Marx et la poupée – Maryam Madjidi

Avec ce premier roman tour à tour séduisant, caustique, envoûtant, percutant, réaliste ou sensuel, Maryam Madjidi renouvelle la façon de parler d’exil et d’identité. Pour le moment, il suscite l’enthousiasme et le ravissement auprès des lecteurs.

Marx et la poupee

« Les mots se pressaient pour sortir, impatients qu’ils étaient, ça fusait dans le petit studio, ils volaient, ils dansaient, ils butaient contre les meubles, ils s’élançaient de ma bouche comme des flèches et touchaient le plafond et les murs, ils virevoltaient sur eux-mêmes, soulagés d’être enfin libérés de ma bulle intérieure, enchantés de pouvoir communiquer avec les autres. » Ce premier roman, sur l’exil et la quête de la langue, où les langues prennent elles-mêmes la parole, est simplement de toute beauté… – Eglantine Paguymayard

Qu’il est cruel de vivre sous un régime de dictature, où le modèle social et politique est la violence et la répression.
Qu’il est difficile de partir , de perdre ses racines, sa langue maternelle,ses liens familiaux, ses amis et le décor de son enfance.
Qu’il est tout aussi difficile de vivre l’exil, d’être étranger partout où l’on se trouve, même de retour dans son propre pays.
Grâce à ses mots touchants et lumineux , Maryam Madjidi nous fait découvrir ce monde cruel des exilés et des apatrides.
Deux phrases illustrent à merveille ce livre merveilleux et si actuel,
“Abbâs , c’est une étoile filante: il n’aura pas une longue vie parce que son cœur ,un jour, ne pourra plus contenir tout cet amour à donner. Un jour son cœur explosera et j’espère que le monde sera éclaboussé de son amour.”
Je me souviens de ce vers de Hâfez qui disait : « Assieds toi sur les bords du ruisseau, et vois le passage de la vie…”
Bon sang que c’est beau !  – Philippe Hatry
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A mon retour d’une formation sur les avantages du plurilinguisme à l’école chez les enfants (migrants, notamment) hier soir, j’ai refermé la dernière page du livre MARX ET LA POUPÉE déterminée à le faire lire à tous ceux présents dans l’amphithéâtre pour leur faire entendre (sentir) ce qui se joue dans la question de l’exil, du rapport à la langue maternelle et celle de l’adoption.
Drôle de titre pour ce roman qui n’en est pas tout à fait un et qui à bien des égards, nous rappelle «Désorientale» cette autre femme d’origine iranienne, Négar Djavadi qui concourut l’an dernier dans la sélection des 68. Poupée ballotée par les vents communistes qui se sont propagés sur l’Iran à sa naissance dans les années 80, l’auteur, «l’enfant du Parti» fille de militants réfugiés en France dès 1986, n’est autre que l’héroïne du roman, Maryam. «Exilée romanesque», elle ne se contente pas de nous conter l’Iran d’hier et d’aujourd’hui (l’arrière-plan politique, ses mœurs), les hommes et les femmes de ce pays fait pour la poésie «la seule chose à sauver en Iran» elle l’incarne, fait corps et âme avec sa terre natale, se joue des codes face au discours convenu de la richesse de la double-culture et tombe le masque. Son écriture simple, sans afféteries, la construction du livre qui navigue entre présent et passé, entre souvenirs sucrés-salés et constats le rend profondément vivant, incomparablement humain, léger sans l’être, et souvent très drôle. Notre poupée Maryam de qui ses parents lui ont appris, dès sa plus tendre enfance, le détachement matériel et l’abolition de la propriété, s’interroge sur ses identités culturelles sans toutefois effacer – nier – les tensions qui laissent forcément des traces. Son (grand) art réside dans le souffle vital qu’elle influe à tous ses personnages, aux situations vécues au gré de ses souvenirs, des lieux de mémoire, des gens qui croisent sa route. Écrire pour elle est une sorte «de travail de fossoyeur à l’envers», elle déterre les morts pour mieux leur rendre vie. «Survivante», ô combien, lui rappellera sa grand-mère, Maryam Madjidi malgré les apparences, est du côté de la douleur refoulée, «des jouets qu’elle enterre avec les rêves de (sa) maman au fond du jardin sous un arbre de la maison natale de Téhéran», juste avant l’exil qui emportera la famille dans le 18e à Paris.
Beaux portraits des parents militants, de sa grand-mère maternelle, de son oncle Saman, d’intellectuels iraniens torturés, massacrés en prison, dont l’un d’entre eux, chaque matin, sous aucun prétexte, ne rate le dessin-animé Nouchâbé à la télé pour l’unique plaisir d’entendre la voix off de sa femme qui double le personnage. Tendre est le portrait du chauffeur de taxi qui en en 2012, alors qu’elle re-prend «langue» avec son pays d’origine, lui récite en chemin les vers du poète Hâfez. Remarquables, les descriptions de la peur qui émane de cette société policée, des subterfuges langagiers de la jeunesse iranienne quand il s’agit de draguer en pleine rue ! Fondamentale et belle sa vision de l’exil, du rôle de l’école, de l’éducation et du pouvoir des mots! Un conseil en langue farsí : « Assieds-toi sur les bords d’un ruisseau et vois le passage de la vie» en lisant Marx et la poupée de M. Madjadi. Un pur régal.- Cécile Rol-Tanguy
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La structure de ce roman m’a d’abord désarçonnée avant de m’emporter et de porter toute la puissance du récit, sa violence, sa poésie, sa douceur…. Quels personnages dans ce livre, de celui de la narratrice jusqu’aux plus modestes tels la grand-mère, la Nouchkabé…. Le thème de l’exil est magnifiquement abordé et tout cela résonne particulièrement en ce début d’année 2017.- Anne-Christine Busnel
Maryam Madjidi
Trois décennies : 1980 – 2 014. Maryam, née à Téhéran, fille de militants communistes, doit quitter son pays et son régime islamiste . Elle a six ans.
C’est la révolte d’une enfant qui refuse d’abandonner sa maison, ses jouets, qui voit, sans tout comprendre que la situation est dramatique : son oncle « est dans une cage gardée par des gens dégoûtants ». Pendant six ans.
Sa « mère parle peu. Des rêves tournent autour de sa tête comme des oiseaux au-dessus des tours du silence ».
Cette enfant a entendu « le murmure de toutes les mères qui répètent chacune leur mot, leur mot de douleur, leur mot écorché vif, leur mot d’injustice ».
« Ce pays massacre ses meilleurs enfants ».

C’est donc le départ pour la France, Paris où le père les attend.
Au bonheur des retrouvailles succèdent la pauvreté, le déchirement de l’exil, le traumatisme de la langue étrangère, incompréhensible, la honte de ne pas être comme les autres.
Ce sera l’écartèlement entre deux langues, deux nationalités, deux personnalités . Inconciliables.

« C’était le premier voyage, le premier retour à la terre-mère, la première descente vers l’origine. Une descente ou une chute, je ne sais pas. J’ai failli perdre la tête. J’ai glissé sur mon identité. Je suis tombée ».

Ce livre, autobiographique est dédié à Abbâs « qui est prêt à mourir pour tous ces bébés qui sont nés sous la révolution ».
« Abbâs, c’est une étoile filante : il n’aura pas une longue vie parce que son coeur, un jour, ne pourra plus contenir tout cet amour à donner ».

Un grand coup de cœur.L’écriture est maîtrisée, la construction également. – Mireille Lefustec

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Quelques billets de blogs à savourer chez : Amandine, Sara, Delphine-Olympe, Sabine

 

Marguerite – Jacky Durand

Le portrait d’une femme simple, rattrapée par l’Histoire. On ne grandit pas de la même façon en temps de guerre nous raconte Jacky Durand. Sur fond de seconde guerre mondiale, Marguerite est très différemment perçue par les lecteurs, tantôt conquis, parfois déçus même s’ils en soulignent les qualités certaines.

Marguerite

« Marguerite est tondue en place publique quelques jours après la libération. Le premier roman de Jacky Durand va nous raconter comment, de 1939 à 1944, cet épisode traumatisant s’est construit. Tout en remettant en cause quelques certitudes, ce roman nous offre un admirable portrait de femme en voie d’émancipation. » – Charles-Henri Dahlem (voir sa chronique complète)

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« Marguerite fait partie de « ces petites mémères » de qui Jean Rochefort a déclaré un jour qu’il aimerait qu’on leur fiche la paix après ce qu’elles ont vécu, tant ce fut douloureux, honteux, perturbant, injuste aussi parfois.

Car cette Marguerite – là a vécu du mieux qu’elle a pu entre septembre 1939 et l’été 1945, dans son petit village de l’Est de la France où chacun sait et commente ce que fait le voisin. D’ailleurs, sa voisine Germaine ne s’est pas fait défaut de les observer, elle et son mari Pierre, derrière son rideau, pas très loin du cadre rayé d’un ruban noir qui représente son fils Célestin, mort au combat. Et pourtant Germaine deviendra une alliée, une amie pour Marguerite durant toutes ces années de solitude, seule à en crever, tenant bon et exécutant toutes les tâches, même les plus dures, que faisait son Pierre « avant ». La vieille dame la soutiendra, lui offrira de vrais repas cuisinés, dans de vraies assiettes, à elle qui n’en peut plus de fatigue et mange à même la casserole les légumes qu’elle fait pousser au potager, près du feu qu’elle se tue à alimenter du bois qu’elle peine à bûcheronner et à détailler en bûches sur son billot, comme un homme.

Car elle fait tout comme un homme, comme son homme, celui qu’elle a épousé un mois avant la guerre, dont le souvenir du corps et des caresses vient la troubler quelque temps, ravivé par l’odeur de vêtements qu’elle ne lave pas, puis, les mois et les années passant, qu’elle finit par ne plus reconnaître comme étant ceux de ce Pierre qu’elle attend, qu’elle attendait, qu’elle n’attend plus. Le cœur muselé, la libido cadenassée. Marguerite ne sait même plus ce qu’elle attend. Les lettres maladroites se sont interrompues, une escapade un soir de Noël vers la ligne Maginot reste un souvenir flou.

Dans cette grisaille, ce dés-espoir au sens littéral, un rayon de soleil, une piqûre d’énergie : André, le jeune Gitan qui vient tous les dimanches chez elle manger un vrai repas et recevoir les vêtements qu’elle a préparés pour lui ; Raymonde, l’employé des Postes qui lui trouve un petit travail dans son service et fait en secret passer des juifs de l’autre côté de la frontière. De la tendresse, de la confiance, de l’énergie pour se trouver encore une raison d’être là, dans ce paysage morne et étouffant des années de guerre.

Alors, que s’est-il passé pour qu’au lendemain de la Libération, des hommes excités comme des fauves avides de sang, s’emparent de Marguerite et de son amie Josette, la malmènent et la poussent sous les griffes de la tondeuse du coiffeur local ? La poussent vers le désespoir et la douleur, jusqu’à se réfugier dans cette roulotte de la famille gitane qu’elle a tant aidée ?

Roman à l’écriture incisive, lapidaire parfois, ou bien se délectant de longues évocations du monde villageois de l’époque, là où rien n’est facile, rien n’est limpide, ni les méandres des pensées de Marguerite, ni l’hypothèse d’un future tellement hasardeux.

Quand Frantz, cet Allemand atypique, fait son entrée dans la vie de Marguerite, c’est un petit souffle d’air léger qui arrive avec lui. On s’en veut de s’attacher à lui, tout comme Marguerite, et au final, on se dit : pourquoi pas ? Si l’humanité et la bienveillance dans ce monde fruste doit venir de l’ennemi, pourquoi pas ?

L’auteur ne juge pas, ne prend pas clairement position, n’exclut pas non plus la résilience. La vie n’est pas faite que de noir et de blanc, de tort et de raison. Facile ? Peut-être. Utile ? Sans aucun doute. » – Evelyne Grandigneaux

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« Marguerite », premier roman de Jacky Durand, raconte l’histoire d’une jeune femme, mariée peu de temps avant la seconde guerre mondiale, rieuse, amoureuse, courageuse, qui du matin au soir vaque à ses occupations ménagères, brique son intérieur, prépare ses repas, s’affaire dans l’attente de son homme, une femme parfaite. Pierre, le mari, est viril, brave, entiché de sa jeune et belle femme, un homme parfait. Lorsque la guerre dérange ce bel ordonnancement et que Pierre doit rejoindre le front, Marguerite se retrouve seule et fait face.
J’ai aimé la composition du roman même s’il s’ouvre sur une scène des plus cruelles. Nous sommes alors en 1944, au mois d’août, époque à laquelle une partie de la France est déjà libérée. Puis, en un long flash-back, toute l’histoire est déroulée qui permet de remonter le cours des vies. Seule, Marguerite continue sa vie, se bat pour sa liberté, commence à travailler pour subsister, fait des rencontres. C’est d’abord André, qui fuit avec sa maman et sa fratrie devant l’avancée des Allemands. Elle lui donne des vivres, le gâte et s’en fait un ami qui l’aidera à couper son bois. Et puis il y a Germaine, sa voisine, Raymonde, la postière, femme de conviction, et enfin Franz, le soldat allemand, ses yeux azur et ses cheveux blonds, différent des autres, honnête, attentionné.
J’ai lu ce roman sans véritable ennui mais sans passion. Certes l’auteur nous raconte ce moment dramatique de notre histoire à travers les yeux de son héroïne, naïve, optimiste, généreuse. Certes, il nous démontre que personne n’est jamais ni tout blanc, ni tout noir, et que le méchant n’est pas obligatoirement celui auquel nous pensons. Certes, il souhaite nous démontrer à la toute fin de l’ouvrage que l’espoir est toujours permis et que la vie finit par triompher. Mais je n’ai pas adhéré à l’écriture d’une grande banalité, sans relief, sans la moindre originalité. Je n’ai pas, non plus, réussi à vibrer, à entrer en empathie avec cette Marguerite. J’ai lu ce récit comme un documentaire : des faits, rien que des faits. Même les scènes d’amour ou de désir enfoui ne m’ont pas transportée. En un mot, je suis un peu restée au bord du chemin et j’en suis désolée. – Geneviève Munier
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Marguerite est une toute jeune mariée quand la guerre commence et que son mari Pierre part sur le front. Elle n’a eu que 4 semaines pour démarrer sa nouvelle vie, apprécier la force de son homme, la vie de couple et l’amour au quotidien. Du jour au lendemain Marguerite se retrouve seule, son homme lui manque mais il va vite revenir, la guerre ne va pas durer. Marguerite organise sa vie, elle ne côtoie personne, ne parle à personne sauf à Germaine, la vieille et solitaire voisine. Les mois passent, la guerre se prolonge, les espoirs de retour de Pierre s’amenuisent et Marguerite mûrit et grandit. Elle se débrouille, s’autonomise. Elle ne se mêle pas aux autres, ne juge pas et refuse toute compromission. Les rencontres qu’elle fait sont importantes et belles. La fin de la guerre approche et Marguerite prend conscience qu’elle risque de perdre quelque chose qu’elle a acquis de longue lutte, j’ai trouvé ces passage très justes.
J’ai beaucoup aimé ce roman, son héroïne, la façon dont elle mène sa vie seule. J’ai beaucoup aimé Raymonde, André, Frantz. L’auteur nous montre que les mauvais ne sont pas forcément ceux que l’on pense et c’est souvent comme ça dans la vie. L’écriture est belle, fluide et forte, voilà mon premier coup de cœur de la sélection 2017. Je me suis toujours demandé comment j’aurais vécu et agi si j’avais eu à vivre pendant la guerre. Je sais que j’’aurais aimé être une Marguerite !
Une des belles phrases … « La solitude a vitrifié le désir mais le besoin de bonté, de générosité, de douceur a survécu au tunnel de la guerre. » – Frédérique Camps
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Principe de suspension – Vanessa Bamberger

Ce n’est pas tous les jours que le patron d’une PMI est le héros d’un roman. C’est la première originalité de ce récit qui ausculte avec méthode les affres du couple plongé dans un environnement en crise. Une alchimie complexe, le couple…

Principe de suspension

« Le premier livre de la sélection 2017 des 68 est lu ! Une histoire contemporaine, histoire du monde du travail qui souffre, histoire triste et désespérante comme un jour pluvieux. Thomas aime l’industrie, il aime le fracas des machines, il veut sauver les ouvriers du chômage. Mais voilà, la crise, la mondialisation, les délocalisations, la trahison l’épuisent, le cassent, l’étouffent. Et Thomas se retrouve en réanimation, dans le coma, son épouse Olivia à son chevet. Alors se déroule l’histoire de Thomas, personnelle et professionnelle, celle d’Olivia. Un roman qui se situe dans le monde de l’industrie, du point de vue du patron, ce n’est pas si fréquent. Et même si son traitement n’est pas original, c’est un plaisir. Chaque personnage est présenté dans toute sa complexité, ses rapports aux autres dans toute leur ambiguïté, et c’est intéressant. Le texte est ciselé, la structure du roman aboutie est porteuse de sens. Mais il y a beaucoup de malheur dans cette histoire et c’est un peu étouffant. Par contre, le dernier chapitre éclate comme un feu d’artifice, éclaire chaque personnage, ouvre sur un avenir plein de promesses, où chacun a trouvé sa place. Au final, un livre que j’ai aimé lire. » – Enell Liraconteuse (Nicole)

« Premier roman très abouti L’industrie française décrite comme jamais : la réalité de la vie d’un patron confronté aux délocalisations, la concurrence, les syndicats, la faillite est très violente. Ecriture rythmée : le quotidien de Thomas en alternance avec celui d’Olivia son épouse m’ont emportée, impossible de quitter ce livre que je recommande vivement. » – Annie Fort

« Veillé par Olivia sa femme, Thomas est suspendu entre vie et mort dans une chambre de réanimation. A bout de souffle après une violente crise d’asthme. Pour lui qui dirige une entreprise fabricant des inhalateurs pour asthmatiques, c’est à la fois paradoxal et ironique. En remontant le fil du temps, on apprend ce qui l’a conduit là, relié à un fil de vie par des tuyaux, des sondes et des respirateurs. Pour lui qui voue une sorte de culte aux machines prévues pour soulager les efforts des hommes, c’est à la fois ironique et paradoxal. Thomas est un patron de petite entreprise mais un patron humain, un patron qui cherche l’admiration, le respect mais aussi l’amitié de ses ouvriers, un patron prêt à tout pour améliorer leur condition et pour maintenir leurs emplois. Cependant ce ne sont ni des motivations politiques ou idéologiques qui guident ses choix, mais un envahissant sentiment de culpabilité traîné depuis l’enfance et la disparition de sa petite soeur handicapée. Ce même manque d’un être cher le relie à Olivia, comme si leur amour ne s’était construit qu’autour de gouffres béants. Olivia qui au chevet de son mari, prend conscience peu à peu de ce qui les sépare davantage que de ce qui les unit. Olivia dont les pensées semblent s’effilocher et se perdre entre espoir de retrouver son mari tel qu’avant et frustration de ne pas vivre une autre vie.
Je les ai ressentis comme des errances ces récits alternés entre passé proche pour la vie de Thomas dans son entreprise, et présent pour Olivia dans une salle de réanimation. Des errances entre comptes mal réglés avec l’enfance et quotidien qui échappe à tout contrôle. Des errances grisâtres au milieu des décombres des usines fermées, parmi des êtres comme ruinés de l’intérieur, asphyxiés financièrement, socialement et affectivement par les lois d’un marché qui ne se préoccupe que de rentabilité en repoussant toute notion d’humanité. L’alternance des chapitres joue avec les termes du titre et donne de multiples clés d’interprétation entre ces « principes » sur lesquels Thomas ne peut transiger, au risque de s’en étouffer, et cette « suspension » du temps, de la vie et du couple que constitue le coma dont il est victime et l’attente de son réveil… ou de sa mort.
Il a quelque chose d’une tristesse suffocante, ce premier roman étonnant. C’est, en tout cas, ainsi que je l’ai perçu. Comme un constat désespéré des effets de la crise économique, de la sphère publique jusqu’au plus intime de la sphère privée. Comme si, en définitive, les problèmes posés par tous les rapports humains étaient insolubles, inexorablement en suspension dans un milieu défavorable à toute possibilité de se rejoindre et de se mélanger.
J’ai beaucoup aimé ce point de vue inhabituel sur les conséquences de la crise économique et sur l’effritement d’un couple et la manière signifiante dont il est traité. Mais j’ai été si sensible à son atmosphère oppressante que je ne suis pas certaine d’avoir envie de le relire. – Merlieux L’enchanteur (Sophie Gauthier)
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La téméraire – Marine Westphal

Un sujet difficile à aborder et pourtant… Marine Westphal relève le défi du haut de son expérience professionnelle et du bout d’une plume au service de l’émotion. Des lecteurs touchés, bouleversés, impressionnés…

la-temeraire

« Texte d’une beauté infinie et d’une incroyable justesse, ce roman enchante par sa réalité grave et poétique où chaque mot pèse de sa juste valeur. » : la chronique complète de Bénédicte Junger est à découvrir sur son blog

« Un premier roman bouleversant, du fait de son sujet mais aussi de son écriture. J’ai lu ce livre d’une traite et ai été happée par cette écriture qui nous parle d’un sujet si délicat et difficile. Sali s’occupe dans sa salle à manger de son mari Bartolomeo, qui a eu un AVC et qui survit sur un lit médicalisé. Les journées sont rythmées par les visites des infirmières et de la gentille voisine qui se propose pour faire les courses. Les deux enfants sont présents aussi, Poucet le petit dernier est là et essaie d’aider. La fille, elle, est plus loin mais n’arrive pas à faire face à ce déclin du père. Un sujet dur et qui interpelle. Grâce à une écriture poétique et sensible, nous sommes happés par cette histoire bouleversante qui traite avec beaucoup de délicatesse et d’humanité, des fins de vie et des choix que l’on peut ou ne pas faire. Quelquefois les livres nous bouleversent car ils nous parlent de la vie, de la mort, de la fin de vie. Un premier roman bouleversant mais pas larmoyant. Un livre d’espoir et de volonté. Une belle écriture pour décrire la maladie, un AVC, les rapports humains et la nature toujours proche. On est en plein avec les personnages, que ce soit dans cette salle à manger transformée en chambre de malade, dans une voiture avec les questionnements des enfants et enfin dans les Pyrénées et la nature pour se ressourcer ou d’échapper. Un texte très émouvant. Merci de m’avoir fait découvrir ce texte qui est bouleversant mais si poétique et humain. « Car il est une chose plus pénible encore que d’apprendre la mort d’un être aimé, c’est de l’attendre. » Catherine Airaud

« Je reste un peu hébétée et perturbée par ce livre bouleversant. Un grand amour, solide, tendre, tenace, représenté par une femme volontaire et sans compromission, et l’attente d’une mort annoncée, inéluctable, celle de son mari. Une contradiction morale, sentimentale, et concrète. Ce livre nous touche là où ça fait le plus mal, comment vivre l’impossible, comment coexister avec un homme ni n’existe plus, mais respire encore? Les mots sont étonnement bien choisis, le style et la distance parfaitement maîtrisés, original, sensible, le vocabulaire est à la fois précis et poétique. On est ici avec lui, on les regarde, on partage et on sent qu’elle ne fera que ce qu’il attend d’elle. » – Martine Magnin

« Quand survient le drame…
Sali ne quitte pas des yeux le lit médicalisé qui occupe ce qui fut la pièce à vivre de leur maison. Bartolomeo, son mari, git inconscient ; Il a été foudroyé à 1 700 mètres d’altitude quand « une grenade lui avait pété dans sa tête ». Un A.V.C.
« Un minuscule débris, poussière qui flotte, dérive et, en quelques minutes, plus personne pour répondre ». « Bousillé, broyé, pilonné jusqu’à la moelle ».
Lo Meo a cinquante-huit ans. C’était un homme robuste, habitué aux marches en montagne : il était garde-moniteur dans une réserve naturelle des Pyrénées et en parcourait quotidiennement les sentiers qu’il entretenait.
« Au mois de décembre, soit deux mois après son accident vasculaire cérébral, il était sorti du service de réanimation, avait transité par la neurologie, puis l’hôpital leur avait fait comprendre qu’ils ne pouvaient rien faire de plus ».
Sali perd brutalement celui qu’elle aime depuis trente-six ans. Elle est “brisée” tel un fétu de paille face au lit où Lo Meo faisait le mort ».
Cela fait dix mois qu’elle reste en permanence auprès de lui. Elle n’est plus rien.
Jusqu’à quand pourra-t-elle tenir ?
La douleur de l’épouse , celle des deux fils : une fille et un garçon, sonnent juste.
Chacun réagit de façon personnelle. C’est poignant.
Marine Westphal, infirmière, a dû être confrontée à ce genre de situation. Elle est au plus près de la douleur. Je trouve que c’est là qu’elle donne le meilleur du roman.
Ce livre pose le problème de la fin de vie. De l’assistance en fin de vie.
« Car il est une chose plus pénible encore que d’apprendre la mort d’un être aimé, c’est de l’attendre ».
Sali prend une décision : « Sauver sa mort, puisqu’elle ne pouvait sauver sa vie »
« Si elle ne pouvait rien contre la mort, elle pouvait pour son mari ».
J’ai trouvé cette fin très belle. Un bon livre sur une situation dramatique.
J’émets une réserve sur l’écriture, surtout au début quand il s’agit de mettre en place : trop d’images, de comparaisons voulues originales qui dénotent, à mon avis, une application trop décelable. » – Mireille Le Fustec
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Sans oublier les chroniques de : Joëlle Guinard, Amandine Cirez, TLivresTArts, Anne Leloup

Ne parle pas aux inconnus – Sandra Reinflet

Qui sont vraiment les étrangers autour de nous ? Les secrets les mieux gardés ne sont-ils pas les plus en vue ? Comment devenir adulte sans abandonner l’enfant en nous ? Et si la famille était la plus grande inconnue ? (Ed. JC Lattès)

Ne parle pas aux inconnus

Les premiers retours sur ce premier roman sont assez contrastés même si tous reconnaissent une lecture agréable et facile. Certains y voient un merveilleux et touchant roman d’apprentissage, d’autres sont restés en dehors d’un périple jugé trop « bisounours ». Comme il n’y a rien de plus ennuyeux que l’unanimité, voici quelques chroniques qui expliquent en détail les points de vue des lecteurs.

« Sandra REINFLET, je connaissais ce nom pour avoir lu une interview et quelques articles sur un site internet. Son parcours m’avait beaucoup intéressée. Je l’ai rencontrée ″pour de vrai″ le 9 décembre dernier, lors d’un dîner entre des lecteurs et quelques auteurs, dans un petit bar à vins parisien. Elle était assise presque en face de moi. Je l’ai tout de suite reconnue, belle jeune femme aux longs cheveux sombres, yeux francs et rieurs, sourire éclatant, énergie débordante. Étonnamment, c’est elle qui s’est adressée à moi, moi la lectrice anonyme, moi qui ai l’âge d’être sa mère, moi, si insignifiante… nous avons parlé de rien, de tout, et c’est ainsi que j’ai appris la sortie imminente de son premier roman : le 11 janvier 2017.
Je l’ai attendu avec une impatience folle, acheté le jour de sa sortie mais… ne l’ai pas lu tout de suite. Bon, j’avoue, j’ai quand même regardé un peu… Il fallait pourtant que je termine celui que j’avais en cours. Et puis l’attente fait aussi partie du plaisir. Enfin, je m’y suis plongée et je le dis sans ambages, Camille, son héroïne, m’a prise par la main et je ne l’ai plus lâchée. Camille est une jeune fille de 17 ans, brillante. Camille rêve de quitter sa vie étriquée, elle veut Vivre, avec un grand ″V″, écrire, dessiner, Aimer avec un grand ″A″. Elle vient d’avoir son bac avec la mention bien et elle est amoureuse justement, amoureuse d’Eva, Eva chanteuse, Eva musicienne, Eva qui est libre, elle. Alors, le bac, ça se fête, mais la fête tourne mal, Camille boit, fait n’importe quoi… et le lendemain, plus d’Eva, plus de réponses au téléphone, plus de nouvelles, plus de SMS, plus rien… Non, je n’irai pas plus loin, non je ne veux pas vous priver du plaisir de découvrir le road movie dans lequel nous sommes entraînés, la recherche, non je ne veux pas vous empêcher d’accompagner Camille dans sa quête de liberté, non je ne veux pas vous voler le bonheur de la suivre aveuglément.
L’écriture terriblement maîtrisée de Sandra lui ressemble : sautillante, pétillante, légère, drôle et si profonde en même temps. Les phrases sont courtes, les mots sonnent juste et mon cœur bat. Mon cœur bat au rythme endiablé des émotions de Camille, de ses espoirs, de son appétit de vivre. Mon cœur bat lorsqu’au détour d’une phrase la robe – car l’écriture c’est bien le vêtement qui cache le sentiment, non ? – s’entrouvre pour laisser déborder la peine, la douleur, l’attente d’un monde meilleur. Et puis tout à coup, mon cœur bat encore plus vite car Camille, c’est ma sœur, c’est moi… ″J’ai toujours essayé de ne pas me faire remarquer, de rester à ma place, ma petite place de petite fille de petite vie. Parce qu’on m’a appris à dire merci, à dire pardon, à refuser les compliments et les invitations… à rester discrète, à me fondre dans la foule…″. Et je n’ai pas réussi, moi, à casser ces chaînes, à partir vers l’inconnu, à désobéir, à diverger.
Vous l’aurez compris, ″Ne parle pas aux inconnus″ m’a bouleversée, bouleversée car il interroge, il m’a interrogée sur ma vie, sur mon rôle de mère, sur ma façon d’aimer. Aimer c’est laisser libre, oui mais la peur… la peur d’exposer l’autre, la peur qu’il se fasse mal, la peur qu’il se perde… Une mère ça fait comment avec toutes ces peurs ? Pourtant Camille n’apprendra rien tant que des inconnus qu’elle rencontrera lors de son périple. Finalement l’inconnu n’est pas toujours celui qu’on croit.
Magnifique premier roman, poignante leçon d’amour, réflexion d’une étonnante maturité : COUP DE CŒUR ! » – Geneviève Munier
Sandra Reinflet
« Afin de fuir la médiocrité de sa vie de famille dans une petite ville du Nord de la France, Camille , après sa réussite au bac, décide de tout plaquer pour l’été et de partir retrouver son amie en Pologne. S’en suit tout un périple à travers une grande partie de l’Europe de l’Est. Cette fuite est un peu comme un voyage initiatique, mais il se déroule dans un monde un peu trop « bisounours » pour en être crédible, en effet toutes les rencontres sont belles et plutôt protectrices et renvoient l’héroïne à sa famille et au manque qu’elle en a. La fin est prévisible et le manque de piment trop flagrant pour le périple d’une jeune fille qui se veut rebelle. » – Sy Dola
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« Sandra Reinflet a une langue juste, simple et touchante, pour évoquer l’adolescence, et c’est ce qui m’a plu dans son roman. Une famille banale, une adolescente comme tant d’autres, avec ses rages, ses désillusions, ses rêves et ses envies d’ailleurs. Camille, qui étouffe dans son pavillon de banlieue, qui ne comprend pas ses parents et leur vie monotone, sans aucune vague que celle du déjeuner du dimanche midi, qui voit sa mère malheureuse et étriquée dans sa vie de famille autant que dans ses vêtements démodés, qui vibre et qui souffre par amour autant que par solitude lorsque Eva, son amour, le premier vrai amour, s’évapore sans lui laisser d’explications. Il fallait à Camille ce déclic pour se réveiller de sa torpeur quotidienne dont elle ne veut pourtant pas. Partir, surtout ne pas s’embourber ici. Et retrouver Eva. Camille prend la route, convaincue que son amour l’attend au bout du périple. En fait, c’est elle qu’elle rencontrera au bout de son voyage, grâce aux rencontres faites en chemin. De belles histoires comme on en entend parfois, des inconnus, des parcours de vies qui ouvriront les yeux de Camille sur un monde qu’elle n’avait fait que rêver. Le retour se fera vite, de façon précipitée, mais le chemin accompli aura été celui du passage du carcan de l’enfance à l’âge des possibles. « Ne parle pas aux inconnus », c’est un roman qui invite à ouvrir les yeux sur le monde, et qui dit toute l’importance d’aller vers l’autre. » – Amélie Muller
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Ils ont beaucoup aimé : Joëlle, Sabine, TLivresTArts, Héliéna
Ils sont plus mitigés : Delphine, PatiVore

Les parapluies d’Erik Satie – Stéphanie Kalfon

Une plume qui ne laisse pas insensible, au service d’un propos qui valorise la créativité et l’affirmation de soi, de ses différences. « Un roman que l’on garde à côté de soi juste pour se rappeler qu’il est nécessaire de ne jamais ressembler à ces doublures que le monde nous dresse, ne jamais rentrer dans ces cases que l’on étiquette et qu’il est essentiel, vital de vivre dans la créativité que l’on souhaite mener, dans cette oxygène qu’est la vie. » nous dit joliment Sabine (voir son billet de blog)

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« Il est des livres que l’on dévore, engloutissant les pages sans pouvoir s’arrêter, dans une boulimie qui ne trouve de satiété qu’à la lecture du dernier mot. Il en est d’autres, que l’on savoure, que l’on déguste mot par mot, avec de toutes petites bouchées, pour en garder le goût encore plus longtemps. J’ai lu Les Parapluies comme on lit une partition, par petites touches noires et blanches. J’ai lu Les Parapluies comme on savoure un recueil de poèmes, à chaque jour son rêve, son humeur, son émotion. J’ai lu Les Parapluies comme on apprécie une boîte de chocolat, une gourmandise après l’autre, doucement mais avec l’irrépressible envie d’aller jusqu’au bout.
Les parapluies d’Erik Satie font partie de ces textes, dont on aime se répéter les mots encore et encore, bien longtemps après que le livre est refermé. Et même quand les lettres s’effacent, il persiste une sensation de rêverie un peu mélancolique et attendrissante, ainsi qu’une grande envie de s’extraire des cases, de courir après la liberté, de rencontrer tous les Satie du monde. Un malaise aussi ? Possible, oui, possible…
L’humour, l’ironie, le vertige, l’ivresse, la folie, la tristesse d’un homme venu au monde très jeune dans un monde très vieux, précurseur désespérément incompris par ses contemporains, font de Satie un personnage très attachant, oscillant entre l’absurde complet et la profonde lucidité. Comme le gardien de phare qui l’éteint pour sauver les oiseaux, Satie garde ses 14 parapluies noirs à l’abri pour les protéger de la pluie. Absurde ? Et si on voyait les choses d’un autre œil, le temps de ce roman. L’œil d’un homme qui toute sa vie souhaita rester un être sans lendemain, sans règle, sans principe, sans raison … rester libre ? Ou s’égarer ? » – Elise Ribot
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« Possible, oui possible que la cohorte des 68 premières fois retienne ce premier roman comme l’un des meilleurs de ce 1er semestre 2017. Sure ! I bet on it with everyone! Il en reste cependant 25/30 à lire mais celui-ci inaugure une saison à la hauteur des espérances. Un régal ! Une prouesse! Voilà un récit romancé où alternent des voix diverses, des mélodies inachevées, des variations silencieuses dans ce portrait mélancolique du musicien écossais, mort dans le dénuement le plus total, rue Cauchy au 2e étage d’une chambre froide à Arcueil («qui rime avec cercueil ») seul, abandonné de tous avec ses 14 parapluies noirs, ses 2 pianos, et des tonnes de partitions. Se dégage une atmosphère particulière, un brin de folie, des voies de traverse pour capter l’artiste et son temps, sa vie d’homme plus que son œuvre, sa trajectoire plus que sa musique dans un Paris mythifié de la fin du dix-neuvième siècle où «les artistes sont devenus des gens de métier et les amateurs, des artistes». Un peu comme à notre époque, donc… «C’est tout un art de marquer les mémoires d’une encre effaçable» celle de Satie, pour le commun des mortels n’existe pas ou nous est inconnue or, l’auteur réussit habilement, magistralement, à nous en dévoiler les contours, à faire corps (et âme) avec son personnage, à le rendre vivant ; ô combien… Egaré dans une époque riche en bouleversements artistiques, aux côtés de Man Ray, Max Jacob, Debussy, Darius Milhaud ou Cocteau qui dira de lui à sa mort : «sa musique est un aspect de la conscience moderne, traduite en sens», la vie de Satie démarre plutôt mal. Il n’a que 5 ans, en 1865 quand sa petite sœur Diane meurt devant lui en présence de sa mère qui elle, mourra 6 ans plus tard. Puis sa grand-mère, Granny, tombée de sa fenêtre, se suicide à Honfleur. A 14 ans, jugé trop dilettante, on le renvoie de l’école de musique, l’année même où Louise Michel est condamnée. Le jeune homme poursuit sa vie d’une tristesse logée au fond d’un malentendu insoluble entre lui et son siècle, marqué par les deuils successifs avec pour corollaire la solitude qui s’immisce, pénètre son existence pour ne faire qu’Un avec lui-même, jusqu’à sa mort en 1925. Raconté comme ça, le livre peut faire peur, rebuter. Eh bien non, lisez-le! ayez de la sympathie envers la tristesse, emparez-vous de cette remarquable écriture en profonde osmose avec son modèle ; laissez-vous bercer par le jeu du «JE» qui parle (en italique) celle de Satie, l’auteur elle-même ? par l’alternance de chapitres qui soumettent à notre réflexion des questions existentielles sur le sens d’une vie «Un homme qui sait se rendre heureux avec une simple illusion est infiniment plus malin que celui qui se désespère avec la réalité » Satie est entré dans sa tonalité grâce à Stephanie Kalfon, avec maestria. » – Cécile Rol-Tanguy
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Lire également les billets de Joëlle, Charlotte, Héliéna, Henri-Charles

Presque ensemble – Marjorie Philibert

Pour inaugurer la session 2017, voici la chronique d’une lectrice pour laquelle cette aventure est aussi une première fois… Karine Le Nagard nous livre ses impressions dans un billet passionnant et très détaillé, reflet d’une lecture aussi plaisante qu’attentive. 

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Passée la joie de recevoir un premier ouvrage dans le cadre des « 68 premières fois », le bandeau et les mots de l’éditeur ne m’attiraient pas outre mesure. Sans doute mon regard ne se serait pas attardé plus de quelques secondes en arpentant les rayons de ma librairie favorite devant la photo d’appel, trop mièvre et publicitaire à mon goût. Nous faire croire ainsi au récit amoureux d’un jeune couple qu’un chat ne suffirait pas à sauver…n’est guère rendre service à ce premier roman pourtant, me semble-t-il, prometteur.

Il s’agit pourtant bien de l’histoire d’un couple mais est-ce seulement une histoire d’amour ?

Nicolas et Victoire se frottent fortuitement dans l’euphorie électrique d’un soir de fête exceptionnel et se harponnent l’un à l’autre comme à une chance inopinée. Dès le début le désir est absent, le désir amoureux. Bien sûr les corps s’émeuvent mais finalement très vite de l’exploit d’accéder si facilement à un autre et à la jouissance à deux, et non du miracle ou de l’extase d’une passion qui exulte les sensations et sentiments. Nicolas dans les premières heures et jours qui suivent leur rencontre n’aura de cesse de venir vérifier la réalité simple, si simple, de cette jeune femme à ses côtés, dans son lit.

Ainsi nous suivons au fil de la lecture nos deux jeunes ordinaires fonder leur quotidien et bâtir l’un avec l’autre un chemin autour de leur couple qui devient refuge, noyau autour duquel se greffent ce qu’il faut d’ingrédients pour s’inscrire dans le groupe social : les études, les amis, le travail… Ce qu’il faut d’ingrédients pour participer au monde ou tout du moins en posséder les codes et la représentation. Ce qu’il faut d’habitudes aussi pour se « clouer » au sol et prendre corps et poids sur terre.

Les habitudes deviennent remparts indispensables (une « boulimie d’ancrage ») mais de fait enferment et asphyxient.

 « La mort, pensa-t-il, remettrait tout en place. Il se dit qu’il arriverait face à elle vierge, enfin débarrassé des débris de sa vie passée, qui n’avait été qu’une accumulation de choses dépourvues de grâce, sottement ordinaires et rassurantes ».

Victoire et Nicolas s’ancrent l’un à l’autre à défaut de s’ancrer dans la vie, dans une vie qui serait leur. Dans l’absence de désirs et de sens, ils déambulent et attendent le signal, le changement qui leur donnera un objectif, une mission et donc un élan pour remplir l’existence et signer leur singularité. Les rares amis sont des gens qu’ils croisent, les emplois sont des opportunités sans investissement. Ils le font bien mais rien n’est animé ni vraiment vivant. Victoire rédige des accroches patinées et vendeuses pour des hôtels luxueux en courant de nombreux pays dont elle ne voit rien d’autre que les aéroports et les suites mirifiques ; Nicolas malaxe des sondages et statistiques pour accoucher d’affirmations journalistiques scientifiquement détournées et accrocher des lecteurs-chercheurs en mal de réponse sur l’humain. Ils participent ainsi à la mascarade des faux-semblants, sans être dupes vraiment, en espérant plus toujours mais sans révolte non plus. Et sans étincelle jamais.

Ce premier livre ne laisse aucune place aux illusions. Marjorie Philibert déploie dans une écriture vive, rapide et incisive une histoire sans rebondissement, sans intrigue, avec des personnages apparemment sans relief mais auxquels on se surprend pourtant à penser, comme une mélodie en sourdine, discrète et morose. Avec une lucidité flamboyante, une conscience aigüe de la réalité d’une génération livrée à un monde de plus en plus creux et gratuit, l’auteure nous interdit le rêve et le leurre et décrit sans fard, sans détour et sans arrangement le réel d’un ennui et d’un vide, souffrance silencieuse et latente de deux êtres évanescents, lesquels pour tenter de faire consistance s’amarrent l’un à l’autre et au moins pensent affronter ensemble le reste du monde.

Si former un ensemble, comme un ensemble géométrique pour se greffer à d’autres grands ensembles, peut aider ou rassurer, il n’en reste pas moins qu’on reste bien seul dans cet espace défini : deux entités insuffisantes à se combler l’une l’autre. Deux brindilles en quête d’elles-mêmes qui trouveraient consistance en s’accrochant l’une à l’autre pour ne pas être dispersées, dissoutes par les vents multiples de l’existence. Presque ensemble…

« Ce qui fait penser à Nicolas que l’humanité, dût-elle disparaître, le couple serait encore là, acharné, n’en démordant pas, unissant dans une guerre continue pour être deux qui était plus forte que toutes les peurs qui avaient existé (…) tournoyant sans but dans un brouillard épais et blanc, avançant par deux sans se lâcher dans la grande débandade du ciel ».

Le constat est amer, cynique et triste. Ce roman ne nous embarque pas vers un ailleurs qui envole et fait du bien ; au contraire il nous offre un monde désenchanté, voire pessimiste. Mais parce qu’il est bien écrit et selon moi courageux, sa peinture crue et percutante d’un quotidien sans rêve nous pousse dans nos retranchements. Il m’a mise mal à l’aise par moments, la mélancolie parfois était grise, mais jamais brutale non plus.

Ce livre, premier de surcroît, a déjà ce talent remarquable de ne pas laisser indifférent : avec  Presque ensemble,  Marjorie Philibert donne à voir très précisément des réalités déplaisantes et chagrines dans une langue fine, riche et de grande justesse.

A la fin cette lecture reste, son empreinte flotte maladroitement, on ne sait quoi  penser…Sinon que la vie est là, simplement là.

«  Il y avait eu tout ce temps à tourner en rond, toutes ces journées où ils auraient pu se dispenser de vivre. Il y avait eu l’appartement, les voisins, les sorties, les vacances. Il y avait eu les gens et les villes. Il y avait eu tout ce qu’il y avait partout. A présent, elle s’en rendait compte, leur histoire avait été leur principale aventure de leur vie ».