Visite à la maison d’arrêt du Mans – par Maëlle Guillaud

Le 23 novembre dernier, c’était au tour de Maëlle Guillaud de venir à la rencontre des détenus de la maison d’arrêt du Mans, pour une discussion autour de son premier roman suivie d’un atelier d’écriture. Elle nous livre ici ses impressions sur une journée qui devrait rester longtemps imprimée dans sa mémoire. Attention, texte fort.

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« Surtout ne pleurez pas. C’est une émotion qu’ils ne comprennent pas. » Pleurer ? Mais pourquoi ? Dans quelques heures, je vais les rencontrer. Eux, dont j’imagine la vie à travers le prisme de préjugés ridicules. Eux, à qui je redoute de parler d’enfermement. Comment oser utiliser la métaphore de la cage en verre pour évoquer la vie de mon héroïne dans son couvent sans tomber dans l’indécence? Enfermement psychologique versus enfermement mental. L’idée me sert d’armure, me voilà parée. J’ignore en me dirigeant vers la gare, qu’ils ne m’en laisseront pas le temps.

« Surtout ne pleurez pas. » Moi, qui ai la larme facile, le vibrato frémissant, je n’ai aucune envie de pleurer. Simplement la volonté de me montrer à la hauteur de cette rencontre que je devine déjà si singulière. Depuis que je sais qu’elle va avoir lieu, je l’espère, je l’attends avec appréhension, je la guette en me préparant à un monde de violence. J’arrive à la gare avec une demi-heure d’avance. Je trompe les minutes en errant dans les rayons de la maison de la presse. Soudain, un enfant se jette sur moi et me roue de coups de pieds rageurs. Sa mère me hurle dessus. Qu’ai-je fait ? Aucune idée, mais je me réfugie sur le quai, énervée, triste. Et cette petite voix qui me murmure que cette rencontre est une mauvaise idée, que je ne suis pas prête pour la violence. Mais lequel des deux mondes l’est-il le plus ?

Paves et feuilles mortes

Me voilà devant la maison d’arrêt du Mans. Un bâtiment gris et aveugle, cerné de barbelés. L’image en évoque d’autres… Je me sens terriblement vulnérable en abandonnant mon sac, et donc mon portable, dans le coffre de la voiture de Charlotte. La présidente de l’association des 68 premières fois. En échange de mes papiers, on me tend un badge de visiteur aussi usé que les lieux. Détecteur de métaux. « On peut mettre cinq minutes pour entrer, comme vingt-cinq si ça se passe mal. » Ici, les grilles délimitent l’espace. L’enfermement prend brusquement sens. Moi, qui ai écrit un roman entier sur cette sensation, je l’effleure pour la première fois. « Ceux qui assistent à la rencontre n’ont pas droit à la promenade », me précise Charlotte. La promenade. Bruit de métal, je sursaute. La grille s’ouvre. Ils sont dans une cour. Dangereux, forcément. « Vous vous attendiez à une jungle. Des bêtes féroces. C’est ce que tout le monde croit », me dira l’un d’entre eux en me remerciant d’être venue. Parce qu’ici, on remercie. Pour tout. Et on s’excuse quand on se coupe la parole. Ici, on est bien élevé. On est respectueux. « Bonjour madame, vous allez bien aujourd’hui ? » me dit-on en me serrant la main. Ces mots, ce geste, seront répétés une trentaine de fois. A chaque nouvel arrivant. Profond sentiment d’étrangeté qui ne va plus me quitter. Ce moment va être important. Je le sais. Je dois être à la hauteur. De ces hommes qui entrent au compte-gouttes, je ne sais rien. Ni leurs crimes ni leurs délits. Je les observe. Ils ont entre trente et cinquante ans. Je crois. Quatre d’entre eux ont mon roman entre les mains et viennent le déposer sur le bureau. « Je ne l’ai pas fini, ne perdez pas mon marque-pages. » Je promets en jetant un coup d’œil amusé au livre plastifié. Ils le sont tous. Ils appartiennent à la médiathèque. Quatre pour trente. J’ai les joues en feu. Comment ai-je pu ne pas avoir l’idée de leur en apporter ? Ils s’asseyent devant moi. On me désigne la chaise derrière le bureau. Celle de l’enseignant. Mais je n’ai rien à leur apprendre. Essayer de leur transmettre le goût de la lecture ? « Certains lisent jusqu’à quatre livres par semaine. » Je jette un coup d’œil à la salle. L’endroit est neutre. Une salle de cours sans âme. Et sans fenêtres. De toutes petites ouvertures grillagées en haut des murs. Des meurtrières. Forcément L’image me fait sourire. Le silence est pesant. Je le romps en me présentant. Ma voix tremble. Mes mains sont moites. Je suis à bout de souffle. Aussitôt les questions fusent. Précises, affutées, inattendues, drôles. Torpillant mes idées reçues, terrassant mes craintes. Ils veulent tout savoir. Du personnage. De mon histoire. La vraie. La romancée. Ici les mots pèsent plus lourds. Plus justes. Plus de deux heures d’échange, de dialogues, de confidences. Je leur parle de Lucie, de mon travail d’éditeur, ils me parlent d’eux, de leur monde, de leur foi. On fait une pause. Un homme s’approche et se met à genoux devant moi. « Je ne vous demande pas en mariage ». J’éclate de rire en attrapant le papier qu’il me tend. Une adresse YouTube. Un extrait de Thalassa. Son heure de gloire quand il a retapé seul un bateau. « Vous verrez, j’étais un peu dingue. » Me voilà rassurée. « Moi, la mer, je l’ai traversée à la nage, me dit un autre. Je viens de Lybie. J’ai été en prison là-bas. Je veux raconter mon histoire. Vous me publierez ? ». Vertige. J’essaie d’expliquer la réalité de l’édition. Les difficultés. « On est habitué, vous savez ». Evidemment. « C’est votre première fois, madame ? » J’acquiesce. On passe à l’atelier d’écriture. J’écris une phrase au tableau. Une des premières de mon roman où il est question d’une grille qui s’ouvre sur une cour. Les têtes se penchent, les stylos galopent sur les feuilles. Tous jouent le jeu. Et tous vont lire, les uns après les autres, leur texte. Les premières phrases me clouent sur place. « Surtout ne pleurez pas. » Ils se dévoilent, se racontent encore et encore. Poésie brutale, chaotique. Les gorges se serrent, les sourires se font plus timides. Ici, on se laisse aller à être soi. Mes yeux s’embuent. Ne pas pleurer. Je les garde rivés sur le bureau. Ne pas céder à l’émotion. Ont-ils la moindre idée de la puissance d’évocation de leurs récits ? La force qui en émane ? Subjuguée, je les écoute, les observe se mettre à nu avec un courage qui force l’admiration. Une plaisanterie fuse. On rit de nouveau. Ping-pong de mots. « Vous savez madame que des couvents ont été transformés en prison ? » Je secoue la tête. « Comme celle du Havre. » « Pas terrible ». « Rouen, Angers, Bordeaux, Rennes… » Les villes défilent. Géographie de l’absurde. Et cette question entêtante : mais dans combien ont-ils été incarcérés ? « Ici, c’est propre, c’est neuf », me dit l’un d’entre eux. « Pas comme les cellules, me dit un autre, 9m2 pour trois. » « On est les oubliés de la société. » « Arrêtez de nous faire passer pour des victimes, tranche un tout jeune homme. Si on est ici, c’est qu’on a fait une connerie. Faut assumer ». A quel moment leur trajet a-t-il dérapé ? Qu’ont-ils bien pu faire pour se retrouver ici ? La neutralité du début n’a plus sa place. J’ai l’impression de les connaître. J’aimerais en savoir plus. Un gardien entre. Il est temps de partir. Je n’en ai aucune envie. Je les regarde s’engouffrer dans des boyaux de barbelés vers leurs quartiers. Les grilles se referment derrière moi. Y en avait-il autant à l’aller ? Je me retrouve sur le parking, la gorge nouée. « Surtout ne pleurez pas. » Si, seule dans le train je laisse enfin couler mes larmes. Trente visages, trente regards qui m’accompagnent aujourd’hui encore. Après cette traversée, ce voyage. Ils sont toujours là. Près de moi. Ils m’ont fait le plus beau des cadeaux, celui de retrouver un sentiment étouffé par la routine, la liberté.

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Maëlle Guillaud est l’auteur de Lucie ou la vocation, et son deuxième roman Une famille française paraîtra le 12 avril aux Éditions Héloïse d’Ormesson.

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Et si vous tentiez l’aventure en 2018?

Après une année 2017 riche en coups de cœur et en découvertes, le tout clôturé par une soirée mémorable, il n’a pas fallu réfléchir longtemps pour décider de poursuivre l’aventure en 2018, année que nous vous souhaitons vertigineuse, audacieuse, lumineuse et totalement incroyable!

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Si vous avez envie de recevoir des jolis paquets dans votre boîte aux lettres, découvrir de nouvelles plumes, échanger avec les lecteurs et rencontrer sans filtre les primo romanciers, vous êtes au bon endroit.

On vous embarque pour la session d’hiver des 68 premières fois!

La sélection sera composée d’une vingtaine de premiers romans parus entre janvier et avril 2018. Vous vous engagez, en rejoignant l’aventure, à lire en priorité les romans de la sélection, à les faire suivre aux autres lecteurs par voie postale dans les meilleurs délais et à les chroniquer sur des blogs ou réseaux sociaux. Tout cela ne peut se faire qu’en adhérant à l’association pour une cotisation minimale de 25 euros.

Si vous avez envie de rejoindre cette aventure humaine et livresque, il vous suffit d’envoyer un mail à l’adresse suivante: 68premieresfoisofficiel@gmail.com

Vous recevrez, en retour, le règlement et le bulletin d’adhésion.*

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On vous attend pour une année riche en émotions et en belles lectures!

(Si vous souhaitez soutenir l’association dans son action notamment en milieu carcéral, vous pouvez devenir adhérent sans participer à l’aventure des livres voyageurs, n’hésitez pas à nous contacter!)

*L’inscription ne sera définitive qu’après confirmation par l’équipe des 68, dans la limite des places disponibles.

 

Soirée de clôture des 68 premières fois donc, ce n’était pas un rêve.

Écrire sur le beau et le doux, le délicieux et hors du temps n’est pas chose aisée, tant le risque est fort de tomber dans le pathos de mauvais goût ou le sirupeux. Les plus beaux romans s’établissent sur des amours impossibles, des quêtes initiatiques où les chutes sont nombreuses ou encore sur les horreurs du monde.

Le beau ne se décrit pas, il se vit et se savoure.

Parfois, il vaut mieux se taire, sourire, garder en soi les regards et les mots murmurés, la main posée sur l’épaule, le verre partagé et les sourires encore en retour.

Après plus de 1500 colis envoyés, 250 livres en voyage à travers le monde (France, Belgique, Suisse, Ile Maurice, le monde on vous dit), des dizaines de chroniques sur chaque roman, des discussions, des désaccords mais surtout des coups de cœur, il fallait se retrouver pour fêter ces échanges, ces rencontres et dire merci aux écrivains pour les émotions vécues.

Le rendez-vous était pris, le 15 décembre 2017.

Ils étaient, ce soir-là, dans le magnifique écrin de la SGDL, une trentaine d’auteurs à avoir répondu à l’invitation. Après avoir joué le jeu des questions/réponses dans un temps record, et toujours avec intelligence, humour et sincérité, ils ont dédicacé leurs ouvrages mis en vente par la librairie Lamartine et surtout ont participé à une grande première fois.

Nous avons proposé aux auteurs d’écrire pendant 1h30, en relai, un texte à partir de trois incipit et deux contraintes intervenant en cours d’écriture. Après des hésitations, ils ont finalement réussi à produire un texte totalement loufoque et qui restera mémorable. Une première fois réussie et tellement émouvante.

Il y avait de la bienveillance, du respect, et surtout un honneur immense pour l’équipe des 68 premières fois de voir la reconnaissance accordée par les auteurs et  la confiance renouvelée des lecteurs.

Une soirée hors du temps qui ne donne envie que d’une chose : recommencer.

En attendant, plus que mille mots, rendez-vous sur le lien ci-dessous pour une petite vidéo relatant à la perfection l’atmosphère de la soirée. Un immense merci à Boris Tampigny d’avoir aussi bien capté les échanges et de permettre ainsi de conserver une si belle trace pour nos souvenirs.

 

En attendant de vous retrouver en 2018 pour de nouvelles aventures, toute l’équipe des 68 premières fois vous souhaite une merveilleuse fin d’année et de jolies fêtes.

 

Faux départ – Marion Messina

Portrait moderne et attachant d’une génération un peu paumée, Faux départ est un premier roman qui diffuse lentement sa petite musique triste dans un décor où s’épanouissent les gris dans toutes leurs tonalités. Ce faisant, il saisit quelque chose de l’air du temps…

Faux depart

L’habit ne fait pas le moine, c’est bien connu et la couverture ne fait pas le roman non plus. Pourtant, elle me sert souvent de premier critère de choix pour mes lectures. Et j’avoue que celle du premier ouvrage de Marion Messina, « Faux départ » me plaît beaucoup. J’aime ce côté cour d’école, et cette marelle multicolore avec un CDI en guise de ciel.
Mais si la marelle est coloriée, le roman, lui, est plutôt un camaïeu de teintes sombres. Il raconte l’histoire d’Aurélie qui tente de s’extraire de ses origines modestes en traînant son ennui dans une fac de droit et d’Alejandro un jeune Colombien venu terminer en France des études commencées à Bogota car c’est bien pour un Colombien de posséder un diplôme européen. Ils se rencontrent sur le lieu de leur travail ou plutôt de leur petit boulot… il faut bien vivre. Pour le reste, il faut le découvrir.
Le livre ouvert, je n’ai pu le refermer avant d’être arrivée au bout. J’ai été entraînée par l’écriture, sèche, rapide, addictive de l’auteur. C’est étonnant, car comment peut-on être ainsi happée par une écriture aussi froide, digne d’un rapport de police ? Marion Messina ne fait pas dans l’eau de rose, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle nous dépeint au contraire le monde avec un pessimisme noir, sans fioritures, et ne nous cache rien des galères auxquelles sont confrontés les jeunes actuellement entre l’université « Pour l’immense partie des jeunes français, l’université était un choix par défaut, un univers où ils étaient parqués afin de ne pas faire exploser les chiffres du chômage. » les petits boulots plus humiliants que rémunérateurs « Elle avait postulé via le site de Pôle emploi à une annonce pour un poste d’agent de propreté en pensant à sa mère et avec l’affreux sentiment de valider les thèses du déterminisme de Zola, qu’elle avait toujours détesté. », les problèmes de logement, de transports et autres difficultés de la vie quotidienne pour ceux qui ne sont pas nés dans des draps de soie.
Même l’amour, qui ne réjouit au mieux que les corps, porte des lunettes noires. Et le portrait est bien désenchanté d’une jeunesse en quête d’idéal. S’il est vraisemblable que tout un chacun a un jour le sentiment d’être passé à côté de sa vie, c’est en général après l’avoir vécue. Ne pas avoir vingt ans et déjà imaginer avoir raté son existence est d’une grande tristesse.
Alors, même si je l’ai lu d’une traite, même s’il relève d’une étude réaliste de la société actuelle, même s’il est intrigant et cinglant, même si son écriture est décapante, ce récit me laisse un goût amer, sans doute parce qu’il ressemble à un cri d’alarme. J’aurais préféré continuer à croire que le monde est meilleur, que les jeunes sont heureux, heureux de vivre et d’étudier. – Geneviève Munier
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J’ai quelque difficulté à m’exprimer à propos de ce livre qui traite de l’ennui d’être étudiant en province, de la difficulté d’une insertion à Paris, sans travail, sans argent, sans logement. Du refus d’une gentille fille tout juste bachelière, de suivre la voie tracée par ses parents : réussir grâce aux études, puis vivre une vie bien réglée et sans histoire. Cette gentille fille se retrouve, en première année de Fac, amante passionnée d’un jeune colombien,  » devenu un branleur stricto sensu, la masturbation et la recherche du plaisir sexuel occupant l’essentiel de son temps libre. » Je suis restée extérieure , lu une accumulation de faits négatifs. Comme s’il ne fallait oublier aucun grief. Cela m’a paru davantage un dossier à charge qu’un roman. D’autant plus que des mots jugés importants sont écrits en italique. Pas d’empathie, donc. Les personnages secondaires m’ont paru plus consistants. – Mireille Le Fustec
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Sincèrement, j’ai cru en lisant les premières lignes que ce roman allait m’ennuyer. Grave erreur car je l’ai lu d’une traite. D’ailleurs Marion Messina ne nous en laisse pas le temps, on court derrière Aurélie, on dévore sa vie.  Aucun ruban rose à ouvrir dans le portrait de cette jeune file du XXIème siècle et ce futur si improbable. Elle aimerait être différente de ses parents sans qu’on lui en laisse l’occasion.  Aucun pathos dans cette lucidité de l’écrivain.  Notre société est malade, c’est un fait. Sans oublier Paris qui prend une bonne claque sur son visage de ville idyllique. Une très bonne lecture qui vaut le détour. … Lire le billet complet d’Anne Leloup sur son blog.

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Attention danger ! Les optimistes invétérés, les croyants aux lendemains qui chantent passez votre chemin. Le premier roman de Marion Messina risque de vous plomber durablement. Ici, la chronique est amère, la vie difficile et l’avenir très sombre. Nous allons suivre Aurélie durant ses années post-bac. Celles que l’on se plaît à décrire comme les plus belles de la vie.
Mais il suffit de placer le projecteur sur les bancs de la fac de Grenoble pour constater que la plupart des étudiants ne sont pas là par vocation, ni même pour se construire un avenir, mais parce que la voie universitaire semble être, après le baccalauréat, le meilleur moyen d’entretenir l’illusion d’une brillante carrière. Le poids des statistiques montre à lui seul le carnage qui s’annonce. Tout comme Aurélie qui ne comprend pas vraiment les cours qui lui dispensés et ne va tarder à s’en dispenser, la majorité de ses congénères rejoindra les rangs de pôle emploi avant d’avoir décroché un diplôme. Constat brutal et pourtant lucide sur la misère étudiante, ce roman est aussi la chronique du délitement des relations sociales.
Pas plus qu’on ne peut croire au plein emploi, on ne peut croire au grand amour. Le sexe est d’abord un pis-aller, un dérivatif. Avec Alejandro, étudiant colombien débarqué par hasard en Isère, Aurélie aurait pourtant voulu y croire. Mais de galère en incertitudes et au bout d’une série d’échecs, elle choisit de tenter sa chance à Paris.
Dans la ville lumière, elle trouvera certes un premier emploi d’hôtesse d’accueil, mais surtout tous les problèmes inhérents à son statut précaire. Travailleuse pauvre obligée de quémander un toit, elle «se sentait connectée à tous les balayeurs, soudeurs, employés du bâtiment, dames pipi, chauffeurs de bus, distributeurs de journaux gratuits qui travaillaient déià quand elle se réveillait. Son tailleur mettait de la distance entre elle et eux, il aurait été difficile de leur expliquer que de nombreux smicards pouvaient travailler endimanchés; si les ouvriers et assimilés n’y voyaient que du feu, les principaux concernés voyaient très bien la différence dans la qualité de l’accoutrement.» Marion Messina fait tomber le masque et nous offre avec ce tableau détaillé un réquisitoire puissant contre ce système qui broie ceux que les politiciens appellent les «forces vives de la nation». Dur, dur ! – Henri-Charles Dahlem

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Un roman sinistre sur les perspectives de vie de la nouvelle génération qui ne peut plus utiliser les modèles de leurs parents et doivent tout réinventer. Mais à quel prix ?
Désillusion, cynisme, renoncement, précarité… Rien ne leur est épargné.
Une vision très dure des lendemains qui déchantent.
J’ai eu beaucoup de mal à être touchée par les deux protagonistes, Aurélie et Alejandro, qui à force de désenchantement m’ont fait passer un peu à coté du sujet.
Pour autant, un livre que j’ai lu rapidement, une écriture vive et rythmée qui donne envie de poursuivre. Un ressenti en demi-teinte. – Emmanuelle Coutant
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« Je cherche mes mots pour vous exprimer mon ressenti sur ce roman qui pour moi n’en est pas un. Je dirais plutôt un procès-verbal d’une jeunesse entrant dans la vie active sans bagages. Le ton est plombant, dur, décourageant. Les mots sont bruts, cash. »…. Lire le billet complet d’Héliéna sur son blog.

Parmi les miens – Charlotte Pons

Charlotte Pons livre un roman fort et retentissant sur la fin de vie, avec un ton cruel et percutant. Pari osé, défi relevé ! … Lecteurs bousculés, lecteurs émus, lecteurs retournés mais lecteurs intéressés.

Parmi les miens

 

Qu’il est difficile de refermer ce livre et de poursuivre ses occupations comme si de rien n’était, tant il vous touche, vous prend aux tripes dès les premières pages!! Une fois terminé, il m’aura fallu plus d’une heure pour évacuer toutes les émotions qu’il a suscité en moi.
Ça commence par la répulsion de Manon, la narratrice, devant l’état végétatif de sa mère après un accident. Dès le début de cette histoire, dont le nom aurait plutôt tendance à évoquer la famille comme un refuge face à cette tragédie, les tensions sont là, abruptes et sans filtres. Tensions de chacun des protagonistes, tensions entre eux.
S’y dévoile l’impossibilité pour Manon de parler à sa mère dans le coma et d’avoir pour elle, ne serait-ce, qu’un geste tendre. Elle qui s’éloigne de son mari et de son fils pour être auprès de sa mère et des siens mais qui, finalement, s’isole de tous par sa décision dure mais compréhensive : ne pas supporter l’état de sa mère au point de vouloir dès le début, qu’elle meure. Les liens entre la fratrie se délitant depuis des années, arrivent à leur paroxysme avec ce drame et sa prise de position. On sent qu’elle se blinde face à l’horreur d’une mère devenue simplement un corps inerte. Mais surtout, au fil des pages, on découvre que leurs relations ont toujours été distantes, peu affectueuses ainsi que les raisons de cette distance.
Charlotte Pons, dont la plume est incisive et parfois brutale aborde dans ce roman bouleversant, outre la volonté d’aider les autres à partir quand ils se sont déjà plus là et l’euthanasie en France, des sujets tout aussi puissants. La transmission et le lien mère-fille, ce que les origines et l’enfance d’une mère peuvent induire dans ses propres liens avec ses enfants ; eux-mêmes reproduisant parfois ce schéma. Les relations entre frères et sœurs et surtout le besoin instinctif face à un tel drame, de revenir en arrière, de chercher du réconfort dans les moments heureux de son enfance. La richesse de ce roman ne s’arrête pas là puisqu’il y est également question de la maladie mentale et des ravages que cela peut causer, notamment dans une famille. Et soudain, sous le tragique, la beauté nous surprend au moment où l’on s’y attend le moins.
La finesse de l’écriture ainsi que l’excellente construction de cette œuvre dévoilent un premier roman d’une grande qualité et une auteure talentueuse. Parmi les miens restera gravé dans ma mémoire pour m’avoir, avec des sujets si difficiles, fait profondément vibrer. En refermant ce livre j’ai eu juste envie d’être « parmi les miens » et de leur dire combien je les aimais.Laetitia Zunino
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C’est une drôle de famille que donne à découvrir ce roman.
Le père est médecin, la mère est une femme libre et brillante, les enfants sont adultes : une fille, mère depuis peu, un fils et une autre fille, bien plus jeune.
Autour d’un évènement dramatique survenu à la mère, personnage central, clé de voûte et clé des secrets, la famille distendue resserre les liens. Des liens qui s’apparentent plus à du fil barbelé qu’à du ruban de velours. J’ai plongé dans leur intimité d’hier et d’aujourd’hui, un peu gênée par ce rôle de voyeuse.
La narratrice est la fille ainée, en souffrance bien avant cette épreuve, familière des psy, psychologues et psychotropes. Dans sa tête, c’est compliqué. Écorchée vive, elle dissèque et analyse chaque mot, chaque situation présente ou passée, trainant un fond de culpabilité et le sentiment que personne ne l’aime.
Elle donne la vision d’une famille sans tendresse, sans parole, qui reproduit les mêmes errements à chaque génération.
Elle est agaçante, cette fille, elle veut imposer ses idées aux autres, elle les rend responsables de son mal-être, elle est impatiente, elle n’écoute pas, elle n’arrive pas à faire face à ses problèmes, elle est en porte-à-faux avec chacun. Immature.
A sa décharge, les autres membres de la famille sont tout aussi bancals. Un père absent et silencieux, un frère psychiatrique, une sœur au mode de vie atypique. Une famille où il ne semble pas naturel de prendre soin des autres, peut-être parce qu’on ne sait pas prendre soin de soi.
Tout cela est un premier aspect du roman.
Mais ce qui m’a bouleversée, parce que me concernant professionnellement et personnellement, ce sont les thèmes en arrière-plan : le coma, la fin de vie, l’euthanasie. Toutes ces questions à qui chacun peut être confronté, questions que chacun doit se poser.
Tout sonne vrai, l’auteure narre les situations comme quelqu’un qui les a vécues, elle utilise les termes médicaux exacts, raconte les sentiments avec justesse, la colère, les interrogations, le désarroi, le désespoir.
La fin est très forte, avec des révélations, des décisions à prendre, des conséquences cruelles. Avec des scènes dignes d’un film d’auteur.
Un roman qui m’a valu une crise d’insomnie après avoir refermé le livre sur ses lourds secrets. – Adèle Binks
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Quand on découvre dans un roman, « Parmi les miens », le premier de Charlotte Pons, une partie de sa propre vie, quand on y trouve des propos entendus de ses proches ou prononcés soi-même, quand on se rend compte que sa lecture nous replonge au cœur d’événements sinon identiques du moins similaires, c’est étonnant, troublant, bouleversant et douloureux.
Elle nous raconte l’histoire d’une fratrie – Manon, la sœur aînée et narratrice, jeune maman, Gabriel, le frère fragile mentalement et Adèle la petite sœur, homosexuelle enceinte de quelques mois – confrontée à la mort cérébrale de leur mère, suite à un accident de la route.
« Ce qu’il reste d’une famille une fois les enfants devenus adultes ne tient pas à grand-chose et notre fratrie particulièrement n’attend qu’un prétexte pour exploser. » Tout est dit dans cette phrase à l’écriture simple, nette, précise, tranchante. C’est d’ailleurs le style utilisé par l’auteure tout au long du récit, sans concession aucune, presque administratif, et qui justement percute.
Et, parce que des sujets difficiles à aborder – la fin de vie, l’euthanasie – sont particulièrement bien traités, parce que les sentiments face à la disparition d’un proche sont bien décrits, j’ai lu ce roman avec un intérêt grandissant. Je me suis totalement retrouvée dans le personnage de Manon, politiquement incorrect, qui ose dire les mots qui fâchent tout en étant profondément bousculée. Je me suis retrouvée dans cette fratrie incapable de survivre normalement au départ de leur pilier. Je ne parle pas des secrets de famille, des jalousies, des rivalités… « Ça n’a jamais été facile d’être trois, il y a toujours eu un lésé dans l’affaire. » Je ne dirai pas cette crainte de ressembler, petit à petit à celle qui nous a fait naître « Tout cet argent que j’ai passé chez le Psy et dans l’opération pour me débarrasser de son héritage. En moi, il n’y a plus trace de maman et, dans le miroir, c’est comme si je ne voyais personne. » Je préfère imaginer, le chagrin que cachent, j’en suis certaine, les propos à l’emporte-pièce de celle qui s’exprime.
Ce roman est noir et parfois dérangeant, mais si délicat et tellement juste que je n’ai pu le refermer avant la fin.Geneviève Munier
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Un sujet difficile et délicat : l’aide à mourir dans la dignité
J’aurais pu oublier quelques incohérences bien que cela nuise à la pertinence du témoignage, comme le travail d’aide soignante présenté comme un job d’été.
Mais ce qui me dérange en réalité dans ce livre c’est qu’il peut, notamment par sa toute fin, nuire à la cause que j’espère il veut défendre et qui me tient à cœur face à tant de situations désespérées.
Une approche personnelle et courageuse pour décrire les douleurs, les doutes, les espoirs, les regrets, les remords, les combats face à l’intolérable, la perte de la mère. – Christiane Arriudarre
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« Avec beaucoup de pudeur, mais sans rien cacher des tourments et des conflits intérieurs qui agitent la narratrice et les membres de sa famille, Charlotte Pons nous offre un roman fort, chargé d’émotions, sans oublier de distiller quelques surprises de taille tout au long de son récit. Bref, une entrée en littérature réussie ! » … Le billet de Henri-Charles Dahlem est à lire en entier sur son blog.
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« Pour moi c’est clair ! », « Je refuse l’acharnement », « Il faudra débrancher », oui mais….
Mais quand la volonté propre n’existe plus ou ne peut plus s’exprimer, et quand bien même cette volonté a été dite haut et fort devant la famille, qui pourra décider ?
Qui voudra faire le geste, donner le go, prendre la responsabilité sans penser que peut être c’est trop tôt, que l’issue pourrait être différente ?
Au sein d’une famille distendue, fragilisée par la vie qui pourra affirmer avoir raison face aux autres et au doute.
Un sujet très sensible abordé avec beaucoup de finesse et de délicatesse. – Emmanuelle Coutant.
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Ce premier roman réunit une fratrie et leur père autour de la mère, Elsa, laquelle est transportée au service de Réanimation suite à un accident de voiture. Elle survivra mais ne reviendra jamais d’un état pauci-relationnel qui la coupe de ses proches, d’un monde dont on ne saurait dire ce qu’elle en perçoit, ni ce qu’elle ressent de son propre corps lui-même devenu dépendant. La narratrice, Manon, est l’aînée et entretient avec son frère cadet de trois ans, et sa benjamine bien plus jeune, des relations tendues, corsées, voire violentes. Le père quand à lui se réfugie dans un silence fuyant dénué d’une tendresse qu’il n’a vraisemblablement jamais réussi à exprimer. Manon, jeune maman d’un tout petit, fuit sa nouvelle maternité dans la sincérité et le prétexte de l’accident maternel, et en revenant vivre chez ses parents, se débat, et nous avec elle, avec les relations filiales, les mystères des « siens » et en toile de fond l’épineuse question de l’euthanasie. En toile de fond seulement, car si au début de la lecture, on peut croire que ce roman familial traite de cette problématique avec par ailleurs beaucoup d’authenticité, le courage de poser des réactions justes et terriblement humaines, légitimes, on réalise assez vite que le fil narratif s’enroule ailleurs, dans ces liens affectifs frustrés, empêchés et secrets. Il y a de très jolis passages sur les relations fraternelles, quand elles n’ont plus que pour commun le terreau de l’enfance, les clans adolescents, les douceurs sororales… Ces relations qui malgré la tension explosive autour de cette mère-fantôme retrouvent par instants fugaces les intuitives complicités et l’humour d’antan. Car la vie et les non-dits creusent les incompréhensions au point parfois de devenir étrangers les uns aux autres, au point d’avoir besoin de distance pour réaliser son chemin avec plus d’oxygène. Le caractère impulsif de la narratrice, sincère et brutal, frontal et fuyant ses propres problèmes, prend parfois un peu trop de place. Le débit rapide et abrupt est très bien retranscrit dans ces lignes, c’est pourquoi on se voit lecteur haletant dans les pensées, dans les embardées de Manon laquelle annexe, à mon goût, trop de place. La fin laisse un goût amer, sans doute car elle est un peu bâclée dans la découverte des secrets de la mère, dans le mieux de Manon pour se laisser aller à la rencontre de son fils (la question du couple et de la maternité est trop balayée et deviendrait presque prétexte narratif). C’est un peu décousu, il y a un trop qui devient excessif car il tournoie, gronde, crie, grince dans tous les sens. Et je me suis un peu lassée au fur et à mesure de la lecture perdant l’intérêt premier, et bien présent, de la question douloureuse de la fin de vie d’un être cher quand celui-ci n’est plus à même de déployer sa parole ; la mort imminente et longue, en suspend, d’un être aimé dont on comprend qu’on le connaît mal, si peu… Cruauté à ne pas juger, susceptible de parfaitement expliquer l’agitation de Manon sans doute, mais dont j’aurais attendu plus de recul pour parler cette agitation et non pas seulement la ressentir, ce qui est somme toute déjà beaucoup, dans le rythme bousculé du roman. – Karine Le Nagard
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« La situation interroge le lien que chacun avait avec elle, chacun enfant ayant entretenu une relation différente avec elle en fonction de sa place dans la fratrie, de son sexe. Il est aussi question de culpabilité dans ce roman pour Manon qui ne voit dès le début pas d’autres issues que la mort naturelle ou provoquée de sa mère et qui ne peut que s’interroger sur sa propre difficulté à être mère. » … le billet entier de Joëlle est à lire sur son blog.
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Brut. Direct. Un histoire familiale où la bienséance n’a pas sa place, du moins chez Manon, l’aînée de la fratrie, qui préfère voir les choses clairement, sans fioritures, quand bien même les choses en question sont du domaine de l’impensable. Ou du moins d’un domaine auquel personne ne veut songer à priori.
Un accident de voiture qui plonge Elsa, la mère, dans le coma, et voilà la vie de 5 personnes complètement chamboulées.
Que peut il arriver de pire que le drame d’un deuil à envisager dans une famille. Le caractère et les attentes des uns et des autres ressortent abruptement devant la tragédie. Chaque personne recherche ses repères, ce qu’elle est à même de pouvoir supporter, ce dont elle ne veut absolument pas entendre parler, et encore moins envisager.
La perte d’Elsa, n’est pas seulement, la mort physique, mais également l’espoir envolé de pouvoir comprendre certains comportement de la part de cette mère si froide, certains évènements cachés dans l’antre des secrets des familles, qui peuvent se révéler parfois, plus tragiques qu’un accident de voiture.
Poignant, sensible, sans larmoiement, Charlotte Pons aborde le thème difficile de la mort, étape d’un parcours où ressortent les griefs restés silencieux jusqu’au moment du drame, dont l’empreinte laisse échapper les colères et les douleurs enfouies.
Froidement, mais avec lucidité et discernement, Charlotte Pons a su trouver les mots pour analyser, décrypter la complexité des relations familiales, décrire les souffrances et les interrogations devant lesquelles tout un chacun peut se retrouver confronté un jour où l’autre.
Un premier roman surprenant, qui laisse augurer de futurs récits à découvrir. – Katie
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« L’incipit du roman est l’un des meilleurs que j’ai lus au cours des derniers mois, si ce n’est de la dernière année. » … Lire le billet complet de Sara

N’oublie rien en chemin – Anne-Sophie Moszkowicz

Un premier roman qui renouvelle avec fraîcheur l’exploration d’un thème et d’une période déjà très exploités par les romanciers. Ne pas oublier, et surtout pas en chemin… (d’ailleurs, on a bien failli l’oublier ce roman paru en mai et heureusement repassé sous nos yeux pour une session de rattrapage… )

N oublie rien en chemin

Encore la seconde guerre mondiale, un thème maintes fois abordé par les romanciers, souvent très bien traité et parfois comme de vraies pépites (Par Amour de Valérie Tong Cuong, L’enfant-mouche de Philippe Pollet villard, Ces rêves qu’on piétine de Sébastien Spitzer, Toute la lumière que nous ne pouvons voir de Antonhy Doerr et j’en oublie).
C’est vrai qu’après autant de lectures de ces événements, on est en droit de s’interroger sur ce que peut nous apporter une nouvelle vision de cette période.
Et bien ça fonctionne une fois encore car avec N’oublie rien en chemin, Anne Sophie Moskowickz aborde des thèmes qui me touchent particulièrement, tout comme Sébastien Spitzer, le devoir de mémoire (pourquoi et surtout comment) et la transmission d’une histoire et d’une Histoire si douloureuse.
Le personnage le plus marquant et attachant est bien sûr celui de la grand mère Rivka, qui a consigné sa vie dans de petits carnets qu’elle transmet à sa petite fille à sa mort.
Elle y a confié son histoire mais aussi ses interrogations quand à l’usage que devront en faire les futures générations qui ne seront plus des témoins.
Certains passages m’ont beaucoup marquée et interrogée : « Chaque fois qu’un de mes petits enfants m’annonce une naissance, je ne cesse de m’étonner des prénoms choisis : Simon, Hanna, Sarah, Salomé, Nathan… J’avoue que cela me dépasse. Il nous a fallu toute une vie pour dissimuler notre appartenance religieuse et nos origines polonaises. Nous sommes morts d’avoir eu ces prénoms. Et voilà que les nouveaux arrivés sabotent tout. Leur manière à eux de résister ? De défendre leur droits à l’égalité ? De se protéger contre l’antisémitisme ? A quel prix réussiront-ils ? Le pire c’est qu’ils pensent me faire plaisir. Mais je ne peux m’empêcher de trembler pour eux. Sur ce retour aux sources plane la menace d’un retour à la case départ. …
…Entretenir la confusion pour rendre le brouillard assez épais si tout devait recommencer »
Qui peut dire qu’elle sera la bonne « méthode » pour se protéger si tout devait recommencer, s’affirmer, revendiquer ou bien entretenir le brouillard comme le dit Rivka ?
Un autre passage m’a beaucoup touchée, il se situe après la guerre : « La guerre était finie. J’avais épousé Arthur et je portais mon deuxième enfant. C’était un bel après midi de printemps, l’ait était tiède. Ce jour là, j’avais pris mon courage à deux mains pour aller au square. La pancarte interdisant l’accès aux juifs avait été décrochée depuis longtemps mais je gardais une fébrilité incontrôlable à m’en approcher de trop prés. Je tenais mon fils par la main et lui avait annoncé qu’aujourd’hui nous irions au manège. Ses yeux s’étaient écarquillés de bonheur. Il sautillait, gai comme un pinson. J’avais acheté un ticket en regardant le gardien droit dans les yeux, bien décidé. Quand le carrousel s’est mis à tourner, les frissons m’avaient parcouru tout le corps. Maurice riait, il avait attrapé le pompon. Il riait, riait, et sa joie était parvenue jusqu’à moi. Mes lèvres s’étaient déplissées, un tressautement, puis je m’étais mise à rire franchement, de tout mon être, d’un grand rire insouciant et bruyant, comme ceux des enfants. Je riais pour la première fois ce jour-là, grâce à mon fils. Il m’avait rendu à la vie »
Peut être la protection absolue de l’insouciance de l’enfance est elle la clé des bonheurs futurs ? Une très belle écriture et une réflexion profonde pour l’avenir. Bravo ! – Emmanuelle Coutant
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Tours et détours du destin. Et si l’Histoire avec un grand H n’était destinée qu’à se rappeler à nous, sans cesse, de générations en générations, malgré le temps qui passe et les témoins qui disparaissent peu à peu ?
Et si le devoir de mémoire pouvait se nicher dans les moindres détails d’une histoire individuelle, une histoire d’amour et de souvenirs ?
« Les générations étaient ces papiers buvards qui transmettaient les ombres et les drames d’une branche à l’autre de l’arbre généalogique. »
Sandra vient de perdre sa grand-mère, Rivka. Avec sa mort se brise le trio formé avec son père, trois générations qui partageaient bien plus qu’un nom. Une histoire lourde à porter, celle des familles juives spoliées de la Seconde Guerre mondiale.
Au détour d’une page du carnet des souvenirs de Rivka, Sandra comprend que sa grand-mère s’adresse à elle : n’oublie rien en chemin, lui écrit-elle, et n’aie aucun regret ni remords. Mettant en marche le mécanisme de ses propres souvenirs, associé à celui du deuil qui vient de la frapper, elle décide de retrouver son amour de jeunesse, pour mettre elle-même le point final à une histoire qui a mal tourné et dont elle n’a, vingt ans plus tard, toujours pas compris l’issue.
Le lecteur plonge donc en même temps qu’elle dans ses souvenirs de vie étudiante, et dans sa rencontre avec Alexandre, personnalité énigmatique et magnétique qui l’attire irrémédiablement à elle. Mais le soudain revers de leur histoire laisse Sandra totalement interdite. Et puis les années passent… Sandra vit une autre vie, loin de tout regard pour sa vie passée, jusqu’à ce que les mots de Rivka la bousculent.
Anne-Sophie Moszkowicz entremêle l’Histoire et l’intime dans un récit tout en pudeur, captant avec délicatesse les remous que peuvent laisser les drames collectifs dans la trajectoire de chacun. Un livre sur le souvenir et l’empreinte de la mémoire. – Amélie Muller
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« Les histoires se répètent. Il faut bien se rendre à l’évidence : les hommes ne font que tourner en rond d’une existence à l’autre. » Tout est dit dans cette phrase. Et c’est sur fond de la dramatique répétition qui conduit nos vies à notre insu que s’écrit ce roman. Anne-Sophie Moszkowicz nous entraîne dans les nœuds et rouages des destins entrelacés, dans les fils qui relient Sandra femme quarantenaire bien dans son temps à sa grand-mère Rivka. L’une et l’autre partagent en plus d’un lien de sang, une complicité solide et aimante. Rivka a connu les horreurs de la 2ème guerre mondiale et sa judéité lui a fait subir des arrachements et des deuils dont on sait malheureusement tous les possibles. Rivka réussira à sauver sa peau et son fils et à fonder une famille qu’elle couvrira d’amour jusqu’au bout, leur épargnant le plus possible la lourdeur des souvenirs. Mais nous savons que taire, même dans l’intention sincère de protéger, n’a de cesse de raviver, de nourrir les souvenirs minés des réalités douloureuses muselées. Ce roman a l’indéniable qualité de nous rappeler, encore et encore, la nécessité du dire, du parler, pour servir le devoir de mémoire collective, toujours, mais aussi pour libérer, soulager les descendants des entraves des blessures. Ces blessures fantomatiques se glissent dans les lignées et traînent leurs boulets dans les chemins de tous les vivants, les vivants aimés qui n’ont rien demandé et qui agissent et souffrent de tourments qui les dépassent. Ces blessures bâillonnées agonisent leurs plaies qu’elles ne pourront cicatriser qu’à être enfin parlées et reconnues…« Transmission inavouée, balbutiée, qu’on aura échoué à étouffer. L’empathie, cette saleté, était l’éternelle responsable. Les générations étaient ces papiers buvards qui transmettaient les ombres et les drames d’une branche à l’autre de l’arbre généalogique. (…) Plus les ascendants se sont tus, plus les générations suivantes ressentent intimement la douleur et la peur, comme si l’absence de mots produisait l’exact opposé de l’effet attendu. (…) L’horreur a cette particularité de tout embraser sur son passage, même dans le silence. » Rivka l’avait compris et offre à sa petite-fille le merveilleux cadeau de ses écrits, sésame d’une vie future débarrassée de remords, de regrets, de malentendus, lesquels, on le sait, avec le temps, peuvent grossir les frustrations, les manques et créer des incompréhensions irréversibles… J’ai le sentiment que de plus en plus de premiers romans traitent de cette prise de conscience, impérieusement nécessaire, quand bien même il peut nous paraître fou qu’un inconscient sournois, cruel ou profondément humain ( ?) soit à ce point vivace pour faire porter à ceux qui suivent les ratés, les erreurs, les douleurs étouffées des aïeux. Au-delà du message dont je suis pour ma part convaincue, et malgré de jolis passages sur la mémoire, j’ai été parfois ennuyée par certains énoncés un peu faciles et un convenu un tantinet surfait. L’histoire d’amour ne m’a pas convaincue ; trop excessivement développée, elle occulte le vrai nœud tragique du destin, qui interroge tant, au profit d’une passion-romance confuse. J’en garde le sentiment d’une disproportion narrative entre une liaison, un suspens absent et un témoignage fort, précieux dont l’émotion a malheureusement été délaissée. Ce roman reste malgré tout agréable à lire. – Karine Le Nagard
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Un roman émouvant qui m’a touchée. Celui d’un amour de jeunesse : bref mais intense, ou intense mais bref. Sandra avait vingt ans, il y a vingt ans de cela. Les souvenirs sont indélébiles quand une circonstance dramatique vient les réveiller. « Il avait suffit d’un instant pour que ces souvenirs enfouis refassent surface, plus réels que jamais. » Cet instant, c’est l’annonce de la mort de la grand-mère tant aimée, quand « le temps s’était arrêté. » « Avant, je buvais mon café. Ces quelques minutes du « juste avant » sont restées gravées dans ma mémoire », tout son monde avait disparu. Rivka a légué ses carnets de Moleskine à sa petite fille préférée. Des tranches de vie dont elle ne parlait pas. Laquelle petite-fille ressent le besoin impérieux de retourner à paris sur les traces d’Alexandre, le jeune étudiant séduisant et magnétique. Tout est distillé en douceur : l’intrigue se déroule parfaitement entre lecture du carnet et résurgence des souvenirs. Au fil des pages une tension s’installe : que va-t-elle chercher ? On sait que la rupture fut douloureuse mais un mystère demeure : le comportement d’Alexandre n’était pas clair. Ce roman délicat, pudique, est servi par une belle écriture. Je ne pouvais pas en lire un autre tant que je ne m’étais pas acquittée d’une chronique. Une seule remarque : les six pages que j’ai trouvées inutiles. – Mireille Le Fustec
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J’ai toujours un peu d’appréhension en ouvrant un roman bâti autour du thème de la seconde guerre mondiale. De plus en plus d’ailleurs, au fur et à mesure que mes lectures s’empilent sur ce thème. Alors il y eut d’abord un soulagement en constatant que d’emblée, l’écriture me portait, le ton était juste, mon intérêt était capté. Passé ce moment de soulagement vient le plaisir d’avancer dans une intrigue bien menée, avec juste ce qu’il faut de dramaturgie pour donner envie de tourner les pages. Une prose agréable à suivre, des personnages qui se dévoilent peu à peu, le poids des secrets, des silences, des non-dits qui vient peu à peu étoffer l’atmosphère… Petit à petit le plaisir se double d’une conviction. Ça marche. Et plutôt bien même. L’auteure parvient à nouer les fils entre passé et présent à travers la belle figure de Rivka, la grand-mère de Sandra qui joue le rôle essentiel de passeur. Pour ne pas oublier de se souvenir mais ne pas oublier de vivre non plus. J’ai beaucoup aimé cette façon d’aborder les désastres du passé sous l’angle de la réconciliation, avec finesse et légèreté. Le témoignage que livre Rivka à sa petite fille est celui d’une belle femme décidée à tout faire pour ne pas faire peser sur les générations suivantes le poids des horreurs de la guerre. Bien sûr, d’autres ont écrit sur le sujet mais l’angle adopté offre une accessibilité bienvenue à un thème qui mérite que l’on continue à en parler longtemps. Les héritages sont aussi faits de cela. Et il n’est pas étonnant que les petits-enfants s’emparent des questions que leurs parents n’ont pas eu le cœur de poser à leurs propres parents. Bref, ce premier roman est une agréable surprise portée par une écriture qui sait ne pas en faire trop sans toutefois négliger de plaire. Joli coup d’essai. – Nicole G.
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Très beau roman, agréable à lire sur lequel je n’aurais pas forcément misé. Je suis toujours un peu frileuse sur les romans traitant de la guerre. Une très belle surprise !
Sandra vit très mal le décès de sa grand-mère Rivka dont elle était très proche. Sa grand-mère lui transmet ses “notes” (moleskine) et confidences en guise d’héritage, de témoignage. Ne pas oublier les souvenirs, les faits sans avoir à les raconter de vive voix à son entourage.
L’auteur mêle avec finesse et élégance le présent et le passé si bien qu’on oublie presque qu’il traite de la guerre. Sandra vit en parallèle un affrontement de son passé amoureux dans lequel elle nous embarque littéralement.
Un beau premier roman bien articulé, fluide, frais. Une écriture simple, concise mais efficace et agréable. Une belle surprise !Nina Busson Boulonne
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On ne peut pas dire que la seconde guerre mondiale et ses noirceurs ne sont pas un objet d’inspiration pour les romanciers. « N’oublie rien en chemin », le premier roman d’Anne-Sophie Moszkowicz, en est un exemple de plus.
Un exemple, certes, mais différent… C’est ce qui fait tout son charme à mes yeux. A la mort de sa grand-mère Rivka, une grand-mère qu’elle vénérait, Sandra se voit léguer les carnets de moleskine noire que cette dernière a remplis de son écriture. Elle y a raconté sa vie, toute sa vie. Sa petite-fille va ainsi remonter le temps, celui de sa grand-mère, de la famille, mais aussi le sien… en partie lié.
C’est un roman très agréable à lire, d’une écriture simple et délicate et qui alterne le présent et le passé. J’ai aimé ce roman sensible, cette histoire de transmission et de devoir de mémoire. Peut-être parce que j’ai été, un temps, responsable du concours de la résistance et de la déportation organisé par l’Education nationale pour les collégiens des classes de troisième et les lycéens, peut-être parce que dans ce cadre j’ai eu l’occasion de côtoyer d’anciens résistants et déportés et aussi de visiter des camps, ce sujet me parle et me touche.
J’ai beaucoup aimé l’originalité de sa composition, le mélange des vies d’une grand-mère et de sa petite fille qui au bout du bout vont se rencontrer, encore une histoire de parallèles qui défient les lois mathématiques. J’ai beaucoup aimé la manière d’approcher les cruautés du passé sans désir de vengeance, sans acrimonie, sans rancune, sans rancœur. J’ai beaucoup aimé la pudeur des sentiments évoqués « Malgré tout, Paul restait là, impassible. Il me consolait en silence, unique façon de consoler les endeuillés, parce que les paroles crèvent les cœurs plus qu’elles ne les pansent. » J’ai beaucoup aimé le courage de Sandra qui part à Paris pour affronter son passé de jeune étudiante et trouver par là même celui de sa grand-mère et de toute sa famille. J’ai beaucoup aimé aussi sa lucidité sur le temps qui défile « Avec les premières marques de l’âge, j’ai investi dans les séances de soin et les pots de crème, mais rien n’efface le temps qui passe. »
En un mot, cette lecture fut un moment de plaisir jusque dans son épigraphe signée Boris Cyrulnik – Geneviève Munier

Les liens du sang – Errol Henrot

Un roman parfois dérangeant, mais qui, servi par une plume aux grandes qualités littéraires, pose un regard intéressant et puissant sur la cause animale… Ceux qui sont passés outre la couverture à l’effet repoussoir et ont lu ce roman livrent ici des chroniques aussi passionnantes que le livre lui-même…

Les liens du sang

« Qui pourra prouver que nous ne sommes pas un mirage, une lutte entre nous et notre pensée, seuls, entourés d’autres mirages ? Déterminés par l’instinct, et par le désir de lutter avec l’aide de notre mirage, le plus puissant de tous ? Partant de là, notre impossibilité de nous dégager de la torture, de la destruction, serait le témoignage, ou le signe que, privés de ce pouvoir, nous ne serions plus rien. Nous serions dépassés, nous détruisant nous-mêmes, par la peur. La peur. Le mal le plus grand. »
Ce petit roman à la couverture repoussante, qui pourrait passer inaperçu, dont c’est peut-être même l’ambition, un peu comme son héros François qui vise l’invisibilité pour tenter de survivre, est certainement un des plus surprenants des romans 68 déjà lus et un des plus intelligents. Au-delà des questions éthiques et actuelles autour de l’exploitation de masses des animaux comestibles, de la nature détournée, oubliée, au service d’une consommation orgiaque et ordurière que notre monde produit, ordonne et dont il se regorge toujours… Ce récit en brodant son histoire dans le décor d’un abattoir industriel, raconte les êtres humains : leurs lâchetés confortables dans les répétitions d’un même geste pour ne plus avoir à penser, leurs orgueils pour ne pas avoir à réfléchir, leurs places à défendre dans une nasse de liens pourtant nocifs, leur vilenie… et leurs efforts aussi, leurs arrangements petits ou comme ils peuvent avec la réalité ou la culpabilité, enfin les faiblesses et combats des sensibilités autrement différentes, donc malmenées, donc souffrantes…. C’est sombre, empreint de désillusions ou devrait-on dire d’une grande conscience de ce qui nous anime, c’est fort et pertinent, indubitablement courageux, le tout dans une écriture fouillée, belle, panoramique, poétique, cruelle, incisive, sans filtres, sincère dans ses questions comme dans ses constats les plus douloureux, les plus laids. Je tire mon chapeau à cet auteur plus que prometteur. Errol Henrot a le talent téméraire et humble de nous rappeler que certains, comme François, comme l’auteur, continue à voir au-delà de la destruction, du mercantile et du vil : la beauté du monde, la richesse d’une terre, l’ineffabilité des existences, des corps en chair et en poussières. Il nous rappelle que la littérature est aussi, sûrement, toujours là pour nous parler nos vies, aussi violentes, absurdes peuvent-elles être et sans donner de leçon de morale, juste par le biais d’une histoire, d’une fiction, éveiller nos consciences et préserver notre liberté de penser ce qui nous entoure et ce que nous éprouvons malgré la pression des carcans et des systèmes, et que nous sommes nombreux à nous débattre… C’est un sombre réel raconté là, dans l’ombre et la clandestinité d’un désespoir ; c’est aussi en le regardant en face que nous pouvons tenter d’oxygéner sa singularité, dans le repli que l’on observe le lumineux qui manque et qui est possible.
« Dans sa faiblesse de jeune homme, il appréciait son habileté à passer inaperçu, sa neutralité, qui était une ouverture possible vers sa propre individualité. C’était une retenue contre les agressions extérieures, des hommes ou du paysage. (…) Les jours, les semaines s’écoulaient sans qu’aucun événement puisse faire dire à François : aujourd’hui. Le temps n’était plus qu’une réalité mensongère, pas même altérée, plutôt enfouie sous une telle quantité de peurs, d’indécisions, de passivité, qu’il ne songeait même plus à faire des projets, à se choisir autre chose que la vie déjà entièrement écrite, proposée par son père et acceptée par sa famille. » – Karine Le Nagard
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Le titre et la couverture sont sans équivoque. Nous avons entre les mains un roman rouge sang. Sur l’animal – celui que l’on mange, et notre façon de le considérer. Sujet ô combien actuel et intéressant dans les questions qu’il soulève, mais néanmoins complexe à traiter en littérature… Comment donc en faire un roman ? Car nous sommes vraiment dans le vif du sujet ici, puisque François, le personnage principal, et son père, travaillent dans un abattoir. L’un et l’autre sont « tueurs », leur métier consiste à abattre les bêtes qui arrivent chaque jour par dizaines dans cet endroit un peu isolé de la ville, à l’écart des regards.
Comment parler de ce sujet à travers la fiction, tout en amenant à la réflexion ? Et bien tout simplement en jouant sur le sens de l’expression « liens du sang ». En premier lieu bien sûr, le sang de l’animal tué, qui se répand sous le sol du bâtiment. Qui devient obsessionnel pour qui travaille tous les jours dans cet endroit, ou au contraire, qui finit par ne plus rien signifier, banalisant l’acte qui somme toute, reste d’une violence inouïe.
Mais ces liens du sang sont aussi ceux de la famille. Entre père et fils, les liens peuvent être forts, ou comme ici, entre François et son père, distendus, voire absents. Par la question de la filiation et du devenir de François, l’auteur amène le lecteur à s’interroger en même temps que son personnage sur le sens de ce lien entre lui, l’homme, et l’animal qu’il tue. Ce qu’il fait (et que son père a toujours fait) – tuer des animaux de cette façon, et voir la barbarie et la violence monter parmi ses collègues – a-t-il encore un sens ? Les dérives dont nous avons tous entendu parler donnent au jeune homme l’impulsion peut-être nécessaire pour s’interroger sur lui-même et sur ce qu’il souhaite devenir. Car être parachuté sans l’avoir voulu dans les pas d’un père qui ne s’est jamais interrogé sur le sens de ce travail presque contre-nature n’a rien de facile pour François. Je trouve très habile de projeter les interrogations individuelles du personnage sur la question collective et sociétale qui nous touche tous.
Il y a des défauts dans ce premier roman (je suis toujours un peu désarçonnée par les fins étranges des romans de cet éditeur !), mais la qualité de l’écriture est là (et il en faut, du talent, pour décrire tout ce rouge sang…) C’est un roman qui mérite qu’on s’y intéresse malgré l’âpreté du sujet, c’est une bonne nouvelle qu’il figure dans la sélection des 68 premières fois ! – Amélie Muller
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Âmes sensibles, s’abstenir. Le premier roman d’Errol Henrot nous plonge dans les entrailles d’un abattoir, lieu qui va être le témoin d’un passage de témoin entre un père et son fils, François, qui va prendre la relève malgré lui en devenant tueur d’animaux. L’écriture est particulièrement puissante et les descriptions de l’abattoir et des conditions de travail sont saisissantes. Le livre se veut aussi un reflet des relations familiales parfois distantes et de la répétition de certains schémas. J’ai parfois été captivé par l’atmosphère onirique qui se dégage de certaines scènes, notamment la sublime fin, mais j’ai trouvé de nombreux passages trop rébarbatifs, à la limite de l’essai militant contre la maltraitance animale.- Boris Tampigny
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Le Sang (la mort, sans équivoque) La Chair (la conscience, sans doute), La Terre (la vie, malgré tout?) forment les 3 parties de ce roman sombre, envoûtant, qui veut nous sensibiliser aux enjeux liés à la maltraitance des animaux, à travers le portrait d’un jeune homme, François, amené à travailler dans un abattoir. Au-delà de la question éthique et épineuse, à propos de laquelle la nature humaine se contrefiche de la souffrance animale et s’arroge le droit d’oublier de s’interroger sur l’idée même de l’anéantissement des espèces, Errol Henrot avec brio, courage et sensibilité, par le truchement d’une fiction, éveille nos consciences et nos sens, nous parle au cœur et à l’âme. Donc, François : «invisible» aux autres, taiseux, qui ne choisit rien, absent à lui-même et solitaire, ira travailler aux côtés de son père à l’abattoir, sans l’avoir véritablement décidé. Sachant qu’il ne déroge jamais aux règles, ne sort pas du moule où il a été reproduit, dupliqué, il deviendra tueur lui aussi. Décrit par l’auteur avec la rage au coeur, (aux tripes?) effets sensoriels, métaphysiques et esthétiques garantis, l’abattoir impressionne, marque les esprits «…les amas de molécules odorantes entraient dans les poumons et se mélangeaient au sang humain, apportant au cerveau un influx gorgé de haine, parce qu’il était contraint et parce que le contexte précis d’une espèce travaillant à l’anéantissement d’une autre espèce, réveillait dans le corps de l’homme le souvenir de la souffrance, l’intime connaissance des gestes qu’il effectuait et de leur provenance ». Dans des scènes paroxystiques d’une maîtrise insensée ou d’une violence inouïe, nous accordant parfois le temps d’une respiration face à un fermier en osmose avec ses bêtes, ou quand la nature et la conscience reprennent leurs droits, la fiction dépasse le réel, le transcende. Les territoires, les règles qui prédisposent à l’acte de tuer, sont des espaces-temps impensés dans lesquels François, d’abord irresponsable et passif, évolue. Ces espaces du délit (déni?), qu’ils soient réels, factuels à l’image de la nature ou de l’abattoir lui-même, («Le désordre était l’autre nom de la loi entre ces murs. Le désordre était la conséquence de l’activité du lieu. La vie pénétrait ici et plus encore la lutte pour la vie, affaiblie par la terreur mais prête à se défendre et résister à la mort ») qu’ils soient abstraits et intangibles dès lors qu’il s’agit des sentiments de François face aux animaux ou aux hommes, sont disséqués, analysés pour mieux en saisir les contrastes, leur signification, leur inanité. Puis, François, à la mort du père, apprendra à résister, à déchiffrer les mécanismes de l’irresponsabilité, à repousser l’idée même de l’obéissance (à son père, à son métier) et renaîtra au cœur d’une nature qu’il n’a de cesse de scruter, accueillante et rédemptrice. Un livre où la langue irradie, perce, inventorie intensément ce qui se joue entre la vie et la mort, la conscience et l’inconscient. Oui, un roman militant au sens noble du terme et un écrivain en devenir, assurément. – Cécile Rol-Tanguy
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Faire le pari d’une premier roman dont l’intrigue se situe principalement dans le huis-clos d’un abattoir relève de la gageure. Et pourtant, c’est à l’éclosion d’une grand écrivain auquel nous assistons au fil des pages, un digne héritier de la littérature classique, à mi-chemin entre André Chénier et Emile Zola. Un « roman naturaliste élégiaque », dont le personnage central, François, semble lui-même tout droit sorti. Un roman âpre et âcre sur les liens qui unissent l’homme et l’animal, la part d’humanité des animaux face à la bestialité des hommes. Servi par une écriture au scalpel – au couteau devrait-on dire – le récit nous hypnotise, nous révulse, nous émeut…
Du grand art à l’état brut, une révélation.
Chapeau bas Monsieur Henrot, vous avez tout compris sur les pouvoirs incantatoires de la littérature, et la nécessité de ne pas céder à la facilité, quoi que puissent en dire vos détracteurs. Belle et longue route à vous !Catherine Pautigny
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Pour son premier roman, Errol Henrot n’a pas choisi la facilité. En racontant le cas de conscience d’un employé d’abattoir, il apporte sa pierre à la défense de la cause animale.
C’est peu de dire que le sujet de la condition animale occupe l’actualité. Au cœur d’un vaste débat éthique qui remet en cause des siècles de tradition, il voit s’affronter les tenants d’un droit élargi consenti aux animaux, va jusqu’à remettre en cause nos habitudes alimentaires et débouche sur des considérations politiques, économiques et sociales. Après avoir été traité sous forme d’essais et de manifestes, dont le plus médiatisé est sans doute Antispéciste d’Aymeric Caron et dont le sous-titre est une profession de foi : «réconcilier l’humain, l’animal, la nature», voilà que les romanciers s’emparent de la question. Après l’impressionnant 180 jours d’Isabelle Sorrente et le non moins impressionnant Règne animal de Jean-Baptiste del Amo, voici donc une nouvelle pièce à apporter au dossier.
Errol Henrot met cette fois en scène François, employé dans un abattoir industriel. Ce dernier représente tout à la fois la troisième génération d’abatteurs et la moins motivée. Car il n’a pas choisi ce métier, mais doit à l’intervention de son père de se retrouver un beau jour sur la chaîne de production de la viande. « Son père avait insisté auprès du directeur, dont il partageait l’amitié depuis bientôt quarante années. Celui-ci n’avait opposé aucune résistance, et le père et le fils, un matin d’automne gris et froid, se dirigèrent vers ce lieu obscur d’où l’on surprenait, en approchant, les cris effroyables des animaux en train de mourir. La voiture était garée précisément là où se tenait François aujourd’hui, pendant sa pause. Une dizaine d’années auparavant, la direction avait éloigné le parking réservé au personnel de l’établissement, de nos jours situé en haut de la petite colline; Les employés de l’abattoir, chaque jour, descendaient donc à pied la centaine de mètres qui les séparait de leur lieu de travail, et c’était un parcours mystérieux, une sorte de mise en garde, de préparation, un espace mystique dans lequel certains d’entre eux abandonnaient leur conscience, leur sensibilité, avant de les retrouver à la fin de la journée, intactes. »
Il faut avoir le cœur bien accroché lorsque l’on se voit confronté aux animaux qui vivent là leurs derniers instants, à la chair et au sang. Et François ne va pas tarder à se sentir mal à l’aise dans cet univers. Ce qui pour son père, pour bon nombre de ses collègues ou encore pour le directeur est un métier comme les autres va heurter la conscience du jeune homme.
« Son père effectuait ces gestes tous les jours. Il pensait que son fils ferait la même chose. Dès qu’ils furent tous deux entrés dans la salle suivante, l’enthousiasme de François diminua. C’était donc ainsi que sa vie se déroulerait. Toutes les quatre-vingt-dix secondes, il saignerait un corps suspendu par les pattes-arrière, chaque jour, durant les quarante prochaines années. Il regarderait, durant quarante années, des animaux pris au piège hurler, se balancer, chercher à fuir, à échapper. à la douleur, un mal qu’ils ne pouvaient pas comprendre parce qu’ils ne pouvaient le comparer à rien de ce dont-ils avaient fait l’expérience. Partout il y avait les odeurs de leurs semblables. Chacun d’entre eux entendait les cris de l’animal qui l’avait précédé, suspendu lui aussi. »
Entraîné dans une sorte de spirale infernale, il va très vite se rendre compte que, contrairement aux autres employés, il ne pourra feindre, faire comme si la mort qu’il donne était un acte anodin. C’est même tout le contraire qui se produit. Au fil des jours, il devient de plus en plus sensible et attentif à tous les détails: « Ces frappes répétées à l’intérieur du crâne. Cette sensation froide sur les tendons de leur cou. Et qui devenait une brûlure. L’impossibilité nouvelle d’avaler. La respiration se bloquait, la vision se brouillait. On aspirait l’air, et rien. Les pattes remuaient par saccades, pour aider à faire rentrer l’oxygène. Mais rien. Et la douleur. Il y avait une pression intense exercée sur l’abdomen à partir du cou, en même temps qu’un froid inouï à partir du ventre et qui rayonnait vers les extrémités. Une terreur instinctive, basée sur la sensation pure. Une terreur venue de la terre, saisissant les entrailles, et repartant à la terre, invincible, déréglée, infernale, apportant une nouvelle connaissance, certainement de la même nature que lors du vêlement. Mais ici, il est impossible pour nous d’aller plus loin. À partir d’ici, un secret. Le sommet de la souffrance passe peu à peu. La conscience se perd. Les réponses nerveuses à la douleur ne sont plus alimentées, le sang a quitté le corps suspendu. Tant de mal, tant d’effroi, autant de stimulations familières portées au degré le plus élevé. Et puis, tant d’inconnu à la fois. »
On s’en doute, François ne va plus supporter sa condition, ni celle des animaux. Il va d’abord tenter de faire prendre conscience de cette douleur à ses collègues, puis essayer d’expliquer qu’il partage la douleur extrême de ces animaux. Puis il a l’idée d’ameuter les associations de défense des animaux. Sans engranger aucun succès. Vient alors le temps de la révolte. Notamment contre ce directeur représentant le système. Mais n’est-ce pas là encore un combat perdu d’avance…
Ce récit militant peut mettre le lecteur tout aussi mal à l’aise que le protagoniste de cette histoire, mais il a l’avantage de poser une vraie question et d’esquisser une première réponse: « quel mal ont-ils pu faire, ces animaux, pour que nous nous conduisions ainsi, pour que nous leur infligions une aussi grande peine? L’animal est vulnérable, c’est-à-dire déraciné, arraché à sa terre. Punition déjà terrible, et pourtant fréquemment suivie d’autres punitions. Si tel doit être le cas, si les fermes d’élevage, si les abattoirs doivent exister, alors il faut tout contrôler. Tout vérifier. Il faut mettre à l’épreuve le parcours qui mène de l’élevage à l’abattage, de manière exhaustive. »
À chacun de se positionner et, le cas échéant, d’adapter ses habitudes de consommation aux principes qu’il aura définis. – Henri-Charles Dahlem
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