Elise ou la vraie vie – Claire Etcherelli

Élise ou la vraie vie est le premier roman de Claire Etcherelli qui en publiera quatre autres ; paru en 1967, il obtient le Prix Femina et sera adapté peu de temps après au cinéma par Michel Drach avec Marie-José Nat dans le rôle titre. C’est Anaïs Llobet, auteure de Les mains lâchées et Des hommes couleur de ciel qui a choisi de le proposer en lecture pour cette sélection anniversaire. Elle nous explique ce que ce roman représente pour elle :

Elise ou la vraie vie

« Un premier roman qui date de 1967, avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots, de grands dénouements cachés dans des phrases toutes simples. Claire Etcherelli fait confiance à son lecteur pour saisir les non-dits, lire les silences, retenir sa respiration lorsqu’il le faut. En tant que jeune écrivaine, je garde ce roman au plus proche de moi, et je relis souvent ce talisman lorsque je doute, notamment lorsque notre époque de grands bavards me déroute. »Anaïs Llobet

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Les avis des lecteurs :

Élise a-telle songé à se marier, à avoir des enfants, à vivre une vie de femme épanouie,  la vraie vie ?  Sans doute, mais la vie elle,  en a décidé autrement. Elle naît avant la seconde guerre mondiale, elle est élevée à Bordeaux avec son frère, par sa grand-mère dont elle prendra soin, subit la guerre qui oblige les familles citadines à se  protéger des bombardements, puis devient la grande sœur protectrice, la mère pour ce frère instable qu’elle soutient contre vents et marée et pour qui elle se sacrifiera.

Discrète fleurette tapie dans la pelouse, elle porte le monde, véritable ange gardien, elle tente de devenir la conscience de son frère. Et puis elle rencontre l’amour…

Claire Etcherelli dans ce roman très bien documenté, décrit avec justesse, le climat de la France durant la guerre d’Algérie, guerre rejetée par une bonne partie des Français, elle dénonce le racisme ambiant, emmène le lecteur en usine pour qu’il se mêle à la dure réalité du travail à la chaîne sous-payé, confié à des émigres qui savent qu’ils seront renvoyés au pays s’il ne sont pas en mesure de fournir une fiche de paie aux policiers, qu’il se confronte à l’injustice des cadres qu’il se mette dans la peau de l’immigré algérien victime des rafles, monnaie courante en ces années.

Le personnage d’Elise est ambigu :  libérée par certains aspects de sa personnalité, elle se laisse bercer par Arezki, malgré la xénophobie de nombreuses personnes qu’elle côtoie. Toutefois elle se montre dépendante des exigences de son frère qu’elle entretient, obligée à un travail difficile faute d’avoir pu étudier, soumise à un destin qui l’oblige à renoncer à cette vraie vie pour se consacrer à ce personnage militant, infidèle, perturbateur, et lui vouer l’amour inconditionnel d’une grande sœur.

Elise ou la vraie vie n’est pas un roman des plus réjouissants, mais on y rencontre beaucoup de beauté, beaucoup de passion, et l’attachement à Elise ainsi que la belle plume de l’auteur subsistent après la lecture. C’est sans nul doute ce qui restera en moi de ce livre. – Roselyne Soufflet

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Dans les années 50, Elise vit à Bordeaux avec sa grand-mère et son frère Lucien plus jeune, qu’elle a en partie élevé, qu’elle aime d’un amour inconditionnel et à qui elle passe tout. Lorsque Lucien part à Paris, elle profite d’une hospitalisation de la grand-mère pour le rejoindre. Lucien la fait embaucher dans l’usine de voitures où il travaille et Elise va se confronter à la dure réalité du travail à la chaîne. Les ouvriers issus de l’immigration sont nombreux, les contremaîtres font la loi et les conditions de travail sont très dures. Elise qui attend toujours « la vraie vie » va cependant ressentir de l’amour pour Arezki travailleur algérien mais ce ne sera qu’un intermède parisien.

Claire Etcherelli décrit admirablement la France durant la guerre d’Algérie, la condition des algériens vivant à Paris avec toujours une fiche de paye dans la poche en cas de contrôle. J’ai relu ce livre des années après une première lecture et il m’a paru plus déprimant qu’à l’époque. – Michèle Letellier

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Une ville de la région bordelaise, dans les années 50. Elise et son frère Lucien, orphelins, vivent chichement avec leur grand-mère. Lucien a des ambitions : après s’est marié et avoir eu une petite fille, il monte à Paris avec sa maîtresse. Sa sœur, qui adore son frère, finit par le suivre et se fait embaucher au contrôle dans une usine de voitures. Le travail se fait dans des conditions épuisantes et difficiles, par des ouvriers dont une grande partie est composée d’Algériens. Elise y fait la connaissance d’Arezki, ils deviennent amants, dans une France de 1957 où la guerre d’Algérie – qu’à l’époque on nomme pudiquement « les événements » – bat son plein, ainsi que le racisme qui dénonce la présence des sales bicots, des ratons, lesquels volent le travail des Français.

Lire ce roman c’est replonger dans cette époque trouble où il ne fait pas bon être arabe, ni en fréquenter un. Ainsi Elise et Arezki sont-ils contraints à la discrétion, à des promenades interminables dans Paris ; ainsi Arezki craint-il le moindre agent de police et les arrestations nombreuses qu’il subit, relâché après une nuit passée au poste, à condition d’avoir une fiche de paie en bonne et due forme. Cinquante ans plus tard, la lecture de ce récit fait froid dans le dos, ainsi que la découverte des conditions de travail des ouvriers à la chaîne de l’industrie automobile. L’histoire d’amour entre Elise et Arezki vient heureusement mettre un peu de tendresse dans ce tableau féroce, racontée par une jeune femme qui vit enfin, et pour peu de temps, sa « vraie vie », même si elle reste tiraillée entre son amour naissant et l’attachement pour son frère. – Emmanuelle Bastien

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« La vraie vie est si souvent celle qu’on ne vit pas. » Oscar Wilde, Rose-Leaf and Apple-Leaf, L’Envoi

« Surtout ne pas penser. Comme on dit « Surtout ne pas bouger » à un blessé aux membres brisés. Ne pas penser. Repousser les images, toujours les mêmes, celles d’hier, du temps qui ne reviendra plus. Ne pas penser. Ne pas reprendre les dernières phrases de la conversation, les mots que la séparation a rendu définitifs, se dire qu’il fait doux pour la saison, que les gens d’en face rentrent bien tard ; s’éparpiller dans les détails, se pencher, s’intéresser au spectacle de la rue. »

C’est à la lumière de ces premières phrases qu’il faut lire le 1er roman de Claire Etcherelli paru en 1967 et récompensé par le prix Femina. Élise ou la vraie vie est le récit a posteriori de ce « temps qui ne reviendra plus », ces quelques mois qu’Élise Letellier va passer à Paris où elle est partie rejoindre Lucien, son frère. Ce judicieux parti-pris narratif évite l’écueil d’un ton impersonnel et froid et, bien au contraire, enrichit le récit d’une belle humanité, celle qui colore et donne du sens aux souvenirs, fussent-ils douloureux.

Roman autant d’apprentissage que social, récit en partie autobiographique, Élise ou la vraie vie emprunte à certains récits de Balzac ou encore de Zola, ainsi qu’à la vie de son autrice. L’histoire en est simple, prévisible même diront certains. Élise, jeune provinciale tranquille, presque trop effacée, coincée à Bordeaux dans une modeste maison entre sa grand-mère et son frère, va monter à Paris dans l’espoir d’y vivre enfin la vraie vie.

« Comment passe une vie que l’on regarde passer. »

Cette vie étriquée de « provinciaux minables. Isolés, gauches, pauvres de la pauvreté qui se cache », engourdie par la grisaille du quotidien, la sage Élise la laisse derrière elle dans un mouvement d’une audace folle dont, au regard des premières pages, on la croyait bien incapable. En un rien de temps, voilà la grand-mère placée dans une maison de repos, ses bijoux, mis au clou pour payer le voyage et les premiers jours dans la capitale en attendant de décrocher un emploi.

À Paris, bien vite, les rêves se cognent à la réalité. La vraie vie, ce n’est pas ce que vantait son frère, ce bon à rien exalté, mari et père abject, beau parleur enfiévré et ouvrier médiocre (dont je ne parlerai guère, tant il ne mérite ni mon encre ni mon papier, enfin… façon d’écrire !), non, la vraie vie, ce sont des journées à travailler à la chaîne de l’atelier 76 du constructeur automobile

« Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l’oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu’il s’agissait d’un accident, que, ces bruits ne s’accordant pas ensemble, certains allaient cesser. »

des nuits à dormir dans un foyer après avoir dû abandonner la chambre à la petite amie de ce frère adultère, des trajets en bus, seule évasion tangible bien qu’illusoire :

« J’avais cinquante minutes d’irréalité. Je m’enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de bonheur qui n’est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d’usine avant même d’y pénétrer. Trois minutes de vestiaires et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste… Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l’heure. »

Les jours passent et Élise, par-delà l’épuisement, l’abattement, l’hébétude aussi, se rend compte qu’elle partage plus avec ces travailleurs immigrés qu’elle ne l’aurait cru, à commencer par une même aspiration.

Elle

« Comme elle était douce, celle d’avant, la vie un peu floue, loin de la vérité sordide. Elle était simple, animale, riche en imaginations. Je disais « un jour… » et cela me suffisait. »

comme eux

« Un seul mot était inconnu ici, celui de désespoir. Tous disaient… « un jour… » et aucun ne doutait. Le présent s’était la lutte pour la survie. »

ont ces mêmes mots à la bouche – « un jour » – ce jour où vivre ne sera plus survivre.

Au milieu de cadences impossibles à tenir, du bruit assourdissant de la chaîne, de celui, libérateur, des sirènes qui gueulent que la journée est finie, Élise rencontre Arezki, un Algérien sombre et économe de ses mots. Dans la France de la guerre d’Algérie, faisant fi des quolibets, des regards lourds de désapprobation, des menaces implicites, sifflées dents serrées, ils vont peu à peu s’apprivoiser, au hasard de rencontres, de déambulations dans Paris, craintifs qu’une rafle de police ne vienne vérifier la détention du précieux sésame, le bulletin de paie.

« Et moi, ce soir, je me sens et je sens l’existence de cette ville, au-delà d’Arezki mais à travers lui, polie par l’ombre qui s’ouvre devant nous. »

La relation qui se noue entre Élise, « vulnérable [aux] images de la vie tranquille, droite, simple », et Areski offre les meilleures pages de ce roman.

« Nous savourions jusqu’à l’usure ces plaisirs modestes qui nous étaient permis. »

En effet, je ne cacherai pas que les longues et répétitives descriptions du travail harassant à l’atelier 76 pèsent sur la narration, bien que cela parte de la meilleure des intentions, je n’en doute pas. En nous immergeant dans le quotidien de ces ouvriers privés d’horizon des heures durant, dans la violence latente du racisme ambiant, en nous fatiguant à leurs côtés de ces gestes mécaniques répétés jusqu’à l’abêtissement, Claire Etcherelli montre combien ces heures passées à la chaîne qui « détruisent le plus harmonieux des visages » sont abrutissantes, épuisantes, déshumanisantes. Mais, pour habile que soit le procédé, à trop vouloir le pousser, l’autrice « s’éparpille dans les détails » et perd en conviction ce que la lectrice que je suis gagne en lassitude, et il a fallu que je me fasse violence pour ne pas tourner à une cadence infernale ces pages-là.

C’est d’autant plus dommage que c’est dans les non-dits, dans ce qui git sous les mots, que Claire Etcherelli excelle. Son écriture est belle et sensible, sans pathos ni grandiloquence. Elle éclaire par sa justesse un quotidien blafard, celui des bonheurs fugaces et des inquiétudes prégnantes.

« Ces soirées inachevées, nos conversations interrompues et l’inquiétude – ne pas savoir, le laisser derrière moi, attendre jusqu’au lendemain pour m’assurer que rien de grave ne s’était produit – m’attachèrent profondément à lui selon le phénomène banal qui nous rend plus cher ce qui est fuyant. » 

Les phrases sont d’une musicalité et d’un rythme poétiques rares, tels ces alexandrins aux deux hémistiches parfaits, où la pudeur de l’abandon

« Je connus le plaisir de donner du plaisir. »

rivalise avec la détermination digne de l’ultime phrase

« Je me retire en moi mais je n’y mourrai pas. »

Pour Élise, de retour à Bordeaux dans la maison familiale après qu’Arezki a été arrêté au cours une rafle, « la vraie vie aura duré neuf mois », le temps qu’il faut aux femmes pour mettre au monde un enfant, le temps qu’il lui aura fallu pour naître au monde.

Élise ou la vraie vie, c’est d’abord, pour moi, le film de Michel Drach vu à la télévision, dont je garde encore un souvenir vif. C’est aussi l’une des rares fois – à y bien réfléchir peut-être la seule – où j’ai vu le film avant de lire le livre. Je préfère être celle qui met les images sur les mots ; cette impression, un peu sotte, que le cinéaste me vole quelque chose en m’imposant sa vision du texte.

Ce n’est que plus tard, en cours de français, que j’ai découvert le roman de Claire Etcherelli. Je ne sais pas si je serais allée vers lui sans cette obligation qui m’était faite. L’adolescente que j’étais était alors prise par d’autres préoccupations que celles-là. Mes lectures étaient tout autres et, il me faut bien le confesser, je ne faisais pas grand cas des 1ers romans.  – Christine Casempoure

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Je me souviens du film, et de Marie Josée Nat qui y jouait le rôle titre, mais je ne suis pas sûre d’avoir déjà lu le texte de Claire Etcherelli. Je redécouvre donc aujourd’hui ces moments complexes des années 70. La colère sociale, les conflits ouvriers, les émeutes, les barricades, l’implication tumultueuse des étudiants et l’horreur de la guerre d’Algérie. Dans ce texte émouvant, on retrouve avec dégoût le racisme anti-arabes, les ratonnades, une coexistence sociale douloureuse, le déni des nantis. On rejoint avec Elise, son frère Lucien monté à Paris, autant pour fuir la vie de province qui l’étouffe qu’attirer par une « vraie vie » au cœur des événements. On souffre avec Elise qui s’est engagée dans la chaine industrielle d’une firme automobile et confrontée à la cadence infernale, au sexisme et au racisme. On assiste à son amour coupable.
Les situations vécues dans ce texte me semblent aussi lointaines que présentes. Les racismes existent toujours, même s’ils ont élu d’autres cibles, le sexisme perdure, les étudiants ont souvent d’autres combats, les salariés parlent autant de conditions de travail que de retraites. En cinquante ans, les choses ont changé, même si les injustices et les racismes sont constants, je n’ai pas réussi à partager autant qu’attendu la honte d’un amour inter-racial, j’ai peut-être tort. Ce texte est très bien écrit, mais son actualité ne m’a pas bouleversée profondément. Un peu comme un vieux magazine qu’on effeuille. – Martine Magnin

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A Bordeaux, en 1958, Elise mène une vie morne auprès de sa mère, en tentant de compenser les frasques de son frère, Lucien, jeune écervelé rêvant d’un autrement et ailleurs qui tomberait du ciel. La donne change lorsque sa petite amie du moment se retrouve enceinte de ses œuvres. Le couple s’installe dans la maison familiale, subsistant sur les maigres revenus d’Elise. La vraie vie est un rêve fumeux et intangible.

Mais quand Lucien abandonne femme et enfant pour partir à Paris avec sa maitresse, il réussit a convaincre Elise de le suivre. L’argent est un éternel problème pour ces jeunes qui se bercent d’illusions et Elise se fait embaucher à la chaine dans une usine de construction de voitures, où elle rencontre Arezki, un ouvrier algérien.

Le roman est paru en 1967, assez peu de temps après cette période que l’histoire n’a pas voulu assimiler à une guerre, la masquant sous le vocable vague d’ « événements». Malgré tout, les relations tendues de la population française vis à vis des émigrés d’alors, les rafles, les arrestations et les vérifications incessantes, sont particulièrement bien évoquées. De même on participe avec Elise à ce quotidien abrutissant et épuisant qui ne laisse guère de temps, après de nombreuses heures à suivre la cadence, pour  rêver d’une autre vie. Décevante et débilitante, la vraie vie!

J’ai beaucoup aimé le réalisme des portraits des personnages, bien mis en valeur par une très belle écriture.

C’est le témoignage d’une époque qui avait défini les cibles de sa haine, sans savoir que des décennies plus tard, d’autres migrants viendraient endosser le costume du rejet de la différence. – Chantal Yvenou

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Élise vit avec sa grand-mère et son frère. Elle lui voue une profonde passion et lui accorde tout. Sans beaucoup d’argent, la famille vit sans joie ni lumière. Quand Élise le rejoint à Paris, c’est une tout autre vie qui l’attend. Les journées à l’usine, la fatigue et le corps lourd, la solitude et les nuits froides se succèdent. Jusqu’au jour où Arezki entre dans sa vie…

Élise ou la vraie vie… Mais quelle vie !! Que ce soit à Bordeaux ou à Paris, Élise semble à chaque fois bien seule. Les jours se suivent sans qu’aucune lumière, aucune chaleur n’entrent dans sa vie.

Ce roman de 1967 est cependant pour moi une totale découverte.
C’est avec une écriture fluide et travaillée que l’auteur nous offre la solitude et les émois d’Elise, une femme dévouée et généreuse. Par amour pour son frère, elle accepte les dures journées à la chaîne, la chambre sans âme du foyer où elle loge et l’éloignement culpabilisant de sa grand-mère.
Quand elle se prend d’amitié, de tendresse puis d’amour pour Arezki, un algérien, elle apprend ce qu’est le racisme et la méchanceté, la honte et l’injustice. Elle ne sentira de chaleur que celle des rendez-vous secrets et des rencontres fugaces. Elle ne sera que seule et abandonnée… Mais elle est aussi forte et courageuse. Élise ne connaîtra de la vie que la routine du quotidien et la peur du lendemain mais elle ne baissera la tête. Elle acceptera son destin et se lèvera chaque matin avec l’espoir d’un avenir plus serein…

Merci pour cette lecture mélancolique et dotée de sentiments forts et touchants… – Audrey Lire&Vous

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Elise vit avec sa grand-mère et son petit-frère Lucien. Elle l’aime et sacrifie son enfance, son adolescence pour l’élever. Lucien, en grandissant,se révèle être un rêveur qui rêve d’une utopie alimentée par les luttes de l’époque. Il décide de quitter sa région bordelaise pour rejoindre Paris et vivre la vraie vie dont il a tant de fois parlé à Elise. Quelques mois après, Elise le rejoint pour quelques jours, quelques semaines et finalement quelques mois. En pleine guerre d’Algérie, elle découvre de ses yeux ce qu’elle avait lu jusqu’à présent dans la presse. Obligée de travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de son frère, elle rejoint les rangs ouvriers d’une usine d’automobile. Ce travail va modifier sa façon de voir le monde et va lui ouvrir les yeux sur la politique et le racisme ambiant et va bouleverser ses convictions…
Avec ce roman, je découvre une plume qui m’a touché par sa sensibilité autant que par le regard aiguisé presque sociologique d’une époque par une autrice. Claire Etcherelli décortique le contexte particulier de la guerre d’Algérie, en France, en province comme dans la capitale, et utilise Elise pour à la fois dénoncer le racisme ambiant, mais parler d’une vie d’ouvrière dans à la chaîne, des cadences infernales, du manque d’humanité porté par ces entreprises qui en veulent plus avec moins.
Mais Elise ou la vraie vie est également un magnifique roman d’amour entre deux personnages qui viennent d’horizons différents, ont des cultures différentes et qui veulent vivre leur histoire au grand jour sans danger. Elise se rend vite compte que l’amour n’est pas acceptée pour tout le monde et que la société est une plus grande machine à broyer que les cadences infernales de l’usine automobile qui l’emploie où elle y voit l’humanité, la solidarité comme le rejet de l’autre – pour son origine ou son genre.
En bref, ce livre fut pour moi un petit coup de cœur. J’ai été transportée par l’histoire et par les personnages, notamment celui d’Elise, personnage principal du roman, qui cherche à vivre la vraie vie tant de fois évoquée et promise par son frère, Lucien. Je ne peux que le conseiller aux lecteurs qui aiment les récits habiles, sensibles et qui font naître la révolte dans les cœurs. Merci les #68premieresfois pour cette belle découverte. – Eglentyne Helbecque

68 premières fois. Le Podcast.

Parce que nous aimons les lire mais aussi les écouter parler. Parce que chaque lecture est une rencontre et que les 68 premières fois c’est avant tout une aventure humaine. Parce que chaque parcours d’écrivain est unique, et que ce sont ces chemins que nous accompagnons depuis maintenant 5 ans.

Désormais, l’aventure a son Podcast.

Dans ce premier épisode, nous revenons sur la genèse des 68 premières fois, lors d’un entretien entre Lauren Malka et Charlotte Milandri.

A écouter ici :

Avec l’aimable participation de Julie Estève, Jérôme Chantreau et Sébastien Spitzer.

Sur une musique originale composée par Elise Lemarié.

Les prochains épisodes seront autant d’occasions de prendre le temps d’explorer les chemins d’écriture de cinq auteures au moment – si particulier – de la parution de leur deuxième roman.

A très vite !

(68 premières fois. Le Podcast est disponible actuellement sur Soundcloud et sur Audioblog /Arte radio)

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – Harper Lee

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, paru en 1960 a longtemps été le premier et le seul roman de Harper Lee avant la découverte d’un inédit publié en 2015. Prix Pulitzer en 1961 et vendu à 500 000 exemplaires dès la première année, il devient un « classique » de la littérature, traduit dans le monde entier. C’est Jean-Baptiste Andrea, auteur de « Ma Reine » et de « Cent millions d’années et un jour » qui a choisi de le proposer dans cette sélection anniversaire, en lecture ou en relecture. Il nous dit pourquoi…

Ne tirez pas sur l oiseau moqueur

« Je ne sais pas quoi en dire, à part que ce livre m’a profondément marqué quand je l’ai lu. Il y a quelque chose d’insaisissable dans ses pages, une humanité qui le rend universel, d’innocence et de gravité. Accessoirement, j’adore l’idée d’une autrice qui n’a produit qu’un roman (j’ignore volontairement celui sorti à sa mort). Je me dis toujours qu’un écrivain a un certain nombre de livres en lui/elle et qu’il est inutile de se forcer à en faire plus. J’admire qu’elle ait su l’accepter. Mais tout ça, c’est du blabla, c’est un classique, c’est émouvant, c’est à lire ! »Jean-Baptiste Andrea

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Les avis des lecteurs :

Scout est le genre de petite fille gentiment espiègle, subtilement délurée, joyeusement téméraire dont on ferait volontiers une caricature de la petite américaine des Etats du sud de l’Amérique n’était le regard franc et candide qu’elle pose sur sa parcelle de planète et ceux qui la peuplent. Conservant pieusement cet œil d’enfant décillé dès son plus jeune âge par l’éducation sans contraintes mais non sans rigueur d’Atticus, son avocat de père, Scout invite le lecteur à partager le souvenir des trois années de sa jeune vie qui furent déterminantes pour la suite de son existence. Tentant de suivre les galopades de la petite fille flanquée de Dill, son meilleur ami et chevalier servant et surtout de Jem, son grand frère, protecteur et modèle, encore sur le fil de l’enfance, l’on sillonnera les rues pimpantes de Maycomb, filant entre les azalées de Miss Maudie et les camélias de Mrs Dubose, entre l’école et le tribunal, entre les immenses terres de liberté de l’été et les limites imposées dès l’automne, découvrant au passage tous les rites, les pires comme les meilleurs, qui jalonnent et étayent cette micro-société où chacun a et doit garder sa place, fût-elle inconfortable : aux dames les parterres de fleurs et les thés entre voisines, aux hommes la tranquille assurance et les concours de tir, aux Noirs les travaux ingrats et le rôle du coupable. Déroger à la règle est inenvisageable dans l’Amérique sudiste des années 30, gare à celui qui par une honnêteté trop zélée voudrait s’y risquer, comme le découvrira Atticus à ses dépens et à ceux de sa famille.

Ce qui est attendrissant avec ce roman, qui fut le premier et, jusqu’en 2015 et la parution de « Va et poste une sentinelle », le seul de Harper Lee, c’est qu’il a conservé les traits ronds et harmonieux de l’enfance, faisant des angles saillants de l’existence les reliefs d’une vie où l’aventure consiste à partir à la découverte de ses voisins et de leurs secrets. Cette curiosité enfantine et sans tabou qui pousse à explorer l’existence à grands coups de « pourquoi ? » sans se laisser arrêter par les limites de terrains grillagées, les « tu seras privé de dessert » ou les « parce-que » secs et définitifs. Cette force tranquille de l’enfance qui ose dire que le roi est nu et mettre les adultes face à leurs incohérences. C’est cette tonalité si particulière et si fragile que, par la voix de Jean Louise Finch, dite Scout, Harper Lee a su retrouver avec une grande justesse, entre vigueur maladroite et bourrue et inquiétude attentionnée, entre confiance absolue en ses icônes et ébranlement de certaines convictions.

J’ai eu un immense plaisir à me replonger dans ce roman plein de vie, d’humour et de tendresse, aux tonalités universelles remplies de sagesse, à retrouver ces personnages tous plus attachants les uns que les autres qui font vibrer en écho notre propre sensibilité, notre part d’enfance et d’humanité. Une fois encore, le charme a opéré, ravivant sans doute possible l’éclat d’un coup de cœur ! – Magali Bertrand

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Je suis enchantée d’avoir lu ce roman devenu culte et je me suis attachée à chacun des personnages, même si on y rencontre quelques être bien peu attachants qui par leur présence, renforcent les sentiments que l’on peut avoir pour les protagonistes : l’institutrice de première année de scout (qui m’a fait bien sourire) met en évidence par son comportement, l’intelligence déliée de la fillette, Bob Ewel, apparemment le mal incarné, fournit au lecteur de précieux renseignements sur la société de ces années 30, Boo Radley nous fait découvrir des trésor de malice chez les enfants, La tante met en relief la personnalité d’Atticus, belle personne altruiste qui transmet à ses enfants, des valeurs humaines qu’ils pourront cultiver lorsqu’ils seront adultes.

J’ai beaucoup aimé la première partie pleine d’humour, faite des jeux des enfants, de la complicité de Dill avec scout et Jem, le côté « garçon manqué » de Scout, son refus des convention et des mœurs de la bonne société de l’époque, dénonçant les inégalités dues au rang que l’on occupe dans la communauté.

J’ai apprécié Atticus qui mériterait une chronique à lui seul, personnage à l’aise dans son rôle d’avocat au point qu’on a l’impression tout au long du roman, qu’avec sa logique implacable, d’une plaidoirie à chaque fois qu’il prend la parole, j’ai trouvé cela délicieux, particulièrement un passage dans lequel il amène habilement son fils à se trahir. Atticus profondément humain, qui incite son entourage à ne pas juger sur les apparences (voir le passage où Mrs Henry Lafayette Dubose, cette vieille femme malade, insulte les enfants et leur père). Atticus qui contre vents et marées protège l’homme noir emprisonné et se moque de ce que l’on peut raconter dans les foyers.

Et puis survient le problème de fond, celui du racisme ambiant, celui des communautés qui ne se mélangent pas, si les noirs ont contact avec les blancs et pénètrent dans leur communauté pour une question d’emploi, les blancs ne fréquentent pas les communautés noires, ce n’est pas une surprise, on retrouve cette situation dans la couleur des sentiments, la couleur pourpre et bien d’autres écrits. Un passage très fort de ce présent roman montre bien combien la ségrégation est ancrée dans la société, je veux parler du chapitre dans lequel Scout et Jem se rendent à l’Eglise avec Calpurnia, dans la communauté des gens de couleur. Je crois que de tout le roman, c’est l’un des passages avec le jugement de Tom Robinson qui m’a le plus marquée.
J’ai abordé ce roman volontairement sans avoir lu aucune critique afin de le découvrir seule, sans interrogation préalable, et j’en ressors tout de même avec quelques questions : qui sont vraiment ces Radley dont on fait un mystère ? Je pensais le découvrir, mais sans doute n’était-ce pas très important, il fallait garder en soi cette part de mystère…
Pourquoi les enfants appellent-ils leur père par son prénom ? pas de réponse précise.
Par deux fois, j’ai fait marche arrière dans le livre pour vérifier l’âge de Scout et j’ai trouvé très étonnant que cette fillette de huit ans, si intelligente qu’elle soit, ait été capable de se faire une idée de la vie, de suivre un procès et de la commenter, j’ai répondu à cette question en me disant que c’était peut-être une adulte qui se rappelait son enfance, sans aucun doute Harper Lee qui livre dans ce roman, une partie de son histoire.
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est une œuvre grandiose qu’il faut avoir exploré dans sa vie de lecteur. Roselyne Soufflet

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Après des années à passer à côté en me disant que je devrais lire ce roman culte – pour ne pas dire un classique – de la littérature américaine. Il aura fallu les 68 premières fois pour me le mettre entre les mains et me dire « Maintenant, tu t’assieds et tu prends le temps de le lire. ».
Publié en 1960, premier roman de son autrice et roman primé par le Pulitzer en 1961, il raconte les étés des enfants Finch dont un en particulier, celui qui les fera grandir, celui où leur père, Atticus Finch avocat de Maycomb ville d’Alabama, est chargé de défendre Tom Robinson, un Noir accusé de viol sur une Blanche. Toute la petite communauté s’en retrouve bouleversée et les enfants Finch et leur voisin du même âge Dill se retrouvent au milieu des adultes…
Dans ce roman, on suit donc des enfants à travers la voix de Jean-Louise – dit  Scout – une fillette de 8 ans qui découvre le racisme et la différence lors d’un été où son père, un homme respecté par la communauté, se retrouve dans le viseur des habitants de la ville eux-mêmes confrontés à leur propre peur de l’autre. A travers ce regard enfantin, on est confronté à leurs peurs qui remontent sur des générations, quand l’esclavage était courant aux Etats-Unis tout comme la ségrégation raciale – cette peut de l’autre.
Harper Lee se sert de l’innocence de Scout pour dénoncer les travers d’une société bloquée dans ses vieux carcans. Grâce à Scout et sa candeur, on partage un bout d’été d’enfants confrontés à la violence du monde adulte. On découvre par petit bout des moments extrêmement violents, ressentis par la petite fille comme de pure injustice. Elle a un tempérament assez fort et il n’est pas question pour elle de se faire marcher sur les pieds ou se faire insulter.
En dehors d’un personnage principal hyper attachant par son âge et son caractère, Harper Lee a choisi de construire son récit de manière à croiser les jeux innocents de Scout à l’affaire judiciaire dont elle entend parler par-ci par-là ; au lecteur alors de tout reconstruire, notamment les non-dits et les éléments que Scout est trop jeune pour comprendre mais qu’elle détaille tout de même avec recul. Des fois, j’ai eu l’impression que Jean-Louise livrait en quelque sorte ses mémoires d’enfance – donc avec le recul adulte des événements. La candeur y est mais quelques fois ses réflexions sont vraiment matures, on sent qu’il y a du recul dans les propos.
En bref, je comprends maintenant pourquoi ce roman fait partie des classiques de la littérature américaine. Je le mets au même niveau que Les raisins de la colère de John Steinbeck, un de mes romans préférés. – Eglentyne Helbecque
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C’est avec plaisir que j’ai relu ce roman , quasi 10 ans après ma première lecture , je l’ai même encore plus apprécié. Alabama, année 30. Scout nous conte avec ses mots d’enfant de 9 ans et toute son innocence, trois années de son enfance avec son frère Jem, son ami de vacances Dill, son père avocat veuf et son voisinage mystérieux.
Ce «garçon manqué « y conte la ségrégation toujours très présente, l’injustice d’un procès et la richesse d’une relation familiale père enfants hors du commun.
C’est grave mais avec un zeste de fraicheur et d’insouciance.
Indéniablement, un petit bijou de littérature. – Anne-Claire Guisard

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J’ai découvert avec grand plaisir ce roman… J’avoue que je l’avais déjà croisé à la bibliothèque ou en librairie mais il me faisait un peu peur : sa taille ? son sujet ? Je ne sais pas l’expliquer mais je me suis plongée dans cette lecture grâce aux @68premieresfois et c’est une révélation ! Je pense que Scout est la petite fille que j’aurais voulu être et j’ai découvert à travers elle l’Amérique des années 30. Un grand moment de lecture ! – Armelle Vignault

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Cette session des 68 premières fois m’a donné l’occasion de relire ce roman. J’en avais des souvenirs très lointains, l’ayant lu il y a au moins 15 ans.

Retrouver Scout, Jem et Atticus a été un vrai plaisir, que j’ai largement fait durer.
Comprendre d’où vient le nom d’un groupe écouté à l’époque où je ne jurais que par la pop aussi (The boo radley’s).
Lire ce roman qui se déroule en 1935, en Alabama, dans le sud des États-Unis, aujourd’hui, alors que le monde s’indigne d’une énième victime de violences policières due au racisme systémique, est une expérience déroutante et pas très optimiste. Peu de choses ont changé.
Le privilégié à toujours peur de celles et ceux qui lui font remarquer. Plutôt que de se transformer en allié.e, on nie, on minimise, voire on écoute pas.
Heureusement, les Atticus Finch sont nombreux, les Boo radley’s aussi.

Un roman a la voix incroyablement moderne, drôle souvent et si belle, que la naïveté ou plutôt l’innocence de Scout la narratrice, rend très humaine. Prouesse d’un premier roman qui flirte entre le roman de genre et l’autobiographie.

Un grand merci aux 68 premières fois pour cette relecture et à Jean-Baptiste Andrea pour ce choix – Hélène Deschères

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J’avais lu ce roman il y a une dizaine d’années, aussi ai-je choisi de le « relire » en version audio, excellemment servie par la lecture de Cachou Kirsch .

Que dire qui n’ait déjà été dit sur ce roman culte qui a reçu le prix Pulitzer en 1961 ?
Hymne à la tolérance, au respect, à l’égalité, à l’amitié, une universalité hors du temps…
C’est avec un très grand plaisir que j’ai retrouvé les protagonistes de ce roman d’apprentissage aux nombreux éléments autobiographiques qui prend au vu des événements récents [la mort de George Floyd à Minneapolis] une triste résonance. Car le roman se passe dans les années 30 en Alabama et c’est désespérant de se dire que 90 ans après peu de choses ont changé finalement !

C’est l’histoire d’un été qui changera à jamais la vision d’une enfant sur la vie, la justice et les hommes. Jean Louise dite Scout est la narratrice de l’ histoire. Elle y apporte toute sa fraîcheur et sa naïveté. Cet été là, Atticus son père avocat est commis d’office pour défendre un noir accusé de viol par une jeune fille blanche…
Dans cet Alabama au cœur de l’Amérique sudiste ségrégationniste, l’été commence avec des jeux innocents distillant le charme nostalgique de l’ enfance et s’achève sur des événements graves qui feront que rien ne sera plus comme avant pour Scout et son frère Jem, qui prennent conscience du racisme et de ses conséquences…L’enfance pleine de grâce est rattrapée par la réalité du monde des adultes. Un roman magnifique qui m’a procuré à nouveau un immense plaisir.. – Catherine Dufau


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Monument de la littérature américaine, prix Pulitzer en 1961, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est le 1er roman de Harper Lee et il faillit bien être le seul… jusqu’à ce que paraisse le désolant Va et poste une sentinelle en 2015. Ce roman des superlatifs aux critiques élogieuses connut dès sa sortie un succès retentissant aux États-Unis, sa publication coïncidant fortuitement avec le mouvement afro-américain des droits civiques de juillet 1960.

Pour nous conter l’histoire de Maycomb, indolente bourgade fictive du Sud rural au moment où s’ouvre le procès pour viol d’une adolescente blanche par un père de famille noir, Harper Lee a choisi la rétrospection. Écrit dans les années 1950, le roman raconte ce moment où Jean Louise ‘Scout’ Finch, devenue une jeune femme, se retourne sur son passé, revient sur ses souvenirs d’enfance et nous immerge avec elle dans l’Alabama ségrégationniste des années d’après la Grande Dépression.

« Les gens se déplaçaient lentement alors. Ils traversaient la place d’un pas pesant, traînaient dans les magasins et devant les vitrines, prenaient leur temps pour tout. La journée semblait durer plus de vingt-quatre heures. On ne se pressait pas, car on n’avait nulle part où aller, rien à acheter et pas d’argent à dépenser, rien à voir au-delà des limites du comté de Maycomb. Pourtant, c’était une période de vague optimisme pour certains : le comté venait d’apprendre qu’il n’avait à avoir peur que de la peur elle-même. »

Cet été-là, pourtant, un procès va venir secouer la torpeur caniculaire et tirer les deux communautés de leur somnolence avec ce que cela suppose d’intimidations latentes ou patentes.

Atticus Finch, avocat respecté et père de la narratrice, a été commis d’office pour défendre Tom Robinson. Veuf d’une sagesse imperturbable qui m’a parfois exaspérée, Atticus Finch, figure idéalisée de la justice dans ce qu’elle a de plus noble, aurait gagné à avoir quelques rugosités. Désolée, Atticus, vous êtes trop lisse pour être vrai

« Mais tâche de te mettre cinq minutes à la place de Bob Ewell. Durant ce procès, j’ai détruit ce qui lui restait de crédibilité, si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fallait qu’il réplique d’une façon ou d’une autre. Ce genre d’homme ne peut pas en rester là. Alors, si le fait de m’avoir craché à la figure et menacé a pu épargner quelques coups supplémentaires à Mayella, j’en suis heureux. S’il devait se défouler sur quelqu’un, autant que ce soit sur moi plutôt que sur ses enfants. Tu comprends ? »

 et votre vision trop optimiste pour me convaincre !

« Une salle d’audience est le seul endroit où un homme a le droit à un traitement équitable, de quelque couleur de l’arc-en-ciel que soit sa peau. »

No kidding, Atticus?

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un vrai roman du Sud en cela qu’il est ancré dans un territoire aux frontières bien dessinées, avec ce que cela suppose de clichés éculés car, même si le récit du procès présente quelque intérêt, son issue ne laisse aucun doute quand la couleur de la peau décide du verdict.

« Il y a quelque chose dans notre monde qui fait perdre la tête aux hommes. Ils ne pourraient pas être justes s’ils essayaient. Dans nos tribunaux, quand c’est la parole d’un homme blanc contre celle d’un Noir, c’est toujours le Blanc qui gagne. C’est affreux à dire mais c’est comme ça. »

Suspens éventé, rebondissements absents, plaidoiries convenues, bruissements du public attendus… bref, levons les yeux au ciel et passons vite à autre chose !

N’allez cependant pas en déduire que tout est du même tonneau et que les personnages tiennent eux aussi de la caricature. Harper Lee brosse des personnalités complexes, évite tout manichéisme et ouvre la réflexion sur ce que sont les relations humaines dans une petite ville où tout le monde se connaît depuis toujours, où les communautés blanche et noire s’évitent sans trop de heurts jusqu’à ce jour où…

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman de justice qui montre sans équivoque qu’il restait beaucoup à accomplir dans les années 1930 pour que disparaissent les inégalités raciales malgré le vote des 13e et 14e amendements de la Constitution des États-Unis quelque 60 ans plus tôt.

« Vois-tu Scout, il se présente au moins une fois dans la vie d’un avocat une affaire qui le touche personnellement. Je crois que mon tour vient d’arriver. Tu entendras peut-être de vilaines choses dessus, à l’école, mais je te demande une faveur : garde la tête haute et ne te sers pas de tes poings. Quoi que l’on dise, ne te laisse pas emporter. Pour une fois, tâche de te battre avec ta tête…elle est bonne, même si elle est un peu dure.

—    On va gagner Atticus ?

—    Non, ma chérie.

—    Alors pourquoi…

—    Ce n’est pas parce qu’on est battu d’avance qu’il ne faut pas essayer de gagner. »

Si les heures du procès n’ont pas retenu mon attention outre mesure, c’est aussi en partie parce que j’avais mieux à faire à courir derrière Scout, espiègle garçon manqué au grand dam de sa tante Alexandra :

« Le problème de mes vêtements rendait tante Alexandra fanatique. Je ne pourrais jamais être une dame si je portais des pantalons ; quand j’objectais que je ne pourrais rien faire en robe, elle répliqua que je n’étais pas censée faire des choses nécessitant un pantalon. La conception qu’avait tante Alexandra de mon maintien impliquait que je joue avec des fourneaux miniatures, des services de thé à poupées, que je porte le collier qu’elle m’avait offert à la naissance – auquel on ajoutait peu à peu des perles ; il fallait en outre que je sois le rayon de soleil qui éclairait la vie solitaire de mon père. Je fis valoir qu’on pouvait être un rayon de soleil en pantalon, mais Tatie affirma qu’il fallait se comporter en rayon de soleil, or, malgré mon bon fond, je me conduisais de plus en plus mal d’année en année. Elle me blessait et me faisait constamment grincer des dents, mais, quand j’en parlais à Atticus, il me répondit qu’il y avait déjà assez de rayons de soleil dans la famille et que je n’avais qu’à continuer à vivre à ma façon, peu lui importait la manière dont je m’y prenais. »

 J’étais bien trop occupée à arpenter avec elle, Jem et Dill leur ami, les rues qui bordent les maisons des Radley, de miss Maudie et de la revêche Mrs Dubose, à piétiner les parterres fleuris et sauter les barrières grillagées, quitte à y laisser un fond de culotte !

Serait-ce aller trop loin d’écrire que ce roman ne vaut que pour la voix de cette petite fille et le regard candide qu’elle pose sur les événements, sa ville, sa famille, ses amis, ses voisins tels qu’elle se les remémore, décillée, quelques années plus tard ?

Cocktail d’intelligence et de naïveté, de folle témérité et de crainte enfantine, Scout est pétillante.

« Je dis que j’étais ravie, ce qui était un mensonge, mais on ne peut mentir dans certaines circonstances et on doit le faire quand on est impuissant devant les choses. »

Elle est une force vive dont la candeur met en lumière les bassesses et autres mesquineries qui émaillent la vie de la petite communauté de Maycomb. Ne pas s’attacher à elle, c’est courir le risque de passer à côté de ce roman.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman de la perte de l’innocence où l’autrice s’autorise à aborder les thèmes essentiels du point de vue d’une enfant délurée. Et ça marche. C’est là une autre des grandes réussites de ce roman : cette écriture distanciée par rapport au moment des événements, qui n’empêche pourtant pas la spontanéité. En adoptant ce point de vue particulier, Harper Lee écrit un roman naturellement plus authentique. Quand elle se met enfin à raconter, Scout a certes grandi, ses repères ont bougé, certaines de ses convictions ont été ébranlées, d’autres affermies, mais Harper Lee lui a conservé sa fraîcheur. C’est cocasse, enlevé, pas toujours aussi pertinent que souhaité ou attendu, mais qu’importe !

Vous l’aurez compris, c’est à la 1re partie, à cette chronique douce-amère de l’enfance, que va ma préférence. Dans ces journées qui s’étirent mollement, traversées d’émotions fortes et de frissons exquis, se coule une mélancolie qui résonne avec nos souvenirs de jeunesse quand on s’imaginait qu’il suffisait de tourner le coin de la rue pour vivre des aventures insensées. Les vacances d’été allégeaient nos jours et le temps s’alentissait pour nous laisser tout loisir de vivre mille et unes péripéties nées de notre bouillonnante imagination.

« L’idée d’un fiancé permanent ne compensait que médiocrement son absence : je n’y avais jamais songé mais, à mes yeux, l’été c’était Dill en train de fumer de la ficelle au bord de la mare, les yeux brillants de Dill quand il élaborait des plans compliqués pour faire sortir Boo Radley ; l’été c’étaient ses baisers furtifs dès que Jem avait le dos tourné, les impatiences qui nous prenaient parfois. Avec lui, la vie était banale, sans lui, elle devenait insupportable. »

 Le récit, porté par la voix sincère et le regard naïf de Scout à deux âges de sa vie, baigne dans une atmosphère que l’on croirait empruntée au merveilleux. Qui est donc Boo Radley, ce voisin que Dill cherche vainement à faire sortir de chez lui ? Qui donc dissimule de petits trésors chaque jour au creux du vieil arbre ? Quel est cet effluve malodorant qui flotte chez l’acariâtre Mrs Dubose et, d’ailleurs, pourquoi cette vieille dame est-elle si bilieuse ? Comme pour tous les contes, certains aspects resteront nébuleux. Ainsi ne saura-t-on rien de la maladie qui a emporté l’épouse d’Atticus. On n’en saura pas plus sur les parents de Dill. Quant à Boo Radley, tout ce que je peux vous dire sans gâcher la fin, c’est que ce nom est passé dans le langage courant pour désigner une personne inquiétante… dotée d’un certain charme !

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman où la tendre insouciance de l’enfance se trouve confrontée à l’horreur de l’injustice à une époque encore corsetée de préjugés, où chacun doit tenir sa place et agir selon ce qui est attendu : ces dames jardinent, font du crochet ou des pâtisseries, vont chez l’une ou l’autre pérorer autour d’une tasse de thé, ces messieurs vaquent à leurs occupations sérieuses pendant que les Noirs, gens de peine cantonnés aux corvées, sont d’autant mieux tolérés qu’ils savent se rendre invisibles.

C’est aussi un roman de la transmission, de ce que les parents choisissent de transmettre à leurs enfants, en leur faisant suffisamment confiance, comme le font Atticus ou Calpurnia leur servante noire et mère de substitution, pour se forger leurs propres convictions et agir selon leur cœur.

« […] je n’ai jamais compris comment Atticus avait su que j’écoutais. Et ce n’est que bien des années plus tard que je me rendis compte qu’il voulait que j’entende chacune de ses paroles. »

Enfin, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman où le talent premier de l’autrice est de nous parler avec la voix de l’enfance et, sans surprise, les enfants sont les personnages les mieux réussis. Les relations de Scout avec son grand frère Jem, où l’adulation le dispute à l’agacement, où la complicité certains jours s’étiole, sonnent juste. Leur imagination où se logent des peurs irrationnelles se trouve confrontée au monde réel, lui aussi menaçant, mais autrement plus dangereux. Tout au long du roman, avec eux, on glisse imperceptiblement de l’imagination au réel, de l’innocence au drame et retour, avant que la fin ne vienne lever un coin du voile.

On a souvent écrit ici ou là que Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman universel bien qu’il soit circonscrit à une période précise de l’histoire américaine et à un territoire délimité. Cela tient vraisemblablement à la construction de la narration en double je qui nous fait oublier que la femme qui raconte n’est plus une petite fille. Harper Lee arrive avec bonheur à juxtaposer les perspectives de l’adulte et de l’enfant dans un style simple et vif qui fait tout le charme de ce bildungsroman attachant que j’ai eu grand plaisir à découvrir en français. Il n’est jamais trop tard. – Christine Casempoure

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Je pense avoir lu « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » il y a plein d’années, mais je m’en souvenait peu, et j’ai dégusté cette deuxième lecture avec beaucoup de tendresse. Ce texte décrit avec beaucoup de verve et de malice une petite ville d’Alabama en 1960. On suit la quotidienneté d’un juge, Atticus, aussi sage que truculent, qui élève seul des deux enfants, dont Scout, la cadette, une adorable fillette délurée, curieuse, un peu rebelle et très attachante. Harper distille lentement ses ingrédients, le décor, les personnages principaux et périphériques, la coexistence complexe des blancs et des noirs, autour d’un événement juridique : le procès d’un homme noir accusé de viol sur une femme blanche.
Sa méthode narrative est magistralement menée, elle nous entraîne avec notre plein consentement dans l’intimité de ce trio, dans la prise de conscience des luttes sociales et politiques et surtout la problématique permanente de l’égalité ou de l’inégalité entre les hommes.
Il est évident que ce texte est un chef d’œuvre de la littérature, que sa portée initiatique est universelle et qu’il mérite d’être lu et décortiqué, je vais quant à moi le recommander ou l’offrir à plusieurs jeunes de mes relations.
Merci aux 68 pour ce moment de justice et de réflexion. – Martine Magnin

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Les moqueurs, ce sont ces petits oiseaux qui ne font que chanter, de tout leur cœur , en toute innocence…

Sélectionné pour la nouvelle session, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, classique contemporain de la littérature américaine est le choix de Jean-Baptiste Andréa, auteur de Ma reine et Cent millions d’années et un jour, deux romans qui oscillent avec poésie entre imaginaire et réalité.

Ce roman écrit par Harper Lee il y a soixante ans dénonce le racisme dans l’Amérique des années 30.  La ségrégation sévit tandis que la lutte pour les droits civiques se met en place.

En Alabama, à Maycomb, petite ville fictive, Jean Louise dite Scout et Jem vivent avec leur père Atticus Finch et Calpurnia leur gouvernante. Atticus est un homme de justice, d’une droiture inébranlable. Il défend Tom Robinson, jeune Noir accusé injustement d’avoir violé une jeune femme blanche et se met ainsi à dos une bonne partie de la population.

Cette fiction humaniste évoque les discrimination sociales et raciales, les préjugés mais ce qui en fait l’originalité, c’est le récit à hauteur d’enfants. L’histoire, inspirée d’un fait divers, est vue à travers les yeux de Scout, héroïne et narratrice, délurée, volubile, drôle, toujours prête à faire les 400 coups avec son frère et ses amis. L’innocence des enfants appelle leur questionnement face à la situation tendue et explosive, l’éducation reçue de leur père prend toute son importance.

Harper Lee explore la complexité des êtres, la gravité des faits, plaide pour la fraternité, la tolérance et pose un regard très tendre et mélancolique sur l’enfance. Elle signe un roman émouvant et intemporel, lauréat du Prix Pulitzer en 61, que j’ai relu avec grand plaisir.

Merci à Jean-Baptiste Andréa pour ce très bon choix ! – Josiane Sydenier

Fief – David Lopez

Fief est le premier roman de David Lopez paru en août 2017 (Editions Seuil) et remarqué sur de nombreuses listes de prix littéraires avant d’être couronné par celui du Livre Inter. C’est Julie Estève, auteure de Moro-Sphinx et de Simple (tout juste sorti au Livre de Poche) qui a choisi de le faire découvrir aux lecteurs à l’occasion de cette sélection anniversaire. Elle nous dit pourquoi :

Fief

« J’ai choisi Fief, le premier roman de David Lopez car il propose une expérience littéraire radicale, une langue qui suit à la trace une bande de potes coincés dans un territoire, entre les villes et la campagne. Les phrases sentent le shit, la loose, la flemme. C’est une langue qui dit tout de l’ennui et de l’amitié, de la périphérie, des clivages de classe, de la honte. Jonas, le héros, boxe. Voit une fille des beaux quartiers mais rien n’explose jamais, tout est intérieur, presque triste. C’est le ratage à tous les étages, pourtant persiste, lancinant, le besoin de rêver. Pour raconter ça, on plonge dans un style hyper rythmé, drôle, tendre. Je me rappelle une scène hilarante. L’un des personnages suggère une dictée – une dictée ça change des cartes et des joints. Ce fut un vrai fou-rire, et c’est si rare les fous rires en littérature. » – Julie Estève

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Les avis des lecteurs :

Fief (sens figuré) : domaine où quelqu’un est maître.

Ils s’appellent Ixe, Poto, Untel, Virgil, Sucré, Jonas. Ils sont sortis de l’adolescence mais n’ont pas envie d’être des adultes. Entre deux âges, ils vivent là où ce n’est ni la banlieue, ni la grande ville, ni la campagne. Jouer aux cartes, fumer, s’embrouiller, s’incruster dans des fêtes où ils ne sont pas invités et fréquenter la salle de boxe où Monsieur Pierrot les entraîne. Mais la boxe, c’est comme la vie : ça fait peur. « Dans le public on est dégagé de toute responsabilité, on peut s’enthousiasmer pour un combat sans prendre en compte la détresse, la solitude du perdant. C’est confortable d’être ici. D’être spectateur. » Jonas, le narrateur, le sait bien, lui qui aurait l’étoffe d’un champion s’il s’entraînait vraiment et cessait la fumette et la bière. Mais encore faudrait-il en avoir envie ou désir. Or, prendre et donner des coups, ce n’est pas son truc, à Jonas. C’est pour cela qu’il préfère rester au bord du ring, au bord de la vie. « Dans la vie je ne vais que là où j’ai pied. La différence, c’est que dans l’eau je sais quels sont les mouvements à effectuer pour ne pas me noyer. »

Le seul domaine où ils ont l’impression d’être maîtres de leur sort, c’est le langage. Cette langue qu’ils triturent pour ne pas la subir, pour en faire leur propre code, qui exprime leur appartenance à un groupe, dresse une sorte de muraille entre eux et les autres, ceux des quartiers bourgeois, ceux de la ville, les parents, et délimite ainsi leur fief, en quelque sorte. Mais ces murs enferment autant qu’ils protègent et, à l’intérieur, le temps est différent, rythmé par les scansions du rap et la chorégraphie des gestes de reconnaissance. Le temps se répète à l’infini, comme un cercle dont on ne peut ou ne veut sortir.

Lahuiss est le seul qui parvient tant bien que mal (et pour combien de temps ?) à traverser ce rempart linguistique et à maîtriser aussi bien la langue académique que celle de ses potes. La dictée qu’il propose est, de ce point de vue, un morceau d’anthologie, un moment à la fois hilarant et désespérant. Car David Lopez se garde bien de catégoriser ses personnages. Ce serait si simple si ces jeunes hommes étaient des brutes analphabètes, barbares, violents et bornés ! C’est loin d’être le cas ! S’ils ne savent pas les exprimer dans des termes conventionnels, ils ressentent profondément les enjeux du langage dont ils s’exilent. Ils ont conscience de leur résignation et la colère de Ixe lorsque Lahuiss leur dédie une citation de L. F. Céline en témoigne : « On devient rapidement vieux, et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi. ».

Je l’ai trouvé beau-déchirant, ce premier roman porté par la poésie du réel. Pour moi, l’empathie a fonctionné à plein et, le temps d’une lecture, j’ai adopté le regard que pose Jonas sur le monde, sur le sien et sur celui qu’il ne parvient pas à faire sien. « Fief » possède cette force indéfinissable, faite de toutes les fragilités assumées et de tout ce qu’on accueille pour se préserver des combats finalement dérisoires. – Sophie Gauthier

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« C’est important l’équilibre pour un boxeur. Sinon, il tombe. »

Fief c’est bref, court, concis. Et pourtant tout est dans le mot : le milieu, le clan, les codes, les repères, la zone délimitée, le trou paumé.  Le mot se prononce vite, se siffle, se jette, se pulse et il suffit à regrouper ceux qui s’y reconnaissent. Il sonne comme l’univers de Jonas que nous suivons et déclenche la langue hachée, nouvelle, rituelle et slamée des personnages. Une langue ou un langage…J’ai été déroutée les premières pages, jusqu’à me braquer, sentir les défenses se lever face à l’inédit d’un parler, tout à la fois lent, mais difficile à suivre dans l’échange impoli, sans présentation, non annoncé par la syntaxe et typographie.  L’absence de ponctuation dans des phrases à rallonge, très descriptives (foison de détails au premier abord futiles) et dialoguées nous plonge, immerge dans un cercle très privé, un clan aux surnoms singuliers, qui renforce le sentiment d’étrangeté et le tournis dans lequel nous sommes pris. La ronde des mots jetés, des visages qui se saluent, nous ballote à la façon du pétard qui circule et se passe de mains en mains. Le flot gouailleur et rythmé du groupe de copains qui échangent le vide qui les rassemble dans un langage bien rôdé, nous embrouille, répulse un peu et nous perd jusqu’à provoquer le malaise au début. « Fumer n’était plus l’occupation, on fumait en se demandant ce qu’on allait bien pouvoir foutre. On n’était plus dehors. On s’est enfermés. On a opté pour d’autres jeux. Des jeux auxquels on peut jouer assis. On ne se lance plus de glands. On ne se lance plus de boules de neige. On ne se balance plus des ballons de basket dans la gueule. On ne se lance plus que des insultes. »

Mais le charme opère, il opère même très vite. La langueur des phrases qui nous inclut peu à peu dans le club est tranchée par des paroles plus courtes, incisives, du narrateur Jonas quand, de nouveau seul, il parle ses journées, son décor, ses occupations. C’est net, direct, sans nul besoin de séduire ou de fausser, minimiser ou édulcorer une réalité, pourtant peu attrayante. Il énonce et on voit. On voit les moindres détails d’une mimique, d’un geste, d’une peau, d’un galbe, d’une hésitation. On entend le sourire complice, le grognement vexé, le souffle susceptible, l’inquiétude interdite, le rire hilare et compagnon. Et ce malgré le peu de paroles échangées entre eux car il n’y a plus grand-chose à dire de ce qu’ils savent déjà et de trop. Ils font jour après jour. Jonas témoigne de la façon dont il évolue et l’acuité de son regard nous immerge parfaitement dans ce fief.

Fief c’est un territoire, une topologie : celle d’un monde à la fois commun et singulier, puisqu’il est celui de Jonas et son entourage. Familier, banal, enclave entre ville et campagne, entre autoroute et départementale, fleuve et canal…deux rives, deux collines qui se font face et opposent les vielles pierres aux tours bétonnées,  bourgeois et prolétaires. C’est le pavillon, le quartier, la cité, un club de boxe, un jardin abandonné, une chambre confinée. « Chez nous, il y a trop de bitume pour qu’on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu’on soit des vraies cailleras. Tout autour, ce sont villages, hameaux, bourgs, séparés par des champs et des forêts. Au regard des villages qui nous entourent, on est des citadins par ici, alors qu’au regard de la grande ville, située à un peu moins de cent kilomètres de là, on est des culs-terreux. »

Jonas partage ce domaine avec les amis de toujours. Ils se regroupent, s’agglutinent dans le peu d’espace dédié ou mansarde improvisée au cœur d’un jardin abandonné, et remplissent le vide encombrant : inventent des jeux de cartes aux principes de points inversés pour auréoler le plus grand démuni, se chambrent, chamaillent, trafiquent, un peu, et se grisent dans des volutes parfumées aux effets de moins en moins probants, mais indubitablement nécessaires pour brouiller les gris, marrons ternes de leur environnement. « …on joue à un jeu pour lequel on reconnaît entre nous qu’il nécessite une sacrée dose de chance. Celle qu’on n’a pas dans la vie, on la surine aux cartes. »

Les rapports sont instinctifs, le respect n’est pas à démontrer et ne rougit pas de l’agacement comme mode de communication ni du dialecte grommelé, parfois vulgaire, rassurant.            Ces grands mômes sont attendrissants et l’on sourit avec eux devant leur sincérité désarmante, même grimée derrière des apparats de rue qui forgent une identité, ou plutôt une appartenance. « Mais j’en prends quand même un pour taper sur l’autre, ça cafouille dans tous les sens, on se chiffonne, on se mêle, on se froisse, mais quelque part on communie. En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister. »

La vie est un combat de boxe et le fief est un ring où chacun tente de trouver et préserver un équilibre pour esquiver des coups, en donner des justes, et pourquoi pas viser la coupe laquelle ouvrira d’autres horizons. La danse des corps qui combattent est admirablement retranscrite et on ne s’ennuie pas à imaginer les mouvements retenus, déliés, tout en muscles et en malice des ces garçons pour qui la boxe devient la voie des rêves

La colère est absente de ce premier roman. Pourtant la lucidité douloureuse de ce territoire sans espoir avec laquelle le narrateur Jonas nous parle pourrait glisser vers un discours plus vindicatif et revendiquer, accuser, pointer…Il n’en est rien. Jonas et son entourage sont authentiques, directs et presque empreints d’une certaine sagesse à composer avec le domaine dans lequel ils sont nés, résolus ou résignés à faire avec, fatalité d’un destin qu’il n’est pas toujours aisé à déjouer malgré les possibles. Jonas et ses amis seraient donc les maîtres de ce fief, ou des vassaux d’un nouveau genre, bien contraints d’y développer, dérouler un quotidien, régulé par la société seigneuriale, faussement acteurs de leur existence puisque pris dans les limites d’un territoire, baigné d’ennui.

Je retiendrai derrière la tristesse en filigrane dans le texte, la tendresse, celle de l’amitié, celle des anciens pour les plus jeunes, la tendresse maladroite dès lors qu’il faut composer avec le désir sexuel et la relation plus intime avec l’autre, la tendresse digne de celui qui reste pour celui qui quitte. Etonnamment, au-delà de cette écriture orale, langagière, nullement démonstrative, l’élégance est bien le mot qui me vient quand je pense à Jonas et ses acolytes. Elle se pare, pudique, se perd dans des attitudes adolescentes ennuyeuses et parfois irritantes mais l’inoffensivité des jeunes est réellement touchante car toute révélatrice de leur non-choix de vie, du fief ainsi subi, fief château de l’enfance à préserver, fief piège de l’adulte en devenir qui se cogne à la réalité. « Et bien souvent je m’imagine avoir le même destin, un destin qui me permettrait de me rencontrer moi-même, sans les autres, qui ne constituent plus qu’un miroir déformant. Seul sur une île je n’aurais personne à qui me comparer. Et je pourrais travailler à ma survie, pour ne plus avoir à me demander si je vis bien. Heureusement j’en ai trouvé qui me ressemblent. On se soutient dans cet exil. Tous solidaires, ensemble. Tous à vouloir sortir du rang pour se retrouver enfin seuls, et tenter de comprendre ce qu’on est censés faire avec ça. » Entre nostalgie et constat, il s’agit bien d’une vie et de son décor réel dans lequel on n’a pas d’autre choix que de faire, chaque jour qui passe. Chapeau bas aux seigneurs qui se méconnaissent dans ce fief et à David Lopez pour ce premier roman reçu comme un uppercut au ralenti, enrobé dans un nuage de beu,  presque envoyé en caresse pour que l’impact soit accusé mais non violent, empreinte que je ne suis pas prête d’oublier ni d’effacer. – Karine Le Nagard

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Cette lecture fut, pour moi un véritable calvaire pour aller à son terme.

Je le regrette mais l’évocation de l’univers banlieues/ boxe/ drogue/ drague et même copains, ici, est sûrement très réaliste mais pour moi c’est un livre sans Histoire ni nouveautés. J’ai eu l’impression qu avec cet énième récit, je relisais le millième témoignage d’un succession de faits divers dont les journaux nous abreuvent plus ou moins régulièrement mais pour le reste pas un moment d’âme de cette communauté, pas un personnage à qui s’attacher. Un récit décousu, un vocabulaire, hélas trop commun et à la limite du franchement vulgaire. Quelques pages échappent à ces regrets (les souvenirs de la plus petite enfance, les digressions comico – philosophiques, certaines réparties) mais pour moi tout cela est trop long au global.

Je ne remets, naturellement pas en cause l’écriture et l’auteur mais ce livre n’était probablement pas pour moi. – Olivier Bihl

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Jonas, le narrateur de « Fief« , vit dans une ville moyenne française, dans une zone pavillonnaire à mi-chemin entre le quartier des tours et celui des belles maisons.

Il se laisse vivre entre ses copains qui lui ressemblent et qui sont sa vraie famille, fréquentant en dilettante les rings de boxe et sa petite copine, reproduisant fidèlement le modèle paternel, sans perspectives, sans limites, sans responsabilités ; une sorte d’Alexandre le Bienheureux du périurbain, dont la philosophie est, comme dit le livre : «Pas de plan. Pas de calendrier. Juste être».

Inutile de dire que ce n’est pas dans cet ouvrage qu’on trouvera des recettes d’ascension sociale, des exemples de sortie par le haut ou des justifications de travailler plus pour gagner plus…

A la dernière page, on se dit : ce n’est pas gai-gai, quel dommage, tout cette énergie gâchée… Oui mais, quelle langue ! Elle sonne juste et vrai et traduit à merveille les relations amicales et fraternelles de cette bande de potes qui tuent le temps entre rage, ennui, oisiveté, humour et innocence, avec leur argot, leur verlan et leurs mots venus de leurs langues d’origine, dans une scansion qui rappelle le rap, sa rage, sa fluidité et ses exagérations. – Marianne Le Roux Briet

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Ils s’appellent Romain, Poto, Habib, Lahuiss, Ixe, Untel à graviter autour de Jonas qui n’est pas le centre du groupe, car on ne peut pas les désigner à proprement parler sous le terme de « bande » même s’ils passent presque tout leur temps libre ensemble. Du temps ils semblent en avoir à revendre. Et ils l’occupent à glander, au sens propre comme au sens figuré, sur le pré carré de leur Fief.
S’ils formaient une bande, Jonas en disputerait la tête avec Lahuiss. Mais oserait-il durablement, lui qui lui concède la capiteuse Wanda ?
Jonas est pourtant un mec qui pourrait en imposer. Il est boxeur. Mais il lui manque sans doute un modèle à qui s’identifier pour aller plus loin, plus haut. Un autre modèle que celui de deux fumeurs régulier de shit, son grand frère, et son père, dont on sait juste qu’il joue au football comme vétéran. Les mères sont totalement absentes du roman.
Et puis surtout, comme l’écrit avec beaucoup de justesse David Lopez, réussir c’est trahir (p. 87), donc risquer de perdre ses amis. Il n’y aurait rien de pire pour Jonas, surtout s’agissant d’amis d’enfance.
Ce roman fait penser à L’attrape-coeurs, autre roman de la Sélection Anniversaire des 68. Celui-ci est proposé par par Julie Estève, qui avait écrit Simple, un roman d’une grande sensibilité. Il est touchant, à condition d’accepter que la réalité (dérangeante) que nous narre David Lopez existe.
Je reconnais n’avoir eu guère d’envie à supporter leurs échanges verbaux, leur inaction, leur inclinaison pour d’interminables parties de cartes que nous lecteurs avons un peu de mal à suivre, entre des bouffées incessantes … de bédo. Il faut s’acclimater au lexique comme à la syntaxe. Exemple (p. 44 ) : Ixe se place derrière Poto, et dans un rire il dit hey Poto pourquoi t’as un 8 un 2 une dame un valet un 7 et un 5 ?
On n’entre pas dans ce langage comme dans un moulin. L’auteur s’est manifestement battu contre les mots, pour construire ses phrases. Le texte est intentionnellement très parlé, mais très élaboré, d’une précision remarquable. Une fois apprivoisé, sa musicalité devient presque envoutante. On s’installe dans la conversation que Jonas entretient avec nous en le suivant dans l’analyse qu’il fait sur de multiples sujets, chapitre après chapitre, chacun pouvant presque être lu indépendamment des autres. Il nous raconte le meilleur moment de l’année en laissant émerger de la tendresse. Il nous invite à une séance de jardinage sous un angle plutôt décalé quand on s’interroge sur la mauvaise herbe. Et on goûte un humour savamment dosé.
Je referme le livre avec mélancolie, quittant Jonas à regret, avec le sentiment de l’abandonner à son sort sans avoir rien tenté, alors qu’il suffirait peut-être de pas grand chose pour que la partie ne soit pas jouée, et d’avance perdue.
On assiste avec délectation à une scène d’anthologie, avec la dictée de quelques paragraphes d’un extrait de Céline (Chapitre Virgule p. 85) et on en conclut qu’il sont au moins deux (Lahuiss et Jonas) à sortir du lot. Pas tant parce qu’ils ont de l’orthographe, mais de la culture. Et que certaines lectures auraient le pouvoir de les faire bouger. Une phrase de l’écrivain devient carrément provocatrice. On devient rapidement vieux, et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi « (Céline, Voyage au bout de la nuit).
Le lecteur comprend que la vérité vient de leur péter à la gueule, mais on s’interroge sur la puissance de la prise de conscience, car de la même façon que réussir c’est trahir, se remettre en cause est un comportement qu’ils semblent avoir décidé d’éliminer. Sinon fumeraient-ils et boiraient-ils toute la sainte journée ?

Quelques fulgurances les traversent parfois. Comme Untel chambrant Jonas : T’sais quoi Jonas, dans la vie t’es comme dans le ring, tu fais que d’esquiver (p. 82). Ou Jonas réalisant que leurs actes ont des conséquences (p. 132) en apprenant l’incarcération de Untel.
Ils consacrent l’essentiel de leur temps à s’ennuyer, activité érigée à un « high level » parce que (p. 46) L’ennui c’est de la gestion. Ça se construit. Ça se stimule. Il faut un certain sens de la mesure. On a trouvé la parade, on s’amuse à se faire chier. On désamorce. Ça nous arrive d’être frustrés, mais l’essentiel pour nous c’est de rester à notre place. Parce que de là où on est on ne risque pas de tomber.
Ils vivent dans un entre deux entre petite ville et campagne, au milieu de hameaux encore emplois déserts … il y a plus bled qu’eux, c’est certain (p. 61). On devine que Jonas aurait du potentiel avec un peu d’ambition et une hygiène de vie. Mais il laisse les gens et les évènements décider pour lui et ne se laisse pas la chance d’avoir la vie qu’il pourrait gagner. Même l’ultime combat de boxe, il le perd. Comme s’il avait la carrure sans l’envie. Avec néanmoins le courage : L’unique moyen de ne pas souffrir d’un entraînement de boxe, c’est de ne pas y aller. Moi je suis là. Alors qu’on ne vienne pas me dire que je suis incapable de faire des sacrifices (p. 11).
Il est comme asservi par la généalogie, l’environnement. Ses lectures, polarisées sur Barjavel ou Daniel Defoe ne lui permettent pas de rompre la boucle infernale qui mouline dans son cerveau. Même Candide ne le fera pas réagir : Cultiver son jardin, il est gentil Voltaire mais il faut d’abord savoir ce quo’n veut y faire pousser (p. 131). Le vrai souci est qu’il ne maitrise pas les codes (p. 173), ce qu le fait dire : Ça fait que je n’ai pas envie d’avoir à me rendre aimable pour être aimé.La réécriture de Candide par Lahuiss (décidément le plus cultivé du lot) était désopilante (p. 53) : Les gars, j’vais vous la faire courte, mais « Candide » c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait téj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là il va tout lui arriver .

L’essentiel de leur énergie est dirigée contre eux. D’abord au travers des défis qu’ils se lancent constamment. C’est toujours plaisant de voir un type qui a déclaré la guerre demander une trêve (p. 149). L’explication est donnée juste après : On a beau s’aimer de toutes nos forces, on poussera volontiers l’autre dans le vide si ça peut nous éviter d’y tomber.
Et pourtant il pourrait y avoir une vraie cohésion entre les potes : On est souvent agressifs entre nous, à s’insulter dans tous les sens, mais quand c’est sérieux on le reconnaît tout de suite (p. 95).
Ecrira-t-on semblablement dans dix ou vingt ans ? Le langage aura doute muté, enrichi de nouvelles expressions. Les piliers de bar des années 60 sont devenus des têtes d’ampoules et on les désignera autrement en 2040 mais je doute que se soit estompées les frontières entre des mondes différents qui vivent l’un à cote de l’autre sans se pénétrer. A ce titre David Lopez signe à trente ans un premier roman essentiel. – Marie-Claire Poirier/A bride abattue.
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Lu dans le cadre des 68 premières fois. Je venais juste de terminer « Grand frère » que j’ai beaucoup aimé quand j’ai ouvert « Fief ». Ma première réaction fut le rejet, « encore un style de jeunes «.

J’ai poursuivi ma lecture et peu à peu je me suis attachée à Jonas et sa bande de copains traînant dans une zone péri-urbaine, ni la campagne, ni la ville.

Jonas ses entraînements, son entraîneur, ses combats de boxe, ses amis d’enfance avec lesquels il partage parties de cartes, joints, sorties…

Je l’ai lu jusqu’au bout tout en restant à la périphérie, je ne suis pas vraiment rentrée dedans . Ce n’est pas un livre qui m’a touchée.  – Michèle Letellier

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Fief, c’est le territoire d’un groupe de jeunes qui vivent d’expédients. Ils sont souvent au chômage et se retrouvent régulièrement pour fumer de gros spliffs et jouer aux cartes. L’histoire se déroule dans une ville de province, à la périphérie de la ville, avec un pied à la campagne. Autant dire aucune perspective d’avenir pour Jonas, le héros du roman. Son personnage est complètement désenchanté, comme d’ailleurs la plupart de ses potes. Difficile de trouver une personne plus passive, il est dans l’acceptation en permanence. Il sert d’esclave sexuel à son amie Wanda, une jeune fille riche. Il boxe en amateur, mais il attend que son manager, un homme âgé mais qui croit en lui, lui offre des combats à sa portée. Seulement il y a tous ces joints qui le démotivent et le rendent incapable de mener un combat jusqu’au bout. Une vie de merde en somme, sans grand espoir. Le tour de force que réalise l’auteur, David Lopez, c’est d’avoir réussi à s’approprier cette langue qu’utilisent ces jeunes de banlieue : wesh wesh, bien ou quoi, gros, tous ces tics de langage. Au début, on tique un peu avec cette langue, et puis on finit par s’adapter à ce mélange d’argot et de verlan, avec quelques néologismes ici et là. Car l’auteur a fait des études de sociologie, il a chanté des textes de rap dans ses jeunes années, il a boxé et vécu à Nemours, il y a beaucoup d’éléments autobiographiques dans la vie de Jonas. Avec cette différence que l’auteur a plus d’avenir dans l’écriture que son héros dans la boxe. Merci aux Editions Points et aux bonnes fées des 68 qui nous fait découvrir ce texte. – Michel Carlier

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Voilà un Fief qui ne se conquiert pas sans mal…Il faut se frayer un passage entre les lignes drues de David Lopez, se faufiler dans les conversations sans fin de Jonas et ses potes aux surnoms sans queue ni tête, se cramponner pour tenir toute une partie de cartes ou un entraînement de boxe au rythme des échanges de mots, de tours, de joints, de coups, sans mollir, comme eux, sans respirer, comme eux, sans fuir, comme eux. On croit étouffer, on croit flancher, on croit renoncer vingt fois et puis…Et puis, soudain, le rythme s’apaise, la parole se fait plus fluide, le regard prend de la hauteur, de la tendresse aussi, parmi les prénoms insensés de cette bande de potes foutraques mais fidèles, on croit halluciner de voir se glisser le nom de Voltaire ou de Céline, on finit par comprendre qu’ils y ont toute leur place. On finit par comprendre aussi, en découvrant peu à peu la beauté et la puissance du style de David Lopez dissimulées sous les oripeaux des conversations creuses d’une bande de jeunes agaçants mais ô combien attachants, pourquoi le jury du Livre Inter avait décerné son Prix à ce premier roman au charme à conquérir en 2018. – Magali Bertrand

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Dans une petite ville de grande banlieue, trop verte pour être un « quartier » et trop goudronnée pour ressembler à la campagne, Jonas, Poto, Ixe, Miskine, Untel, Habib et Lahuiss tuent le temps en fumant de gros spliffs et en jouant aux cartes. Jonas se sent bien avec sa bande de potes, même s’ils ne font pas grand-chose. Ce qu’il veut, lui, c’est être tranquille, pouvoir s’entraîner à la boxe et préparer son prochain combat. Et continuer de temps en temps à fréquenter Wanda.

Un portrait de tout jeunes adultes un peu perdus, désœuvrés, qui cherchent un sens à une existence sans grande ambition. Le choix d’une langue très orale et actuelle – tchek de l’épaule, vas-y bien ou quoi, wesh gros on joue ou quoi ? – peut rebuter certains lecteurs, mais ce récit qui sonne fort juste est très bien construit. Et ce n’est pas parce que le récit est écrit dans l’argot des banlieues que l’auteur n’a pas de références littéraires, en témoigne un passage désopilant où Lahuiss, le seul à faire des études, entreprend de faire faire une dictée d’un extrait de Voyage au bout de la nuit à la bande. Un extrait : « Je lui demande s’il n’aurait pas l’extrait de Voltaire dont il nous avait parlé la dernière fois, avec des histoires de jardin et tout ça, mais il dit non, puis annonce qu’il va nous dicter trois extraits d’un livre écrit par une femme qui s’appelle Céline je crois, enfin c’est ce que j’ai cru comprendre parce que ce n’est pas facile de l’écouter avec tous les autres qui demandent quel jour on est, pour mettre la date en haut à gauche de la feuille, et ceux qui râlent parce que leur stylo n’écrit pas bien. Untel demande wech, c’est qui celle-là, et Lahuiss lui répond qu’il s’agit d’un homme, ce qui fait dire à Poto vas-y c’est quoi comme gars bizarre ça encore. » L’ensemble est très réussi et vivant, et empreint, dans son dénouement, d’une jolie dimension poétique. – Emmanuelle Bastien

Antonia – Gabriella Zalapi

Antonia est un premier et court roman paru en janvier 2019 et récompensé par le Prix de l’Héroïne Madame Figaro ; c’est Emmanuelle Grangé, auteure de Son absence et Les amers remarquables qui a choisi de le faire figurer dans cette sélection. Elle nous dit pourquoi en quelques mots…

Antonia

« Antonia, journal 1965-1966 m’a été proposé par une chère amie libraire de Tanger, tiens, ça pourrait te plaire. J’ai dû noter le titre dans un carnet et l’oublier et m’en souvenir par cœur quelques mois après, Antonia, Gabriella, Zalapi…, la promesse d’un voyage dans une Italie prospère en 1965. De fait, il s’agit du pain quotidien de Antonia, mariée, mère d’un garçon, dans une société bourgeoise conservatrice. Un roman sous forme de journal où l’arrivée de lettres, de photographies familiales d’horizons différents va précipiter l’émancipation de la jeune femme. L’écriture est limpide, mêlée de douleurs et de sourires, d’interrogations, de doutes et de révolte. Je pensais voyager en Sicile, les paysages de Gabriella Zalapi sont infinis. Très beau premier roman pointu, léger aussi parce que jamais asséné. Vous me suivez ? Vous avez raison ! N.B. : Gabriella Zalapi est également une artiste peintre, à découvrir, mmmh… »Emmanuelle Grangé

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Les avis des lecteurs :

Voilà un roman que je n’aurais probablement jamais lu sans les 68 Premières Fois ! C’eût été dommage ! Ce « Journal » que l’on devine nourri d’autobiographie condense une vie mais aussi la condition féminine en une période d’un an et c’est d’une rare puissance.

Antonia est une jeune femme de 30 ans, mère d’Arturo, 8 ans et épouse de Franco. Au mitan des années 60 ( le journal se concentre sur un peu plus d’une année, 1965-66), elle reçoit à la mort de Nonna, sa grand-mère paternelle, des cartons de photos, lettres, carnets, toute une vie  de papier qui la force à renouer avec ses souvenirs et à dresser le bilan des années écoulées.

Cet inventaire rétrospectif met au jour le cheminement qui l’a conduite à un mariage malheureux dont elle voudrait se libérer : « Impossible d’envisager une vie de « perfect house wife » pour le restant de mes jours. J’aimerais abandonner ce corset, cette posture de femme de, mère de. Je ne veux plus faire semblant ». Mais l’époque, le poids des traditions patriarcales, les conceptions masculines sur ce que doit être la femme et sur la place qui lui est attribuée dans la famille et dans la société, forment autant d’obstacles à franchir pour acquérir son indépendance. Les relations corrosives avec son époux, avec son grand-père et avec une mère toxique apparaissent sous une forme lapidaire, comme des carcans inéluctables dont il paraît difficile de s’affranchir tant ils contaminent toutes les strates de la société.

Par sa brièveté, par sa construction elliptique qui force le lecteur à combler les vides, ce roman, écrit sous forme de journal intime, m’a fait l’effet d’une grande claque. La référence au réel est accentuée par les quelques photos disséminées autour du texte qui prend valeur universelle à partir d’une expérience individuelle. Histoire d’une émancipation, « Antonia – Journal 1965-1966 » possède une force qui transcende l’époque, le milieu et les singularités biographiques pour nous rappeler ce que furent les combats des femmes, de chaque femme, pour se délivrer de la tutelle séculaire masculine. Sans polémique, sans discours didactique, d’une façon dépouillée et brutale, Gabriella Zalapi nous fait prendre conscience d’un chemin parcouru, celui des droits acquis de haute lutte mais sans cesse fragilisés.

Un roman très marquant, pour moi ! – Sophie Gauthier

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Le format « journal intime », annoncé en couverture, n’était pas pour me déplaire et la quatrième de couverture est bien tournée. On peut ainsi y lire : « A la mort de sa grand-mère, [Antonia] reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile ». A priori, c’est tout ce que j’aime.

Mais j’aurais dû lire plus attentivement l’attaque de cette présentation. « Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe » en dit beaucoup plus sur la réalité du livre que les deux phrases qui m’avaient interpellée. En effet, non seulement Antonia étouffe, mais elle s’ennuie. Et ça ne pardonne pas : on s’ennuie aussi un peu en lisant ce livre, qui se déroule de l’été 1965 à l’été 1966. Malgré la chaleur accablante de l’été sicilien, le texte est vaporeux. On ne va nulle part, coincé avec Antonia entre les murs de son grand appartement sans âme.

Soudain, arrivé au tiers de la lecture, on croise une photographie. Une vraie, en noir et blanc. Un portrait en l’occurrence, mais par la suite, il y a un peu de tout, toujours des photos de famille d’époque. C’était annoncé en quatrième de couverture, je n’y avais pas prêté attention. Me voilà troublée : et si ce n’était pas un roman ?

Petit tour sur le site des éditions Zoé. J’apprends que « Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction ». Oh non ! Serais-je donc en train de lire un de ces livres que je n’aime pas, où l’auteur n’a pas envie d’appeler « autobiographie » ou « récit » son texte, et le maquille d’un label « roman » pour ne pas se mouiller mais perd le lecteur qui ne sait plus ce qu’il lit ?

Il n’y pas le nom de Gabriella dans l’arbre généalogique proposé dans les dernières pages du livre. On y trouve celui d’Antonia, mais c’est un arbre généalogique d’une famille sans nom. Pourquoi s’embêter à en créer un si les personnages n’existent pas, sachant que ça n’apporte rien à l’histoire (on le découvre à la fin, après avoir lu tout le journal) ? Et pourquoi avoir mis tant de photos, 11 pour un livre de 112 pages, si ce n’est pour faire revivre aux yeux de tous ses ancêtres ? J’ai du mal à y trouver une « amplification de la puissante capacité d’évocation du texte », comme l’annonce ce fichu résumé. Il ne m’évoque rien du tout, ce texte.

Quant à la dernière promesse de la quatrième de couverture, « roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960 », elle me laisse totalement sur ma faim. J’ai cherché, j’ai attendu pendant près de 100 pages le contact avec la réalité de la condition des femmes en Sicile dans les années 1960. Mais Antonia, à laquelle on n’a ni le temps ni le loisir de s’attacher, effleure cette réalité sans nous en dire assez pour que l’on saisisse vraiment la force de son choix final. – Claire Sejournet

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A vivre des « journées lignes » fades et sans saveur, des journées sans un mot plus haut que l’autre, voire sans mots du tout, Antonia finirait par croire que l’horizontalité est la règle et que rien, jamais, n’a ou n’aura de verticalité dans son existence. Ce serait oublier un peu vite ces arbres élancés, noueux, rugueux parfois, croisés souvent, mais debout face au vent et dans les tempêtes, ces arbres à la généalogie riche et variée des branches desquelles elle descend, tétant leur sève goulument pour en nourrir ses souvenirs. Cette jeune femme effacée, jeune mère décontenancée, jeune épouse rabrouée, fouillant dans les archives familiales après le décès de sa grand-mère va raviver cette mémoire et réveiller en elle la vigueur enfouie de cette lignée de femmes qui mène jusqu’à elle en même temps qu’une douleur lancinante, l’élancement sourd de la blessure toujours à vif de ne pas avoir su être fille et de savoir si mal être mère.

Nous invitant dans l’intimité du journal de cette année décisive pour Antonia, Gabrielle Zalapi nous fait les témoins de cet éveil dont on suit les étapes pas à pas : ouvrir les yeux (« Je ne trouve pas ma place. Je suis une imposture. »), se forger des outils (« J’ai acheté des livres. Je dévore. J’engrange du vocabulaire. »), prendre une décision (« Antonia, tu dois : émerger, apparaître, sortir, te montrer, jaillir des tréfonds, manifester ta présence. Qu’attends-tu ? »). Le format du journal permet de moduler le rythme de la narration, le style et la langue et d’adapter son tempo de lecture sans que l’intérêt ne faiblisse. C’est sans doute cette proximité, ce style joliment intimiste, ce questionnement sincère qui créent de si nombreux échos et font résonner avec une intensité toute particulière la corde de notre sensibilité de lecteur, de lectrice. – Magali Bertrand

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Confession étonnante et sensible d’une femme mal-mariée qui lutte contre les démons de son enfance.

Deux années durant, entre 1965 et 1966, Antonia tient un journal pour dire son quotidien et convoquer ses souvenirs. Nous sommes dans les hautes sphères de la bourgeoisie de Palerme. Entre Arturo son fils et son mari Franco, Antonia s’ennuie, étouffe, bouillonne intérieurement. Rien de cette vie mondaine de femme rangée, tenue à la discrétion et soumise ne l’enthousiasme. A contrario, elle se fane de jour en jour et les gazouillis de son tout-petit n’y changeront rien.

Comment transmettre et aimer quand on a subi, enduré le pire dans l’enfance ? Antonia détricote son histoire à partir de photos et de lettres qu’elle exhume de cartons récupérés à la mort de Nonna, sa grand-mère paternelle tant-aimée. La jeune femme entame une difficile mais nécessaire reconstruction afin de ne pas sombrer. Cette plongée dans l’enfance sera-t-elle suffisante pour retrouver le geste maternel et le goût de la vie ?

J’ai aimé le format de ce tout-petit roman, la recherche identitaire, le thème de l’émancipation féminine, les photos habilement insérées pour donner du corps à l’intrigue. La quête de liberté de l’héroïne m’a tenue en haleine jusqu’à la fin. Je reste un peu plus réservée sur la densité de l’histoire. Pourquoi ces deux seules années d’écriture du journal ? Cette correspondance intime aurait gagné à être plus étoffée et notamment en ce qui concerne la difficulté à créer le lien maternel et le chemin vers la renaissance.

Beaucoup de charme donc pour ce texte vif mais pas le coup de foudre. J’en attendais beaucoup plus. – Sandrine Guinot

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Antonia est une jeune femme censée vivre en Sicile dans les années 60, mais le beau portrait qu’en fait Gabriella Zalapi est très actuel.

La forme du journal intime permet de vivre dans l’esprit de la narratrice. Les pensées d’Antonia s’offrent en  partage avec ses interrogations et ses doutes, entre son mariage insatisfaisant et ses espoirs douchés… Le texte est court (moins de 100 pages), l’écriture est vive, les situations bien campées, les photos qui parsèment les pages ne sont pas redondantes, elles aident au contraire à figurer les personnages.

Seul problème et il est de taille : la fin – abrupte – m’a frustrée … Pour tenter de comprendre, j’ai hâte de lire des interviews de l’auteure, en espérant que la question lui sera posée sur ce point. – Marianne Le Roux Briet

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Antonia est mariée à un homme pour qui elle n’éprouve aucun sentiment, Antonia se sent prisonnière de son entourage et d’elle-même, Antonia est mal aimée, il est vrai qu’Antonia semble avoir subi les avances de son beau-père il y a quelques années, essuyant la colère de sa mère qui l’incrimina, elle et elle seule… Antonia se voit priver de son rôle de mère par une gouvernante qui la domine, Antonia a pourtant essayé à certains moments, d’après ses écrits de refaire surface…

Un petit roman très court mais très superficiel et confus et qui ne m’a pas intéressée : superficiel parce qu’écrit sous forme de journal, que peu d’informations sont délivrées clairement, que l’on n’a sous les yeux que la version des faits de notre héroïne et donc une facette unique du personnage et la vision dont l’auteur veut bien nous faire part et qu’il serait bon de pouvoir sonder un peu plus l’entourage,  parce que de rapides allusions au passé des protagonistes  sont mentionnées, sans plus…

Et confus parce que l’on s’y perd, que l’on a bien des difficultés à établir le lien entre les personnages, (je ne me suis aperçue de la présence d’un arbre généalogique qu’en fin d’ouvrage), parce que l’auteur saute rapidement d’un personnage à l’autre, parfois sans information sur son identité, parce que les informations n’arrivent que par bribes, à coup de lettres et photos sorties des caisses qu’Antonia explore après la mort de sa grand-mère.

Et puis cette héroïne qui se vautre dans son malheur, victime de son entourage et de son refuge dans un mariage qui lui permettrait d’échapper à son enfance et à sa famille, ne montre aucune qualité qui permettrait au lecteur de s’y attacher.

Un roman d’une grande banalité que j’oublierai rapidement. – Roselyne Soufflet

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Antonia est une femme libre, dans le corps d’une mère maladroite et d’une épouse malheureuse. Et comme beaucoup elle cherche sa chambre à elle ! Fouillant son passé, elle s’ouvre doucement à une autre vie, qui ne serait pas que rêvée. Au fil des photos qu’elle découvre, elle s’émancipe, devient femme, devient elle, et pas celle que les autres voudraient qu’elle soit. Elle touche du doigt les blessures de sa famille et comprend les siennes, un peu.

Ce roman, court, laisse entrevoir des combats qui parlent à de nombreuses femmes je pense. Son auteur, en peu de pages, trace les traits d’une héroïne à laquelle le lecteur a envie de s’attacher. Ce roman interroge aussi, quoi choisir, l’amour ? Sa famille, ses enfants au risque de s’oublier ? Quel équilibre privilégier, le sien, celui des autres auxquels nous sommes attachés ? Y-a-t-il un moyen de s’affranchir de son passé, de ses héritages ?

Une jolie lecture en tout cas. Et des questionnements, toujours d’actualité. – Emmanuelle Boucard Loirat

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Ce premier roman se présente sous la forme d’un journal intime. Comme son héroïne Antonia, Gabriella Zalapi a eu une vie très cosmopolite : Genève, Palerme, Paris, New York et même Vienne. Son enfance à Palerme a eu une influence prépondérante sur son écriture, elle a fait le plein d’images sensorielles. C’est à la suite d’un travail de deux ans sur des archives familiales et sur l’histoire de sa famille que l’autrice a pu écrire ce journal. Antonia , trente ans , vit avec un mari très occupé par ses activités professionnelles, qu’elle n’aime pas. Ils ont un fils, Arturo, qu’elle voudrait chérir, mais son mari lui impose une gouvernante qui la prive de son fils. C’est vraiment l’histoire d’un manque d’amour, sa mère ne l’a jamais aimée. Surtout après avoir découvert que son beau-père lui faisait des avances, c’est elle qui a été punie et envoyée dans un lointain pensionnat. Sa mère l’a d’autant plus détestée, alors qu’elle était la victime des attouchements du beau-père. L’histoire se déroule dans les années 1965-1966 , à Palerme, autant dire que cette période et cette ville n’étaient pas synonymes de libération des mœurs et que la femme y était réduite à un rôle de mère, avoir des enfants et régenter le foyer. Antonia étouffe dans un tel environnement, elle parle de tuer en elle sa passivité, « tuer en moi ces réflexes de femme soumise » , « tirer un coup de fusil sur mon immobilisme ». Le passé familial est extrêmement lourd , la famille d’Antonia a vécu dans l’Autriche du nazisme, la famille de sa grand-mère a été dépossédée de sa belle propriété sicilienne par le régime du Duce, après avoir été déclarés « ennemis de la Nation » du jour au lendemain. Ce roman, en dehors d’être le récit d’une émancipation féminine dans un contexte très machiste, nous interroge surtout sur la construction de son identité quand on dispose de plusieurs cultures, juive viennoise, palermitaine, suisse et anglaise. – Michel Carlier

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Un court roman sous forme de journal intime d’une femme mariée sans amour dans les années 60 à Palerme, enrichi de photos issues des archives familiales de l’autrice qui viennent donner au propos une épaisseur inattendue.

«Ce matin, lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais incapable de bouger. Mon corps semblait s’être dissous dans les draps et baignait dans une sueur toxique.»

L’incipit donne le ton. Antonia est prisonnière d’une situation en apparence idyllique dans une société bourgeoise palermitaine où la femme se doit d’être soumise, en représentation et désœuvrée (et où le divorce n’existe pas encore). Mère d’un enfant de 8 ans dont l’éducation est confisquée par la nurse anglaise, elle peine à prendre sa place de mère et à aimer son enfant. Elle a hérité de sa grand-mère de gros cartons remplis de lettres et de photographies. En explorant l’histoire familiale, et son histoire intime aussi, elle va trouver la force de s’émanciper, mais à quel prix ?

Il faut être attentif aux mots précis, choisis avec soin, il faut lire entre les lignes et écouter les silences d’Antonia. Ce journal intime plein d’ellipses fait des allers et retours entre le passé, où Antonia exhume de sa mémoire grâce aux documents familiaux des épisodes de son enfance qu’elle avait oubliés, et ce présent où elle se sent comme un vase creux posé sur une étagère…

Un premier roman concis, d’une grande finesse, presque trop court et pourtant si dense… – Catherine Dufau

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A Palerme, dans les années 60, Antonia a épousé un homme qu’elle n’aime pas, dont elle a eu un fils. Elle s’ennuie, étouffe, dans cette vie bourgeoise alors qu’elle rêve d’horizons libres. La découverte de lettres et de photos suite au décès de sa grand-mère lui font prendre davantage consciente de l’insatisfaction qui est la sienne. « Antonia, écrit-elle, tu dois : émerger, apparaître, sortir, te montrer, jaillir des tréfonds, manifester ta présence. Qu’attends-tu ? ». Dans le journal qu’elle tient sur un an et demi, elle raconte les souvenirs de sa vie passée, sa souffrance actuelle, sa mélancolie, ses déceptions, ses difficultés à être une bonne mère. Elle dit aussi son dégoût pour son mari et cette vie étriquée qu’il lui fait mener. Au bout de dix-huit mois d’écriture, elle se décide enfin à exister, et à faire craquer les coutures du corset dans lequel elle était enfermée. On pourrait reprocher à ce récit diariste sa brièveté, cette concision me parait cependant suffisante pour rendre compte du cheminement progressif qu’elle parcourt. En revanche, on se perd un peu dans le nombre important de membres de la famille et des liens qui les unissent – ou les séparent -, ce qui aurait mérité, pour le coup, quelques pages supplémentaires.- Emmanuelle Bastien

 

 

 

 

Concours d’automne !

Comme nombre d’événements, notre traditionnel concours de printemps arrive donc en automne, mais il n’y a pas de saison pour se faire plaisir. Comme chaque année, nous vous proposons de gagner l’un des romans de notre sélection, tout juste paru en édition poche. Ils nous ont fait vibrer, ils ont enchanté les lecteurs et c’est pour eux une deuxième occasion d’en rencontrer beaucoup d’autres.

Huit heureux gagnants recevront l’un de ces huit titres, de façon aléatoire (oui, on aime bien les surprises et vous aussi certainement), après tirage au sort parmi les participants.

Rhapsodie des oubliés de Sofia Aouine (Le livre de Poche), Suiza de Bénédicte Belpois (Folio), Ceux que je suis d’Olivier Dorchamps (Pocket), Simple de Julie Estève (Le Livre de Poche), A crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk (Points), Après la fête de Lola Nicolle (Pocket), A la ligne de Joseph Ponthus (Folio), Une immense sensation de calme de Laurine Roux (Folio)

Pour participer : racontez-nous en commentaire votre plus belle émotion avec un premier roman. Dites-nous tout, ne nous cachez rien… et n’hésitez pas à partager sur les réseaux, en mentionnant @68premieresfois et #68premieresfois, quand on aime, on a envie que tout le monde le sache.

Ce concours est diffusé ici-même, sur Facebook, Twitter et Instagram. Une seule réponse sera prise en compte pour chaque participant, quel que soit le réseau privilégié. Et seules les réponses émanant de France métropolitaine seront prises en compte.

Nous attendons vos réponses jusqu’au lundi 5 octobre à minuit. Bonne chance à tous !

(et un immense merci aux équipes de Folio, Le Livre de Poche, Pocket et Points pour leur confiance et leur soutien)

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RESULTATS DU CONCOURS – update du 7 octobre 2020 :

Bravo à c_ma_kam (via Instagram), des_elfes_et_des_lignes (via Instagram), Carole Manoukian (via Facebook), Marie Kirzy (via le blog), Geneviève Munier (via le blog), Cancangnt (via Instagram), delivremoi (via Instagram) et Anne Brun’oh (via Facebook) !

Vous allez recevoir l’un de ces 8 romans… dès que vous nous aurez communiqué vos adresses. Merci et à bientôt pour découvrir vos avis sur ces lectures !

Grand frère – Mahir Guven

Goncourt du premier roman, mais également Prix Régine Deforges, Grand frère est un roman paru en 2017 aux éditions Philippe Rey et désormais disponible au Livre de Poche. C’est Odile d’Oultremont, auteure de Les Déraisons et Baïkonour qui a choisi de le proposer aux lecteurs de cette sélection anniversaire. Elle nous en dit quelques mots :

Grand frere

« Deux frères élevés en banlieue parisienne, l’un est chauffeur de VTC l’autre infirmier.
A travers les témoignages croisés de Grand Frère et Petit frère, on découvre la réalité d’une jeune génération franco-syrienne qui hésite entre forcer l’intégration uberisée de notre époque ou céder à l’illusion de la « terre promise » syrienne.
Mahir Guven dessine le portrait passionnant d’une fratrie sacrifiée à ses choix impossibles, avec un sens brillant du portrait. Sa langue est unique, décomplexée, tonitruante, c’est vif, c’est drôle, c’est terrible. J’en garde le souvenir de deux cœurs haletants, troublés, fiers et magnifiques.
Trois ans après, j’y pense encore, souvent, à ce roman. Et j’en suis heureuse. » – Odile d’Oultremont

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Les avis des lecteurs :

Dans une banlieue de Paris… Un homme, le daron de l’histoire, a perdu sa femme et tente autant qu’il peut, d’élever ses deux fils… L’aîné, Grand frère, est désormais chauffeur VTC. malgré son appart et son autonomie, tout n’a pas toujours été facile. Il a quitté l’école sans diplôme, s’est enrôlé dans l’armée pour en revenir perdu… Le plus jeune, Petit frère, est infirmier. Il est né pour soigner, pour venir en aide à son prochain. Il est tourné vers l’univers, vers Dieu, vers les religions. Plus calme et plus sérieux que son aîné, c’est pourtant de lui qui viendra leur fin à tous…

Sorti à la rentrée littéraire de 2017, je me souviens vaguement avoir entendu parler de ce roman. C’est grâce à la sélection anniversaire des 68 premières fois que je l’ai ouvert il y a quelques jours…

Et ce que je peux en dire, c’est que c’est une sacrée gifle… C’est un roman percutant, qui coupe le souffle, qui tord le ventre et vous submerge de questions.
C’est un roman qui sonne comme la banlieue, avec son rythme, ses mots, ses personnages emblématiques.
C’est un roman sur l’embrigadement, sur les bonnes volontés bafouées, sur les rêves piétinés et la dure réalité qui rattrape et casse tout.

C’est aussi une formidable déclaration d’amour fraternel. Le lien qui unit ces deux frères, l’incompréhension, la fidélité et la main tendue, à n’importe quel prix…

C’est enfin une histoire terriblement actuelle. Avec ces horreurs, ces blessures et ces pansements, qui tentent de masquer les douleurs et de sécher les larmes… – Audrey Thion

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Grand frère et Petit frère se racontent . Franco-syriens, ils ont suivi un parcours différent.
Grand frère est chauffeur Uber, essaye de se ranger suite à un passé de dealer .
Petit frère, plus intellectuel, infirmier compétent, s’en va faire « le docteur « en Syrie, pour pouvoir sauver des vies et trouver sa voie.
Il abandonne son frère, son père ( son daron ), la vieille ( sa grand mère ) sans les avertir.
Et s’il revenait ?

Livre très poignant qui évoque la reconstruction de ceux qui sont restés, qui se questionnent, qui condamnent et qui pardonnent. Et les désillusions de ceux qui partent. Le style mélangé d’argot et de verlan et souvent comique permet d’affronter la gravité des thèmes de l’intégration et de la radicalisation.
Tout à fait réussi . Goncourt du premier roman , mérité ! – Anne-Claire Guisard

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Premier roman à deux voix, celles de Grand frère et petit frère qui parlent tour à tour. Leur père est syrien, leur mère bretonne est décédée trop tôt. Ils grandissent en banlieue, font du foot… Leur père est chauffeur de taxi. Grand frère loupe son bac, part à l’armée et revient démobilisé pour schizophrénie. Après quelques déboires avec la loi, il devient chauffeur de VTC. Petit frère après des études d’infirmier travaille au bloc opératoire à l’hôpital Pompidou.

Petit frère disparaît du jour au lendemain, parti faire de l’humanitaire en Syrie sans prévenir son père et son frère qui passeront de nombreux mois à le chercher.

Dans ce roman Mahir Guven aborde de nombreux sujets d’actualité : les problèmes rencontrés par les chauffeurs de taxis face à la concurence des ubers, l’exploitation des chauffeurs ubérisés, la difficulté à sortir de la banlieue et à s’intégrer dans la société, la religion, les départs en Syrie, les désillusions, l’impossibilité de rentrer en France…

Malgré cela, j’ai trouvé que Grand frère avait une vision très positive sur ce que la France pouvait leur apporter.

Ce qui frappe d’emblée c’est le style inspiré du parler de la banlieue mais très lisible et compréhensible.

Et s’il faut une seule bonne raison de lire ce livre c’est son épilogue. – Michèle Letellier

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Un roman et deux témoignages. Celui du grand frère, qui raconte son parcours : son enfance, l’armée, où il a échoué, le deal, les démêlés avec la justice, sa vision de son daron aux idées bien arrêtées qui semble-t-il n’auront d’influence que sur l’aîné, des amours, une liaison « vite fait » comme il le laisse entendre, son lien avec Gwen, policier paternel non désintéressé, ses tourments au sujet du petit frère, infirmier, parti sans prévenir pour travail dans l’humanitaire… Tous ces propos sont d’une grande sincérité, ce personnage « nature » voit et juge le monde de façon très logique, conscient de ses faiblesses, mettant en doute sa façon de s’exprimer, ce langage qui immerge dans la réalité de vie des protagonistes et qui pimente agréablement la lecture.

Un grand frère émouvant qui accroche le lecteur avec ses inquiétudes, car à travers ses réflexions, on voit se profiler des soucis et on peut envisager de terribles épreuves pour ces deux frères et leur famille : un famille à la fois unie et  désunie : la mère décédée, la grand-mère en maison de retraite, le père, conducteur de taxi en conflit avec son fils aîné, (l’auteur aborde alors le problème des VTC), toutefois, un père aimant, à sa façon, capable de remuer ciel et terre à la recherche du cadet disparu, un grand frère qui crie sa colère face au comportement de ce jeune qui semble prendre le chemin de la radicalisation, sujet brûlant que l’auteur amène avec délicatesse, permettant au lecteur de découvrir lui-même l’ampleur du problème et la façon dont on peut le vivre quand on est dans une famille d’émigrés.

Un autre thème abordé : le déracinement et la quête d’une identité : qui sont-ils ces deux frères ? Mère Bretonne, père Syrien, impossibilité de lien avec le pays, les uns pratiquant une religion, les autres non, pas facile de prendre des repères pour un grand frère qui se cherche sans parvenir à répondre à toutes ses questions.

Que dire de mon ressenti de lecteur quant du récit : une tension qui monte tout au long du roman, une inquiétude grandissante, une fin surprenante.

Un récit poignant, et surtout un roman ou transparaît un amour fraternel fort et sincère.

Une bonne réflexion sur le problème de l’émigration. – Roselyne Soufflet

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Il y a de l’écho dans ma PAL…

Les propositions de premiers romans d’Odile d’Oultremont et de Gabrielle Tuloup de cette sélection exceptionnelle des 68 premières fois se sont mystérieusement suivies entre mes mains, créant dans mes lectures l’une de ses curieuses résonances dont seuls le hasard et la littérature ont le secret.

C’est ainsi que j’ai découvert tour à tour « Grand frère » de Mahir Guven, Prix Goncourt du Premier Roman en 2018, excusez du peu, et « Le chien de Schrödinger », de Martin Dumont, discret premier roman d’un homme plus habitué à créer des bateaux qu’à les monter pour en faire toute une histoire. Chacun dans sa langue, chacun dans son style, ils nous invitent à devenir les témoins attentifs et bienveillants d’une douloureuse histoire d’hommes, d’une histoire de père et de fils qui ne suit pas la voie qu’on aurait pu espérer, celle qu’on était en droit d’attendre de la vie si elle s’était montrée moins cruelle, moins retorse.

Dans chacune, il est question d’un père, chauffeur de taxi qui avale les kilomètres cramponné à sa plaque et à l’espoir de courses nocturnes bien payées pour pouvoir continuer à envisager l’avenir pour lui et sa famille, malgré tout. Il est question d’une mère, d’une épouse, partie bien trop tôt pour avoir laissé derrière elle des souvenirs et des hommes terminés, solides sur leurs pattes, vaillants face à la vie et sans ce regret lancinant d’un amour, d’une douceur, d’un parfum, d’un lien qui faisait tenir debout, qui faisait tenir ensemble. Il est question de fils qui ont tenté de trouver dans le silence parfois bourru mais toujours aimant de ces pères solitaires des raisons de grandir, de fils qui s’en vont sans qu’on comprenne pourquoi ni comment continuer à vivre avec cette douleur en plus. Et puis, il est question de choix, ceux que l’on fait, bons ou mauvais, ceux que l’on croit faire et qui nous échappent, ceux que l’on regrette et ceux que l’on aimerait ne jamais avoir eu à faire.

Rien n’est simple ni tranché, rien n’est manichéen dans ces vies d’hommes si différentes et si proches, et, si leurs mots ne sont pas les mêmes, s’ils n’ont ni la même tonalité ni la même force, s’ils ne prennent pas la même voie (la même voix) pour y parvenir, Mahir Guven comme Martin Dumont ont su donner à leurs personnages des contours et une réalité qui ne laissent ni insensible, ni indifférent. Dans les deux cas, très belle découverte ! – Magali Bertrand

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Un bouquin coup de poing sur un sujet, très actuel, le destin d’une fratrie d’origine syrienne dans la société française partagée entre la débrouille, une certaine intégration dans une société et un univers globalement difficile et le retour à ses origines, ici se sentir une vocation de défenseur d’un peuple en guerre. Un destin différent entre deux frères ; pour l’un chauffeur VTC, accessoirement indic par contrainte, à son compte après un parcours de petit délinquant et son frère infirmier qui va vouloir choisir l’humanitaire en Syrie avant de glisser vers le terrorisme.

Conflit générationnel avec un père – chauffeur de taxi ayant choisi l’intégration la plus totale possible dans sa patrie d’adoption, peu sensible à la pratique religieuse et ses fils tous deux plus versés vers une certaine pratique de la religion musulmane mais aussi marqués par une société française de la banlieue assez inégalitaire.

Le lecteur est entraîné par des chapitres courts par chacun de ces deux frères dans leurs évolutions, leurs choix de vie et d’orientation. A l’heure où le frère parti en Syrie revient en France après un parcours particulièrement chaotique et de plus en plus violent, quel est son véritable dessein, comment va t’il être perçu par ses anciens amis et son père ? Quels choix va devoir faire  son frère pour sauvegarder les liens familiaux, pour éviter le pire s’il devait survenir, comment gérer les silences et les absences de son petit frère ?

De nombreuses pistes, constats de toute sorte sont autant de voies que le lecteur va devoir suivre avec une écriture parfois âcre et un certain suspense aménagé jusque dans les dernières pages. – Olivier Bihl

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Grand Frère, c’est celui qui, après une jeunesse agitée faite de trafics et de petits délits, a choisi de se ranger et fait désormais des journées à rallonge au volant de sa voiture pour gagner sa vie comme chauffeur VTC. Le petit frère, lui, après être devenu infirmier, a progressivement glissé dans la religion, fréquenté les milieux intégristes de l’Islam et a finalement décidé de  partir en Syrie par idéal et pour se rendre utile en soignant ceux qui en avaient tant besoin. Ce départ en Syrie hante les pensées du grand frère et il tente de comprendre comment tout a pu basculer, en rejouant le film de leur enfance et de leur histoire familiale, de leur passé qui les relie à la Syrie, ce pays que leur père a dû fuir jeune. En parallèle, le petit frère raconte ces rencontres qui l’ont fait dévier d’une vie calme et toute tracée en France, la décision de partir, le voyage et le piège qui s’est refermé sur lui, son retour en France pour commettre le pire.

J’ai aimé ce récit à deux voix qui se répondent et nous laissent entrevoir, quelque part entre ces deux vérités, l’attachement fraternel très fort qui demeure au-delà de la colère et de l’incompréhension de chacun à l’égard des choix de l’autre. Le langage est celui des jeunes de banlieue (heureusement, il y a un glossaire !), il nous plonge dans le caléïdoscope de cette jeunesse aux facettes si variées et qui essaie de se frayer un chemin entre délinquance et intégrisme.

Grand frère est une belle découverte de cette saison des 68 premières fois, un livre que je n’aurais certainement pas lu sans qu’il me soit proposé et que j’aurais certainement refermé en jetant un œil sur quelques pages, rebutée par le langage. Je suis heureuse d’avoir franchi le pas et partagé ces moments avec ce Grand Frère. – Nathalie Ghinsberg

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Roman social et psychologique déroutant, percutant, bluffant, Grand frère est un premier roman sacrément maîtrisé.
Déroutant pour moi en raison du vocabulaire employé, un mélange d’argot, d’arabe, de sabir des cités donnant naissance à une langue brute et râpeuse, violente et imagée. Heureusement qu’il y a un glossaire en fin de livre !
Percutant car il donne à voir sans masques ni faux semblants une réalité qu’il est beaucoup plus confortable d’ignorer, celle de tous ces émigrés arrivés en France dans l’espoir d’une vie meilleure et à qui la société ne laisse pas vraiment de chance, de toute ces générations nées en France mais coincées entre deux cultures et qui ne trouvent pas plus leur place.
Bluffant dans sa construction et la tension psychologique croissante qui accompagne l’histoire. Bluffant aussi par cette fin que je n’ai pas vue venir et que j’ai trouvée excellente.

Grand frère raconte sa vie depuis sa voiture (il est chauffeur Uber), son quotidien, ses galères, son père chauffeur de taxi syrien jamais remis de la mort trop précoce de sa femme bretonne, qui cuisine pour son fils pour lui transmettre un peu de sa culture, sa grand-mère rapatriée d’Alep installée dans une maison de retraite, son frère plus jeune, plus intellectuel, infirmier, parti depuis trois ans en Syrie, dont ils sont sans nouvelles. En écho et en alternance de chapitre, Petit frère raconte son quotidien à lui, très crédible et plutôt terrifiant de mon point de vue…

Personnellement, en raison du vocabulaire utilisé, j’ai trouvé ce roman difficile à lire, question de génération sans doute, bien qu’il soit terriblement efficace et d’une finesse psychologique remarquable ! J’avoue que la fin m’a bluffée et que du coup j’en ai oublié mes réticences ou les pauses qui m’ont été nécessaires au cours de ma lecture… Un auteur à suivre… – Catherine Dufau

Le chien de Schrödinger – Martin Dumont

Le chien de Schrödinger est le premier roman de Martin Dumont, paru au printemps 2018 au sein de la toute nouvelle branche littérature des éditions Delcourt. C’est Gabrielle Tuloup, auteure de La nuit introuvable et de Sauf que c’étaient des enfants qui a choisi de le proposer dans cette sélection anniversaire. Martin et Gabrielle ont publié leur premier roman la même année et se sont souvent trouvé ensemble lors d’événements ou de prix notamment au Festival de Chambéry et depuis, ils se lisent mutuellement. Le deuxième roman de Martin Dumont, initialement prévu en mai, paraîtra en janvier 2021 sous le nouveau label des éditions Delcourt : Les Avrils. En attendant, Gabrielle Tuloup nous présente Le chien de Schrödinger :

Le chien de schrodinger

« Le Chien de Schrödinger est un roman qui fait danser les possibles derrière les portes.

Un roman qui interroge notre notion univoque de la vérité et pose cette question inconfortable : « il y a-t-il de beaux mensonges ? » J’insiste : pas de mensonges légitimes ou utiles, de beaux mensonges, de ceux qui colorent une réalité trop insupportable.

Ce que j’ai admiré dans le livre de Martin Dumont, c’est que l’histoire ne perd jamais la délicatesse et la pudeur comme ligne de vie, même au plus profond des abîmes de l’inacceptable : la mort d’un enfant. On y suit les personnages, en apnée, en espérant, à l’image des plongeurs, savoir faire ralentir son cœur qui bat un peu trop vite à la surface du monde.

Crayon à papier à la main, combien de phrases ai-je soulignées, combien d’accolades ou de petites croix dans la marge ? C’est toujours juste, sans concession. Juste dans la révolte, juste dans la douceur, juste dans le passage de l’une à l’autre.

Mais ce que j’ai aimé par-dessus tout, c’est que ce texte qui nous emmène dans une chambre d’hôpital et qui raconte avec une précision frappante les soubresauts de l’âme face à la souffrance d’un être aimé, n’est pas un roman sur la maladie. Le propos est ailleurs. Il est dans le partage silencieux, dans l’à côté batailleur, dans les forces qu’un amour immense ne cesse de renouveler contre l’usure.

Avec Martin Dumont, au bout des pages, les horizons n’en finissent plus de dessiner l’espoir, vaille que vaille. » Gabrielle Tuloup

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Les avis des lecteurs :

« J’ai dit « merci » mais je ne le pensais pas. On fait ce qu’on peut avec ses lèvres. »

Quelques lignes suffisent dans ce court roman pour toucher et nous lier à la tendresse tissée entre Jean, père célibataire, et son fils, jeune adulte à qui la vie sourit. Une maman disparue dont l’histoire se confie entre les lignes, une douloureuse première déchirure, laquelle a renforcé  une paternité responsable, désireuse et aimante chez Jean, chauffeur de Taxi la nuit. Très vite la maladie s’invite, ou plutôt s’impose, fait effraction entre le père et le fils et nous écoutons Jean, nous le suivons dans le dédale des épreuves et des annonces en escalade. Jean se livre à la première personne et nous embarque avec lui dans sa traversée. Les phrases sont courtes, un vocabulaire de tous les jours : Jean partage avec simplicité et humilité ce qui fait un quotidien, dans sa plus stricte banalité, ce qui fait un quotidien heurté de plein fouet par la souffrance, la terrible, celle d’un corps aimé appelé à s’échapper et à ne plus porter, cran d’arrêt d’un quotidien apparemment ordinaire, pourtant unique et donc toujours exceptionnel même confondu à des milliers d’autres.

« J’ai regardé la porte et j’ai compris que ça viendrait de là. Je ne savais pas quoi – d’ailleurs je ne voulais pas savoir. Je n’étais pas prêt. Je fixais cette porte et je priais pour qu’elle ne s’ouvre pas. Jamais. J’ai eu soudain envie de me jeter dessus. Pour la bloquer, pour casser la poignée qui brillait sur le fond blanc. C’était stupide, mais tant qu’elle restait close, tout restait possible. Je veux dire, dans le couloir, il y avait encore l’incertitude. Les futurs, ils étaient là ; ils dansaient derrière la porte. Une foule d’éventualités, leur probabilité. Oui, tant qu’on n’ouvrait pas, la réalité restait libre ; elle pouvait filer dans toutes les directions. Des mondes parallèles. Je les voyais distinctement – les beaux, et puis les autres, un peu plus moches. C’est normal, il faut partout de l’équilibre. Non, ce qui compte, c’est l’espoir. Un mot de trop, une expression ou une porte qui s’ouvre – c’est la mort du conditionnel. »

La singularité de cette histoire recèle le commun de nos amours, nos espoirs et rêves et l’universalité de nos chagrins, des plus terribles ou plus inoffensifs. Jean dit ce qui le transperce, son impuissance, sa sidération, ses lâchetés tellement humaines, ses silences refuges, des silences souvent plus pleins que les discussions gratuites et polies, les débordements de la parole expulsée pour que l’âme respire enfin et les mots étranglés, inutiles face à l’innommable.

Martin Dumont retraduit fidèlement l’hébétude et la rage qui bouleversent les vies à travers les dialogues, gestes, malaises des humains entre eux devant l’absurdité d’une jeunesse arrachée. Et dans cet enchaînement de jours et de nuits qui voient progresser l’invasion du corps encore enfant, Jean et les acteurs familiers, amis et soignants qui gravitent autour de Pierre, se questionnent sur la vérité, ce qu’il faut croire ou non, ce qu’il faut divulguer, révéler, forcer et finalement quel sens aura de dire et savoir à tout prix. Or  la vérité n’est-elle pas subjective ? « Si on considère que la réalité est dépendante de l’observateur, pourquoi la sienne serait moins vraie qu’une autre ? »

Dans une réalité objective et matérielle des faits, nous ne percevons et ne retenons que rarement les mêmes sensations, paroles, visages, situations, et à quoi servira alors « d’avoir raison », surtout face à l’inéluctable de la mort qui tranche et sépare ?

Le chien, ou le chat de Mr Schrödinguer, est prétexte à penser ce rapport à la vérité, au savoir sur soi, sur les autres…Il y a bien des choses qui nous restent inconnues, et plus encore dans cet intolérable cruel, dans l’absence d’une parole attendue, le secret lourd et indisposant… Et ne pas savoir ce que recèle une boîte opaque nous oblige à faire des choix, à s’élever et continuer en y projetant des lumières, des colères, des regrets ou des possibles.

L’annonce d’une non guérison : nous ignorons souvent comment la personne la reçoit, ce qu’elle en retient, entend et comment elle se retraduira dans son comportement les lendemains, et selon les personnes autour.

L’essentiel à retenir est certainement bien dans le lien sincère qui unit et qui partage ce que la vie a de beau et le combat de ce père pour rendre à son fils son destin, celui qu’il aurait pu écrire alors même que la vie lui tourne le dos. « J’ai frissonné. Je me suis rendu compte comme j’étais fier. Ce môme, c’était mon plus grand succès. Un truc à réussir sa vie. (…) J’ai pris sa main. Il a sourcillé légèrement et je me suis dit que peut-être il entendait. Ou alors qu’il me sentait. Ca suffisait. Alors j’ai parlé. Je lui ai dit sa vie. Je lui ai tout raconté. (…) J’ai parlé sans m’arrêter. Je lui ai tout dit, tout expliqué. Je lui ai rendu sa vie. Il fallait bien que quelqu’un lui rende. »

C’est un acte d’amour qui est superbement retraduit ici, sans ambage, sans pathos, sans leçon, sans certitude, uniquement dans cet amour vrai, sincère aussi, impuissant soit-il. L’hommage d’un père à son fils. – Karine Le Nagard

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Que d’émotions dans ce livre ! Une relation très forte entre un père et son fils.

Jean a perdu sa femme accidentellement et élève seul son fils avec beaucoup d’amour. Ils partagent la passion de la mer et le plongée en apnée.  Mais Pierre ne s’aperçoit pas que l’état de santé de son fils se dégrade et que celui-ci se fatigue de plus en plus : la nouvelle tombe, cancer du pancréas avec peu d’espoir de guérir.

Pierre est bouleversé et culpabilise. Il doit faire face à cette situation, aider son fils, lui apporter de la joie  jusqu’à mentir afin de le voir heureux. !! Que faut-il  faire ? Dire la vérité ou mentir ? A chacun de juger.

Je ne suis pas sortie indemne de ce livre, très vite lu. Tout en délicatesse, lumineux même si le sujet ne l’ai pas, une écriture toute en douceur. Un premier roman magnifique !!! – Joëlle Radisson

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Jean est chauffeur de taxi. Il élève seul son fils depuis le décès accidentel de sa femme alors qu’il était encore un tout jeune enfant. De cette vie à deux est née une grande complicité, un amour décuplé et un des souvenirs chaque jour renouvelé. Mais à 20 ans, Pierre est fatigué. Il ne va pas bien et le diagnostic tombe. Commence alors pour Jean une autre vie, une nouvelle réalité…

Martin Dumont signe ici un premier roman époustouflant de justesse et d’émotion. Sans jamais verser du côté larmoyant, il nous livre le combat d’un père pour ne perdre pied, ne pas fléchir devant la maladie de son fils.

Les phrases sont courtes, les mots sont à leur place et on regarde ces deux hommes se démener pour fuir une réalité qui les dépasse.
Comment accepter l’inacceptable ? Comment soulager son enfant de ces douleurs intolérables ? En s’inventant une nouvelle vie, en imaginant un rêve qui se réalise, en enjolivant les jours qui passent… Mais la culpabilité fait alors place parfois au soulagement… Et la douleur, la colère et la peur changent de visage.

On lit ce roman en apnée, on cherche son souffle, on a le cœur qui ralentit. On partage l’amour infini de ce père qui pourrait tout inventer pour que son fils quitte ce monde en beauté…

Merci aux 68 premières fois pour cette lecture touchante et douloureusement intense… – Audrey Thion

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Il y a de l’écho dans ma PAL…

Les propositions de premiers romans d’Odile d’Oultremont et de Gabrielle Tuloup de cette sélection exceptionnelle des 68 premières fois se sont mystérieusement suivies entre mes mains, créant dans mes lectures l’une de ses curieuses résonances dont seuls le hasard et la littérature ont le secret.

C’est ainsi que j’ai découvert tour à tour « Grand frère » de Mahir Guven, Prix Goncourt du Premier Roman en 2018, excusez du peu, et « Le chien de Schrödinger », de Martin Dumont, discret premier roman d’un homme plus habitué à créer des bateaux qu’à les monter pour en faire toute une histoire. Chacun dans sa langue, chacun dans son style, ils nous invitent à devenir les témoins attentifs et bienveillants d’une douloureuse histoire d’hommes, d’une histoire de père et de fils qui ne suit pas la voie qu’on aurait pu espérer, celle qu’on était en droit d’attendre de la vie si elle s’était montrée moins cruelle, moins retorse.

Dans chacune, il est question d’un père, chauffeur de taxi qui avale les kilomètres cramponné à sa plaque et à l’espoir de courses nocturnes bien payées pour pouvoir continuer à envisager l’avenir pour lui et sa famille, malgré tout. Il est question d’une mère, d’une épouse, partie bien trop tôt pour avoir laissé derrière elle des souvenirs et des hommes terminés, solides sur leurs pattes, vaillants face à la vie et sans ce regret lancinant d’un amour, d’une douceur, d’un parfum, d’un lien qui faisait tenir debout, qui faisait tenir ensemble. Il est question de fils qui ont tenté de trouver dans le silence parfois bourru mais toujours aimant de ces pères solitaires des raisons de grandir, de fils qui s’en vont sans qu’on comprenne pourquoi ni comment continuer à vivre avec cette douleur en plus. Et puis, il est question de choix, ceux que l’on fait, bons ou mauvais, ceux que l’on croit faire et qui nous échappent, ceux que l’on regrette et ceux que l’on aimerait ne jamais avoir eu à faire.

Rien n’est simple ni tranché, rien n’est manichéen dans ces vies d’hommes si différentes et si proches, et, si leurs mots ne sont pas les mêmes, s’ils n’ont ni la même tonalité ni la même force, s’ils ne prennent pas la même voie (la même voix) pour y parvenir, Mahir Guven comme Martin Dumont ont su donner à leurs personnages des contours et une réalité qui ne laissent ni insensible, ni indifférent. Dans les deux cas, très belle découverte ! – Magali Bertrand

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Autant le dire sans plus tarder, j’ai énormément aimé ce livre pour sa sensibilité, sa justesse de ton. Les phrases sont concises, mais pesant leur poids de sens. Martin Dumont les ordonne avec une maitrise stupéfiante, ou pas si on considère que son métier d’architecte naval l’entraine à s’y connaitre en équilibre. Un premier roman remarquable qui laisse espérer un excellent second.

Schrödinger est cité en exergue en comparaison entre le défaitisme de Shöpenhauer et l’optimisme de Leibniz. Et s’il n’y avait pas de juste milieu ? Ou plutôt si on pouvait être à la fois l’un et l’autre comme Françoise Giroud l’a souvent exprimé pour définir son tempérament.

Ayant lu le titre un peu trop vite, je m’attendais à trouver un chat, … ou un chien à la rigueur. Surtout que Le chat de Schrödinger a déjà été écrit (par Philippe Forest, collection Blanche chez Gallimard, en 2013). Et que personne n’a jamais su pourquoi le Prix Nobel n’a pas mis dans sa boite un rat ou un autre animal, ni si c’était son propre chat qui lui avait inspiré sa théorie.

Le début de l’histoire m’a totalement déstabilisée. Plutôt agréablement malgré le contexte assez sombre. On ne contrôle pas tout prévient Jean dans les premières pages (p. 19). Le narrateur est chauffeur de taxi (comme un des personnages de Grand frère, un autre livre de la sélection). Dieu qu’il aimerait, du moins comprendre ce qui est arrivé, ne pas naviguer sa vie à vue.

Depuis presque vingt ans, il maraude chaque nuit à bord de son taxi, pour ne pas perdre une miette de son fils, Pierre, qu’il a élevé seul depuis la mort brutale de sa femme Lucille, au cours d’un accident de voiture. Il lui a transmis son goût pour la plongée, ces moments magiques où ensemble ils descendent se fondre dans les nuances du monde, où la pression disparaît et le cœur s’efface. Mais depuis quelque temps, Pierre est fatigué. Trop fatigué. Il a beau passer son temps à le regarder, Jean n’a pas vu les signes avant-coureurs de la maladie. Alors de l’imagination, il va lui en falloir pour être à la hauteur, et inventer la vie que son fils n’aura pas le temps de vivre. Quand la vérité s’embrouille, il faut parfois choisir sa réalité.

Existe-t-il de beaux mensonges ? Sont-ce ceux qu’on fait aux autres, pour leur bien, ou ceux que l’on fait à soi-même ? A-t-on le choix de dire toujours la vérité ? La connait-t-on d’ailleurs ?

Jean et son fils Pierre y sont confrontés à plusieurs moments de leur vie, au cours d’une balade nocturne en découvrant une lumière rouge à la surface de l’océan, à l’annonce d’un diagnostic, en voulant réaliser un projet qui leur tient à cœur.

Martin Dumont l’explique plus simplement pour résoudre la hantise de Pierre, tenaillé par le besoin de savoir si la mort de Lucille ne serait pas un suicide déguisé. Sa belle-mère lui apportera un peu de paix en lui suggérant que cette histoire est une boite qu’on ne peut pas ouvrir (…). Il n’y a que des suppositions, des peut-être, et le poids qu’on décide de leur donner (p. 107). Alors pour vivre avec ce dilemme, la seule solution est de « choisir, inventer une vérité« . Qui deviendra notre vérité. Un peu à l’instar d’Alain Gillot dans S’inventer une île, pour supporter la mort d’un fils.

Parallèlement aux interrogations cruciales autour du mensonge et de la vérité, ce premier roman soulève aussi la question du présent. On ne devrait jamais attendre. Toutes ces choses que l’on préserve; c’est un coup à mourir sans en profiter (p. 82) … également de ces bons moments dont l’auteur nous prévenait au tout début du récit (p. 19) qu’il fallait en profiter.

Cette réflexion est plus que jamais vérifiée pendant la période de confinement dont nous allons probablement sortir, mais dans quel état, et avec quelles priorités ?

Quant au damier de la couverture, il m’évoque désormais le miroitement de l’eau au fond d’une piscine, la déformation des corps plongés dans un liquide suite à la réfraction, illusion d’optique et pourtant réalité.

C’est un livre que je vais souvent recommander. – Marie-Claire Poirier (A brides abattues)

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La dernière fois que j’ai été aussi émue par l’amour d’un père pour son fils, c’était avec « l’horloger de Saint Paul », le film de Bertrand Tavernier.

Dans ce « Chien de Schrödinger », les personnages sont magnifiquement campés et impressionnent avec douleur, leurs espoirs devant l’inéluctable, les mensonges de l’un, ce que l’autre est prêt à croire pour espérer encore un peu…

 J’ai beaucoup aimé le mélange de délicatesse (les silences…) et de réalisme (la maladie…) qui se trouve partout dans ce beau roman triste, illuminé par l’amour paternel. – Marianne Le Roux Briet

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Un genre souvent repris et l’originalité de celui-ci tient dans le récit d’un père tout en pudeur, sans pathos excessif mais un moment d’émotion très fort. Un cancer fulgurant pour le fils de Jean, chauffeur de taxi au quotidien, déjà endeuillé par la disparition violente de sa compagne pour laquelle il cultive par ailleurs un profond sentiment de culpabilité et dont sa belle-famille semble lui en faire aussi reproche. Il lui reste peu de temps pour offrir à Pierre un ultime cadeau…

Dans ce court roman, c’est aussi la relation intime de ces deux êtres à travers la passion de la mer et le soutien moral qu’ils s’offrent respectivement dans cette vie sans mère. De très beaux moments que l’auteur nous fait partager mais aussi ses doutes, le paradoxe de vouloir offrir la seule chose qui maintient Pierre un peu plus longtemps, l’invention d’un mensonge mais aussi la culpabilité de le tromper… et puis que faire après…

Une belle écriture et une fluidité dans le récit, une très agréable lecture toute en sensibilité et en beauté. – Olivier Bihl

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Un roman tout en tendresse et en douleur, l’histoire de l’amour inconditionnel d’un père pour son fils.

Jean a tissé une grande complicité avec son fils qu’il a élevé seul après le décès de la mère. Sa vie s’organise entièrement autour de lui et que ne ferait-il pas pour qu’il puisse aller au bout de ses rêves. Parmi leurs passions partagées, il y a la plongée en apnée et parmi les rêves de Pierre, il y a ce roman terminé alors que la maladie s’est déjà invitée sans crier gare. Et voilà Jean parti à la rencontre d’éditeurs, prêt à tout pour que le roman de son fils soit édité. Déchiré par le chagrin, il va s’inventer une histoire pour que son fils puisse vivre encore des instants de bonheur. Faire exister un livre qui n’existe pas, c’est la vie face à la mort, c’est choisir sa propre réalité, sa propre vérité, c’est comme un paradoxe de physique quantique et quand on préfère les chiens aux chats, cela devient Le chien de Schrödinger…

L’écriture de Martin Dumont semble couler de source, elle nous donne le tempo, contient notre respiration dans un maëlstrom d’émotions. L’auteur nous livre un récit émouvant, empli d’humanité, où la douceur et la délicatesse font face à la révolte. Un récit qu’on lit en un souffle, submergé par le drame vécu par Pierre et Jean, emporté dans le sillage de cette relation bouleversante entre un père et un fils que la vie n’épargne pas. Il y a là deux cœurs qui battent à l’unisson et font battre le nôtre et le pouvoir infini de la mer qui sait absorber l’amour et le chagrin. Superbe !

Merci à Gabrielle Tuloup d’avoir proposé ce très beau roman pour la sélection anniversaire des 68 premières fois ! Une très belle découverte ! – Josyane Sydenier

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« Il y a eu des philosophes grandement renommés – comme Schopenhauer- qui ont déclaré que notre monde était extrêmement mal fait et triste, et d’autres comme Leibniz- qui l’ont trouvé le meilleur des mondes possibles. » Erwin Schrödinger

Peut-être tout simplement que le monde est ce qu’on en fait et Jean a choisi résolument son camp …

Un court roman plein de délicatesse pour raconter le monde d’un père qui bascule avec la maladie de son fils. Un fils qu’il a élevé seul, travaillant de nuit avec son taxi pour mieux profiter du jour avec lui. Il n’a rien vu venir, il s’en veut. Alors il va essayer de réaliser un des rêves de son fils quitte à prendre des libertés avec la vérité. Y a-t-il de beaux mensonges ? Faut-il toujours dire la vérité… Jean oscille entre la révolte, l’abattement, la culpabilité et l’envie d’embellir ce quotidien qui s’effrite entre ses doigts. Il a tellement envie d’y croire…

Tout dans ce roman sonne juste, tout est délicat et terriblement poignant sans jamais tomber dans le pathos. Une merveille de pudeur et d’humanité concentrée sur 120 pages.
Merci Gabrielle Tuloup pour cette proposition ! – Catherine Dufau

Rencontres d’auteurs, derrière les murs de la prison.

De prison, il  en a été question dès le début de l’aventure. Aller par le livre derrière les murs, donner à voir le monde par l’écriture, y faire résonner les mots des autres, de ces auteurs qui savent eux comment accéder à l’intime et l’universel.

Rien n’est pareil derrière ces murs, tout est plus brut, plus à fleur de peau, sans filtre ni fausse pudeur. Du respect toujours, mais de la vérité comme rarement on trouve, empêtrés que nous sommes dans les convenances et les apparats.

Ils sont plusieurs à être venus discuter avec eux, au Mans, à Metz, Nancy ou Strasbourg. Certains ont livré des textes dans lesquels l’émotion est vive.

Un soir de décembre 2019, nous avons réuni quatre auteurs- ils devaient être sept, les grèves en ont décidé autrement- qui ont franchi les murs pour qu’ils dévoilent un peu de cette expérience.

Ils ne savaient pas que l’on parlerait de cela ce soir-là, nous voulions que l’émotion soit, comme derrière les murs, à vif et sans y penser au préalable.

Voici cette discussion sur le fil sans retouche ni coupe. 

Dans les locaux de la SGDL, vendredi 13 décembre 2019

Avec la participation de Caroline Laurent, Gilles Marchand, Pascal Manoukian, Sébastien Spitzer (et, à distance : Jean-Baptiste Andrea, Odile d’Oultremont, Pierre Théobald).

Animation : Charlotte Milandri / Captation vidéo : Benoît Lacoste.

Pourquoi le saut des baleines – Nicolas Cavaillès

Ce curieux petit livre, ni roman, ni récit a été choisi par Gilles Marchand après mûre réflexion, avide de faire découvrir un texte original et singulier aux lecteurs des 68 premières fois. Gilles Marchand fut l’un des auteurs découvert lors de la première année des 68 premières fois avec Une bouche sans personne. Il a depuis publié Un funambule sur le sable et Des mirages plein les poches (recueil de nouvelles). Son troisième roman Requiem pour une apache vient de paraître chez le même éditeur, Aux Forges de Vulcain. Pour l’heure, Gilles nous dit quelques mots sur Nicolas Cavaillès et le saut des baleines…

Pourquoi le saut des baleines

 

« Il y a des livres qui marquent parce qu’on a l’impression qu’on n’avait rien lu qui y ressemblait. Je me souviens d’avoir ouvert Pourquoi le saut des baleines sans trop savoir à quoi m’attendre. Je me suis laissé prendre, je ne l’ai plus lâché. C’est une prose magnifique, un livre très court qui nous habite longtemps.

On sent une espèce de jubilation de Nicolas Cavaillès qui s’attaque à l’un des grands mystères de la nature. Je dois confesser qu’il y a des mystères qui me fascinent et que j’adore l’idée de ne jamais pouvoir les percer. On ne sait pourquoi l’on bâille. Et on ne sait toujours pas pourquoi les baleines soulèvent leur incroyable masse et la balancent hors de leur milieu naturel.

Aujourd’hui encore je ne parviens pas à savoir si Nicolas Cavaillès a mis la poésie au service de la science ou la science au service de la poésie. Il doit s’agir de l’une des définitions possibles de la littérature. »Gilles Marchand

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Les avis des lecteurs :

Pourquoi les baleines propulsent-elles leurs tonnes de chair au-dessus de l’eau en retombant dans des gerbes d’écume ? C’est une des questions fascinantes qu’on se pose dès l’enfance, auxquelles les mères excédées répondent souvent : « parce que ». Il faut bien alors s’en contenter. Et puis les années passant, la question et le mystère ressurgissent, mais jamais la physique, l’océanographie, la zoologie, la protection de l’environnement n’apportent de réponses convaincantes ; sans compter les artistes, écrivain.e.s, poètes ou même les piliers du café du commerce : il semble que ni rien ni personne ne permette jamais de répondre à la question une bonne fois pour toutes.

Avec l’entêtement d’un enfant et la rigueur d’un scientifique, Nicolas Cavaillès empoigne la question à bras de corps, fait l’inventaire du savoir sur la question, émet des doutes et des suppositions, imagine et problématise, sans jamais être sûr de percer le mystère.

Difficile de ne pas se laisser prendre par cette langue ciselée qui entraine avec jubilation sur les vagues et au fond des mers, dans un maelstrom de pure poésie, de vérités scientifiques et d’absurde ouvrant sur des abîmes métaphysiques, une piste étant que si l’homme sort de sa condition humaine par l’acte créatif, la baleine fait peut-être de même, se jetant hors de l’eau pour sortir de sa condition de mammifère marin.

Un texte aussi court (64 pages) que passionnant, drôle et vertigineux.- Marianne Le Roux Briet

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La question est  :  pourquoi Pourquoi le saut des baleines ? Non ce n’est pas une erreur de frappe !

Dans ce court essai aussi philosophique qu’écologique, le scientifique n’est pas oublié ; il y a fort à parier que la lecture constituera pour nombre de lecteurs une découverte du monde des cétacés, grâce à l’érudition de son auteur. Mais derrière ces déclinaisons qui cataloguent  toutes les espèces  de baleines et des supputations concernant leur conduite spectaculaire qui nous permet de les apercevoir  hors de l’eau, selon des figures caractéristiques de l’espèce, se cache un autre propos. Le pourquoi semble bien reprendre ce tic enfantin qui représente une étape dans le développement. Question qui attend à peine une réponse. L’anthropomorphisme assumé de l’auteur lui permet de reprendre  à son compte les questions fondamentales. Qu’est-ce que le bonheur? La vie vaut-elle la peine d’être vécue?

Alors le saut des baleines? Hasard ou nécessité. – Chantal Yvenou

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Telle est la question ! Pourquoi donc les baleines (et les cétacés en général) sautent-elles ? Les hypothèses et les explications sont aussi nombreuses que saugrenues. On dit « qu’elles bondissent dans les airs pour déglutir, se débarrasser de leurs parasites, pour communiquer, séduire en vue d’un accouplement, pêcher en gobant, chasser en catapultant, fuir des prédateurs sous-marins comme l’espadon et le requin, s’étirer, s’amuser, en imposer, ou encore ponctuer un message, une attitude » . Aucune de ces explications n’est satisfaisante. Et si elles sautaient pour le plaisir de sauter, simplement pour s’élever dans les airs de façon majestueuse pour retomber plus lourdement ensuite, uniquement parce qu’elles peuvent le faire ? Non, elles ne sautent pas pour nous faire plaisir (quoique), elles sautent avant tout pour SE faire plaisir : « le saut fournirait à la baleine son ivresse, une fête solitaire, un peu suicidaire peut-être, une sortie, une libération exaspérée, si brève soit-elle, une expérience totale soulevant le monstre de sa tête jusqu’à sa nageoire caudale, une secousse monumentale pour se soustraire un instant à la tautologie sous-marine ». L’auteur rejette d’ailleurs d’emblée l’accusation d’anthropomorphisme : « l’humain n’a pas inventé l’ivresse, l’éréthisme, le suicide ni la transcendance » . Les baleines ne sautent pas par-dessus quelque chose comme les humains, ni pour aller quelque part, ni pour aller plus loin. Elles sautent pour retomber.  Plus le saut est majestueux, et hélas, plus dure est la chute. Le léviathan des mers, si l’on en croit la Bible, aurait été créé « pour  jouer dans l’eau ». Explication vaseuse, il n’y a aucune dimension de jeu dans ce mouvement.

Cet essai ne cherche pas à expliquer le comportement des baleines, ni le pourquoi de leurs sauts : il n’y a pas d’explication. Ce sont nous, les humains, qui cherchons à tout prix à tout expliquer, à tout mettre en équation. Avant d’être un « essai cétologique », c’est avant tout une prouesse  littéraire, de la même façon que le saut de la baleine est une prouesse contre la gravité terrestre et la résistance de l’eau (800 fois plus résistante que l’air ). Je cite à nouveau l’auteur : « le saut marque un trop-plein d’énergie et d’oisiveté, une surexcitation sans objet, dont l’angoisse éruptive est paradoxale : à sa source, l’innocence métaphysique et le sentiment funèbre du vide ».

Et ce magnifique paragraphe plein de poésie : « englué là depuis de longues heures, dans la prison silencieuse et glacée d’une immensité d’eaux calmes où il flotte médiocrement, le mégaptère (…) finit à un moment donné, excédé, par remonter avec précipitation vers la lumière, vers un au-delà, vers quelque échappatoire, et soudain, sa queue s’emballe, il s’élance vivement à travers les flots, transperce la surface de l’océan, et surgit, explose dans les airs tel un ilot noir ou quelque rocher de cendre pétrifiée, polie et lubrifiée, tout en se contorsionnant, les ailes tendues, les sillons gulaires étincelants, le dos renversé par-dessus la péninsule du Kamtchaka tout entière et les iles du Commandeur en prime, par-dessus les geysers et les cimes enneigées ».

Il n’y a rien à ajouter , tout est dit , bravo à l’auteur !  – Michel Carlier

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« Plus on classe, plus on inventorie, plus on dépiaute, plus on contrôle les choses, plus elles deviennent fades, et plus on échoue à les approcher et à les entendre (…). Heureux celui qui contemple un ciel étoilé sans y distinguer de constellations prédéfinies, heureux celui qui traverse un paysage que ne défraîchissent aucune abstraction linguistique ni culturelle, aucun nom ni aucune anecdote historique, heureux et sage celui qui vogue sur une mer anonyme. »

Cétologue ou écrivain, les deux mon capitaine ! Nicolas Cavaillès décline observations, descriptions, et connaissances des baleines et cétacés autour d’une question : pourquoi les baleines sautent-elles ? Mais l’auteur étend l’énigme bien au-delà de l’interrogation, dont le point est absent du titre, au-delà des hypothèses, faits et recherches scientifiques. La poésie des mots qui nomment les espèces animales et leurs particularités agrémente une pensée philosophique en ce qu’elle vient dire l’existence dans son ineffable et inénarrable mystère.

Ce texte nous est présenté comme une « fantaisie littéraire » et en effet il détonne par son originalité. Plus qu’une fantaisie, il propose forme et fond à la question du futile, de ce qui est jugé inutile, ne s’inscrivant pas dans une chaîne de besoins et de nécessités. Le saut inexpliqué de la baleine ainsi exposé avec force détails et indications biologiques incarne le temps de l’ignorance, l’instant de l’acte gratuit détaché de tout sens, de toute servitude car il ne sert proprement à rien, à rien qu’on ne puisse justifier, valider, catégoriser…

La lecture de ce petit traité expérimente parfaitement le superbe, majestueux, retentissant lâcher prise de la baleine en ce qu’il ne nous amène nulle part sinon dans un souffle de liberté, souffle expulsé afin d’échapper à sa condition déterminée, peut-être ! « Mais quand bien même leur existence animale se réduirait tout entière à une immense machine à perdre du temps et à leur noyer la vie dans de médiocres soucis, sociétés débilitantes, activités stériles, migrations routinières et litanies monologiques, les baleines, dans la sagesse convexe que nous leur prêtons, envisagent tout de même une poignée d’instants de leurre tels qu’elles puissent se sentir comme des êtres singuliers imposant leur réalité au monde extérieur, et non comme des êtres sans substance jouant leur maigre rôle dans un vaste mécanisme dépourvu d’intérêt. »

Elan sublime, moment de grâce, ce saut requiert pourtant une force, une puissance phénoménale pour se projeter ainsi hors de son élément, hors de soi et savourer le temps de quelques secondes la légèreté d’un corps envolé, la plongée magnétique et transperçante d’un corps maritime dans la reconquête renouvelée de son espace, dans l’éternel retour à son milieu indispensable, vaste cachot océanique. « Dans tous les cas, notons-le bien, les bonds s’offrent comme l’image d’une quête angoissée de liberté. D’une manière ou d’une autre, pour les baleines qui sautent hors de l’eau, la vie sous-marine échoue si bien à se suffire à soi-même et à se donner pour sa propre et seule fin, qu’elle les pousse par instants à s’évader dans les airs, quoique ce saut si bref puisse paraître plus vain encore que le reste. »

C’est le saut du désespoir ou l’envol courageux, heureux de celui qui sait. Fascinante nature qui nous rappelle à notre condition et nous invite à en oublier le poids fatal, à en goûter tous les possibles inexpliqués qui nous font sentir vivant, quand bien même nous n’en puissions rien comprendre. Et à quoi bon toujours s’épuiser à savoir, à maîtriser, drame de notre ère moderne !  « …nous ne saurons jamais pourquoi les baleines bondissent, ni même pourquoi nous nous le demandons. Ce maudit pourquoi se nourrit de tout, et ne recrache rien : dans le fond, on ne sait jamais pourquoi rien du tout. (…) Pourquoi tient du cruel attrape-nigaud, sinon de l’instrument de torture. A voir la baleine se déchirer dans les airs, on devine d’ailleurs qu’elle n’ignore pas ces deux syllabes crucifiantes, pourquoi, ces huit lettres que rien ne rassasie, qui obligent à mille et une contorsions toutes vaines. »

 La frontière est mince entre l’étrange et le merveilleux, les deux suscitant toujours le questionnement. Le terme anglais « wonder » englobe cette paradoxale énigme et l’aventure d’Alice nous plongeait en son cœur…Le court texte de Nicolas Cavaillès ne m’a pas évoqué l’univers de Lewis Caroll mais sa forme inédite, son récit étonnant , lui-même difficile à cataloguer, suscite la surprise, nous immerge dans une interrogation sans réponse et surtout, surtout nous éblouit du merveilleux dont recèle le monde, merveilleux qu’il nous faut accueillir sans le maîtriser, et peut-être juste lui être reconnaissant. Ce petit livre à la fois fouillé et sans prétention puisque sans réponse, incarne cet hors-piste, une autre forme d’art, l’art cet inutile indispensable : c’est un saut, un bond, un looping littéraire pour célébrer la beauté du geste, la fugacité du magique, la grâce d’une échappée exactement comme le fût le temps de cette lecture. – Karine Le Nagard

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« À chaque naissance de baleine, la mer fait une vague. »  Sylvain Tesson, Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages

« Nous ignorons pourquoi les baleines et autres cétacés effectuent parfois ces sauts stupéfiants au-dessus des mers et des océans, mais les hypothèses ne manquent pas, elles se renforcent même du seul fait que la question n’a pas été tranchée. »

Le sera-t-elle jamais ? Et d’ailleurs, faut-il qu’elle le soit ?

J’ai découvert ce petit livre grâce à une rencontre avec l’auteur organisée par ma librairie, Ombres Blanches à Toulouse, en 2015. Il venait de recevoir le Prix des Gens de Mer. Ma curiosité avait été piquée, je l’avais acheté. Bien m’en avait pris. Pourquoi le saut des baleines n’est pas un essai assommant sur les cétacés ; c’est, comme l’annonce la 4e de couverture, un « essai cétologique autant que [une] fantaisie littéraire. »

Fantaisie littéraire, c’est bien cela que j’en avais retenu, avant cette relecture, 5 ans plus tard dans le cadre des #68premieresfois.

Cette fantaisie cétologique nous arrache l’espace de quelque 70 pages à la pesanteur d’un monde devenu bien sérieux, en nous invitant à prendre notre « envol » avec ces lourds mammifères marins.

Fantaisie fantaisiste ?

Non.

Nicolas Cavaillès n’est pas cétologue, il est écrivain. Et s’il reconnaît avoir lu quantité d’ouvrages pour nourrir son essai, il a le bon goût de n’en faire ni étalage ni tapage.

Fantaisie poétique ?

Oui.

Pourquoi le saut des baleines, oublieux du point d’interrogation, propose une approche moins scientifique que poétique. Nous devinons à cette absence qu’il ne s’agira pas de répondre à la question pourquoi diantre les baleines sautent-elles… même si on ne sait toujours pas pourquoi elles le font !

« Ce maudit pourquoi se nourrit de tout, et ne recrache rien : dans le fond, on ne sait jamais pourquoi rien du tout. »

Les premières pages passent en revue la classification des différents cétacés, le saut spécifique à chacun d’eux, tels le « saut carpé-flanché intégral vrillé » ou encore l’« érection céphalique flanchée », avant que l’auteur n’en vienne à envisager des hypothèses, toutes d’une extravagante vraisemblance et dont je dirai le moins possible pour ne pas gâcher le plaisir de votre lecture. Car plutôt que de s’abandonner à l’aridité des faits pour tenter d’en extirper quelques conclusions risquées qui échappent toujours,

« Comme il fallait s’y attendre face à un tel sujet, le miroitement de la baleine en son mystérieux saut soulève des vagues proliférantes de questions qui s’éternisent dans notre océan d’intranquillité, tandis que les rares réponses à y poindre s’évaporent vite ; nous ferons mieux de tout abandonner ici, sans espérer nulle synthèse ni aucune forme de couronnement des différentes hypothèses soutenues plus haut, et en acquiesçant à ceci, leur antithèse à toutes : nous ne saurons jamais pourquoi les baleines bondissent, ni même pourquoi nous nous le demandons. »

 il est bien plus intéressant d’approcher ce mystère avec imagination et de rêver, oui je crois, de rêver les raisons qui font que les baleines sautent. On ne trouvera donc rien de cartésien, rien qui tente d’apporter une réponse sûre, incontestable, scientifique, à telle enseigne que le chapitre qui revisite la poussée d’Archimède est désopilant. Nicolas Cavaillès nous invite à lâcher prise : pourquoi le plaisir à laisser les énigmes irrésolues, pourquoi la futilité de l’absurde, pourquoi l’épuisement de notre vocabulaire rationnel.

« Salio quia absurdum : tout le monde a droit au non-sens, le philosophe comme le poète, le cachalot comme le mystique ; ils font tous les mêmes bonds abscons. »

Pourquoi faudrait-il avoir réponse à tout ? poser des équations sans aucune inconnue sur notre monde ?

« Plus on classe, plus on inventorie, plus on dépiaute, plus on contrôle les choses, plus elles deviennent fades, et plus on échoue à les approcher et à les entendre […] Tel Orphée se retournant vers Eurydice, l’humain perd ce dont il s’enquiert, il dénature ce qu’il veut connaître. Heureux celui qui contemple un ciel étoilé sans y distinguer de constellations prédéfinies, heureux celui qui traverse un paysage que ne défraîchissent aucune abstraction linguistique ni culturelle, aucun nom ni aucune anecdote historique, heureux et sage celui qui vogue sur une mer anonyme. »

Ces mammifères marins sautent donc apparemment « sans loi ni finalité », ni pour franchir un quelconque obstacle, ni pour gagner en célérité, ni…, ni…, ni… Non, les baleines ne s’arrachent aux eaux sombres de l’océan que pour y replonger.

« Le bond : instant d’évasion, faux-fuyant, dérobade face au dégoût, aux flots glacés et aux sociétés de toutes les espèces – dans quoi l’on retombe hélas déjà, avec fracas, écume et amertume. »

Nicolas Cavaillès, conviant au hasard des pages Glenn Gould, Nietzche ou Dostoïevski, esquivant opportunément le monstre marin et littéraire Moby Dick, joue à égrener des parce que dont il sait pourtant par avance qu’ils ne trancheront rien et dont je retiens le dernier, parce que (!), plus que tout autre, il me semble s’adresser à ceux d’entre nous empêtrés dans un quotidien anonyme :

« Se venger de la fadeur de l’existence. »

Pour découvrir les autres conjectures lancées par cet auteur facétieux, je vous laisse sauter dans ce petit bijou littéraire, superflu donc indispensable, dans ce condensé saugrenu de dérision qui a le bon goût de n’entrer dans aucune catégorie.

Quelle bonne idée, Gilles Marchand, de l’avoir choisi pour la sélection anniversaire 5 ans des 68 premières fois !  – Christine Casempoure

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Ce livre est aussi petit qu’une baleine est énorme ! Très déconcertée par cette lecture j’ai rapidement été prise dans un état jubilatoire. Une lecture totalement délicieuse, originale, déroutante, lumineuse, pleine de science et d’humour. Je dois avouer que je suis partiale; d’une part j’aime les livres différents des autres, imprévus et non consensuels; mais aussi je suis la mère d’un pêcheur, un petit enfant qui a commencé à s’intéresser aux poissons dès l’âge de 18 mois, qui a rarement quitté sa canne à pêche, et qui en a fait avec succès son métier. J’ajoute pour les âmes sensibles que les poissons pêchés, sont pesés, mesurés, et câlinés et remis à l’eau ! Le reste du temps il regarde l’eau passer et les poissons sauter ou non pour se nourrir ou jouer.
L’auteur Nicolas Cavailles a ce talent de l’observateur né, il aime regarder, comprendre et se régaler des salto arrières des cétacés, il aime la vie, la nature, et je suis conquise par ses mots, ses blagues, son instruction, son empathie.
Ce livre est un petit bijoux, merci à lui et aux 68 ! – Martine Magnin

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Arctique, noire, grise, bleue, à bosse, rorqual… les cétacés se projettent soudain hors des flots et y retombent lourdement dans un immense jaillissement d’écume. Comme Icare attiré par la brillance du soleil, comme une tentative d’exil de leur élément vers un autre qui leur est aussi nécessaire que fatal, comme la réminiscence d’un passé d’oiseau, comme le besoin d’éprouver la masse de l’air et d’en comparer les effets avec celle de l’eau, comme une pulsion absurde qui contraint le corps à se confronter à l’inconnu…

Nicolas Cavaillès a beaucoup observé de nombreuses baleines ou s’est sérieusement documenté pour proposer cet essai aussi poétique que scientifique. Il décortique les sauts selon les espèces, en mesure la durée, la fréquence, les variations et explore ensuite de nombreuses hypothèses, toutes plus insatisfaisantes les unes que les autres.

Loin de tout anthropomorphisme, ce court ouvrage (64 pages) s’aventure dans les profondeurs abyssales des questions sans réponse (voire des réponses sans question) sur un ton subtilement parodique qui m’a parfois rappelé Monsieur Cyclopède et ses réjouissantes minutes nécessaires.

Sans m’enthousiasmer outre mesure, j’ai bien aimé ce petit bouquin qui surfe entre sciences, métaphysique et philosophie, à l’écriture espiègle et gorgée d’une poésie onirique. Il a eu sur moi un pouvoir un peu hypnotique, comme s’il me donnait à voir au ralenti des baleines bondissant indéfiniment hors de l’eau.

Et pourquoi sautent-elles ainsi ? Parce que. – Sophie Gauthier