est l’auteure du premier roman Les mains lâchées paru en septembre 2016 chez Plon.

Crédits photos : Sabine Faulmeyer

 

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Visite à la maison d’arrêt du Mans – par Maëlle Guillaud

Le 23 novembre dernier, c’était au tour de Maëlle Guillaud de venir à la rencontre des détenus de la maison d’arrêt du Mans, pour une discussion autour de son premier roman suivie d’un atelier d’écriture. Elle nous livre ici ses impressions sur une journée qui devrait rester longtemps imprimée dans sa mémoire. Attention, texte fort.

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« Surtout ne pleurez pas. C’est une émotion qu’ils ne comprennent pas. » Pleurer ? Mais pourquoi ? Dans quelques heures, je vais les rencontrer. Eux, dont j’imagine la vie à travers le prisme de préjugés ridicules. Eux, à qui je redoute de parler d’enfermement. Comment oser utiliser la métaphore de la cage en verre pour évoquer la vie de mon héroïne dans son couvent sans tomber dans l’indécence? Enfermement psychologique versus enfermement mental. L’idée me sert d’armure, me voilà parée. J’ignore en me dirigeant vers la gare, qu’ils ne m’en laisseront pas le temps.

« Surtout ne pleurez pas. » Moi, qui ai la larme facile, le vibrato frémissant, je n’ai aucune envie de pleurer. Simplement la volonté de me montrer à la hauteur de cette rencontre que je devine déjà si singulière. Depuis que je sais qu’elle va avoir lieu, je l’espère, je l’attends avec appréhension, je la guette en me préparant à un monde de violence. J’arrive à la gare avec une demi-heure d’avance. Je trompe les minutes en errant dans les rayons de la maison de la presse. Soudain, un enfant se jette sur moi et me roue de coups de pieds rageurs. Sa mère me hurle dessus. Qu’ai-je fait ? Aucune idée, mais je me réfugie sur le quai, énervée, triste. Et cette petite voix qui me murmure que cette rencontre est une mauvaise idée, que je ne suis pas prête pour la violence. Mais lequel des deux mondes l’est-il le plus ?

Paves et feuilles mortes

Me voilà devant la maison d’arrêt du Mans. Un bâtiment gris et aveugle, cerné de barbelés. L’image en évoque d’autres… Je me sens terriblement vulnérable en abandonnant mon sac, et donc mon portable, dans le coffre de la voiture de Charlotte. La présidente de l’association des 68 premières fois. En échange de mes papiers, on me tend un badge de visiteur aussi usé que les lieux. Détecteur de métaux. « On peut mettre cinq minutes pour entrer, comme vingt-cinq si ça se passe mal. » Ici, les grilles délimitent l’espace. L’enfermement prend brusquement sens. Moi, qui ai écrit un roman entier sur cette sensation, je l’effleure pour la première fois. « Ceux qui assistent à la rencontre n’ont pas droit à la promenade », me précise Charlotte. La promenade. Bruit de métal, je sursaute. La grille s’ouvre. Ils sont dans une cour. Dangereux, forcément. « Vous vous attendiez à une jungle. Des bêtes féroces. C’est ce que tout le monde croit », me dira l’un d’entre eux en me remerciant d’être venue. Parce qu’ici, on remercie. Pour tout. Et on s’excuse quand on se coupe la parole. Ici, on est bien élevé. On est respectueux. « Bonjour madame, vous allez bien aujourd’hui ? » me dit-on en me serrant la main. Ces mots, ce geste, seront répétés une trentaine de fois. A chaque nouvel arrivant. Profond sentiment d’étrangeté qui ne va plus me quitter. Ce moment va être important. Je le sais. Je dois être à la hauteur. De ces hommes qui entrent au compte-gouttes, je ne sais rien. Ni leurs crimes ni leurs délits. Je les observe. Ils ont entre trente et cinquante ans. Je crois. Quatre d’entre eux ont mon roman entre les mains et viennent le déposer sur le bureau. « Je ne l’ai pas fini, ne perdez pas mon marque-pages. » Je promets en jetant un coup d’œil amusé au livre plastifié. Ils le sont tous. Ils appartiennent à la médiathèque. Quatre pour trente. J’ai les joues en feu. Comment ai-je pu ne pas avoir l’idée de leur en apporter ? Ils s’asseyent devant moi. On me désigne la chaise derrière le bureau. Celle de l’enseignant. Mais je n’ai rien à leur apprendre. Essayer de leur transmettre le goût de la lecture ? « Certains lisent jusqu’à quatre livres par semaine. » Je jette un coup d’œil à la salle. L’endroit est neutre. Une salle de cours sans âme. Et sans fenêtres. De toutes petites ouvertures grillagées en haut des murs. Des meurtrières. Forcément L’image me fait sourire. Le silence est pesant. Je le romps en me présentant. Ma voix tremble. Mes mains sont moites. Je suis à bout de souffle. Aussitôt les questions fusent. Précises, affutées, inattendues, drôles. Torpillant mes idées reçues, terrassant mes craintes. Ils veulent tout savoir. Du personnage. De mon histoire. La vraie. La romancée. Ici les mots pèsent plus lourds. Plus justes. Plus de deux heures d’échange, de dialogues, de confidences. Je leur parle de Lucie, de mon travail d’éditeur, ils me parlent d’eux, de leur monde, de leur foi. On fait une pause. Un homme s’approche et se met à genoux devant moi. « Je ne vous demande pas en mariage ». J’éclate de rire en attrapant le papier qu’il me tend. Une adresse YouTube. Un extrait de Thalassa. Son heure de gloire quand il a retapé seul un bateau. « Vous verrez, j’étais un peu dingue. » Me voilà rassurée. « Moi, la mer, je l’ai traversée à la nage, me dit un autre. Je viens de Lybie. J’ai été en prison là-bas. Je veux raconter mon histoire. Vous me publierez ? ». Vertige. J’essaie d’expliquer la réalité de l’édition. Les difficultés. « On est habitué, vous savez ». Evidemment. « C’est votre première fois, madame ? » J’acquiesce. On passe à l’atelier d’écriture. J’écris une phrase au tableau. Une des premières de mon roman où il est question d’une grille qui s’ouvre sur une cour. Les têtes se penchent, les stylos galopent sur les feuilles. Tous jouent le jeu. Et tous vont lire, les uns après les autres, leur texte. Les premières phrases me clouent sur place. « Surtout ne pleurez pas. » Ils se dévoilent, se racontent encore et encore. Poésie brutale, chaotique. Les gorges se serrent, les sourires se font plus timides. Ici, on se laisse aller à être soi. Mes yeux s’embuent. Ne pas pleurer. Je les garde rivés sur le bureau. Ne pas céder à l’émotion. Ont-ils la moindre idée de la puissance d’évocation de leurs récits ? La force qui en émane ? Subjuguée, je les écoute, les observe se mettre à nu avec un courage qui force l’admiration. Une plaisanterie fuse. On rit de nouveau. Ping-pong de mots. « Vous savez madame que des couvents ont été transformés en prison ? » Je secoue la tête. « Comme celle du Havre. » « Pas terrible ». « Rouen, Angers, Bordeaux, Rennes… » Les villes défilent. Géographie de l’absurde. Et cette question entêtante : mais dans combien ont-ils été incarcérés ? « Ici, c’est propre, c’est neuf », me dit l’un d’entre eux. « Pas comme les cellules, me dit un autre, 9m2 pour trois. » « On est les oubliés de la société. » « Arrêtez de nous faire passer pour des victimes, tranche un tout jeune homme. Si on est ici, c’est qu’on a fait une connerie. Faut assumer ». A quel moment leur trajet a-t-il dérapé ? Qu’ont-ils bien pu faire pour se retrouver ici ? La neutralité du début n’a plus sa place. J’ai l’impression de les connaître. J’aimerais en savoir plus. Un gardien entre. Il est temps de partir. Je n’en ai aucune envie. Je les regarde s’engouffrer dans des boyaux de barbelés vers leurs quartiers. Les grilles se referment derrière moi. Y en avait-il autant à l’aller ? Je me retrouve sur le parking, la gorge nouée. « Surtout ne pleurez pas. » Si, seule dans le train je laisse enfin couler mes larmes. Trente visages, trente regards qui m’accompagnent aujourd’hui encore. Après cette traversée, ce voyage. Ils sont toujours là. Près de moi. Ils m’ont fait le plus beau des cadeaux, celui de retrouver un sentiment étouffé par la routine, la liberté.

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Maëlle Guillaud est l’auteur de Lucie ou la vocation, et son deuxième roman Une famille française paraîtra le 12 avril aux Éditions Héloïse d’Ormesson.

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Aller-retour, par Rachel Khan

Après Anne Collongues, c’est au tour de Rachel Khan de nous raconter avec émotion et finesse sa rencontre avec les détenus de la Maison d’arrêt de Nancy qui ont choisi son livre parmi les 5 proposés, le 10 janvier dernier.

Il y a quelques mois, les 68 premières fois m’ont annoncé que Les grandes et les petites choses iraient en prison, parmi 5 premiers romans sélectionnés.  A ce moment là, je me disais mais où s’arrêteront-elles dans leur générosité, d’amour des mots, d’humanité et de justesse. Et puis un jour et pas n’importe lequel, un jour où pour des raisons professionnelles je devais rencontrer un fournisseur de tissus, ce jour où le grand-père de mon roman qui n’est pas sans rappeler le mien, tailleur lui aussi, était fortement présent dans mon esprit au milieu de l’atelier de confection, L’insatiable Charlotte m’envoie un message : « Votre roman a reçu la majorité des suffrages au centre pénitentiaire de Nancy».

Branle bas de combat interne, les échantillons de tissus qui changent de couleurs, larmes qui viennent s’échouer dessus, chiffon, honte, « pardon, pardon », « tout va bien Mademoiselle » ? Verre d’eau.

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J’ai voulu ce roman décalé, une narration presque enfantine, à la limite de la correction niveau syntaxe, une sorte de pied de nez tout en célébrant la littérature dans ce qu’elle a à transmettre aujourd’hui. J’ai écrit dans un désir de liberté de pouvoir m’adresser à tous, quel que soit le milieu, la « raison sociale » comme ont dit, l’âge, le sexe, l’histoire … mais j’avais quand même un autre objectif précis : notre jeunesse, les lycéens, les femmes et les hommes en construction. Leur délivrer des messages à eux, tenter de leur transmettre l’envie de lire aussi, qu’ils tournent les pages comme ils mangent, marchent ou courent. Et puis, entre les lignes, avec un langage au plus proche d’un ressenti d’adolescente dont je me souvenais, leur parler  de leur rage, d’intolérance, d’injustice et d’absence de liberté que l’on s’impose, donc de l’obligation urgente de faire des priorités : savoir vivre avec soi avant tout, avant d’aborder ce qu’on nous rabâche, et qui n’a plus de sens, le fameux « vivre ensemble ».

Alors, que ce public qui a un rapport si singulier à la justice et à la liberté, les détenus choisissent ce roman … pas de mot.

D’humeur « toujours partante » : « Bien sûr je suis d’accord pour venir à la prison en décembre ». « Ah ok, janvier ? » « Bien sûr, je suis d’accord pour le 10 janvier ». « Bien sûr que je suis d’accord pour un atelier et de rester toute la journée ».

Et la vie reprend. J’oublie un peu ne me souvenant même plus très bien de la date.

C’est alors que juste avant les fêtes, je reçois, par l’intermédiaire de la responsable de la médiathèque de la ville un courrier d’un certain Maxel. Une lettre manuscrite. Je ne me permettrais pas d’en donner ici les détails, il a tout compris de ce que je cherchais à faire. Mais l’important, c’est que Monsieur Maxell a fini mon livre le jour où il a appris sa date de sortie. Nous ne nous rencontrerons pas, mais je crois que l’excuse est valable.

Les fêtes se passent, on se souhaite plein de jolies choses, on mange, on mange… Ca, oui, pour l’abondance on est bon, reste la transcendance, ça va venir.

La date du 10 janvier approche, mais je n’arrive pas à me mettre à la préparation de l’atelier.  Chaque jour, je repousse. Mon inconscient doit me jouer un tour, c’est certain. Ce n’est que la veille au soir que je réfléchis et regarde les différentes formes d’ateliers potentiels. Mais les formats classiques ne sonnent pas juste. Bon, ce n’est pas grave, on va improviser. Après tout, ça n’était pas prévu non plus qu’ils aillent au trou. Et, puis c’est pas de ma faute en plus.

Jour J. Juste pour l’ambiance : mardi 10 janvier, 6h30, température proche de zéro, gare de l’Est. Afin d’éviter la population trop alcoolisée qui réside ici à cette heure matinale, je me mets au centre et tombe sur cette plaque qui reste de marbre devant moi qui ne demandais qu’une seule chose : un peu de chaleur.

« De 1942 à 1944 plus de 70 000 juifs de France dont 11 000 enfants ont été déportés des gares de Drancy, Bobigny, Compiègne, Pithiviers et Beaune-la-Rolande vers les camps d’extermination Nazis. Seuls 2500 d’entre eux ont survécu. N’oublions jamais ».

Le pompon !  Retour vers le futur…Moi, si c’est comme ça je ne prends pas le train là… Surtout pour aller dans… bon, je vais le dire à Charlotte, qu’il y a eu un problème, de, de …

J’ai envie d’insulter cette Nina Gary qui me pousse à faire des trucs pas possibles. Ce n’est pas parce qu’elle est vaillante que tout le monde est pareil et puis moi d’abord j’ai des gosses moi !

Avant d’appeler Nina ou Charlotte pour les prévenir, je prends quand même un café. Sauf que le numéro de quai s’affiche sur le panneau. Alors, je monte dans le train, parce que les panneaux c’est pas fait pour les chiens. Ni une ni deux me voici au pied du mur du centre pénitentiaire aux cotés de Marie, la responsable de la médiathèque.

On entre.  Contrôle des métaux, carte d’identité, troc de téléphone portable contre alarme en cas de problème. Sas de décompression, je rencontre l’association Dédale qui s’occupe de la vie culturelle en détention. La journée se passera en deux temps : une rencontre le matin avec une trentaine de détenus, puis l’atelier de 3h, l’après midi, pour lequel je ne sais toujours pas ce que je vais faire.

10h 30, on y va. La rencontre se passe dans la salle de culte à défaut d’autre espace.

Les différentes catégories de détenus hommes et femmes se retrouvent autour « des grandes et des petites choses ».

La responsable de la médiathèque, Marie, présente le livre en quelques mots.  Mais très vite les questions des détenus fusent malgré une confiance en eux entachée par leur vie.  La qualité du débat m’interroge sur ce qui se passe à l’extérieur en termes d’interview. Ici, un mot est un mot et chacun à un sens. Ici, y’a pas de temps pour le blabla, ils veulent connaître Nina au plus profond et pourquoi j’ai voulu écrire ? Pourquoi cette histoire ? Comment ? Jusqu’où ? Et surtout pourquoi je suis venue les voir ?

Pour ces personnes qui ont dû être questionnées à l’infini, interrogées à s’en taper la tête contre les murs, je ressens leur plaisir, cette fois, à être dans le rôle de « celui qui pose des questions », qui font avancer les enquêtes intérieures de tous.

Rejet, place, identité, religion, racisme, dépassement, symbole de vie, amour, caractère d’une auteure et comment le prend mon homme ? Est-ce que je le fais souffrir parce que j’écris dans un autre monde ?  … Nous sommes allés très loin sur le fond, la forme, la cohérence. Certains nouveaux arrivants n’ont pas pu encore lire ce roman, ils me font partager leur désir de l’avoir entre les mains. Contrat rempli pour la matinée.

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C’est la pause bien méritée. J’entre dans le self-service avec la directrice et les membres de l’association ainsi que Marie. Heureusement qu’avec mon activité de comédienne, j’ai l’habitude des gens en costume. La cantine est remplie d’uniformes bleu-marine. Les chevaliers mangent avec les chevaliers, les infirmiers avec les infirmiers, les agents de l’administration pénitentiaire avec les agents de l’administration pénitentiaire, c’est comme ça sur les tournages.  « Vous avez le droit de prendre un fruit mademoiselle ! » « Pardon ? Ah oui, oui, merci »

Je prends mon orange parce que je trouve que ça allait bien dans le contexte pour en apporter une au moins.

Je ne suis pas sur un tournage.

Silencieuse, j’angoisse pour l’atelier, je sais qu’il faut faire quelque chose d’important, mais quoi ? C’est flou.

Fin de déjeuner et l’orange reste sur la table.

Mes quelques notes et moi on remonte. Les détenus que je sens motivés pour travailler s’installent. Et je pense à ma prison d’auteur, ma frustration de ne pas avoir le temps d’écrire assez, tout ce qui pollue ma vie pour le faire. Eux, ils ont ce temps mais n’ont pas la liberté mentale et pas de connexion pour trouver une méthodologie. Et c’est à ce moment là, lorsque les 6 détenus sont assis que je réalise que la seule chose importante que je puisse leur donner c’est les clefs. Mais évidemment !!!! Les clefs de la narration, comme Nina Gary a été ma clef, ma délivrance pour rentrer dans un autre monde, dans ma liberté absolue. Certes, il faut du courage pour se sentir libre malgré tout, mais l’impulsion est possible.

C’est parti. Je m’appuie sur mon roman pour donner les points qui me semblent fondamentaux à la construction d’un récit.

Objectifs : qu’ils sortent d’ici avec un héros, une histoire résumée en une phrase et le titre de leur roman.  Nous avons 3h.

Frappant de noter que ni les responsables de l’association, ni moi-même n’avons de montre… les détenus en ont tous une. J’ai 3 petites heures pour faire en sorte que ce temps qu’ils portent soigneusement à leur poignet soit désormais avec et non contre eux.

On travaille sur le héros : ses besoins, ses désirs, ses failles, ses valeurs, ses faiblesses. Sur l’adversaire aussi car il n’y a pas de personnage principal sans bataille contre un ennemi, qu’il soit incarné dans un personnage ou dans une notion comme pour Nina face à l’intolérance.

Au fil des tours de table, je rentre en proximité avec chacun d’eux et leur univers. La prison est un lieu de concentré de diversité inouï. Je ne connais ni leur crime, ni leur délit mais si les milieux sociaux et culturels sont très différents ils ont en commun l’intelligence de la remise en cause et de la réflexion, corollaire d’une souffrance inimaginable certainement.

Les heures passent, je fais l’expérience de la résilience au plus profond de moi. J’écoute les histoires de ces héros dont les auteurs comprennent progressivement que leurs désirs n’étaient pas leurs besoins, des héros trahis par eux même, faute d’avoir respecté des valeurs auxquelles ils croient. Une héroïne héroïnomane oui c’est possible. Mais je reprends toujours les rênes.

« Je veux des noms ! » Ils sursautent tous … je m’amuse et répète « Je veux les noms de vos héros, noms et prénoms. » Les tours de table s’enchainent. On rit, on est ému par les formules de chacun, on creuse, on cherche. Je vais jusque dans leur esprit pour décloisonner, tendre mes clefs. Je vous en prie prenez les !!

Il reste 10 minutes à la montre de chacun pour faire le dernier tour de table sur leur résumé.  Plus que 3 minutes pour les titres. On a tous des yeux avec des lumières dedans, on est surexcité. On est en vie !!

D’un coup, la porte s’ouvre, le gardien en bleu-marine entre. Je sais ce qu’il va dire et c’est là que j’aimerais vraiment lui demander s’il n’a pas trouvé une orange à la cantine ? S’il peut aller voir … parce que là … j’ai vraiment besoin de vitamine C et que… » Mais j’ai pas le temps.

« C’EST FINI » il dit !

Les lumières des yeux se tamisent. On se lève vers la porte tête baissée. Dans ce silence il y a tant de choses. L’espace de liberté mentale est palpable et nous l’avons ouvert et ne pouvons parler de peur de dévoiler notre secret. Ils me remercient et moi aussi.

Certains les larmes aux yeux me demandent la prochaine date de l’atelier…je ne réponds pas.

Nous traversons les bâtiments gris, individuellement ils rejoignent leur quartier mais moins seuls, leur héros est juste à côté d’eux. Nos chemins s’achèvent ici physiquement.

Rien ne sera plus jamais comme avant et mon esprit aura toujours une pensée pour eux et les histoires qu’ils peuvent désormais écrire.  Ils sont arrivés détenus, ils sont repartis auteurs de leur propre roman autant que de leur vie.

La gorge nouée, je me dirige vers la Gare, raccompagnée par Anne de l’association Dédale.

Mon train est dans une heure, je peux me réfugier dans la jolie brasserie sur la place devant la gare. Un chocolat chaud. C’est alors, qu’on me tapote dans le dos. Un peu atteinte de la journée je me retourne fébrile. « Bonjour je m’appelle Maxell. J’avais voté pour vous, je suis désolé de vous déranger … ». Finalement, Maxell m’a raccompagnée jusqu’au départ du train vers Paris Gare de l’Est.

Arrivée à la maison, dans le cocon, j’ai compris l’histoire de la salle de culte à la hauteur de cette journée.

Rachel.

Rachel Khan est l’auteure du premier roman « Les grandes et les petites choses » paru en janvier 2016. Voir les chroniques des lecteurs et la présentation de l’opération en milieu carcéral.

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Quelqu’un ouvre une porte*, par Anne Collongues

Le 10 octobre 2016, Anne Collongues, auteur du roman Ce qui nous sépare, est allée à la rencontre des personnes détenues de la maison d’arrêt de Coulaines-Le Mans. Elle nous livre son récit de cette journée, avec talent et pudeur.

Se délester de tout. Pas de téléphone, pas de sac, rien dans les poches, seulement deux livres dans les mains. Une carte visiteur remise en échange de celle de son identité à l’entrée ; sensation de fragilité lorsqu’on entre ainsi dans la prison. La porte se referme sur notre passage et bien que milles portes se soient auparavant refermées derrière soi sans qu’on y pense, on se retourne sur celle-ci derrière laquelle le dehors soudain n’est plus une évidence. Enchaînement de couloirs, d’espaces extérieurs murés, de plusieurs grilles à franchir : désorientées, avec Charlotte nous suivons Elodie, la coordinatrice culturelle qui nous a accueilli, jusqu’à la salle où se passera la rencontre. C’est une pièce dont le mobilier – tables et chaises d’un beige coquille d’œuf– et sa disposition – un bureau unique placé du côté du tableau Velléda faisant face à tous les autres, font d’elle une salle de classe typique. À une exception près : les fenêtres ne sont pas placées à hauteur d’yeux, mais tout en haut des murs, longeant l’arrête du plafond. Lumière électrique donc, bien qu’il soit quatorze heures et qu’il fasse grand soleil à l’extérieur, et pas d’horizon où laisser errer le regard.

Les hommes entrent au compte-goutte et s’installent les uns après les autres, silencieusement, ils ont, pour la plupart, mon roman entre les mains ; émouvante vision. Leurs visages s’impriment en moi plus sûrement que leurs prénoms. Je suis mal à l’aise d’avoir la « place du professeur », de ce vide entre leurs tables et la mienne, des rôles que cette disposition nous attribue. Heureusement, cette configuration – prof / élève – disparaît aussitôt que commence l’échange. Leurs remarques et leurs questions sont affutées et précises, leurs impressions d’une franchise qui me désarme un instant. Sensation de nudité. Ils s’expriment et m’interrogent sans timidité, ni honte, ni peur, ni agressivité : curieux, naturels, polis. Nos statuts (détenu, écrivain…), ces costumes que les situations nous font porter, disparaissent – pas de jeu, pas de masque, on se parle d’homme à homme, c’est l’expression qui me vient. Rien ne nous sépare. C’est remuant et je suis un peu déstabilisée. L’heure et demie passe très vite. La conversation autour du livre ouvre des débats qui le dépassent largement et engagent chacun d’eux. Est-ce que dans les livres les histoires doivent finir bien ? Pourquoi les personnages ne se rencontrent-ils pas ? Pourquoi lit-on ? Pourquoi n’avez-vous pas choisi des personnes réelles ? Pourquoi les gens sont-ils tristes ? En quoi la télé est-elle responsable des idées qu’on se fait sur les autres ? La parole rebondit comme un ballon qu’ils se passent, ils sont réactifs, concentrés, très présents – même les quelques silencieux.

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Après une courte pause, ils reviennent, pour l’atelier d’écriture. Je leur parle d’Henri Michaux, de certains de ses poèmes-actions qui exorcisent ou remédient à un sentiment violent, lis quelques fragments de ses textes et puis j’abrège car je les sens – avec leurs stylos levés – pressés d’écrire. Je leur propose d’écrire à partir de Quelque part quelqu’un, ce long poème de plus de 160 propositions, cette série de captations de silhouettes, ce texte à l’incise récurrente où le geste d’écrire précède l’idée même. Rapidement, ils se penchent sur leurs feuilles – on n’entend plus alors que l’application de chacun et le chuchotement de l’un d’eux qui dicte son texte à défaut de pouvoir l’écrire lui-même. Mon cœur bat fort, je suis soufflée – j’ai les joues chaudes comme après avoir passé deux heures dans un vent de bourrasques vigoureuses et revigorantes.

Quand vient le moment de la mise en commun, du partage des textes, aucun ne s’excuse de sa production (comme c’est souvent le cas en atelier d’écriture), au contraire, ils ont une certaine fierté à lire ce qu’ils ont écrit, que ce soit trois phrases ou quarante, et spontanément s’applaudissent les uns les autres.

Voilà. Les trois heures se sont écoulées, ils me remercient avec des sourires, m’offrent leurs textes en souvenir, nous nous quittons avec des poignées de mains chaleureuses. Nous passons ensemble la première porte qui nous mène à l’extérieur, dans un triangle de béton, c’est là que nos chemins divergent : nous repartons vers l’extérieur, je suis un peu penaude de « sortir », de les laisser repartir vers leurs cellules où la télé en presque continu et l’absence de lumière naturelle rend difficile la lecture, ont-ils expliqué.

Après avoir retraversé le dédale de la prison en sens inverse, et récupéré nos cartes d’identités, nous voilà dehors, dans le parking, à marcher en silence vers la voiture, submergées chacune par ce que nous venons de vivre – cet échange brut où la parole – à partir du livre, du fait de lire, de ce qu’on écrit, des mots –  a ouvert un espace de liberté qu’ils ont suggéré d’échanger contre la promenade journalière dans le périmètre bétonné, et que je n’avais jamais ressenti avec autant de force avant.

(* Phrase issue du texte de Patrick, rédigé lors de cet atelier d’écriture).

Crédit photo: Sabine Faulmeyer

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Les 68 en milieu carcéral : de l’idée à la réalisation, par Charlotte Milandri.

Les 68 sont nées sans préméditation, sans ces longues heures de réflexion qui précèdent les projets, qui prévoient, prédisent, rêvent, souhaitent. Elles sont nées avec un naturel déconcertant, une folle envie qui n’était pas si folle car commune à d’autres. Elles ont pris place, ont fait leurs premiers pas, ont rencontré des sourires et de la reconnaissance, des échanges et de la douceur, l’adhésion des éditeurs et des auteurs.

Quand il est devenu certain que de la première fois devaient naître d’autres fois, il a fallu donner un cadre. Et là, je me suis demandé, ce que j’avais envie qu’elles deviennent ces 68 premières fois. Des échanges entre lecteurs passionnés, évidemment, la mécanique était lancée ; mais je souhaitais qu’elles diffusent cette magie autour des premiers romans, cette candeur de l’auteur devenu écrivain vers des publics non acquis. Proposer la même chose, ne pas adoucir, ne pas changer les règles sous prétexte que les circonstances sont différentes.

Les centres de détention ont été ma première volonté, pour mille raisons qui tiennent sans doute à des convictions personnelles et à celle, plus intime que lire sauve, change, ouvre au monde, donc aux autres et nécessairement à soi.

Quand j’ai lancé l’idée des 68 en milieu carcéral, je pensais que ce serait local, le centre de détention à proximité de mon domicile. Des mails échangés, un rendez-vous et un oui massif et franc, des larmes aussi devant ce qui allait devenir possible. En discuter, et faire boule de neige, un autre centre, un deuxième, plusieurs.

Ils sont trois centres (Le Mans, Metz et Nancy) à avoir mis en place les 68 premières fois dès septembre, d’autres devraient les rejoindre en janvier.

Choisir cinq titres, les proposer aux personnes détenues, et leur offrir l’opportunité de rencontre l’auteur lauréat, voilà la feuille de route.

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Le centre de Nancy, dont les actions sont menées avec passion et talent par une bibliothécaire passionnée, Marie-Odile Fiorletta, par le biais d’une association qui organise de magnifiques rencontres a choisi son lauréat.

« On sent un besoin de lecture positive. Ils ont été sensibles au style, aux phrases qui claquent, au happy end de cette histoire, au fait que c’est inspiré d’une histoire vraie… »

C’est donc Rachel Khan et son positif roman, empli d’humanité et d’énergie, qui a remporté le vote. Elle partira à la rencontre des votants le 10 janvier prochain.

Une journée qui devrait être riche en émotions, tant ces rencontres sont singulières.

Lors de la venue d’Anne Collongues au salon du Mans, nous avons organisé une rencontre avec les personnes détenues du centre du Mans, trois heures d’échange d’une intensité sans égale. La certitude que rien que pour cela, pour vivre ce moment, la création des 68 était une belle chose. Ecouter Anne, les écouter eux, les voir écrire… Mais ça c’est une autre histoire, que l’on vous raconte la semaine prochaine !

CNL