Une fille de passage – Cécile Balavoine

« L’écrivain avait fait de moi une autre. Un double. C’était un peu une mort, et un peu une naissance. »

 

Une fille de passage

 

Pourquoi pendant toute la lecture ce cette « Fille de Passage », ai-je eu en tête le livre de Vanessa Springora « Le consentement » ?

Pour avancer une explication, il me semble que les deux narratrices sont sous l’emprise qu’exerce sur elles un homme âgé et influent : toutes les deux ont des sentiments confus, elles sont à la fois flattées et inquiètes de l’intérêt qu’il leur porte, pendant que lui les dirige et les façonne, utilisant leur vie comme matière de ses livres. Toutes les deux manifestent une grande lucidité lorsqu’elles réfléchissent à cette relation qui a bouleversé leur vie.

Mais quand Vanessa Springora dresse le portrait d’un prédateur sexuel malsain et profiteur, pilote d’une relation abusive, ce qui ressort du livre de Cécile Balavoine, c’est une relation troublante et ambigüe entre une écrivaine en devenir et un auteur mentor, dont l’enseignement imprègne sa façon d’écrire. C’est aussi le récit d’un profond attachement d’une jeune femme à un homme essentiel à sa vie qui, de loin en loin, l’encourage et l’accompagne dans son projet d’écriture.

Ce que le lecteur/la lectrice garde en tête, ce sont la lucidité sans ressentiment qui imprègne en permanence le récit et ses phrases si belles, si empathiques, qui emportent le cœur : sur la vieillesse et la maladie, les relations affectueuses avec la dernière épouse, la ville de New York à la fin des années 90… – Marianne Le Roux Briet

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Oui c’est vrai, j’étais presque conquise d’avance, j’ai tellement aimé le premier roman de Cécile Balavoine, Maestro. La dédicace « à mon chair Serge et son Elisabeth » m’invite à plonger dans ce roman doux et intime. L’écriture est ciselée, Cécile Balavoine parle toujours aussi bien d’amour. Je rajouterais New York en toile de fond et sa vie estudiantine, insouciante…. Coup de cœur – Anne-Christine Busnel

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En ouvrant ce roman, lu dans le cadre des 68 premières fois, j’avais hâte. Hâte de découvrir l’écriture de cette autrice dont j’ai entendu tant de bien. Hâte d’arpenter les rues de New-York avec elle, hâte de replonger dans l’univers des études de lettres, hâte de découvrir sous ses mots Serge Doubrovsky, inventeur de l’autofiction, jamais étudié pendant mes années de lettres modernes pour faute de livre non disponible à l’époque.

J’y ai trouvé tout ça. Mais j’ai eu besoin d’une longue pause avant d’attaquer le dernier chapitre. Les deux premiers m’ont rendue assez mal à l’aise, ou plutôt la relation qui se noue entre le chair Serge, comme elle l’appelle, et la narratrice. La fascination d’un côté, l’autorité de l’autre. Une forme de domination, par l’intellect, la posture, le rôle social, l’âge, la relation prof/étudiante. Une relation qui devient essentielle, qui pend de la place, beaucoup. Malgré la tendresse infinie de la narratrice pour ce bonhomme impressionnant (dans tous les sens du terme), je n’ai pas pu m’empêcher d’être dérangée par cette relation ambiguë, cette forme d’emprise (le féminisme est passée par là).
Mais résumer ce roman à ça serait malhonnête. Il y est beaucoup et surtout question d’écriture, de création littéraire, des mots, de leurs pouvoirs, de la difficulté de les assembler, et du rôle de l’autofiction. Je dois dire que c’est ça qui m’a fait revenir à ce livre. Et la langue de l’autrice. Directe, un peu râpeuse, avec un quelque chose de poétique.

Une lecture en demi-teinte mais qui m’a donné envie d’aller lire le premier roman de l’autrice et de surveiller le prochain. Pas si demi-teinte que ça finalement. – Hélène Deschère

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Grâce aux 68 premières fois, on découvre des premiers romans mais aussi on suit des auteurs. Car cela ne doit pas être facile de publier son second roman. Le premier texte de Cécile Balavoine, Maestro, dont j’avais apprécié la lecture, nous parlait de musique et de Mozart. Dans ce second, l’auteure nous parle de littérature, du rapport entre vie réelle, vie fantasmée, vie racontée. La narratrice est une jeune étudiante qui est partie à NYC pour des études littéraires. Elle va suivre le cours d’un écrivain connu, l’un des auteurs de l’auto fiction. elle va avant de le connaître, lire et étudier de façon universitaire, littérale ses textes. Et quand elle va le rencontrer en cours, un lien va se créer entre eux. Ce « vieux » écrivain va alors proposer de prêter son appartement new yorkais à cette étudiante et ses deux amis, pendant son séjour à Paris. Un lien amical, amoureux va alors se lier entre eux. Elle deviendra pour lui, peut être le prochain personnage de son roman. J’ai beaucoup apprécié ce texte qui mêle vie réelle, vie romancée, vie fantasmée. Comment vivre sa vie, comment raconter sa vie ? Comment réagir quand l’on peut devenir un personnage de roman ? Une belle écriture nous entraîne dans ses méandres de la création. Et l’auteure a t elle été simplement une fille de passage dans la vie de cet écrivain ? Nous sommes tous de passage sur la terre, mais on peut décider de vivre sa vie, de rêver sa vie, de rêver la vie des autres. J’ai beaucoup aimé les pages sur la vie à NYC, sur les balades parisiennes de cet auteur. Un second roman réussi. Un nouveau coup de cœur dans cette formidable sélection des 68 premières fois.- Catherine Airaud

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Lorsque Cécile arrive à New York pour poursuivre ses études, elle va être l’élève d’un écrivain célèbre, grand nom de l’autofiction : Serge Doubrovsky. Mais au fil des mois, des années, leur relation va croître entre amitié et amour. Si elle nous semble assez limpide, les errances de leurs sentiments font l’objet de ce livre…

Je découvre cette auteur, connue des 68 premières fois, avec ce roman tout aussi dérangeant que bien écrit.

Dérangeant car j’ai eu comme l’impression d’être une intruse dans cette relation étrange et floue entre un professeur et son élève. Une voyeuse aussi, comme tapie derrière le rideau de leur quotidien…

Bien écrit, c’est une évidence… Des phrases fluides, où chaque mot est posé à sa place, chaque émotion décrite avec justesse.

Mais 2 jours après avoir tourné la dernière page, je n’arrive pas encore à me détacher du sentiment de malaise. Comme quelque chose qui me colle à la peau sans que j’ai pu apercevoir ce que c’était…

Merci aux 68 premières fois pour cette expérience de lecture forte et quelque part… intéressante ! – Audrey Lire&Vous

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Je crois que je ne vais pas pouvoir écrire une critique comme je le fais habituellement.

Scruter le texte d’Une fille de passage me semblerait indécent. Je sais bien qu’il s’agit d’autofiction, donc librement consentie si je puis le faire remarquer, puisque Cécile Balavoine a publié sans la moindre contrainte, et des années après la période concernée.

En écrivant un livre, elle autorise qu’on la regarde, le cas échéant que l’on juge, peut-être pas qu’on la juge, mais qu’on commente les faits. Et c’est précisément là que je suis comme interdite. Stupéfaite par ce courage, et par son honnêteté à dire. Le terme de « roman » figure sur la couverture mais je sais, je le répète, qu’il s’agit d’une autofiction, et que donc tout n’est sans doute pas rigoureusement exact, mais là n’est pas la question.
Il y a une telle puissance dans les lignes qui se déploient que je ne peux que songer à plusieurs écrivains, comme Joyce Carol Oates, et tant d’autres femmes, qui ont su s’affranchir de la pudeur qu’il faut abandonner pour se livrer. Se livrer, voilà bien tout ce que je peux oser pointer.
Je pressentais, rien qu’en tenant l’objet entre mes mains, cette application de l’auteure à coucher toutes les émotions, et surtout aussi les questions qui n’ont cessé de la secouer pendant tout ce temps qu’a duré sa relation avec Doudou.

Nous remontons avec elle en arrière, en septembre 1997, à New-York. La jeune Cécile est étudiante. L’un de ses professeurs est un écrivain célèbre : Serge Doubrovsky, pape de l’autofiction. Entre elle et lui s’installe une relation très forte. Les années passant, la jeune femme et l’écrivain se voient, à Paris ou à New York, ils dînent ensemble, apprennent à se connaître toujours plus intimement, échangent sur la littérature et sur la vie. Bientôt, ils n’ont plus de secret l’un pour l’autre, une confiance absolue les lie. Pygmalion ou père de substitution, Doubrovsky n’est pour Cécile ni l’un ni l’autre. Du moins se plaît-elle à le croire et à le lui faire croire.

Arrive le cap de l’an 2000 auquel la (encore) jeune Cécile attribue une valeur symbolique. Passage obligatoire pour tout un chacun, inéluctable, à l’instar de la mort, dont l’écrivain éprouve une frayeur obsessionnelle.
Il n’est pas nécessaire d’être « grand critique » pour prédire que, malgré une sortie au pire moment de 2020, Une fille de passage deviendra un de ces ouvrages dont on recommandera la lecture, non seulement aux étudiants en littérature, mais à toutes les femmes. Et je crois que l’on peut dire qu’une grande auteure est là, près de nous, et dans la force de l’âge.
Car au-delà de son intérêt pour ceux qui ont envie de mieux connaitre le fondement de l’autofiction, ou qui feraient une fixation sur le célèbre écrivain que fut Serge Doubrovsky, la manière dont Cécile Balavoine analyse la relation entre un homme et une femme est très pertinente, en dehors même de la question de l’âge. Il se noue entre les deux protagonistes un rapport de domination qui ne peut pas combler les attentes de cette femme qui n’envisage rien sous l’angle de la soumission. Sans doute a-t-elle rêvé, un instant, vivre auprès de lui comme son égale. Sans doute a-t-il craint cette arithmétique. La bascule était inévitable. Malgré l’attirance, les sentiments, la connivence, l’évidence … Tout cela ne pesait pas suffisamment.

Une musique particulière se dégage au fil des chapitres, lesquels se déploient dans une chronologie imposée par l’ordre dans lequel les souvenirs reviennent à Cécile, enfin c’est ce qu’elle laisse supposer au lecteur. La déambulation est probablement construite sans prévoir de place au hasard, même si celui-ci se fraie nécessairement un chemin, à l’instar des personnages que l’étudiante croise au détour de ses promenades dans la capitale new-yorkaise.

Le décor participe à l’ancrage des souvenirs. Cécile écrit à merveille l’ambiance de la ville américaine, qu’elle traverse de part en part. Le salon d’où l’on contemple l’or du soir sur les buildings. Le changement de perspective consécutif à la démolition des tours jumelles du Worl Trade Center. L’ambiance si différente entre Soho et le quartier d’East Village. Le moindre élément fait sens. Une porte intentionnellement entrouverte, un cadenas, un bouquet de fleurs, l’odeur désuète d’un après-rasage, la douceur d’un tricot.

On comprend que la jeune fille ressent sent une immense empathie à l’égard du vieil homme, faite de respect, d’admiration et d’une autre chose, de cet état si particulier que l’on peut éprouver avec quelqu’un dont on partage le cheminement. Ce n’est pas de l’amitié, ni de l’amour. Serge est un frère d’âme …. qui est aussi compagnon d’armes. La frontière entre les trois états (amitié, amour, affection) est si poreuse que l’un comme l’autre, peut parfois se sentir aspiré et être tenté d’incliner la trajectoire. C’est cela (aussi) qu’elle expose au lecteur, sans innocence, mais avec confiance.

L’écriture était sans doute un outil de séduction pour Serge Doubrovsky. Tu sais, si je devais raconter notre histoire, voilà comment je la commencerais : On se vouvoie, on se louvoie (p. 129) (…) Il allait donc écrire sur moi, j’allais devenir un personnage.On connait les atermoiements amoureux à propos de l’importance qu’on revêt dans le coeur de l’autre. On a beaucoup moins écrit, me semble-t-il, sur l’attachement affectueux, en dehors d’une sexualité affirmée. Cécile Balavoine témoigne que, finalement, ces deux situations sont très semblables, produisant les mêmes effets alors que les causes sont différentes.

Ainsi on peut lire (p. 77) alors qu’elle relate une première séance de travail à laquelle elle participe comme étudiante, et lui comme professeur : Il ne m’avait accordé aucun instant de connivence, aucun signe de reconnaissance, pas même un bref coup d’oeil. J’en avais ressenti une blessure, aigüe et saisissante. Même si je me disais qu’il fallait bien dissimuler les manifestations de notre amitié naissante.
Un autre intérêt de son livre est d’en apprendre davantage sur les diverses manières de pratiquer l’écriture. C’était un écrivain de l’instinct, dont les romans se construisaient d’eux-mêmes, comme indépendamment de lui. Il racontait qu’il se corrigeait peu, qu’il écrivait par flots, sous l’impulsion de ses jeux de mots, qu’il se laissait guider par le bruit de ses doigts sur le clavier de sa machine à écrire. Ses romans grandissaient comme des enfants sauvages. Ecrire était pour lui un acte vital, naturel, organique. Et désormais, il allait devoir enseigner ce geste presque inné (p. 77).
Cet immense écrivain, déjà professeur aguerri en littérature, se lance dans un nouveau cours, d’écriture créative (p. 77), une pratique très courante pour les étudiants américains mais dont il pense ne pas maitriser les codes : Je ne fais jamais de plan pour un roman, je ne prends pas de notes, je ne tiens pas de journal pour me souvenir de ma vie, qui constitue pourtant la matière de mes livres (p. 78).
Elle le vouvoie, il la tutoie. Elle est sur le registre d’une amitié affectueuse. (…) quelle compassion j’avais pour lui, quelle curiosité j’avais de ses histoires, de ses mots, de sa guerre, de ses parents, de tous ces gens qu’il avait pu aimer bien avant nos naissances (p. 79).
On comprend vite (p.88) qu’il serait disposé à ce que leur relation glisse vers autre autre chose, comme le baiser qu’il lui donne un soir.
Puis il s’était penché. Je m’étais approchée pour lui offrir ma joue. Mais il s’était penché encore. Et soudain, dans le choc des visages, j’avais senti l’humidité de sa bouche s’échouer au coin de mes lèvres. Je n’avais eu que le temps d’esquisser un mouvement de recul. Il avait refermé la portière, me faisant un signe de la main en me souriant tandis que la voiture démarrait et que je m’effondrais sur le dossier, essuyant mon visage avec dégoût sur la manche de ma veste en jean, le cœur battant, en retenant mes larmes.
Ce moment est loin d’être anodin, parce qu’elle n’avait pas du tout envisagé cela. Il provoque en elle honte, tristesse et colère, écrira-t-elle (p. 90), les mêmes émotions qu’après un viol, même s’il ne s’est pas agi d’un viol physique.
Il y aura entre eux un je t’aime en forme de reproche (p. 104). Qui pourrait résister à ce tourbillon ? Elle se confie à un psy, creuse le mal et le bien, attraction et répulsion, honte et fierté. Quand les souvenirs deviennent trop brûlants, elle les écrit en anglais, à l’homme comme à l’écrivain, sans nous les traduire. L’inévitable se produit : elle-même devient malade, comme en miroir au cancer du rein dont il est opéré.
La jeune femme lui conserve néanmoins peu ou prou ses sentiments. Il ne lâche pas le morceau, comme dirait les ados d’aujourd’hui. Avoir presque le triple de son âge ne le freine pas : Ne t’inquiète pas mon petit moineau, un jour viendra où nous … (p. 123). Très vite il joue son va-tout : je t’épouse. Je te donne la sécurité, la stabilité, mon nom, la gloire-du-nom. Elle éructe : Merci mais je me la ferai moi-même (p. 140). Piqué au vif il en épousera une autre, une dernière, à peine plus âgée qu’elle et lui annoncera la nouvelle dans la foulée. Un homme de l’âge de mon grand-père qui ne m’a jamais vue nue me demande en mariage et me quitte en même temps (p. 142).
Elle ne l’aura sans doute pas guéri de son obsession. Elle croyait le rassurer en lui disant qu’il avait l’âge de son grand-père, lequel était en parfaite santé. Sa remarque le foudroie car elle signe surtout l’improbabilité d’une relation réellement amoureuse. Il admet qu’elle ne pourra que demeurer en lui une pythie et une amitié amoureuse (p. 178). Il n’aura été pour elle, comme il le lui écrira, quinze ans plus tard en dédicace, qu’un homme de passage.
 
Le grand homme aurait-il fait une erreur d’appréciation ? Sa femme Elisabeth nous éclaire à ce propos en donnant sa définition de l’amour : un être qu’on aime, on ne fait pas de tri dedans, c’est à prendre ou à laisser.
Il aura surtout été un pédagogue hors pair, dont l’enseignement illustre à la perfection la devise de Maria Montessori : apprends moi à faire tout seul. En lui rendant son manuscrit il lui assène : Il faudra que tu fournisses un travail de Romain (sous-entendu si tu as l’ambition de publier) p. 194.
Après avoir été Céline dans son dernier roman, la jeune femme fera de lui le personnage central du sien, à ceci près qu’elle s’affranchira du code de l’autofiction en osant coucher sur le papier son identité véritable et celle de sa dernière épouse, Elisabeth, et en leur dédicaçant sans ambages le trajet d’Une fille de passage.
Si l’autofiction n’a rien à voir avec la reconstitution exacte des évènements, ce roman, qui se réclame de cette nature, est malgré tout l’exact reflet de leurs conséquences.  – Marie-Claire Poirier
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« Maestro », son premier roman, fut plus qu’un coup de foudre, une histoire d’amour au long cours et qui dure toujours. Alors, forcément, j’attendais le deuxième avec un mélange d’impatience et de crainte. C’est toujours comme ça, un deuxième. Mais la crainte a disparu dès les premiers mots et l’impatience a fait place au bonheur. Cécile Balavoine vient de signer un nouvel ouvrage absolument magnifique : « Une fille de passage ».

Cécile est étudiante à New-York à la fin des années quatre-vingt-dix. Elle suit les cours de Serge Doubrovsky, écrivain célèbre, pape de l’autofiction, et devient une intime du professeur. Comment trouver les mots justes, les mots forts pour dire mon ressenti ?  Comment restituer la gorge serrée, le sourire, l’espoir, la crainte, la joie ? L’auteure a ce talent particulier de parler d’amour. Car il est bien question d’amour à nouveau dans ce récit, un amour aussi profond que particulier, un amour qui se construit au fil des jours, mais un amour chaste, une sorte d’amitié amoureuse, entre cette jeune étudiante et cet homme déjà âgé qui pourrait être son grand-père. Au fil des jours, ils se racontent, se confient, se découvrent, se rapprochent. L’émotion fut là, toujours latente, en tapinois, prête à me cueillir à chaque instant.

Lire un roman de cette auteure, c’est s’emmitoufler dans un tissage de mots doux sans être sirupeux, chauds sans être étouffants, raffinés mais sans ostentation. Son écriture est, en effet, d’une grande finesse, simple, précise et magnifiquement ciselée. L’utilisation de l’imparfait apporte une petite touche désuète « C’était la première fois qu’il m’invitait. J’avais sonné, les bras chargés de soleils. Sa voix s’était aussitôt fait entendre. Il me priait d’entrer ». Le rappel de son précédent roman sert de passerelle entre Cécile et son professeur « Je m’étais mise à lui parler de ma vie de musicienne manquée, de mon année à l’université de Salzbourg, de mon besoin de connaître l’allemand comme pour me rapprocher de la musique qui m’échappait… » Les personnages sont tous attachants, dotés de personnalités riches, vibrantes, voire incandescentes.

Et, à l’heure où un geste tendre peut se révéler déplacé, où les relations entre un homme et une femme peuvent être entachées de suspicion, le roman de Cécile Balavoine est un véritable baume. Empli d’humanité, de tendresse, de respect, de confiance en l’autre, il nous dit qu’en amour tout est possible, en dépit de l’âge, de la position sociale, en dépit de tout…« une forme indéfinie d’amour. »

« Chair Serge » aurait été tellement fier de son élève. – Geneviève Munier

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« Mais il faut choisir : vivre ou raconter. » Jean-Paul Sartre, La Nausée

 « Il allait donc écrire sur moi, j’allais devenir un personnage, j’en étais fière et j’en étais inquiète. »

Cécile Balavoine est l’autrice d’un premier roman, Maestro, que j’avais glissé sur les conseils de mon indispensable libraire dans la valise au moment de m’envoler pour l’Autriche à l’été 2017. Maestro était de l’aventure des #68premieresfois. Pas moi. Pas encore. Je me souviens combien j’avais été conquise sans réserve par cette lecture in situ, à la beauté aérienne, à l’élégance pudique, à la plénitude réconfortante tant par son sujet que son écriture. Ce roman avait été une première rencontre et j’espérais déjà qu’il y en aurait d’autres, beaucoup d’autres. À commencer par la deuxième.

J’attendais donc le 2e roman avec cette impatience particulière, prise entre hâte et appréhension. Elle a bien raison Odile D’Oultremont d’écrire dans ses remerciements : « Le deuxième roman, c’est toute une histoire. » (Baïkonour, Éd. L’Observatoire). Ce 2e roman, pour Cécile Balavoine, c’est en effet toute son histoire, à nouveau une autofiction donc, où selon les mots de Serge Doubrovsky « la matière est entièrement autobiographique, la manière entièrement fictionnelle. »

Une fille de passage est la réponse a posteriori, que l’étudiante devenue quarantenaire envoie, par-delà le temps, à Serge Doubrovsky (1928-2017), auteur d’un livre-testament, Un homme de passage (2011) dans lequel il profitait de quitter définitivement New York pour embrasser une dernière fois la vie derrière lui.

« Life can only be understood backwards; but it must be lived forwards. » Søren Kierkegaard

Un homme de passage s’ouvrait dans le salon de son appartement de fonction situé au 12e étage du 3 Washington Square Village dont les fenêtres dominent SoHo et downtown Manhattan. Alors que commence Une fille de passage, nous sommes au mois de septembre 1997 dans ce même appartement avec vue sur les Twin Towers qui s’effondreront, un autre mois de septembre, 4 ans plus tard.

Cécile a 25 ans ; Serge Doubrovsky, l’âge d’être son grand-père. L’écrivain enseigne à New York University où elle suit ses cours, troublée de découvrir qu’en dehors de la surface de la page, il existe un être de chair :

« C’était donc lui, cet homme que j’avais tenu pour mort, dont j’avais cru qu’il n’existait qu’entre les pages de livres écornés, dans les rayons de bibliothèques obscures. C’était troublant de le voir enfin, après m’être délectée de ses tragédies, de ses frasques et de ses ébats, au bord d’une piscine, dans un jardin, dans les trains, entre mes draps, sur des bancs. »

 Entre mes draps…

Quand il doit quitter New York pour Paris, le vieux professeur propose à sa jeune étudiante de venir habiter l’appartement mis à sa disposition par NYU pour qu’elle fasse suivre le courrier à son adresse parisienne ; rien de plus qu’un échange de services, semble-t-il, que Cécile accepte. Elle emménage avec Liv et Adrian dans cet appartement qu’elle connaît bien pour avoir lu avidement l’œuvre de son locataire.

« Je savais que je ne choisirais pas la chambre bleue, avec les lits jumeaux et les vestiges de sa vie conjugale. »

Ce sera donc la chambre du fond, là où il écrit :

« Nous coucherons donc ensemble par chambre interposée ! Il avait ri, cette fois d’une voix de fausset, aiguë, malgré son timbre autrement très profond. J’étais restée un instant sans bouger, figée, honteuse. Peut-être un peu flattée au fond. »

Voilà que l’allusion pas même voilée surgit au détour une phrase lâchée dans un rire si peu naturel qu’il alerte autant qu’il émeut. Cécile aurait-elle présumé de sa capacité à vivre avec les fantômes des femmes qui l’ont précédée dans ce lieu au passé écrasant ? On pense à Barbe Bleue, évidemment. Elle aussi, puisqu’il s’ensuit une crise de panique qui l’amène aux portes du Bellevue Hospital (ceux qui ont lu le roman de Ken Kesey savent !).

Et le lecteur de s’interroger sur ce qui se noue/se joue déjà entre ces deux-là – le chat joue avec la souris ? – alors qu’ils entament une correspondance entre Paris et New York où le vous glisse au tu. Ces lettres, de plus en plus longues, font évoluer leur relation au point qu’il est incommode de la cerner. Cécile se met à guetter le courrier comme une femme amoureuse espère un signe de l’absent.

« L’attente de ces lettres contenait, comme toute forme d’attente, une joyeuse espérance. Mais j’y sentais aussi un arrière-goût marécageux, limoneux. C’était un sentiment qui me tourmentait parfois et qui se mesurait au fait que je ne parlais jamais de cette correspondance. »

 Doubrovsky revient et lui propose de rester. Elle refuse, tout en laissant quelques-unes de ses affaires, tout en continuant à lui rendre visite presque quotidiennement. Et lui, sûr qu’elle viendra, laisse à son habitude la porte palière entrebâillée.

Un bouquet de fleurs ici, un verre de vin ou un repas là ; leur relation reste clandestine. Elle est flattée bien sûr, comment ne pas l’être !

« […] je savais très bien, il était impossible de me mentir à moi-même sur ce point, que je n’avais peut-être rien attendu, cette année-là, d’autre que cela : QU’IL ME VOIE. »

mais aussi soucieuse du regard et du jugement des autres, et balance entre gêne et fierté. Elle se laisse pourtant aller à avoir avec cet homme certains gestes tendres de l’enfance qui, quand on a 25 ans, sont équivoques au point qu’elle ne sait

« […] plus ce qui était mal, ce qui était bien. J’avais voulu porter la joie entre ses murs, l’eau dans ses plantes et le vin dans ses verres, mais je lui avais laissé espérer l’inespérable. Cela faisait-il de moi un monstre ? »

J’avoue être prise moi aussi d’hésitation au moment de répondre à cette question et, heureusement, je n’ai pas à le faire ! La lectrice que je suis s’est un peu perdue, je le reconnais, ne sachant plus très bien quoi penser de cette relation floue et, par instants, étouffante. Les promenades dans le labyrinthe new yorkais, de la pointe de Manhattan au pont de Brooklyn et la Promenade, en toutes saisons, sous un ciel changeant, offrent, à cet égard, une respiration bienvenue.

Amitié affectueuse ? amoureuse ? Jeu pervers ? Relation d’une fille à une figure (grand)paternelle qu’elle s’est choisie autant que Doubrovsly l’a choisie, elle ? Admiration d’une étudiante pour son Pygmalion ? d’un personnage pour son auteur ? d’un auteur pour son personnage ? Tentative de tenir la vieillesse à distance en séduisant la jeunesse, pour lui ? Respect et empathie, pour elle ?

Peut-être un peu de tout cela, je suppose, tant la frontière, en plus d’être mince, est poreuse.

« Je me sentais bien dans cet appartement, malgré ces femmes, ces âmes disparues qui continuaient de rôder. Je le regardais, je regardais sa tristesse qui s’immisçait en moi, qui commençait à m’envahir, à m’attendrir. Je ne pouvais pas l’abandonner. »

Une certaine connivence a fait son lit. Et parce que, oui, elle lui a laissé espérer l’inespérable, un jour, à la dérobée, il a le geste qu’elle n’avait pas prévu, mais que le lecteur avait anticipé au point de le guetter. Elle se sent salie, trahie. Aussi, quand il la demande en mariage avec la maladresse de ses 70 ans et les promesses d’une autre génération,

« — Je t’épouse, tu m’entends ? Je te donne la sécurité, la stabilité. Je te donne mon nom. Je te donne la gloire du nom. »

la réplique cingle, sans appel

«  — Merci ! Mais je me la ferai moi-même ! »

Quelle prétention ! Quel manque de clairvoyance ! A-t-il vraiment cru que c’était là ce que sa jeune étudiante était venue chercher auprès de lui ? Doubrovsky, ivre de rage, épouse Élisabeth, 43 ans, dont la philosophie est reposante de bon sens :

« Un être qu’on aime, on ne fait pas de tri dedans, c’est à prendre ou à laisser. »

Heureuse personne qui ne s’encombre pas d’atermoiements ! Privilège de femme plus mûre ?

Ce roman pose la question du passage, de ce mince entre-deux inconfortable où rien n’est jamais tranché, d’un no man’s land nébuleux où hésitent le réel et la fiction, le passé et le présent, le bien et le mal, la fierté et l’inquiétude, le vrai et le faux, l’identité réelle et l’identité narrative :

« Je me souviens d’avoir simplement approuvé : j’étais d’accord, il pouvait publier ces mots. Pourtant, je ne m’y retrouvais pas. Tout était vrai et tout était faux. Je ne reconnaissais rien ou presque rien non plus de notre histoire. […] C’est en faisant de moi un personnage d’autofiction qu’il m’avait enseigné, mieux qu’en mille cours, les lois d’un genre dont il avait forgé lui-même le nom. […] Céline avait un rôle à tenir, qui à la fois me dépassait et se situait bien en deçà de ce que j’avais pu vivre. Elle avait une mission, une mission narrative […] »

En refermant ce roman, je suis admirative, parce que convaincue, qu’il faut bien du courage, et une bonne dose d’honnêteté, pour faire de soi un personnage de roman. Écrire sur soi et ceux qui traversent notre vie doit être d’un inconfort sans pareil,

« Écrire, inévitablement, c’était mourir et faire mourir un peu. Faire glisser des êtres bien réels dans le chas d’une histoire, […] c’était les altérer, les estomper ou bien les amplifier, nécessairement les contorsionner. Les tuer et les ressusciter. »

même si, dans le même temps, le lecteur est dispensé de chercher quelle est la part de vrai puisque « tout était vrai et tout était faux ». Toujours est-il que lorsque la fiction détourne la matière authentique et que le romanesque ne s’embarrasse pas d’être fidèle aux instants vécus, mémoire et imagination se trouvent réconciliées. Et ici, Cécile Balavoine l’a magistralement orchestré, réussissant un roman (!?) pudique qui évite l’étalage gênant du journal intime et des tourments narcissiques – ce qui aurait été insupportable -, tout en disant, avec lucidité, sans démonstration ni amertume, les contradictions et les émotions troubles de ce huis-clos particulier où elle a offert à Doubrovsky toute la place qu’il méritait dans cette histoire qu’elle a écrite en en faisant un personnage de roman, comme lui l’avait fait pour elle auparavant.

« Je comprenais maintenant que s’il n’avait été ni un amant ni vraiment un ami, ni un grand-père ni tout à fait un confident, que s’il n’existait pas de mot pour qualifier ce lien qui nous avait unis et qui continuerait probablement de nous unir, Serge était devenu un repère de ma vie. »

 En aurait-il été fier ? En aurait-il été inquiet ?

Mon regret, le seul, est que très peu de place ait été laissée aux autres personnes rencontrées. Fernande, Liv, Adrian, Élisabeth, Chris, etc. peinent à exister dans la chiche lumière que leur laissent Cécile et Serge. Raison pour laquelle je parle de huis-clos. D’autres lecteurs auront certainement une autre appréciation.

Je terminerai en m’adressant à l’absent. Merci « Chair Serge » d’avoir soufflé à Cécile

« — Vous devriez écrire. »

elle le fait de belle manière avec une écriture douce, feutrée, enveloppante, humaine, tendre que j’ai eu un plaisir immense à retrouver.

Cette histoire (c’en est bien une, n’est-ce pas ?) m’a quelque peu perturbée, c’est vrai, mais elle était nécessaire. « [le] tuer et [le] ressusciter. »  – Christine Casempoure

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New York, fin des années 90. Étudiante française dans la ville américaine, Cécile Balavoine suit le cours d’un professeur qu’elle croyait mort, Serge Doubrovsky, grand prêtre de l’autofiction. Elle étudie ses livres, attire son attention et s’installe chez lui avec deux autres étudiants alors que lui est à Paris. Ils s’écrivent, se découvrent, nait une relation étonnante entre le déjà vieil homme et la jeune femme. Elle éprouve une infinie tendresse pour lui.

 Avant de commencer Une fille de passage je ne connaissais rien de Cécile Balavoine, pas même son premier livre, « Maestro », et rien de lui non plus, pourtant écrivain célèbre. Je découvre donc la différence d’âge, j’imagine l’aura du maître sur ses étudiants et étudiantes, le fait qu’il peut possiblement en profiter pour les attirer à lui… C’est choquant forcément, ça n’est pas comme si l’époque n’était pas à la mise en lumière, et en prison, de tous ces prédateurs sexuels puissants, subtils ou non, et jusqu’alors jamais inquiétés. Cécile ne peut pas ne pas le savoir, elle est une femme, elle a été séduite.

 Et puis non, ça n’est pas le dégoût qui finalement prédomine dans ma lecture, bien au contraire, je suis séduite par cette amitié amoureuse qui les lie, par cette attirance intellectuelle aussi, qui les nourrit tous les deux, les fait avancer. Son désir à elle s’arrête à sa bouche à lui, pourquoi pas.

 Roman troublant, Une fille de passage est l’histoire réelle de deux êtres qui vont s’aimer malgré les obstacles évidents entre eux. Lui est compliqué et déjà âgé, elle, beaucoup plus jeune. Il sera un pilier chez qui elle reviendra sans cesse, il écrira sur elle sans dire l’essentiel, elle écrit maintenant sur lui. Je ne sais quelle est la part de vérité dans ce roman, ce que l’écriture habile, musicale, sans heurts, dissimule ou au contraire magnifie, mais j’ai compris chaque ligne écrite.

 Il n’y a clairement pas qu’une seule sorte d’amour possible dans la vie, il est difficile de trouver un nom pour celui décrit dans ce livre. Il peut être choquant, l’aurait-il été moins si lui avait été une femme, comment se serait alors appelé cette attirance physique et intellectuelle de l’une pour l’autre, aurait-elle été moins associée à la prédation que certains hommes exercent sur les femmes plus jeunes ? Le fait qu’il la séduise est déroutant, questionnant, tant il peut paraître détestable, pourtant il semble aussi être un homme blessé, aux multiples histoires d’amour malheureuses, tragiques même, et qui finalement trouve une certaine paix avec, encore, une autre femme, pas Cécile, intelligente. Elle va veiller sur lui jusqu’au bout. Il saura être pudique et sensible. Alors peut-être que dans certains cas nous nous trompons et que l’amour est possible, malgré tout, dans notre société finalement assez rigide et cloisonnante.

 Une fille de passage est aussi un roman sur l’acte d’écrire et sur ce qu’il donne à voir sur celui ou celle qui est derrière la plume. Lui, l’initiateur de l’autofiction, restera pudique et flou finalement quand il parle de Cécile, elle, au contraire, ne semble pas vouloir cacher au lecteur quoique ce soit de sa relation avec Serge Doubrovsky. Peut-être est-ce thérapeutique ? Lui, en écrivant, donne une leçon sur le genre qu’il a crée, Cécile Balavoine veut elle, montrer, garder aussi, l’image d’un homme et non d’un monstre, et s’engage à mon sens beaucoup plus que lui quand elle décide d’écrire leur histoire. Elle est habile, elle manipule les mots et le passé. Grâce au genre romanesque elle peut exprimer certaines choses qui auraient certainement été particulièrement insupportables si elles avaient été dites dans une autobiographie. Malgré les multiples questionnements que soulève son roman, je reste irrémédiablement séduite par son écriture, par la finesse de cette relation improbable, imaginaire ou non, par les phrases, qui sont autant de vérités si difficiles pourtant à écrire. La boucle semble bouclée et je me demande de quoi sera fait le prochain livre de Cécile Balavoine, ce qu’il sera sans son regard à lui, ce qu’il dira de plus ou de moins sur la vie dans ce qu’elle a de plus secret et de plus nourrissant. Cependant une chose est sûre, j’ai hâte !!! – Emmanuelle Boucard Loirat

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1997. Cécile, jeune étudiante française de 25 ans à New-York crée une relation étroite avec un de ses professeurs de littérature, Serge Doubrovsky de près de 45 ans son aîné, écrivain, critique littéraire célèbre. Il a fait de sa vie la matière de son œuvre [il est le créateur de l’autofiction en tant que genre littéraire], elle a tout lu de lui et en lui sous louant son appartement à NY pendant un de ses retours en France, plus que jamais elle s’approche dangereusement de son intimité. C’est une relation faite de confidences, de gestes tendres, de rites, de longs silences, de correspondances. Elle est avide d’entendre ses histoires.
« …quelle compassion j’avais pour lui, quelle curiosité j’avais de ses histoires, de ses mots, de sa guerre, de ses parents, de tous ces gens qu’il avait pu aimer bien avant nos naissances. »
Et elle ressent toujours au fil des années le besoin de lui raconter sa vie à elle.
« Il m’était nécessaire de lui confier les épisodes les plus précieux ou les plus saisissants de mon existence, car ils s’ancraient ainsi dans la réalité, s’apaisaient s’ils étaient douloureux, s’amplifiaient quand ils étaient heureux. »
Néanmoins à un moment donné, elle finira par comprendre ce qu’elle n’avait jamais voulu voir « que lui et moi, sans doute, n’avions pas tout à fait vécu la même histoire. »
Une fille de passage , un écho à son livre à lui, Un homme de passage ( 2011), où il parle d’elle.
« C’est en faisant de moi un personnage d’autofiction qu’il m’avait enseigné, mieux qu’en mille cours, les lois d’un genre dont il avait forgé lui-même le nom. »

C’est une lecture très agréable, l’écriture de l’autrice est belle et fluide, la réflexion sur la création littéraire passionnante. Quant à cette relation, entre Paris et New-York, sur près de 20 ans, difficile à qualifier, faite de séduction, d’amitié, d’admiration, de tendresse, de respect, elle est pleine de douceur et racontée avec pudeur.
J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce très beau roman, merci les fées des 68 ! – Catherine Dufau
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Balavoine
Pour voir ou revoir l’entretien entre Cécile Balavoine et Charlotte Milandri dans le cadre de Un endroit où aller… cliquez ici.

 

Les cœurs imparfaits – Gaëlle Pingault

« N’ayez pas peur d’avancer. Si vous tombez, vous vous relèverez. Un chemin se réajuste selon ce qu’on a appris de la chute ou de la réussite. Le pire, c’est le surplace. L’immobilisme, c’est la mort. »

 

Les coeurs imparfaits

 

Charles, Barbara et Lise ont un point commun : ils passent tous les trois quelques heures de leur vie au sein de l’Ehpad les Genêts. Charles en est le médecin, Lise une des aides soignante et Barbara la fille d’une résidente. Quand ce trio se rencontre, chacun, à sa manière, est à un tournant de sa vie. Enfance difficile, couple à la dérive, solitude assumée… Ils ont à apprendre les uns des autres, pour continuer à avancer…

Je ne m’étonne plus depuis longtemps des remarquables découvertes que me font vivre les 68 premières fois. le second roman de Gaëlle Pingault fait partie des jolies pépites qui arrivent sans crier gare.

Tout est succulent dans ce roman : l’histoire de ces trois personnages d’abord. On s’attache rapidement à leur fragilité, à leur ténacité, à leur trait d’humour. On partage leur ennui, leurs doutes et leurs joies simples. Derrière l’image, ils ont tous trois une zone d’ombre qui les rend si humain…

L’ambiance ensuite… Offerts par petites touches, tout au long des pages, les chemins que les personnages ont empruntés sont sinueux, douloureux et parfois nostalgiques. Sans jugement aucun, l’auteur nous entraine avec elle dans l’enfance compliquée de Barbara, dans le salon froid et sans âme de Charles et au coeur des bouffées d’oxygène nécessaire à Lise pour tenir debout.

Et l’écriture enfin… Sublime, légère, poétique et tellement juste. Gaëlle Pingault doit aimer les gens, les rencontres, les gestes simples, pour nous faire cadeau de tant de tendresse et de chaleur. Chaque phrase, chaque mot, a sa mélodie…

Ce roman résonne d’un message puissant : être soi, malgré les doutes, les blessures, s’ouvrir aux autres et prendre soin d’eux, pour se réchauffer soi-même… Et rester indulgent face à cette vie tortueuse mais belle… – Audrey Lire&Vous

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Ils m’ont immédiatement séduite ces personnages qui gravitent autour de Rose, la mère de Barbara, qui perd peu à peu le fil de sa vie dans un EPHAD qui fonctionne à flux tendu, dans une ambiance d’économie de moyens qui lamine les meilleures volontés.

Barbara est convoquée par le chef de service, Charles, qui a opté pour une fin de carrière moins glorieuse que ne l’a été son parcours précédent, où il était un neurologue réputé. Le professeur Bordier souhaite en effet aborder avec Barbara la difficile question de la tutelle pour Rose. C’est avec un peu de surprise qu’il se prend en pleine face un genre de « Allez vous faire foutre, ma mère je m’en balance! »

Au bal de cette petite communauté est aussi invitée Lise, , qui se consacre corps et âme au bien-être de ses patients et en crève de dépit de ne pouvoir prendre le temps de ces échanges gratifiants pour elle ô combien utile pour chasser pour un instant la solitude des résidents.

Et puis menant la danse, Barbara, une prof de lettres adulée par ses étudiants, affichant tous les stigmates de la réussite. Et pourtant…

C’est grâce à ces personnages profondément humains dans leur forces et leurs faiblesses, que se construit l’histoire, faite de mains tendues, prises ou refusées, avec au bout du compte de nouvelles alliances et et des plaies en voie de guérison.

J’ai déjà ressenti des émotions livresques identiques avec Ensemble c’est tout d’Anna Gavalda, que j’avais beaucoup aimé.

Et la crainte de devoir sortir un mouchoir à la fin ne s’est pas réalisée. Merci Gaëlle Pingault ! – Chantal Yvenou

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Trois personnages et un point commun, l’Ehpad des Genêts. Barbara, professeur de lettres à la fac, dont la mère se trouve à l’Ehpad, Charles médecin  et Lise aide soignante.

Charles va convoquer Barbara pour lui parler de sa mère afin que celle-ci s’en occupe et va découvrir qu’elle ne l’aime. Lise s’occupe des résidents  avec  beaucoup d’humanité et va faire la connaissance de Barbara, fille de Rose.

Barbara solitaire, une enfance douloureuse avec une mère difficile qu’elle quitte à 18 ans en claquant la porte, Charles esseulé dans sa vie personnelle qui retrouve la froideur de sa femme tous les soirs et Lise, enjouée et pétillante qui s’occupe des résidents avec beaucoup de gentillesse et d’attention. Ces trois personnages vont se retrouver régulièrement et s’entraider dans ce quotidien difficile et se révéler. Et Ninon que j’ai appréciée par sa sagesse qui va ouvrir les yeux de Barbara et l’aider. Le  début du livre m’a laissée en retrait et presque ennuyée et…petit à petit, j’ai été happée par les personnages et leurs vies, grâce à l’écriture légère et très juste de Gaëlle.

Un livre attachant, de la chaleur humaine et beaucoup de tendresse.

J’ai très envie de découvrir le premier roman de Gaëlle Pingault « Il n’y a pas d’internet au paradis ». – Joëlle Radisson

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Destins croisés.
Charles, ancien Professeur en neurologie et reconverti en médecin coordonnateur d’un EHPAD.
Lise, aide soignante dans cet établissement.
Barbara, jeune quinquagénaire, célibataire, fille mal aimée de Rose résidente dans cet endroit.
Lors de l’annonce de la bipolarité de Rose, Barbara va croiser Charles et Lise et revoir Rose malgré elle.
Chacun se cherche, réfléchit à sa vie passée, à ses échecs, à ses choix de vie.
On y sent, l’ennui, les échecs amoureux, la gestion discutable des EHPAD.
Le fait de se croiser, leur permettra d’avancer dans leurs chemins de vie et d’espérer une voie nouvelle.
L’auteure réussit un vrai pari, car ses personnages gagnent vraiment en épaisseur au fur et à mesure de la lecture, avec une fin intelligente et sans facilité. – Anne-Claire Guisard

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Barbara est enseignante à la fac. D’une indépendance et d’une assurance à toute épreuve, elle a fait le choix d’un célibat agrémenté de jeunes amants occasionnels. Ce bel équilibre menace de rompre quand elle est convoquée par le médecin de l’EHPAD où réside Rose, sa mère devenue sénile. Ces retrouvailles obligées avec cette mère qu’elle a fuie à ses 18 ans la contraignent à revisiter son passé, tandis que Charles Bodier, neurologue en fin de carrière nouvellement nommé dans cet EHPAD, fait le constat amer d’une vie qui ne lui convient plus et s’ennuie un peu. Lise, elle, ne s’ennuie pas, elle passe ses journées à courir d’un patient à l’autre, tâchant de donner à chacun l’humanité dont ils ont besoin et que ne permet pas l’exigence de rentabilité du secteur.

C’est un beau parcours que celui de ces trois personnages qui vont tous trois, à leur manière, s’entraider, et accomplir un chemin inconfortable vers une libération. Avec beaucoup de sensibilité, d’élégance et de finesse, Gaëlle Pingault explore les continents de vies qu’on construit comme on peut, jusqu’à ce que vienne l’heure des choix qui se font quand on parvient à faire la paix avec soi-même. Ces cœurs imparfaits et solitaires vont ce qu’ils peuvent, et c’est déjà beaucoup. – Emmanuelle Bastien

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« Enfin, il me reste à remercier tous ces lecteurs… Je suis impatiente autant que j’ai la trouille, pour tout dire, de vous confier ce deuxième roman. » Ce sont les mots de Gaëlle Pingault à la fin de son deuxième roman. Et, pour tout dire aussi, je me trouve dans le même état d’esprit en ouvrant « Les cœurs imparfaits ». Je trépigne et j’ai peur…

…Et puis j’entre dans la vie de Rose, vieille femme désorientée, résidente d’un EHPAD, Charles, médecin coordonnateur de cet établissement hospitalier, Barbara, belle et dynamique cinquantenaire, professeur de fac. Je rencontre aussi, Lise, aide-soignante, Ninon étudiante, et Suzanne, la sœur de Rose. Tous ces personnages ont un point commun, ils sont imparfaits, empêchés de mener la vie qu’ils auraient souhaitée, peut-être d’atteindre ce à quoi ils aspiraient. La vie, c’est ça, un petit caillou, une mauvaise herbe, un secret profondément enfoui et l’engrenage s’enraie… Mais un jour une rencontre a lieu et…

Dans ce roman, j’ai tout aimé : l’écriture simple et discrète qui sert le texte plutôt que de le cacher. Telle une femme transcendée par un maquillage dont on oublie la présence, le récit de l’auteure profite d’une langue gracieuse et d’un rythme bien dosé qui le rendent fluide et facile à lire. Les phrases coulent tranquillement et la lecture se fait plaisir. J’ai aimé la construction parfaitement adaptée qui nous permet d’avancer pas à pas dans l’histoire et les confrontations des protagonistes, de comprendre leurs difficultés, leurs souffrances, leurs questions. J’ai aimé l’étude approfondie, l’analyse fouillée, le dépeçage presque de chacun de ces héros. J’ai apprécié le regard acéré sur la structure hospitalière, ses problèmes, ses manques, ses personnels dévoués, fatigués, usés, désespérés et sa rentabilité devenue obligatoire.

J’ai aimé encore les mots de la romancière sur tout ce qui touche à l’humain, et notamment s’agissant des pathologies mentales « La maladie mentale n’est pas bien vue dans nos sociétés. Pourtant il faut un sacré courage pour l’affronter au quotidien, pour lui tenir tête ou composer avec elle, pour aller son chemin. »  Il n’y a pourtant rien de larmoyant, et chacun va aller son chemin vers une sorte de rédemption. Gaëlle Pingault a, de plus, l’élégance de nous épargner une fin au parfum de rose.

« Les cœurs imparfaits » est à mes yeux un roman très réussi, sensible et fin, bourré d’humanité, un moment de lecture particulièrement émouvant. – Geneviève Munier

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Si on m’avait dit que j’aimerais autant un livre à base d’EPAHD, de bipolarité, de couple en fin de relation et autres perspectives joyeuses, j’aurais haussé un sourcil.

Mais le fait est là, je trouve que « les cœurs imparfaits » est un formidable roman où les personnages ratent consciencieusement leur vie parce qu’ils ont fait des choix par défaut, par lâcheté, par intransigeance. Mais lorsqu’ils lèvent les obstacles, leurs certitudes s’envolent, ils peuvent avancer dans la bonne direction. Et leur métamorphose, leur nouveau chemin sont un pur bonheur de lecture.

L’écriture sait faire alterner les époques, les lieux, les personnes ; l’époque actuelle est peinte avec lucidité (ah, les impératifs d’efficience du système de santé !) mais ceux qui y vivent sont regardés avec tendresse : la prof de fac dont l’assurance cache une faille, l’ancien mandarin à qui la retraite a retiré son pouvoir hospitalier, l’aide-soignante qui aime son métier jusqu’à risquer l’implosion…

Les personnages secondaires sont, également remarquablement campés, avec des détails qui dénotent un vrai intérêt pour l’humain : l’étudiante lucide, l’amant dont on s’est lassé, les personnes âgées de l’Epahd et tant d’autres…

Une réussite, à tous points de vue. – Marianne Le Roux Briet

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Quand j’ouvre Les cœurs imparfaits je découvre les destins croisés de personnages qui pourraient être vous, ou moi, des gens de la vraie vie, pas forcément les protagonistes que nous nous attendons à découvrir dans un roman. Et le premier effet est assez déculpabilisant ! Personne n’est parfait et encore moins les héros des livres ! Chouette !

Et puis elle est solidement plantée dans le réel cette histoire, elle sonne juste, encore plus par les temps qui courent. Elle souligne comme la société peut être broyée par le libéralisme, par ceux qui ne savent pas faire autre chose que s’enrichir, au mépris de tous.

Enfin, et pour terminer, ce roman dit parfois des mots qui tournent inconsciemment dans notre tête.

« Je. Suis. Seule. SEULE. Ces mots lui sautent au visage. Cette formule a bercé son enfance et son adolescence. Barbara se la répétait comme un mantra pour se donner de la force. Je suis seule, donc je dois m’en sortir seule. »

Et ça, c’est juste précieux. Cela fait même rentrer ce roman dans la catégorie des livres thérapeutiques, ses mots soignent.

« Vous avez raison. J’ai besoin d’être consolé. Mais il faudra que j’accepte l’idée que j’y ai droit. »

Des mots qui brisent la solitude ou les remparts que la vie peut parfois construire autour de nous.

Bref, Gaëlle Pingault a écrit un livre doudou, qui réchauffe le cœur, qui va chercher des émotions enfouies ou oubliées pour les rendre plus douces, et nous rendre plus fort(e)s.

« Oser avancer, en tenant compte d’où je viens et en acceptant mes faiblesses. Ne pas renoncer même quand ça tangue fort. Accepter la peur, parce que c’est de cette manière qu’on l’affaiblit. Donner le meilleur de moi, y compris pour m’aimer telle que je suis. »

Voilà, j’ai adoré ! – Emmanuelle Boucart-Loirat

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« Ce qui ne peut danser au bord des lèvres s’en va hurler au fond de l’âme. » Christian Bobin, L’autre visage

« D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle détestait sa mère et sa mère la détestait.

Barbara se demande si cette phrase pourrait constituer un bel incipit. D’autant que ceux débutant les romans avec des histoires de mère, c’est un match un peu plié par Albert Camus. Difficile de surpasser L’Étranger sur ce terrain. »

Voilà plusieurs semaines que j’ai achevé la lecture des Cœurs imparfaits, le 2e roman de Gaëlle Pingault aux Éditions Eyrolles qui, décidément, réservent de belles surprises.

« Je suis impatiente autant que j’ai la trouille, pour tout dire, de vous confier ce deuxième roman. »

Dix, quinze fois, j’ai commencé ma chronique ; dix, quinze fois, je l’ai effacée. J’avais la trouille, pour tout dire, que ma propre histoire vienne s’écrire dans l’interligne et enfle au point de prendre toute la place. Il a fallu le temps que l’émotion reflue, cette émotion qui m’a prise aux tripes tant il m’a semblé que Gaëlle Pingault s’était emparée de ce que j’ai vécu, enfant puis adolescente. Mes réticences ont fini par céder tant ce roman, qui est la générosité même, m’a fait un bien fou.

Je les ai aimés d’emblée ces personnages que la vie va faire se croiser. Ils sont tous, absolument tous, terriblement humains. Ils sont fragiles, mais ne capitulent pas ; chacun compose bon an, mal an avec les creux et les bosses laissés par les chocs de la vie.

Rose est la mère toxique que Barbara a fuie à 18 ans sans se retourner pour aller trouver refuge chez Suzanne, la sœur aînée de Rose et par conséquent sa tante. Rose est à présent pensionnaire de l’EHPAD des Genêts où le docteur Charles Bodier assure le suivi médical des patients dont Lise, aide-soignante, s’occupe au quotidien. Rose est le centre autour duquel gravitent ces cœurs imparfaits, mais perfectibles.

Barbara, la cinquantaine épanouie et virevoltante, est professeur de littérature à l’université. Célibataire et farouchement indépendante, elle assume séduire des hommes plus jeunes qu’elle choisit, parfois, parmi ses étudiants étrangers.

« Elle n’ignore pas qu’elle est une belle femme – elle déploie une certaine énergie pour le rester – et n’a, de plus, aucune intention d’épouser l’un d’entre eux. Ils s’amusent, elle s’amuse, c’est parfait. »

Charles est un peu plus âgé. Neurologue reconnu, il a volontiers laissé sa place à la jeune génération et est venu à l’EHPAD des Genêts attendre la retraite dans un contexte moins stressant au risque de s’ennuyer. Sa vie de couple est un désastre ouaté depuis qu’Éliane, son épouse, a eu connaissance de son incartade avec la vive et souriante Charlotte. Il a cédé à son chantage et n’est resté que pour ses deux enfants qui sont à présent indépendants.

« Il n’a plus la superbe nécessaire, ni pour certains combats, ni pour certains rêves. L’a-t-il jamais eue, d’ailleurs ? Il se tâte. »

La dynamique et dévouée Lise court toute la journée d’un résident à l’autre, tentant de consacrer à chacun quelques instants de complicité bienveillante. Solitaire, célibataire, Lise s’emploie à trouver la juste distance thérapeutique pour gérer tant bien que mal la charge émotionnelle

« Rester sensible, pour ne rien banaliser. Pas trop, cependant, pour ne pas se laisser ronger. »

à l’EHPAD des Genêts qui, comme tous les établissements de soin, connaît la pression des objectifs de rentabilité, celle des équipes restreintes quand les départs ne sont pas remplacés.

« Le fric, le fric partout, tout le temps. Le fric comme destruction massive. […] Un jour prochain on ne regardera plus les personnes fragiles autrement que comme des poids financiers. »

Autant de dysfonctionnements dont Lise craint, à juste titre, qu’ils finissent par avoir raison du courage et de la motivation de soignants dévoués comme Éric, parti du jour au lendemain à la suite d’un burn-out.

Hasard du calendrier, ce roman, sorti au moment de la crise sanitaire que nous venons de traverser, pointe du doigt ce que les personnels soignants dénoncent depuis longtemps et que Gaëlle Pingault reprend ici sans verser dans la démonstration polémique.

La belle assurance de Barbara se lézarde le jour où Charles l’appelle pour lui annoncer que sa mère, l’une des résidentes de l’EHPAD où il exerce, commence à perdre le fil de son existence. À cause d’un « usage délétère des neuroleptiques pris durant la majeure partie de sa vie pour traiter sa bipolarité » Rose ne parle plus et passe les heures prostrée à regarder par la fenêtre. C’est un choc pour Barbara d’apprendre ce qu’on s’est évertué à lui cacher : sa mère ? bipolaire ?

« Charles, est-ce que vous imaginez ce que c’est de vivre avec quelqu’un dont on ne trouve jamais le mode d’emploi ? Dont la majeure partie des réactions est imprévisible ? D’évoluer dans un contexte où rien n’est fiable, ni compréhensible ? De vivre en tension permanente ? J’ai passé mon enfance à craindre de rentrer chez moi, je ne savais pas ce qui m’attendait. Pas un nid douillet, en tout cas. Charles, mon enfance ; mon enfance, Charles. Les présentations sont faites. »

Leur relation aurait-elle été différente si elle avait eu connaissance de ce diagnostic posé il y a longtemps ?

Barbara, Charles, Lise, Suzanne vont prendre le chemin de la réconciliation, d’abord avec les autres puis avec soi-même, en osant enfin affronter ce qu’ils croyaient pouvoir ignorer. Ils vont s’aider les uns, les autres, avec parfois la maladresse de leur bienveillance. Ils seront aussi soutenus par des personnes extérieures qui bien souvent se révèlent les plus lucides et donc les plus à même de donner les conseils les plus judicieux.

Il y a Ninon, étudiante très (trop ?) enthousiaste à ses cours que Barbara va l’interpeler

« — Ninon… […] Si vous deviez vous réveiller à cinquante ans passés, en constatant que votre vie est construite presque en totalité et malgré vous, sur un énorme mensonge, vous agiriez comment ? »

Ninon, qui va tisser un lien de confiance avec son professeur au point de pousser Barbara à envisager la situation autrement, à savoir du point de vue de la mère honnie :

« La maladie mentale, c’est compliqué, oui. Vous ne vous êtes jamais dit, à propos des gens qui en souffrent, que c’était courageux de leur part, de continuer à vivre avec ça ? […] Je les plains et je les admire en même temps. […] On soutient les gens qui se battent contre un cancer ou contre une maladie génétique, on organise des téléthons et des courses pour des tas de maladies physiques … Est-ce qu’on ne pourrait pas rendre hommage, aussi, aux gens qui souffrent de maladie mentale ? Ce doit être si dur à vivre ! »

Et dire que Barbara craignait que Ninon manquât de recul et de sens critique !

Il y a Charles et ses SMS farfelus sur le tricotage et le cheesecake qui, sous couvert de fantaisie, va s’employer à corroder l’armure de Barbara, cette « guerrière cuirassée armée jusqu’aux dents » qui a préféré la colère à la tristesse.

« Pas envie de penser à cet établissement, à sa mère, à sa mémoire, à sa mère, à son avenir, à sa mère, à leur histoire commune, à sa mère, aux cicatrices qu’elle lui a laissées… Putain, non. Pas sa mère. »

Charles va comprendre enfin qu’à avoir passé sa vie à prendre soin des autres, il s’est oublié et que le moment est peut-être venu de se poser la question que nous, lecteurs, avons sur le bout de la langue depuis que nous avons pénétré à sa suite dans son salon glacial : pourquoi diantre reste-t-il auprès d’une épouse indifférente qui lui bat froid maintenant que Paul et Louise ont quitté la maison ?

« Quant à partir, il a raté le coche. Comment s’y prendrait-il alors qu’il n’a pas été foutu de saisir sa chance soutenu par le rire de Charlotte ? »

Il y a Suzanne, tante Suzanne, qui avait recueilli la fugueuse et que Barbara a perdu de vue, ni l’une ni l’autre n’ayant osé faire le premier pas vers la réconciliation malgré une affection sincère. Et les années ont passé, et les mois ont glissé, rendant ce premier pas chaque jour plus difficile.

« C’est à la fois étrange et tellement bon que tu sois là. »

Ce roman est celui du chemin qu’imperceptiblement et coûte que coûte se fraye la douceur – je ne parle pas de celle des cheesecakes et des crêpes ! Lisez, vous comprendrez.

À la fin, si tous les personnages n’ont pas trouvé la paix, je suis heureuse de les savoir sur le bon chemin.

« Il a dit que oui, il connaissait cet état qui consiste à être sur le qui-vive, tout le temps, même sans en avoir conscience. Il connaît aussi l’absence de repos, le sentiment d’être englué, l’impuissance à assainir une relation, et donc, à se sauver soi-même. À trouver – retrouver ? – le chemin de la douceur. »

En alternant les chapitres du temps présent et ceux de l’enfance de Barbara, Gaëlle Pingault réussit non seulement à rendre le récit vivant (lapalissade !), mais encore à diffracter l’éclairage pour montrer toutes les facettes de ces personnages abîmés qui ont cependant gardé leur capacité à aimer, même imparfaitement. Le lecteur avance, confiant de tenir là un roman où l’amertume et la bêtise crasses n’ont pas leur place. L’art de l’autrice est aussi de savoir faire naître ici un sourire léger, là un rire franc pour éviter au roman de sombrer dans le drame larmoyant. Avec un tel sujet, ce n’était pas gagné ! Croyez-moi, rien ne vaut d’embarquer avec Barbara pour l’Ouzbékistan tropical après un chapitre assez rude. Le style est vif et enlevé, le vocabulaire aussi qui désamorce la mièvrerie. Un petit aperçu ?

« Pour s’ennuyer, il faut avoir le luxe d’être en vie. L’emmerdement est donc un privilège. »

Les cœurs imparfaits offre également une belle réflexion sur le pouvoir de la littérature (prenez un carnet et un stylo pour noter les références de vos prochaines lectures, de vos prochaines chansons !). Sur le conseil de Lise, par la lecture, Barbara va retisser un lien fragile à sa mère et un autre plus solide au plaisir de lire qui l’avait désertée.

« Rose ferme les yeux et s’appuie contre le dossier de velours usé. Elles sont assises l’une près de l’autre. Il y a quelque chose d’étrangement familier dans cette situation. Cela permet à Barbara de reprendre ses esprits peu à peu. Elle attrape la Tournée d’automne […] l’ouvre au hasard et se décide à lire à voix haute […] C’est en tournant la page pour continuer la lecture que Barbara le réalise : elle vient enfin de se remettre à lire. »

Ce roman est riche, riche d’une humanité où « la chorégraphie des autres » est légère et aérienne. Bien que le sujet soit douloureux, rien dans ce roman n’est pesant. Jusqu’à la fin qui reste ouverte et donc riche – oui, encore ! – de promesses :

« D’une certaine manière – une manière étrange et qui lui ressemble bien – il fallait que Rose revienne dans la vie de Barbara pour la quitter vraiment. C’est l’acte le plus maternel que Rose aura réussi, libérer sa fille, comme si elle la mettait au monde une seconde fois. »

Je termine ce billet très émue, consciente de n’avoir pas su trouver les mots pour dire combien ce roman m’a touchée et qu’il mérite d’être mis entre toutes les mains. Je ne voulais pas que mon histoire abîme cette histoire et j’espère y avoir réussi.

Je laisse les mots de la fin à Hemingway : « Dieu soit remercié pour les livres. Tous les livres. »

Et pour le vôtre aussi, Gaëlle. – Christine Casempoure

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Il y a parfois des liaisons de lectures un peu délicates. Je venais de lire Paul Boyé de Paul Nizan, un sujet assez difficile et parfois douloureuse et une écriture littéraire exigeante. Passer aux Coeurs imparfaits de Gaelle Pingault m’a semblé dès les premières pages une régression de qualité. Mais au fil de ma lecture je me suis attachée à ces trois personnages de la vie quotidienne. Barbara, une femme cachée derrière la carapace qui l’empêche de souffrir et même de se rappeler, Charles, médecin d’une humanité rare et d’un humour déjanté, et Lise, courageuse, empathique, attentive et émouvante. L’écriture est moderne, le sujet d’actualité, l’ambiance tendrement décrite. J’ai eu l’impression de lire un roman feel good, qui apporte du bien là où ça fait mal, sans réelle prétention littéraire. Il m’a tenu dans ses bras, j’ai passé quelques heures délicieuses. Gaëlle Pingault parle de nous, elle le fait bien, et elle nous propose le chemin de la solidarité, de l’espoir, de l’amitié. C’est bien. – Martine Magnin

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J’avais apprécié la lecture du premier roman de Gaëlle Pingault et trouvé intéressant sa façon d’aborder un sujet d’actualité avec romanesque et des personnages touchants. Grâce aux fées des 68 premières fois, nous suivons les auteurs et cette fois, nous retrouvons cette auteur avec des cœurs imparfaits. mais qu’est ce que des cœurs imparfaits ou des cœurs parfaits. Cette fois, nous allons aller dans une maison de retraite et rencontrer des personnages cabossés, mais tellement humains et que l’on peut croiser ou être d’ailleurs. Il y a Barbara, qui a coupé les ponts avec sa mère, dès qu’elle a pu « fuir » la maison, il y a Charles, le médecin de cet EPHAD, qui y finit sa carrière avec des personnes qui finissent leur vie, il y a Lise, une jeune aide soignante de cet établissement qui fait avec les moyens du bord.. Et plusieurs autres touchants personnages secondaires. Ils n’ont pas des cœurs parfaits mais au moins leur rencontre, leur non rencontre vont à quelques moments leur faire battre le cœur. Chacun et chacune essaie de mener leur barque dans la vie. « Je peux cesser de ne compter que sur moi » dit un personnage et cette phrase va irradier ce roman. Il aborde des sujets d’actualité, douloureux comme la situation dans les maisons de retraite mais il parle très bien des employés qui font le maximum. Une nouvelle fois, l’auteure aborde des sujets délicats, d’actualité mais j’ai aimé sa façon de nous entraîner avec ses personnages, touchants, si vivants et leurs cœurs ne sont pas si imparfaits. – Catherine Airaud

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J’avais hâte de découvrir Les cœurs imparfaits de Gaëlle Pingault parce que j’avais immédiatement plébiscité il y a trois ans son premier roman Il n’y a pas Internet au paradis.

Celui-ci est un livre très touchant, également, avec une fin ouverte qui invite le lecteur à poursuivre longuement en pensée le trajet des protagonistes.

Le cœur de l’action se situe en EHPAD, ce qui, dans le contexte actuel, est loin d’être anodin, d’autant que c’est aussi le cadre d’Une vie et des poussières de Valérie Clo (chroniqué le 30 mars) et de Si belles en ce mouroir de Marie Laborde (le 2 mai). A ce titre Gaëlle Pingault, dont je sais qu’elle connait bien cet univers, nous en donne une critique caustique qui sera particulièrement entendue.

Le personnel y subit les objectifs de rentabilité, les postes fermés, la pression permanente (sans compter l’attachement aux résidents, les non remplacements). On comprend combien se déconnecter est un impératif déontologique. Toute allusion aux dysfonctionnements de ces établissements me fait l’effet d’une craie grinçant sur un tableau noir. Et je crois que le sigle écrit en majuscules dégage une agressivité qui me blesse.

Le réquisitoire est accablant (p. 144-145) car s’il faut jongler, comme partout ailleurs, avec les lignes budgétaires et les contraintes financières (…) Charles, le médecin-chef, souligne qu’il n’a pourtant jamais rencontré au cours de sa carrière un seul soignant qui jette l’argent par les fenêtres, en se disant après moi le déluge ! Les soignants sont des gens sérieux, responsables et souvent engagés. Personne ne s’en est donc encore aperçu ? (…)  Il n’y a quasiment plus de soignants de formation dans les équipes de direction, mais des diplômés en master de gouvernance (…) tablant sur la conscience professionnelle de ceux qui restent afin d’éviter les catastrophes.

Si le roman n’était pas paru « avant » la crise sanitaire qu’on espère traverser on le trouverait opportuniste.

A propos du diktat de la rentabilité (p. 146), l’auteure émet des hypothèses toujours par la bouche de Charles : mascarade éhontée, volonté de nuire, avidité stupide ou déni ? le problème du déni étant qu’on n’en sort pas quelqu’un malgré lui, notion de base. Et les décideurs n’ont aucune envie d’être exfiltrés de leurs certitudes. (…) Le fric comme arme de destruction massive.

La directrice répondra qu’elle est attentive aux équipes (en fonction des moyens qu’on lui consent) et elle en donnera à la fin une preuve de bonne foi, signifiant combien Gaëlle ne leur jette pas la pierre. Cette notion de rentabilité est depuis devenue totalement dérisoire quand on songe à ce que le confinement aura coûté par suite d’incurie et d’imprévoyance. Aurait-il pu être évité ? Sans doute.

Mais revenons à l’essentiel de ce roman qui n’est pas du tout un réquisitoire contre la main mise de l’administration sur la société. Concentrons-nous sur Barbara, Charles, et Lise… qui ont chacun dans leur histoire personnelle, des empêchements venus enrayer leur possibilité d’être pleinement heureux,  sans entraver néanmoins complètement leur capacité à aimer.

Barbara est seule mais elle ne s’effraie pas d’enchainer les aventures dans une valse qu’elle est persuadée de diriger. Son indépendance est un rempart, érigé dès l’enfance, pour tenir à distance une mère tristement prévisible dont elle sait qu’elle ne gagnera jamais l’affection.

Au fil du temps, Barbara comprend que « ça ne va pas » à ce qu’elle ne reconnait plus son univers proche, ni même son reflet dans le miroir, pour lequel elle éprouve de la compassion (c’est une bonne chose car elle va devenir empathique avec elle même). Mais surtout, elle qui est férue de littérature, ne parvient plus à lire. Peut-être aurais-je trouvé ce comportement excessif si je n’avais pas traversé une telle crise pendant le confinement. Dialoguer avec son étudiante Ninon va la remettre en selle. J’ai dû croiser un virus à la mode dit-elle pour justifier son état (p. 103). Comme Charles, elle se dit que le temps est probablement venu d’arrêter de faire semblant.

Lise est aide-soignante. Elle s’impose une discipline rigoureuse, tente d’offrir aux résidents des Genêts des moments de partage arrachés à la cadence minutée des soins. Lise applique la théorie de la trilogie secrète : ne pas commencer en retard ; à l’intérieur, ne pas penser à l’extérieur–déconcentration assurée ; être d’une précision parfaite dans chaque geste (p. 30). Cette femme est formidable. Avec son énergie, sa bienveillance, sa vigilance à discerner le moment où il faut mettre en action le plan B (p. 180), une  expression pour désigner l’administration d’un puissant anti-douleur dont je me suis demandé si était un nom de code général aux EPHAD, et son recul face aux mises en garde de juste distance thérapeutique, un concept qu’elle considère comme une vaste blague (p. 41). A l’inverse de Barbara, elle semble éprouver le souci opposé : elle impute sa solitude, aussi bien amoureuse qu’amicale, au fait qu’elle n’arrive pas à faire semblant (p. 106). Et si elle a compris ce qui cloche, elle ne se sent pas d’attaque pour ce chantier. L’angoisse lui glace les mains, alors elle a développé le toc de se les frotter.Charles est en fin de carrière. Il vient d’arriver aux Genêts où il s’ennuie, là comme dans sa vie personnelle. Il vit lâchement depuis des années, mais il ne joue ni à faire semblant, ni à ne pas le faire. Est-ce parce qu’il est médecin qu’il va s’appliquer un traitement expérimental ? Celui de tenter un pas de côté et se risquer au n’importe quoi. Cela lui est apparu comme une évidence, la seule option possible. Casse gueule, certes (…) Ce serait quitte ou double, mais il fallait oser un truc sans filet (p. 33). Certains lecteurs ont sans doute souri en apprenant qu’il s’était lancé dans le tricot. Cette passion ne dure pas mais elle a pu enclencher une prise de conscience. Historiquement cette activité était interdite aux femmes. Trop subsersive. Vous n’imaginez pas le nombre de décisions qui ont été prises pendant que les mailles s’enchainaient sans malice les unes avec les autres …La description du couple qu’il compose avec Eliane est terrible. Il a désormais de cette femme une connaissance théorique et dorénavant zéro trace émotionnelle alors qu’il sait pertinemment en avoir auparavant éprouvé (p. 96). Le couple a évité la franche colère mais a sombré dans l’indifférence méprisante. Avoir vécu une situation maltraitante rend expert dans l’art de l’évitement, on le constate avec Barbara comme avec Charles. Aura-t-il l’audace (car il ne manque pas de courage) d’au moins crever l’abcès avec ses propres enfants ?Il a perdu le goût de se mettre aux fourneaux, même pour réaliser des plats tout simples. Chaque personnage a sa dose de folie intérieure, ou de vitalité. Simone, une résidente globalement valide, dont on pourrait tout autant dire qu’elle est globalement invalide, pratique avec philosophie la salutation au soleil (p. 40). Charles se fera la réflexion personnelle que ironie du soir, bonsoir (p. 96) alors que Barbara, confuse, se sentira en Ouzbékistan tropical (p. 102).

L’auteure excelle à juxtaposer des réflexions philosophiques entre des descriptions de tâches ménagères totalement basiques, mais indispensables à la vie quotidienne. La vulgarité ne l’effraie pas, du moins quand c’est un de ses personnages qui la manifeste. Elle tord le cou aux poncifs et aux idées reçues, même à propos d’un troquet pour vieux intellos qu’une jeunette (Ninon) trouvera charmant. Comme le tricot …

Les personnages secondaires, ne le sont pas … secondaires, car chacun à leur manière va jouer un rôle déterminant. En particulier Rose, la mère absente, autour de laquelle ces coeurs imparfaits se rencontrent et inaugurent des voies possibles de consolation.

Et bien sûr Ninon, la fraiche étudiante qui, elle, ne s’évite de rien, va éclairer Barbara (p. 230) : La maladie mentale, c’est compliqué, oui. Vous ne vous êtes jamais dit, à propos des gens qui en souffrent, que c’était courageux de leur part, de continuer à vivre avec ça ? (…) Je les plains et je les admire en même temps. (…) On soutient les gens qui se battent contre un cancer ou contre une maladie génétique, on organise des téléphones et des courses pour des tas de maladies physiques … Est-ce qu’on ne pourrait pas rendre hommage, aussi, aux gens qui souffrent de maladie mentale ? Ce doit être si dur à vivre !

Qu’il ait fallu être courageuse pour vivre ça… Barbara en est estomaquée et je ne suis pas loin de l’être aussi. L’annonce de la bipolarité de sa mère a secoué Barbara. Cette information lui fera-t-elle reconsidérer la nature de l’absence de relation affective entre elles deux ? Qu’est-ce que cela aurait changé de le savoir plus tôt ? Du coup je m’interroge à propos de la mienne dont j’avais appris par hasard qu’elle était névrosée.

Est-ce pour cela que le personnage de Rose ne me semble pas exagéré ? Une seule chose m’intrigue, de quoi vit-elle car elle ne travaille pas. La réponse sera donnée plus loin. Comme Barbara, je n’ai jamais été câlinée par ma mère qui (me) refusait toute distraction, toujours fatiguée quand je la sollicitais alors que je la voyais si active dans les tâches ménagères. Et si elle avait été, elle aussi, bipolaire ?

Un enfant n’est jamais responsable des maltraitances qu’on lui inflige (p. 315). Mais il cherchera constamment à expliquer plus ou moins rationnellement ce qu’il ne comprend pas et verra, partout, des signes qui relèveront pout lui de l’évidence. Barbara s’imagine être la petite barbare, alors que son prénom se rapproche tout autant d’une douce barbapapa.

Des scènes de son enfance sont tout bonnement atroces. Racontées par l’auteure, imprimées en italiques, jamais annoncées comme des flashbacks de Barbara, ce qui permet d’humaniser Rose.

On observe des croisements gustatifs. Charles avec le cheesecake, et les crêpes. La Tante Suzanne, avec son curry et ses crêpes, encore. On comprend que cette parente permet à Barbara d’esquisser une forme de résilience en lui donnant une affection inconditionnelle puisque, malgré l’éloignent elle lui a conservé son amour. C’est à la fois étrange et tellement bon que tu sois là (p. 142). Après un conflit, ni l’une ni l’autre n’avait osé faire un pas, de peur d’être rabrouée, puis avec les années, reprendre contact était devenu insurmontable. Quel lecteur n’a pas vécu cela ?

Quand on laisse passer trop de temps, on se fait des idées, on ne voit plus les choses avec exactitude. J’aurais dû avoir plus de courage, dira Suzanne (p. 243). Barbara répond un peu plus loin : je n’ai pas trouvé le moyen de désamorcer cette fâcherie, de t’appeler et je m’en veux.Comme le chemin de la réconciliation avec soi même est complexe ! Car il faut cesser de penser pour se mettre à agir comme se sermonne Barbara (p. 182) tout en s’octroyant encore une pause avec un verre de vin.Les amateurs de littérature trouveront quelques pépites. Même si Barbara estime qu’il est difficile de surpasser Albert Camus avec les premières lignes de l’Etranger je me suis arrêtée sur l’incipit (certes factice) qui surgit page 137 : D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle détestait sa mère et sa mère la détestait. Je vous copie les lignes en question pour vous en éviter la recherche : Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.Elle reconnait (p. 228) que Proust n’est pas sa tasse de thé (je me sens moins seule quoique je ne l’aurais pas formulé ainsi) préférant manifestement Jean Echenoz et Pierre Lemaitre. On apprend son admiration pour Zola, dont elle apprécie particulièrement (p. 36) Au bonheur des dames, parce qu’elle a découvert ce livre durant son époque midinette et qu’elle a soupiré d’émerveillement pour cette romance à rebondissements (…) Zola l’impressionne, il offre plusieurs niveaux de lecture, tous captivants.

Plus loin, elle ne peut pas blairer Victor Hugo, trop emphatique. (…) Mystère des alchimies littéraires imprévisibles. (…) La littérature blanche serait quand même supérieure à la noire, la BD serait pour les mômes, rien ne vaudrait les classiques, et le contemporain serait, comment dire… Ce genre de conneries, alors que tous les arts sont les différentes parties d’un grand tout (p. 37). Une réflexion toute personnelle me vient en relisant ces termes, littérature blanche, noire … puissent-ils un jour ne pas être mal interprétés.

Elle recommandera (p. 258) La tournée d’automne de l’auteur québécois Jacques Poulin (Actes sud, 1993) qui offre en préambule ces deux phrases d’Hemingway qui résument la vie de Barbara : Dieu soit remercié pour les livres. Tous les livres.

Les Paroles de Prévert figurent elles aussi sur sa liste. Chaque référence surgit à bon escient comme si à chaque personne correspondait un « bon » livre, ou une « bonne » chanson. Elle écoutera Mon enfance de Barbara. Elle connait l’Aigle noir qu’elle n’aime pas. Charles lui proposera Joyeux Noël (sans savoir qu’en terme de Noël elle a eu sa dose). Du coup elle tombe inévitablement sur le Rappelle toi Barbara (p. 297).

J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ces Coeurs imparfaits, sans aucune complaisante masochiste en raison d’une forme d’humour dans le récit qui dédouane de tout ressentiment et d’une forme particulière d’apologie du rire. – Marie-Claire Poirier

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video gaelle charlotte

Pour regarder et écouter l’entretien entre Gaëlle Pingault et Charlotte Milandri réalisé le 7 juin 2020 dans le cadre de 1 endroit où aller, cliquez ici.

Un loup quelque part – Amélie Cordonnier

« L’instinct maternel, on ne lui a pas proposé à la conception. Ni même après. D’ailleurs, c’est quoi ? »

 

Un loup quelque part

 

Alban, cinq mois, devrait combler de bonheur son père, sa sœur et sa mère.

Mais chez Amélie Cordonnier, comme dans les contes, il y a toujours un loup quelque part. Il prend la forme d’une tâche brune sur la peau d’Alban. Puis, c’est tout le corps du bébé qui change de pigmentation. L’impensable se produit sous les yeux de la mère : son fils devient noir, autant qu’elle et le père sont blancs. La spirale infernale se met en place : pour masquer la vérité, elle trouve des subterfuges terribles qui l’enferment dans un tissu de mensonges inextricables.

L’auteure n’y va pas par quatre chemins. Par le sujet du rejet de l’enfant ; par la langue : rythmée, parfois rimée, comme slamée ; et par ce personnage à la limite de la folie, pour qui l’on ressent à la fois du dégoût et de l’empathie quand elle cherche dans sa propre histoire un sens au métissage.

Un deuxième roman qui frappe fort, comme le premier (Trancher, Flammarion, 2018) qui traitait de la violence verbale dans un couple. – Amélie Muller (Librairie Récréalivres / Le Mans – paru dans le numéro 201-202 de Page des Libraires)

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Un roman percutant qui déstabilise et me laisse sans voix !!!

Déjà , un coup de cœur pour son premier roman « Trancher » qui abordent les violences verbales au sein du couple.

Une écriture acérée, dynamique, des phrases courtes qui rythment cette histoire ahurissante dans laquelle Amélie Cordonnier nous emmène. Une maman qui ne parvient pas à aimer son petit garçon né avec la peau blanche et qui commence à foncer à cinq mois !!!!

Et là, c’est la dérive de cette maman, la panique, l’angoisse , un sentiment de rejet se développe jusqu’à la maltraitance !!! Elle surveille la couleur de la peau qui devient de plus en plus marron,, elle le couvre de vêtements à outrance afin de le cacher, lui met du fond de teint, cela devient une obsession maladive. Jusqu’où peut-elle aller ?

J’étouffe, je suffoque, je suis écœurée, je ne juge pas et ai une certaine empathie pour cette maman.

Et puis vient l’apaisement, la rencontre avec son père qui a élevé seul sa fille m’a bouleversée, cette relation fusionnelle qui va aider cette maman à refaire surface.

Un COUP DE CŒUR,  pour ce deuxième roman dérangeant, mais magnifique !!! – Joëlle Radisson

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J’avais beaucoup aimé « Trancher » le premier livre d’Amélie Cordonnier, elle confirme son talent avec ce deuxième ouvrage.

La narratrice est heureuse entre Vincent son mari, Esther sa fille de 8 ans et Alban son fils de 5 mois. C’est « un accident de stérilet » mais toute la famille s’est réjouie de son arrivée qui a été préparée en commun.

Sa vie bascule quand elle découvre une tâche dans le dos de son fils et que le pédiatre confirme que l’enfant est métis. Elle est blanche de même que son mari et sa fille. Elle va alors rejeter cet enfant et vouloir le cacher à grand renfort de gants, cagoule, fond de teint…

Je n’en dirais pas plus sur l’intrigue.

Amélie Cordonnier sait trouver les mots justes pour décrire le désarroi de cette mère. On souffre avec elle mais on souffre aussi avec ce petit à qui sa mère ne parle plus, laisse pleurer et qui finit par refuser de manger.

Malgré ce sujet très délicat à traiter c’est une ode à l’amour, à l’amour maternel mais aussi paternel. La fin est remarquable de lucidité. – Michèle Letellier

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D’une écriture vive, acérée, mordante l’autrice met en scène une femme, qui découvre que son bébé de 5 mois ne correspond pas à ce qu’elle espérait, et qu’elle n’arrive pas/plus à aimer, à nommer par son prénom, affolée par les pensées noires et violentes qui lui traversent l’esprit, habitée par une paranoïa galopante la conduisant à une indifférence toute aussi maltraitante pour un bébé que certains gestes eux-mêmes. Une révélation de son père va provoquer un tsunami de questions. Elle s’enferme alors dans un processus obsessionnel terrible de mensonge… Cette première partie ( les 2/3 du roman) est déstabilisante, dérangeante. Le style syntaxique moderne, phrases courtes et incisives, hachées induit une tension grandissante et le cœur serré, on se demande où va l’emmener cette folie…

Dans le dernier tiers du roman, cette maman terrifiée prend ses enfants (car elle a une petite-fille de 8 ans qui adore son petit frère et lui prodigue la tendresse qu’elle, sa mère lui refuse) et file chez son père. Elle va dénouer les fils compliqués de son histoire, apprivoiser ses douleurs d’enfant jamais apaisées, sa honte, sa peur de la différence…

« Soudain l’enfance en elle palpite.[…] Se fraie un passage entre ses trous au coeur, cette douleur qui a toujours refusé de lui donner la main et de se tenir tranquille, irrigue ses artères et panse au passage ses plaies mal cicatrisées.« 

Un très beau roman sur l’amour maternel (dans notre société normative, il est malséant pour une mère de ne pas aimer son enfant. Comme si l’instinct maternel allait de soi. Or en l’état actuel des connaissances scientifiques, rien ne permet de l’affirmer), la transmission familiale, les secrets de famille qui peuvent se transformer en bombes à retardement… L’écriture elle aussi s’apaise dans cette partie. Tout au long de ma lecture, je me suis demandé comment j’aurais réagi, moi, à la place de cette maman…

Un roman puissant qui prend aux tripes et me donne très envie de découvrir « Trancher » son premier roman. – Catherine Dufau

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« L’amour maternel est infiniment complexe et imparfait. Loin d’être un instinct, il faut plutôt un petit miracle pour que cet amour soit tel qu’on nous le décrit. » Élisabeth Badinter, XY, de l’identité masculine

 « À défaut de pouvoir l’échanger, elle voudrait recommencer son bébé. »

 Après un 1er roman aussi réussi que Trancher (Flammarion, 2018) qui braquait sa lumière crue sur la violence au sein du couple, j’attendais le 2e avec l’impatience de la lectrice qui devine qu’Amélie Cordonnier n’est pas de celles qui rechignent à s’emparer d’un sujet fort.

Et mon attente n’a pas été déçue.

Le sujet d’Un loup quelque part est d’autant plus dérangeant qu’il est tabou. Une mère peut-elle ne pas aimer son enfant ? Comment faire le deuil de l’enfant fantasmé quand l’enfant paraît ? En tournant les pages de ce roman terrible s’est mise à danser devant mes yeux la phrase qui ouvre le 2e roman de Gabrielle Tuloup, Sauf que c’étaient des enfants, paru en ce début d’année aux Éditions Philippe Rey et embarqué lui aussi dans cette aventure des 68 premières fois :

« Le réel ne prend pas de gants. »

Le réel n’a pas pris de gants, en effet, avec cette femme que l’autrice ne nommera jamais tout au long des 272 pages de ce roman écrit à la 3e personne, bien qu’il adopte le point de vue de cette professeure de français de 35 ans.

Heureuse, mariée à Vincent, mère d’une adorable Esther, 8 ans, elle a mis au monde un petit garçon en parfaite santé, Alban.

« Ce bébé n’a peut-être pas été voulu, mais il a été attendu. »

À l’occasion d’une visite de routine chez le pédiatre dont la salle d’attente est noire de monde, elle va déceler une tache infime, presque rien ou si peu, au cou de son fils.

« Les gigotements d’Alban l’empêchent de boutonner le polo rapidement. Elle rajuste le col et c’est alors qu’elle la remarque. Une tache. Noire. Toute ronde. De la taille d’un petit pois. Extrafin, le petit pois. C’est la première fois qu’elle la voit. »

Un grain de beauté, peut-être ?

Alban a à peine 5 mois et le pédiatre ne paraît pas convaincu par cette hypothèse sur un enfant aussi jeune. Par contre, il se pourrait bien que…

Le choc et avec lui l’effondrement qui précède la chute, vertigineuse.

Alban ! Quelle ironie, ce prénom, quand on y pense !

Très vite la situation devient kafkaïenne – les références à Gregor Samsa envahissent le texte comme les taches noires le petit corps de l’innocent Alban. Elle bascule, n’en finit plus de tomber

« L’amour ne lui vient pas. C’est comme si elle l’avait perdu. On peut perdre l’appétit et même ses esprits. Alors pourquoi pas l’amour ? Elle a perdu la tendresse, toutes les caresses. »

et devient bourreau à son corps défendant qui se met à refuser toute nourriture et tout repos :

« Elle n’en peut plus de se forcer. Se forcer à s’occuper de lui, se forcer à aller le chercher quand il crie. N’en peut plus de devoir prendre sur elle pour le nourrir, l’habiller, le baigner. S’en veut de réprimer un mouvement de recul chaque fois que les doigts d’Alban agrippent son pull. Culpabilise de ne jamais le bercer. De ne pas savoir le consoler. A honte de ne pas aimer le regarder, le toucher. De ne pas l’aimer tout court. »

Pour le « petit miracle » dont parle Élisabeth Badinter, on repassera !

Pour ne plus le voir, pour que les autres ne voient pas l’objet de sa honte, elle ensevelit le gamin sous des couches de vêtements insensées où il étouffe, le laisse macérer dans sa couche des journées entières, oublie de le nourrir, de le laver, le laisse pleurer et, pour enfin le faire taire, l’assomme de médicaments dosés à la va-vite.

La maltraitance est là ; la folie guette cette femme à la dérive qui évite de peu le geste irréparable.

« Elle récupère le petit, attrape la serviette, l’y enveloppe, se penche pour retirer la bonde et c’est à ce moment que l’envie lui vient de jeter le bébé avec l’eau du bain. »

 La prouesse d’Amélie Cordonnier est de montrer, sans fard, la douleur d’une femme perdue si bien qu’il nous est impossible de la détester tout à fait. Bien au contraire, le lecteur souffre avec elle et avec son petit garçon, pareillement.

« Elle gravit son calvaire sur les marches de la nuit. Aucune force de rien. Deux semaines qu’elle ne dort plus, ne mange plus. Deux semaines qu’elle respire avec peine. »

La métamorphose n’est pas que celle d’Alban, c’est la sienne aussi. De mère aimante à mère maltraitante n’y a-t-il vraiment qu’un pas ?

#balancetongosse

Alban maigrit, finit par ne plus pleurer, ne plus réclamer son attention ; il sent bien, ce petit bonhomme résigné, que quelque chose ne va pas chez sa maman qui, de son côté, sait qu’elle ne renvoie pas l’image de la mère attentionnée,

« Elle se fait honte. Comment peut-elle avoir autant aimé son premier enfant et ressentir du dégoût pour le suivant ? »

sent les regards lourds posés sur elle, celui de Vincent qui s’inquiète sincèrement que son mariage ne puisse y résister, mais aussi celui de la rayonnante Esther à qui on ne la fait pas !

 « Maman, t’étais méchante comme ça aussi avec moi, quand j’étais bébé ? lui a innocemment demandé Esther. Dans sa voix, il n’y avait ni reproche ni jugement. Juste de l’étonnement. »

La candeur de l’enfance et ses questions sans détour !

Elle se doute que, pour lever l’obstacle qui l’empêche de renouer avec son petit garçon, elle va devoir interroger sa propre histoire, celle d’une enfant qui a perdu sa mère trop tôt et qui découvre, à 35 ans, le secret qui entoure sa naissance et que son père, faute de courage, lui a tu tout ce temps.

S’accepter elle pour l’accepter lui.

Amélie Cordonnier adopte un style nerveux. Ses phrases sont courtes, amputées ici d’un verbe, là d’une coordination, elles courent à la catastrophe et nous nous essoufflons avec elles. Leur instabilité nous désarçonne comme leur musicalité forcée. J’avais noté dans son précédent roman combien l’autrice aimait déjà à jouer avec les sonorités, les allitérations, les assonances, à créer des rimes sur lesquelles viennent mourir ses phrases dont on devine le dernier mot avant même qu’il ne soit écrit.

« Il n’y a pas de carton, mais c’est une vraie invitation que Vincent formule à son intention. »

« Pour un oui ou pour un non. Un bleu ou un cheveu blond. Et toujours elle répond. Elle participe à tous les fils de discussion, se montre concernée par toutes les interrogations. Mais elle a visiblement disparu de la circulation. »

« Le petit, lui, caquette, ouvre grand les mirettes pour ne pas en perdre une miette. »

« Ses chagrins la font chanceler, pauvre chevalier chenu. »

Une seule syllabe sépare user d’abuser. Ici, le procédé est usé jusqu’à la corde, filé sur des pages et des pages au risque de flirter avec l’artificialité et je reconnais en avoir été agacée. La petite musique est vite devenue un lancinant crincrin aussi douloureux à écouter que l’est, pour la mère, son enfant à regarder.

Heureusement, le style s’adoucit quand enfin elle prend la route avec enfants et bagages pour renouer le dialogue avec son père. Leur relation, qui a marqué le pas à cause de l’incompréhension, du ressentiment et de la frustration, est belle de mots tus. Le duo père-fille est à tordre le cœur et c’est logiquement auprès de cet homme que la vie a abimé et qui, comme elle aujourd’hui, s’est retrouvé à terre à la mort de son épouse, qu’elle va trouver l’apaisement, la force de se relever pour retisser le lien à son fils, patiemment, timidement, humblement.

« Un père pareil, ça colle la pression. Si l’instinct maternel existe, lui il l’a. »

L’amour que lui voue son père, immense et inconditionnel, lui montre la voie et la fin est bouleversante.

« Pendant un instant elle ne voit plus le contraste de sa peau foncée sur ses seins blancs. C’est un équinoxe de douceur. La torpeur de ce moment gomme les couleurs. Efface toutes les douleurs. Alban a les yeux fermés. Pourtant il ne somnole pas. Elle le sait car de sa bouche s’échappe un bruit régulier, très léger. […] Ce n’est pas un ronflement. Ni un ronronnement. Plutôt un roucoulement. Comme pour signifier que la vilaine tourterelle est pardonnée. »

Élisabeth Badinter, toujours elle, a écrit que « l’amour maternel n’est qu’un sentiment humain. Et comme tout sentiment, il est incertain, fragile et imparfait » et c’est cela qui est questionné ici. Amélie Cordonnier appuie là où ça fait mal, sonde cet amour qui ne va pas forcément de soi au travers de cette histoire de résilience dont on sent qu’elle aurait pu tout aussi bien basculer dans l’horreur absolue.

Et moi, lectrice malmenée et inquiète, j’accueille cette fin, heureuse, comme une délivrance.

« Il n’est aucune beauté qui n’ait sa tache noire. Même le coquelicot. Au cœur porte la sienne, que chacun peut voir. » – Dicton marocain      –    Christine Casempoure

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Amélie Cordonnier lève un nouveau loup, la déception maternelle, le désaveu, le regret de maternité. Un thème bouleversant, gênant, complexe. Qu’il doit être difficile en effet que l’enfant que l’on vient d’avoir ne corresponde pas à nos critères rêvés, ici la couleur de peau, mais ailleurs, les défauts physiques, le handicap, la maladie, le sexe, le caractère… Je n’ai pu quitter ce livre des yeux, y revenant même fatiguée, car peu à peu, je me suis laissée prendre par cet inconfortable rejet, cette révolte emprunte de culpabilité et d’un sentiment d’injustice. J’ai même partagé la violence, le refus, la cruauté de la mère.
MAIS, que cette écriture parasitée de jeux de mots permanents, de rimes scandées dans la prose, de ce travail excessif sur le rythme et les sons m’ont ENERVEE.
Trop, c’est trop! Jeux de mots, jeux de vilains.
Trop, empêche l’identification, les émotions, la crédibilité,
Trop, est fatigant, réducteur. Ce thème ne s’apparente pas à un jeu, ni même à un jeu de mots, ce thème est profond, violent, perturbant, on sombre dans la honte, dans l’horreur.
J’avais beaucoup aimé Trancher, son premier roman, j’avais aimé l’auteur rencontrée grâce au 68.
Pourquoi faire ce choix extrême. J’aime les jeux de mots, les rimes dans le texte, mais ouf ! pas tout le temps, laissons vivre les mots, les phrases, sans toujours les contrôler. Je pense qu’une écriture plus sobre aurait été plus efficace. – Martine Magnin

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Quand Alban vient agrandir la famille de la narratrice, elle ne sait pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Il n’était pas voulu mais son arrivée est finalement accueillie avec plaisir par Esther, sa grande sœur et Vincent, son papa. La vie de famille prend donc un autre rythme mais quand la narratrice aperçoit une tâche brune dans le coup de son fils, tout tourne au cauchemar…

Amélie Cordonnier a écrit un premier roman particulièrement réussi. Trancher avait emporté mon coup de cœur de lectrice en 2018. J’attendais donc Un loup quelque part avec envie et impatience.
Une fois encore, Amélie Cordonnier frappe fort ! Elle s’empare d’un sujet sensible et tabou et en fait un roman puissant et addictif.

Le fameux instinct maternel est mis à mal et on suit la narratrice dans une descente aux enfers vertigineuse. Comment aimer un enfant qui ne ressemble pas à celui rêvé ? Comment accepter l’image qu’il renvoie, le secret dévoilé sur ses origines et la filiation qu’il affiche ? Comment supporter les sentiments de rejet et de dégoût qui prennent tout l’espace ?
La narratrice a bien du mal à rester lucide et à gérer ces émotions, qui l’isolent de sa famille et la coupent de sa propre vie.

Amélie Cordonnier interroge avec justesse sur ce qui se cache derrière l’image d’une « bonne mère », sur ce qui se joue dans la maternité et ses propres racines et sur ces sentiments parfois contradictoires qui s’entrechoquent dans ces périodes riches en émotions.
Avec son écriture rythmée, cinglante, Amélie Cordonnier ne nous épargne rien. Mais on ne peut que la suivre sur le chemin tortueux mais heureusement lumineux qu’elle nous dessine…

Un grand merci aux 68 premières fois pour cette lecture percutante et touchante… – Audrey Thion

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« Chut, ça  va aller. C’est la vie, c’est comme ça. Il y a toujours un loup quelque part. Et personne ne peut dribbler le destin. »

Le mot qui me vient spontanément en me souvenant de cette lecture : le cran. Car il en faut de l’audace, encore aujourd’hui, pour  aller à l’encontre d’une maternité évangélique, de la suprématie de cet instinct et de la beauté auréolée de l’amour maternel. Du courage pour énoncer de façon si directe, si « tranchée » (vous excuserez le clin d’œil), si cru, le rejet d’une mère pour son bébé, la violence et la cruauté de ses répulsions.

Il faut d’abord s’accrocher pour s’adapter et s’habituer à la rapidité de la langue, l’enchaînement de phrases courtes, sans verbes parfois, de mots groupés, comme pour nous puncher des images en coups de poing, et ne pas nous laisser reprendre notre souffle. C’est hâché, scandé, la volonté semble bien de multiplier les segments, de ne surtout pas énoncer plusieurs idées dans une seule sentence : chaque action, pensée, qualificatif, complément, nuance se suffisent à eux-seuls. En s’enchaînant indépendamment, ils portent leur sens haut, augmentent une sensation de palpitant, profitent à l’ascension de la crainte, du danger croissant, du dérapage de plus en plus redouté. Le style nous immerge dans l’esprit de la narratrice aux prises avec l’horreur ressentie, avec la panique générée et qui la déborde, la ronde incessante de ses réflexions affolées. Nous voici bien malgré nous, aussi en empathie, pris dans l’escalade de l’angoisse avec cette femme envahie par des sentiments et pulsions incontrôlés, aux bords de la déraison. La narration est astucieuse en nous happant auprès d’elle, en spectateurs muselés de sa détresse, de sa désespérante tentative de maîtrise, des réactions embarrassées et interdites des proches, et surtout de l’extrême vulnérabilité et solitude de ce nourrisson en proie facile du comportement risqué et délétère de sa maman. Certaines scènes donnent réellement froid dans le dos jusqu’à vouloir repousser l’image insupportable envoyée par les mots. « Il suffirait de le laisser glisser puis de l’immobiliser un instant sous l’eau pour qu’il se noie et que tout s’arrête. De noie à noir, il n’y a qu’une seule lettre. Le diable ricane dans sa tête. Ses pensées l’effraient. Si quelqu’un savait… Elle ne répond plus de rien. Mieux vaut s’arrêter là. Elle récupère le petit, attrape sa serviette, l’y enveloppe, se penche pour retirer la bonde et c’est à ce moment que l’envie lui vient de jeter le bébé avec l’eau du bain. »

J’ai pu m’agacer par instants du style, lequel est certes osé, singulier et affranchi, mais imposé par la force. Je lui ai reconnu sa pertinence au fur et à mesure du déroulé narratif. Le traitement du sujet, ce qui dans la fiction fonde l’émergence du point de rejet, m’est apparu trop rapidement comme s’il fallait justifier l’attitude désarmée et déstabilisante de cette maman, comme une ficelle un peu grosse et maladroitement introduite pour légitimer un choix fictionnel. Cette désagréable impression une fois dépassée, on ne quitte plus cette femme, sa fuite en avant face au dégoût éprouvé et de plus en plus mis en actes, sa reconquête d’un passé volé et dont l’inscription indélébile finit par s’incarner, s’afficher, s’imposer car le secret – quand bien même il s’origine dans une bonne intention – est inutile à étouffer sinon à asphyxier les sujets visés. On n’échappe jamais à son histoire ; la nier, la cacher ne  fait que retarder et aggraver la radiation de la bombe à rebours. Les interrogations éclairées et lucides de cette femme pour son petit de couleur dans un monde blanc a plus que jamais résonné avec l’actualité du moment et j’ai trouvé très justes et sans clichés ses observations et inquiétudes légitimes sur le regard désapprobateur ou fuyant du dominant « naturel » sur l’autre différent. Des très jolis passages sur la filiation, la tendresse qui retrouve son chemin, la rencontre renouvelée, la présence solide d’un père, l’imperfection de chacun face aux dilemmes inéluctables de la vie jalonnent, balisent le roman et finissent de nous embarquer avec eux. « Pendant un instant elle ne voit plus le contraste de sa peau foncée sur ses seins blancs. C’est un équinoxe de douceur. La torpeur de ce moment gomme les couleurs. » – Karine Le Nagard

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Quel lien plus intime, viscéral que la relation mère enfant ? Dépendance absolue de ce petit être fragile qui porte nos attentes, nos espoirs, qui va compenser tous nos manques, rattraper nos échecs. Mais cette symbiose vacille, une tâche apparait une faille se creuse jusqu’au déchirement. La vie bascule, il n’y a plus ni passé, ni racines, plus d’ancrages, plus de  futur. Au bord de la rupture, de la folie, comment retisser les liens pour récréer un soi, intégrer le non soi ? Pouvoir regarder son enfant, rebâtir l’avenir et lui dire que maman sera là, toujours.

Une belle écriture qui louvoie entre violence et tendresse pour nous interroger sur les liens, liens du sang, liens sans rien… un beau coup de cœur. – Christiane Arriudarre

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Elle désirait sa fille ainée, elle est parfaite.
Son deuxième, un peu moins… Alban néanmoins est arrivé, sa sœur l’adore, mais voila, une tache noire apparait et c’est le début de l’enfer pour la mère et l’enfant.
Comment arriver à aimer un enfant métis, qui de plus vous fait découvrir des réalités que vous ignoriez sur vos propres origines ?
C’est le récit d’une mère déboussolée, désespérée, dépassée…
Lutte incessante pour essayer d’aimer cet enfant, devenu un étranger, jusqu’à le malmener.
L’écriture est percutante, haletante, on est à la fois captivé et horrifié.
Bravo à Amélie Cordonnier pour ce deuxième roman, qui confirme son talent, car encore plus réussi que le premier. – Anne-Claire Guisard

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Ce ne sera pas un coup de cœur alors que j’avais, il y a deux ans, plébiscité Trancher.

Pourtant la langue est belle. Le sujet passionnant. Le développement intéressant. Aucun reproche à faire mais … je n’ai pas éprouvé ce « petit » plus qui fait qu’on a envie de partager un roman avec le maximum de lecteurs. Dommage.

Il démarrait bien, avec en exergue, quelques mots d’Albin de la Simone dont j’aime tant la chanson … Dans la tête. Avec plus loin l’allusion au film Loving qui m’avait bouleversée (p. 96).

Entre temps était apparu sèchement (p. 36) le nom de Gregor Samsa, sans explication. Comme si le lecteur était censé savoir qu’il s’agit du personnage principal de La métamorphose de Kafka. C’était une référence très implicite, trop … et je m’étais dit que j’avais dû en louper d’autres.

Une femme accouche d’un second enfant, magnifique de prime abord. Au début, elle a cru qu’il lui plaisait, ce petit. Seulement voilà, cinq mois plus tard, elle a changé d’avis. Ça arrive à tout le monde, non ? Elle voudrait le rapporter à la maternité. Qui n’a pas un jour rendu ou renvoyé la chemise, le pantalon, le pull, la ceinture ou les chaussures qu’il venait d’acheter ?

Que fait cette tache, noire, dans le cou de son bébé ? On dirait qu’elle s’étend, pieds, mains, bras, visage. Mais pourquoi sa peau se met-elle à foncer ? Ce deuxième enfant ne ressemble pas du tout à celui qu’elle attendait. Aucun doute, il y a un loup quelque part.

Pauvre animal qui est invoqué à toutes les sauces, trop souvent synonyme du mal alors que, dans la plupart des contes, c’est lui le dindon de la farce. Vous me direz que Pierre Perret lui a consacré une  chanson très tendre, sauf que son p’tit loup n’oubliera sans doute rien de ce qui l’aura fait pleurer.

J’étais intéressée par les interrogations de la narratrice sur l’amour maternel, la différence … les secrets de famille mais aussi sur le devoir conjugal. Mais, sans qu’elle ne me mâche le travail, je ne voulais pas non plus devoir faire un effort de compréhension sur des sous-entendus qui, si je ne les comprenais pas, me privait de l’accès au sous-texte.

J’ai fait l’effort d’entrer dans son cerveau, cherchant un message dans le choix des prénoms de ses enfants. Peut-être n’y avait-il aucune idée préconçue avec Esther, mais celui d’Alban ne pouvait pas être neutre. Le pauvre garçon devient, de jour en jour le scrupule qui la blesse, à l’instar d’un caillou,   de cette petite pierre pointue qui, lorsqu’elle s’interpose entre le pied et la semelle de la sandale, ralentit la progression du légionnaire romain.

La mère doit chaque jour recommencer à masquer la vérité, en supportant ce qui devient un martyre, dont elle ne voit pas davantage la fin que Sisyphe remontant son rocher (p.51).

Pour que je la soutienne et que je partage sa réflexion il me fallait la comprendre. L’auteure semblait elle-même la lâcher : Faut qu’elle arrête, il n’y a que des conneries dans sa tête. Elle se fait pitié. N’arrive plus à réfléchir. comme si elle avait buggé (p. 58).
La question centrale de ce roman mérite cependant d’être posée : qu’est-ce que ça aurait changé dans ses choix de vie si cette femme avait eu la peau noire et que son bébé conserve la sienne dans une carnation claire ? A quoi tient l’identité ? A ce qui se voit ou à ce que l’on sait que l’on est ?
L’interrogation est existentielle. Peut-on aimer pareillement chacun de ses enfants ? Peut-on reconnaitre comme sien un enfant qui ne nous ressemble pas. C’est un sujet qui m’est proche puisque lorsque j’avais entamé une démarche d’adoption j’avais précisé que je souhaitais accueillir un bébé dont on ne se rendrait pas compte, au premier coup d’oeil, qu’il puisse ne pas être biologiquement le mien.
C’était il y a très longtemps, mais mes craintes n’avaient pas semblé légitimes. J’avais tenté d’argumenter en évacuant la question de la couleur de la peau, en disant que j’aurais l’air stupide avec un enfant blond aux yeux bleus, moi qui suis brune aux yeux marrons.
Et puis j’ai été enceinte. A la maternité, la sage femme m’a félicitée de la naissance d’un beau bébé blond aux yeux bleus (ma fille avait pourtant les cheveux noirs à la naissance). J’ai répondu en riant que les bébés naissent toujours avec les yeux bleus. Elle a insisté que oui mais moi je sais que le vôtre gardera ses yeux bleus et que ses cheveux repousseront blonds.
Effectivement, et rebelote pour mon fils un an plus tard, ce qui n’a pas manqué de me troubler puisque même si leur père avait ces deux caractéristiques je savais bien qu’elles étaient récessives. Je ressemblais trait pour trait à mes parents, tous deux bruns aux yeux noirs. Je n’avais aucun doute sur le fait que j’étais bien la mère de mes enfants mais tout de même, cette filiation était illogique.

J’ai fait une enquête et ai découvert que la moitié des frères et sœurs de mon père (qui en avait tout de même 10) étaient roux avant d’avoir les cheveux blancs. Et que mes grands-parents maternels (décédés depuis longtemps) avaient les yeux bleus, ce dont je n’avais pas le souvenir, car rien ne se remarquait sur les photos en noir et blanc. Je n’aurais jamais imaginer être porteuse de ces gênes là, ni de mettre au monde des enfants qui à ce point ne me ressembleraient pas.

A l’inverse du personnage du roman, je n’ai pas éprouvé de problème d’attachement. Mais partout où je vais en leur compagnie je lis bien dans le regard des gens cette question muette, qui parfois n’est pas censurée : c’est ta fille, là sur la photo ?

Si bien que, même si je n’ai pas a-do-ré ce livre, je le trouve tout à fait essentiel. – Marie-Claire Poirier

MES PREMIÈRES 68 : PAROLES D’AUTEUR ET DE LECTEURS – GWENAËL DAVID, KID AU 1ER SOMMET DES ANIMAUX

Pour cette nouvelle rencontre avec un auteur sélectionné dans la catégorie 9-12 ans, nous vous emmenons dans le futur : Gwenaël David a imaginé ce que serait le premier « Sommet inter-espèces », à Paris, en 2030. Et le moins que l’on puisse dire c’est que comme dans tous sommets, le dialogue est tendu et chacun veut se faire entendre ! Un roman de science-fiction étonnant et original qui fait autant de place à l’humour qu’à la réflexion sur la cohabitation entre humains et non-humains.

Kid 1

 

Gwenaël, raconte nous…

La première fois que tu as eu envie d’écrire une histoire ? J’avais six ans et je ne savais pas Je ne me souviens pas d’une première fois. Les choses se sont faites petit à petit, je ne me suis jamais dit, quand j’étais jeune, « tiens, j’ai envie d’écrire ça ». Cependant je dessinais beaucoup, et je me souviens de petits cerfs microscopiques qui peuplaient des sous-marins, des bateaux, des avions. Mes histoires s’exprimaient plutôt par le dessin, sans mot. Et puis il y avait le monde à découvrir, je vivais des histoires et je lisais celles des autres !

Le premier personnage que tu as inventé ? Le premier personnage vraiment affirmé est arrivé bien plus tard. Il s’appelait « Pleurnichard » et vivait des aventures graphiques, au pastel gras (j’étais un grand fan des BD de Lorenzo Mattotti). Il cheminait dans des espaces étranges, exprimait déboires et pensées au sein de couleurs très vives. Il a vécu plusieurs aventures, et seuls mes amis ont eu vent de son existence !

La première fois que tu as eu ton premier livre en mains ? Il s’agissait de Chronique de la Pampa, déjà publié chez Hélium. J’ai ressenti beaucoup de gratitude pour les furies de chez Hélium qui avaient fait confiance à mes textes (et avaient aussi participé à l’histoire, par leurs conseils et propositions) et une grande joie de voir les personnages inventés par Amélie Fontaine, dont j’adore le travail graphique bien au-delà de nos collaborations. Je trouve toujours le livre très beau, avec une très belle mise en page et un joli format.

La première fois que tu as rencontré tes lecteurs ? Je suis maudit ! Je n’ai jamais rencontré les lecteurs et lectrices malgré de nombreux rendez-vous prévus. Il y avait toujours quelque chose : annulation, grèves de train, petits problèmes de santé, confinement pour Kid… Une école a travaillé sur Quentin libellule, en Français, en SVT et à la BCD, et nous avons échangé par mails. C’était super de voir tout leur travail et leur vision du roman !

Raconte-nous un souvenir de première fois en littérature (jeunesse ou non !) : Je ne fais pas trop de différence entre littérature et littérature jeunesse, ce sont toujours des lettres qui font mots qui font des phrases qui font des histoires. Mes premières lectures étaient nombreuses et j’ai eu très tôt une collection de Petzi. Ça me rendait fou de suivre les péripéties joyeuses de cet ourson marin et de son équipage pagailleur. Ils vivaient des aventures incroyables (je les enviais), aux quatre coins du monde, sous la mer, et rentraient toujours à la fin au bercail où la mère de Petzi avait préparé des crêpes succulentes pour tout le monde !

Qu’as-tu envie de dire aux lecteurs et lectrices de Mes premières 68 qui tiennent ton livre en mains pour la première fois ? Je souhaite remercier tous ceux qui tiennent Kid entre leurs mains, car ce sont eux qui transforment le livre en histoire. Kid, le Serval, le Daman et les autres ne prennent vie qu’une fois lus. Leur dire aussi que je suis content car entre leurs mains, ce récit n’est plus mien et j’espère qu’ils y trouveront plein de choses, des choses que j’ai voulues et d’autres qui leur appartiennent. J’ai aussi envie de leur dire de faire ce qu’ils veulent, car leur vie est la plus belle des histoires !

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Et qu’en pensent les premiers lecteurs ?

Kid dessin

Le dessin de Saloua

Pablo : J’ai trouvé que le livre était génial ! Après quelques chapitres de lecture, j’ai fini par plonger dans le roman. C’est comme si j’étais à moitié dans l’histoire. Ce roman est mystérieux et intrigant, ce qui donne envie de le lire !

Louisa : J’ai trouvé ce roman original car je ne lis pas souvent d’histoire qui se passe dans le futur.  J’ai  particulièrement aimé dans ce livre les sujets abordés sur les animaux et sur la survie de l’espèce animale. Des thèmes dont nous, les enfants, sommes sensibilisés : l’écologie, le devenir de la planète et la protection des animaux… J’ai suivi avec plaisir cette aventure où Kid et les animaux vont essayer de trouver des solutions pour s’en sortir et j’ai beaucoup apprécié le coté entraide et amitié que l’on ressent dans ce récit.  J’ai aimé que chaque animal soit le porte-parole de son espèce et que Kid représente les humains.

J’ai d’ailleurs appris des espèces animales qui m’étaient inconnues ! De plus, les illustrations sont très réussies et racontent bien les scènes qui se passent dans l’histoire. Sans vous révéler l’intrigue, je peux juste vous dire qu’il y a des surprises, des rebondissements et « des révoltes » qui permettent de ne jamais s’ennuyer en le lisant.

Ce que j’ai moins aimé : Au début du livre, j’ai eu du mal à accrocher car trop de longueurs et de détails. Mais une fois ces pages lues, je me suis « mise » dans l’histoire. C’est un roman que j’ai aimé lire car il y a une belle morale dans l’histoire et cela parle de sujets importants qui sensibilisent les lecteurs au respect de notre planète.

=> Billet complet de Louisa et sa maman Claudia sur le blog : https://leslecturesdeclaudia.blogspot.com/2020/03/kid-au-1er-sommet-des-animaux.html

Louise : Je n’ai pas trop aimé ce livre. Je n’ai pas aimé la façon dont l’histoire était racontée parce que c’était trop long. Par contre les personnages étaient sympas.

Coline : Ce livre est intéressant car ça nous dit de faire attention à toutes sortes d’animaux pour qu’on vive une vie meilleure, tous ensemble et plus longtemps. Mon personnage préféré est le secrétaire car il reste calme et posé pendant toute l’aventure. J’aurais aimé qu’il se passe un peu plus d’action.

Sauf que c’étaient des enfants – Gabrielle Tuloup

« L’enfance a une date de péremption, pas la même que celle indiquée sur les paquets. Elle pensait qu’elle avait le temps de voir venir. On ne voit jamais rien venir. »

 

Sauf que c etaient des enfants

 

Il était une fois, dans un collège de Stains, une jeune fille ose parler. Malgré la peur des représailles, les violentes menaces ou les images qu’on lui attribuera, Fatima désigne un à un les huit garçons qui l’ont violée. Consternation au sein du corps enseignant, des familles, des surveillants… Comment gérer cette situation ? Comment parler aux élèves ? Comment les protéger encore un peu de ce monde terrifiant qui les gifle de plein fouet ?

Gabrielle Tuloup a un talent certain pour nous raconter des histoires. Elle a un style si particulier pour évoquer des situations compliquées, dures et perturbantes. Elle possède une écriture poétique et douce, qui donne encore plus de poids aux mots qu’elle choisit.

Parce qu’au delà du fait divers, dans son second roman, l’auteur réussit avec succès à nous plonger dans une ambiance pesante, oppressante et déstabilisante. Car c’est avant tout à l’entourage de ces garçons qu’elle s’attache : le principal du collège, les surveillants, les professeurs, la CPE et bien entendu les familles. Sans ajouter de détails sordides, Gabrielle Tuloup évoque les conséquences d’une telle arrestation.
Elle nous pousse à nous interroger sur les notions de victime, de bourreaux, et de simples spectateurs. Elle mêle ensuite les histoires et tout ce qu’une telle agression pour éveiller en chacun de nous.

Mettre des mots sur l’indicible… Avoir la force et le courage de sortir du déni… Nommer un acte sordide et l’empêcher de tomber dans l’oubli… Et enfin se reconstruire…

Un grand merci aux 68 premières fois pour cette sélection qui démarre sur le ton de la sensibilité et de l’émotion… – Audrey Lire & Vous

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Ayant beaucoup aimé « La nuit introuvable »  j’ai lu « Sauf que c’étaient des enfants » dès sa sortie avant de savoir qu’il ferait partie de la sélection des 68.

Un matin le principal d’un collège de Stains voit débarquer la police. Huit élèves de ce collège sont suspects dans une affaire de viol collectif sur une jeune fille d’un collège voisin : Fatima. Leur arrestation va bouleverser le collège tant les élèves que les adultes. Une enseignante Emma le prend particulièrement à cœur car cela la renvoie à sa propre histoire. Gabrielle Tuloup traite avec justesse et sensibilité un sujet difficile. Elle aborde différentes problématiques. A commencer par celle de l’âge de la victime comme celle de ses agresseurs : ce sont tous des enfants. Elle évoque également la loi du silence. Fatima et sa mère ont eu le courage de porter plainte dans un contexte où habituellement on se tait. Aucun voyeurisme dans ce sujet difficile, mais un livre qui trouve toute sa place dans la dénonciation des violences faites aux femmes. – Michèle Letellier

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Un college de ZEP . Une équipe pédagogique et un principal motivés.
Leur équilibre va être bouleversé par l’annonce du viol de Fatima , une fille de la cité .
Huit élèves de cet établissements sont impliqués .
Entre stupeur, incompréhension, déni et colère, le quotidien pédagogique est bouleversé surtout pour Emma, professeur de français….
Roman bien ficelé dont qui nous fait partager les sentiments et les interrogations de ce monde éducatif.
Avons nous été assez vigilants ? Est on passé à coté des signes avant coureurs ?
Car rien n’est simple et on peut évidemment se rebeller, crier au scandale suite au crime subi par Fatima, mais il est également tentant de s’apitoyer sur le sort de ces gamins violeurs, dont certains probablement entrainés et pas toujours conscients de leur acte et dont la vie va être gâchée.
Et si, suite au malaise d’Emma et ses interrogations, on prenait du recul car c’est à la justice de prendre le relais ?
Sujet tristement d’actualité et décrit avec une belle subtilité. – Anne-Claire Guisard

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« Le réel ne prend pas de gants. »

Tout d’abord le drame ne s’énonce pas, il s’expose en quelques lignes : la venue d’une jeune fille, Fatima, dans un collège qui n’est pas le sien, pour identifier sur le trombinoscope les visages de ses multiples agresseurs et les dénoncer formellement aux policiers chargés de l’enquête. Fatima a été violée par plusieurs et avec témoins. Pourtant il ne s’agira presque jamais d’elle, ni des si jeunes incriminés, respectivement élèves de 5ème et 3ème.

L’idée ingénieuse de ce roman est de s’attarder sur la déflagration de cette terrible nouvelle au sein de l’institution et cercles familiaux, auprès de tous les seconds rôles, professionnels et intimes, reliés aux principaux acteurs de l’acte criminel. L’horreur surgit et sidère rendant difficile l’appropriation par chacun de ce qui tombe, fait trou. « Emma Servin ne comprend pas sur le moment parce que c’est inimaginable. Quelque chose échappe aux schémas de pensée convenus. Quelque chose vrille, tord le raisonnement. Ce n’est plus le cerveau qui reçoit l’information. C’est le ventre. »

Le narrateur nous place à leurs côtés dans l’annonce progressive, la communication à l’économat, le flou qui persiste dans le silence judiciaire. Seules les plaintes, dépositions et mises en causes sont connues et à partir d’elles les réactions en chaîne nous sont déroulées. L’auteure, Gabrielle Tuloup, par ce biais nous enrôle dans le groupe ; le lecteur, lui aussi, se laisse alors traverser par la stupeur, l’effroi, les doutes que cela suscite. Elle nous oblige, tout en douceur et en bienveillance, à regarder, en miroir des personnages,  nos propres sensations et levées de défenses face à l’ignominie. La douceur n’enlève rien à la pertinence du traitement et en chacun nous assistons à l’émergence de questions, toutes à entendre, à relever, aux répulsions ou  lâchetés,  facilités et  dénis,  récupérations et  méfiances. La solitude de chacun est prégnante tant les échanges sont minces et si peu nombreux entre tous les collègues. Chaque chapitre de la première partie suit tour à tour le proviseur, la CPE, un surveillant, une professeure…Ils se souviennent, s’interrogent, se braquent. Des éléments factuels et tangibles comme les bulletins, rapports d’incidents se glissent au milieu de ces trajectoires et nous livrent un peu sur chacun des élèves visés. Ainsi la réalité nous est montrée telle qu’elle est, oserai-je dire « vraiment » : kaléidoscope de moments, d’anecdotes, sensations, points de vue, preuves disséminées lesquelles mises bout à bout changent les versions premières. Les tourments des encadrants du collège ; la tendresse infaillible et humble de la mère d’un jeune garçon incarcéré ; le courage incommensurable de la mère de la victime en danger d’avoir parlé… Le lecteur est touché par la justesse de chaque situation, dépeinte en quelques lignes, sans grandiloquence, dans les préoccupations quotidiennes traversées par des événements majeurs et dramatiques. Nous les reconnaissons sans les connaître. L’auteur nous rappelle ainsi avec finesse qu’un être humain n’est pas fait d’un tout, noir ou blanc. Que plusieurs visages, plusieurs lumières et ombres dansent et animent un cœur, une vie. On évite ainsi les jugements à l’emporte-pièce toujours rapides et irraisonnés, le manichéisme ambiant et/ou sempiternel…

Ce roman n’est pas un essai philosophique. L’indicible et le questionnement qui lui est inhérent courent entre les lignes de cette fiction. Il n’est pas énoncé en problématique mais immergé, là, qu’on veuille s’y arrêter ou non, il se faufile, taraude, par empathie. Justement parce que nous ne sommes jamais mis en accusation à l’instar des personnages qui nous sont si communs, puisque terriblement humains, cet indicible se pense sans heurt, à la mesure de ce que chacun voudra consciemment ou non y mettre. Seul le titre introduit, nous indique un chemin sans nous y contraindre mais nous souvient à ce qui double l’horreur : « Il y a des barreaux. Des enfants trop petits dans des cachots étroits. ».

Quoi répondre à ces enfants ? Car ne devons-nous pas répondre de notre présence aux enfants dans un devoir de protection et d’éducation, et ce même quand ils ont commis un irréparable ? Qu’est-ce qui relève de notre responsabilité ? Que dire face à l’innommable alors même que notre devoir, envers les enfants victimes et bourreaux, sans oublier les enfants autour, est bien d’en dire quelque chose, de prendre acte, de faire acte, de libérer la parole à l’aide de pensées construites…. L’auteure n’a pas choisi de traiter le débat, ce qu’il aurait fallu comprendre en amont, le comment il aurait fallu agir ensuite. La fiction met volontairement à distance des idées à confronter mais aspire au plus près de nous, au plus juste de ce que nous serions susceptibles d’expérimenter dans nos milieux professionnels et citoyens. Elle vise exactement le cœur de ce qu’un tel drame peut susciter dans son insoluble et inconfortable énigme.

Parmi les hommes et femmes dont nous partageons l’effarement, Emma, professeur de français manifeste un surplus d’émotion, une rage qui la dépasse et lui fait perdre son sang-froid en classe. « Emma n’a pas résisté une seconde. Elle a capitulé, elle demeure figée, raidie. Adèle l’accompagne dans la cour. Elle sent tous les os dans son dos. Un paquet de nerfs. Elle est corsetée de rage, hébétée. C’est donc ça, être hors de soi. Ne plus s’appartenir. Il faudrait qu’elle pleure. Mais tous les mécanismes sont verrouillés. Elle s’est prise au piège. C’est l’histoire de sa vie ça. »

Emma se livre alors à la première personne dans la deuxième partie du roman et le lien s’opère pour dire les ravages du viol, de l’effraction d’un autre en soi, de l’annulation de soi par un autre. Alors qu’elle parcourt le chemin de St-Jacques de Compostelle, elle dépose dans l’effort du corps les émotions et le tsunami ainsi réveillé, déterré par la plainte de Fatima envers ses élèves. « La vérité, c’est que j’avais déjà compris en partant. Il allait falloir reprendre l’histoire dans l’ordre. Mais quelle histoire ? Celle des enfants ou la mienne ? Celle des enfants dans la mienne, percutant ma réalité. »

Cette deuxième partie permet de mesurer l’effet du temps dans le traitement d’un traumatisme, comment celui-ci se tapit et se réactive car dès lors que nous partageons cet étrange embarcadère de l’existence, le vivant suffit à raviver nos sens, à les résonner, les raisonner, à faire écho de et en nous. Qu’on le veuille ou non, nous sommes reliés.

L’émotion est palpable, se fait plus perméable dans l’écriture ; c’est un Je intime qui se dévoile, honnêtement, sans détours pour confier ses histoires souvent malheureuses, ses espoirs d’amours fous et forts jusqu’au dernier traumatisme vécu. Les mots sont superbes à parler le sentiment amoureux, les déceptions, l’enivrement. Les mots percutent pour décrire l’emprise croissante – « Il  me blessait et venait poser le pansement que j’espérais. La mécanique était rôdée. »-  le dénigrement  progressivement assassin jusqu’à l’avilissement, l’objectivation. L’auteur ne craint pas la force de la parole, ne minimise rien mais ne cherche pas non plus à convaincre, à argumenter. Emma se livre et partage sa remise en question, s’interroge alors sur sa réaction en classe, sur sa position de femme adulte. Si le drame de Fatima résonne et convoque sa blessure, il n’en reste pas moins que ce sont deux histoires différentes et cette prise de conscience offre à Emma l’opportunité de faire quelque chose de son propre traumatisme grâce au malheureux commun ravivé mais aussi à ce qui revient à chacune. « Deux poids, deux mesures. L’essentiel se jouait ailleurs. Il ne m’appartenait pas, à moi, de juger les responsables ou les victimes. Mais j’avais compris une chose : un acte est un acte. Et on avait le droit de lui donner un nom. »

Enfin la narration redevient extérieure pour suivre Emma déposer non plus des colères et des larmes mais sa parole. Cette énième partie relie les deux précédentes et mêle ainsi l’intime à l’universel, l’inédit au commun. Car il y a toujours du partageable dans la souffrance d’un crime subi, et de l’unique dans le contexte d’un moment, d’une histoire.  Emma redoute l’officialisation de ce qu’elle a subi. Fatima lui offre un souffle de courage et une étape déterminante pour sa reconstruction. Emma se réapproprie son histoire et concoure dans la singularité de sa voix retrouvée à une rectification utile et à un acte  nécessaire à tous.

« A quinze ans, une presque enfant avait trouvé le courage, avec sa mère, de se tenir debout face à ses bourreaux, de les montrer du doigt. Elle avait déchiré le silence. »

Ainsi la responsabilité résiderait dans cette traversée émotionnelle laquelle, une fois les rages, chagrins et douleurs expulsés afin qu’ils soient moins à vif, moins handicapants, laquelle donc  pourra  enfin être pensée, réfléchie, s’inscrire dans une chronologie, se cicatriser sur une peau et que sa mémoire serve. La responsabilité est bien dans le fait de pouvoir parler, et nommer  pour soi et pour les autres qui font société. Il y a de l’éthique dans l’écriture de ce roman, dans la coexistence des émotions et du raisonnement, pour ne pas dire Raison. Ce si précaire équilibre qui ne se débusque que dans l’acceptation du temps et l’authenticité des échanges, de l’écoute, de la réflexion et du retour sur soi est en funambule poète dans les pages de cet ouvrage. Il ne se divulgue pas, il est partout dans ce qui compose nos vies, nos espoirs, nos amours, nos choix, nos épreuves… C’est fragile, complexe mais Gabrielle Tuloup dans ce deuxième roman nous démontre combien tendre à cet équilibre est honorable et impérieux pour garder estime de soi et préserver la dignité en ce qu’elle est un commun à nous tous. – Karine Le Nagard

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Le roman pourrait n’être consacré qu’aux conséquences d’un viol en réunion commis par des collégiens de banlieue (le premier chapitre de ce roman porte le titre du livre «Sauf que c’étaient des enfants») ; sauf qu’aux 2/3 du livre, l’histoire d’un des personnages principaux vient télescoper le récit et ouvrir une autre perspective sur les violences sexuelles à l’égard des femmes (le chapitre s’appelle d’ailleurs « Sauf que c’était moi »). A partir de là, le rapprochement se fait entre les situations de la collégienne dans une cité difficile et celle de la jeune femme au sein d’un couple apparemment bien sous tous rapports.

Cette longue première partie a été pour moi un vrai plaisir et une vraie émotion de lecture, avec de courtes scènes très vivantes, mettant en scène une kyrielle de personnages (communauté éducative, élèves, parents, forces de l’ordre), tous décrits avec force et justesse dans leurs prises de position et leurs confrontations ; en passant d’un personnage à l’autre, la focale change et évite l’ennui de la redite, la solide documentation n’est jamais pesante, l’appréhension des notions de bien et du mal est abordée avec pudeur et délicatesse, dans toute sa complexité.

Difficile de ne pas partager les interrogations, sentiments et remises en question qui agitent la communauté du collège : horreur, incrédulité, culpabilité, déni…

Difficile également de ne pas se projeter : que vont-ils devenir, tous celles et ceux qui auront vécu cette histoire, ceux qui seront passés par la case prison, celle qu’ils ont abusée, celles et ceux qui étaient là et n’ont rien vu, les autres qui savaient mais n’ont rien dit….

Difficile enfin de ne pas réfléchir en refermant ce livre : à ce que signifie être victime, à ce que signifie être coupable, à la place de l’abus sexuels dans notre société, aux jugements péremptoires, au rôle et à la responsabilité des équipes éducatives, des parents, de la police, de la justice, de tout un chacun… – Marianne Le Roux Briet

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Merci, merci aux 68 premières fois. J’avais beaucoup aimé La nuit introuvable, premier roman de Gabrielle Tuloup, j’ai là été bouleversée par son nouveau livre. Un fait divers sordide est au cœur de ce roman mais jamais cela ne tombera dans le pathos. L’immersion dans le collège, la réflexion sur le consentement, les rumeurs, la suspicion, tout est criant de vérité. Je me suis particulièrement attachée à cette professeur, qui à travers ce drame va partir affronter ses propres démons. Coup de cœur. – Anne-Christine Busnel

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Ça commence dans le bureau de Ludovic Lusnel.
Lusnel est Principal au Collège André Breton de Stains dans le 93. Et ce matin son quotidien bascule.
Deux policiers débarquent. Ils encadrent une jeune fille qui vient de porter plainte contre huit garçons du collège. L’adolescente s’appelle Fatima. Elle fréquente un établissement voisin. Elle affirme avoir été victime d’un viol en réunion.  Elle est formelle. Aucun doute sur l’identité de ses agresseurs. Il y a Nadir, Damien, Seydou et il y a Moussa. Moussa qui est en cinquième.
Tous de bons garçons.
Tous des enfants.
Le décor est planté.
Il sera question ici de consentement, de violences sexuelles, de silences et de reconstruction post traumatique.
Dans une première partie qui occupe les deux tiers du roman, le collège devient le théâtre d’une mauvaise pièce où chacun, du proviseur aux professeurs en passant par le conseiller d’éducation, en fonction de son vécu, de sa sensibilité, de ses affinités va tenir son rôle, se positionner, réagir, douter et pour certains se réinventer.
La deuxième partie propose de façon très inégale le cheminement introspectif d’Emma Servin, la professeure de Français pour laquelle ce fait divers va avoir un retentissement tout particulier et décidera de son avenir.
Malgré le sujet douloureux, je n’ai pas été emportée par cette lecture. La construction du roman avec ses trois parties disparates ne m’a pas séduite. L’insertion de supports administratifs en encadrés, bulletins trimestriels de notes, compte-rendu de réunions ou fiches préparatoires de cours non plus. J’aurais préféré une alternance dans le récit avec le cheminement d’Emma en rebond des événements. L’intervention de trop nombreux personnages dans la première partie du récit a compliqué quelque peu ma lecture.
Déception donc pour ce roman malgré ce titre fort, quelques passages sensibles et percutants, et cette belle couverture. – Sandrine Chabot
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J’ai énormément aimé ce livre. Je regrette juste, et ce n’est pas la première fois que je le dis, de ne pas disposer d’un album pour écouter chacun des morceaux que Gabrielle Tuloup cite en début de chapitre. J’en écoute plusieurs en boucle, très souvent (comme La boxeuse amoureuse) mais j’ai découvert Agnès Bilh que je ne connaissais pas…. Lire le billet de blog de Marie-Claire Poirier : https://abrideabattue.blogspot.com/2020/03/sauf-que-cetaient-des-enfants-de.html

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« Je souffre de ma vie intacte dedans ma vie ruinée » Christian Bobin La vie souterraine. L’auteure a mis en exergue cette phrase de son roman. En effet, elle va nous parler de vie ruinée, mais intacte. Un sujet terrible, impitoyable et si difficile à appréhender. Un jour, des policiers vont venir interpeller des élèves d’un collège, après la courageuse dénonciation d’une jeune fille. Comment peuvent réagir les personnes, adultes et enfants, face à cet acte impitoyable qui est un « viol en réunion », terme judiciaire. Les garçons arrêtés sont encore des enfants, des enfants pour leurs parents, pour leurs enseignants, pour le personnel administratif du collège (le principal, la CPE, les surveillants). Par la voix de plusieurs personnages, l’auteure va réussir à parler de ce sujet si délicat. Des pages terribles, des constats difficiles et des hommes et des femmes qui vont se questionner sur ce fait terrible. Chacun va essayer d’appréhender ces faits avec son ressenti, son histoire. de très belles pages sur une professeure qui affronte ce fait mais qui fait remonter aussi des maux passés. Un texte éprouvant mais qui nous interpelle chacun et qui nous questionne sur notre propre ressenti : comment réagir face à de tels actes, que l’on soit victime, que l’on soit complice, que l’on soit témoin. Merci aux 68 premières fois de continuer à suivre des auteurs et de nous fait lire de tels textes. – Catherine Airaud

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Ce récit est à la fois celui d’une femme blessée, d’éducateurs impuissants, et de jeunes dont on ne sait s’ils ont conscience ou non de la gravité de leurs actes. Le récit de Gabrielle Tuloup est un roman, mais il est inclus aussi d’autres pièces du dossier, bulletins trimestriels, rapport de l’assistante sociale… Il évoque à la fois le difficile chemin pour la victime qui souvent n’ose pas porter plainte, et le parcours de cette enseignante touchée à double titre. L’auteur traite d’une plume élégante un sujet délicat, sans tomber dans le pathos. – Emmanuelle Bastien

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Il fallait toute la sensibilité, l’intelligence, la bienveillance de l’auteure pour écrire un livre sur un sujet si intime, si brutal. Le livre qu’il fallait écrire, il faut ouvrir les yeux, il faut en parler, il faut, comme chacun ici, faire ce qu’on peut pour éviter, panser, consoler, réparer. Un roman, un reportage, un essai, l’art de poser en quelques phrases et images brutes toute la complexité des personnages, de leurs trajectoires, de leurs émotions.

Qu’avons-nous fait de nos enfants ? Leur monde est devenu virtuel, instable, ils zappent, ils floutent, ils smilent. Comme au temps du cirque il suffit d’un pouce levé ou baissé pour juger l’autre. Ce que leurs mains touchent ce sont des claviers, ce que voient leurs yeux ce sont des écrans. L’humain disparaît derrière les images qui clignotent : on tue et on oublie, on est tué, « game  over »… la partie recommence, il n’y a ni sang ni larmes.

La vie c’est tendre et fragile, ça se déchire, ça peut faire peur, on l’affronte en meute, gare aux faibles, aux hors cadre, il faut paraître fort, dominant … Comment rassurer, envelopper de nos bras bienveillants pour neutraliser cette violence ?

Un livre à glisser entre toutes les mains, en parler en famille, à l’école … – Christiane Arriudarre

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Les faits sont clairs, nets et précis : un viol en réunion a été commis par des collégiens sur une jeune fille qui, soutenue par sa mère, a osé porter plainte.
Dans le collège, c’est une véritable déflagration et tout le monde réagit. Les enfants, car ce sont encore des enfants, les adultes qui se demandent quelle est leur part de responsabilité en tant qu’adultes justement, en tant qu’enseignants, surveillants…

Dans une première partie, l’autrice pose les faits tels que les vivent les différents protagonistes (hormis les violeurs et la victime), les incidences que cela a sur leur comportement, les questions qu’ils se posent, la façon dont est reçue la nouvelle dans la cité, les jugements portés, car forcément il y a des jugements…
L’autrice elle, ne juge pas, elle décortique avec finesse l’impact de cet acte et l’onde de choc provoquée à la façon d’un documentaire, faisant naître une réflexion salutaire chez le lecteur.

Parmi les adultes du collège il y a une jeune prof qui est plus touchée que les autres car cette histoire entre en résonance avec la sienne et pourtant elle ne se reconnait pas le droit de s’identifier à la victime. Elle va partir marcher pour mettre de l’ordre dans ses émotions et tenter de tenir le choc, comprendre que la violence présente bien des visages, et qu’elle n’est pas plus acceptable dans un cas que dans un autre.

Cette partie du roman, pourtant très courte est ma préférée. L’écriture poétique est très belle et arrive avec une certaine économie de mots à rendre compte du sentiment amoureux, de l’emprise, de la manipulation, de la violence et des sentiments contradictoires que vivent les victimes de ce genre de violence.

Un très beau roman qui interroge sur notre société, dont j’ai aimé la construction intelligente et sans pathos, d’une parfaite efficacité. – Catherine Dufau

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Le roman de Gabrielle Tuloup s’ouvre sur une histoire de viol entre mineurs : un groupe de jeunes, très jeunes puisqu’il s’agit de collégiens et que l’un d’eux est en cinquième, a violé une fille de la cité d’en face. Celle-ci a porté plainte et reconnu ses agresseurs. La police vient les chercher, un matin, dans l’établissement. Tandis que les autres élèves ne comprennent pas de quoi il s’agit, les certitudes des adultes vacillent.

[Avertissement : la suite de la chronique nomme explicitement un élément de l’intrigue dont on se doute en lisant la 4e de couverture]

Ce n’est pas la vie de la victime qui nous est racontée, ni vraiment celles des accusés, mais plutôt celles des adultes qui se retrouvent concernés par cette affaire qui leur tombe dessus. Partant de la figure du proviseur, Gabrielle Tuloup évoque le reste du personnel du collège, la CPE, les profs, les pions, et leurs réactions dans la gestion de cette crise, que ce soit dans leurs rapports entre adultes ou avec les élèves dont ils ont la charge. Que dire ? Comment réagir ? Comment évoquer le sujet ?

Les mots leur manquent. Ils ne semblent même pas savoir comment gérer leur propre rapport à cet événement, qui touche à l’intime, heurte les consciences, les idées, les valeurs, concerne chacun sans que l’on ose en parler, sans que l’on sache comment en parler. Soudain, le viol en réunion n’est plus un mot dans les journaux, mais une réalité qui touche des gens qu’ils connaissent, des jeunes dont ils avaient la responsabilité.

Emma, la professeure de français, se sent particulièrement mal : pourquoi n’a-t-elle rien vu venir ? Comment imaginer que certains de ses élèves puissent avoir commis un tel acte ? A la frustration de l’échec professionnel que représente cette affaire de viol s’ajoute le déchirement personnel. Il lui faut gérer ses classes alors qu’à l’intérieur, elle est en morceaux.

Le roman de Gabrielle Tuloup glisse alors vers une seconde partie, que l’on devinait : Emma a été violée par son compagnon. L’auteur trouve alors les mots justes pour raconter cette zone grise de la violence sexuelle au sein d’un couple, ce « viol conjugal » encore trop méconnu. Pourtant, il n’y a rien d’automatique dans une relation, que ce soit un coup d’un soir ou l’amour d’une vie, au bout d’une semaine ou de 20 ans de mariage. Ici aussi, « quand c’est non, c’est non ».

Le viol n’a pas toujours lieu au fond d’un parking glauque, le long d’un chemin mal éclairé. Il peut avoir lieu sous le toit rassurant du domicile conjugal. Il n’en est pas moins grave ni moins ravageur pour la victime. Parce qu’il est encore trop peu nommé, le viol conjugal est difficilement reconnu comme tel, à commencer par les victimes. Pourtant, y a-t-il « deux poids, deux mesures », comme le pense un instant Emma ? Non. D’ailleurs, elle ajoute immédiatement que « l’essentiel se jou[e] ailleurs. […] J’a[i] compris une chose : un acte est un acte. Et on [a] le droit de lui donner un nom ».

Il y avait matière à écrire deux romans plutôt qu’un, j’aurais aimé que l’auteur creuse davantage les points de vue des adultes dans l’affaire du viol de la jeune fille, je n’ai pas trop aimé le changement brutal de narrateur et de style dans la partie seconde partie puis le changement qui intervient de nouveau dans la troisième partie. Mais l’essentiel est ailleurs. C’est le premier roman que je lis qui parle de viol conjugal, le nomme clairement et le met d’emblée à la même hauteur qu’un viol de rue. L’actualité du message m’a frappée. – Claire Séjournet

Rivage de la colère – Caroline Laurent

« Ce n’est pas grand-chose, l’espoir.
Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d’éclats de verre, la paume en sang. C’est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle.
Pour nous, enfants des Îles là-haut, c’est aussi un drapeau noir aux reflets d’or et de turquoise. Une livre de chair prélevée depuis si longtemps qu’on s’est habitués à vivre la poitrine trouée. »

 

Rivage de la colere

 

« Je n’ai pas la foi. Je préfère parler d’espoir. L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs. Pas un but ni un objectif, non, un ailleurs. Un lieu secret dans lequel, enfin, chacun trouverait sa place. Un lieu juste.» Le livre commence juste, je viens de tourner la deuxième page, et déjà, dès ces mots là, j’ai su que j’irai jusqu’au bout de ce livre, certaine que la puissance de ce paragraphe allait m’emporter loin, aussi loin qu’est l’archipel des Chagos pour moi, sur mon fauteuil, en train de lire ce premier chapitre.

Diego Garcia est un paradis, l’océan y est turquoise, transparent, le sable doux et la nature luxuriante et bienfaitrice. Malgré la rigueur de la vie, les conditions de travail et la dépendance aux bateaux qui assurent le ravitaillement, ces habitants semblent y être heureux, et particulièrement Marie-Pierre Ladouceur, libre jeune femme chagossienne, qui court pieds nus partout où son cœur l’emporte. Alors qu’un bateau arrive et que le livre bascule dans la réalité, crue, violente, Marie tombe amoureuse d’un plus puissant, presque intouchable, et son destin bascule.

Joséphin nait, il est la troisième voix de ce roman, celui qui fait que cette histoire arrive jusqu’à nous, le lien entre l’imagination, le drame de l’archipel des Chagos et notre XXIème siècle.

Caroline Laurent, dont c’est le deuxième roman, écrit avec son cœur et les souvenirs de sa mère alors insulaire à Maurice, comme point de départ. Son écriture nous plonge dans cette histoire comme dans l’océan dont elle décrit si bien les multiples délices et les quelques dangers quand, d’aventure, nous nous y aventurons sans vraiment réfléchir, avec juste l’envie de vivre plus, … plus grand, plus fort. L’autrice n’épargne rien au lecteur, le bonheur comme la détresse, avec comme leitmotiv toujours cette force de vie qui coule dans les veines de son héroïne. Au milieu de l’immense drame vécu par les habitants de l’archipel des Chagos, elle utilise son écriture pour redonner à ses victimes une humanité et une existence que les tribunaux internationaux et les forces en présence ont mis des décennies à reconnaître. – Emmanuelle Boucart- Loirat

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Cela aurait pu être le décor parfait d’une vie faite de douceurs et de couleurs au milieu de l’océan. Les Chagos, archipel de l’océan indien où la vie s’égrène autour de petites choses, de riens, de vie en famille rythmée par la pêche et l’attente de ravitaillements par bateaux. Ce roman est une histoire d’amour née par hasard entre une Chagossienne et d’un jeune homme arrivé pour seconder l’administrateur de l’archipel. C’est aussi l’histoire d’une trahison lors de l’indépendance de l’ile Maurice , c’est l’histoire d’une déportation cruelle , mais c’est aussi l’histoire d’une rage, d’une colère et d’une révolte. Caroline Laurent va se faire la porte parole du peuple Chagossien,  grâce à ses mots elle va lui donner sa voix, lui rendre sa dignité, l’emmener vers l’espoir d’un retour apaisé sur cette si belle terre. Ce roman militant, fait de colère et d’espoir est également le reflet des rapports entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien, sauf leur dignité. A lire après le si beau Et soudain, la liberté. – Philippe Hatry

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Il est des morceaux d’Histoire qui me bouleversent, les événements rapportés et romancés dans Rivage de la Colère en font partie. Caroline Laurent raconte ici, avec émotion, l’histoire d’un de ces peuples déplacés, celui des habitants des îles Chagos, dépendantes de l’ïle Maurice. L’histoire, se déroule en 1967. « Peuples déplacés », l’expression peut sembler euphémique, pour décrire la situation de populations qui, à la suite de guerres, ou de la mainmise d’un Etat, ici la Grande Bretagne, ont été contraintes de quitter leur terre et de vivre en exil. Ces populations ont perdu en quelques semaines douloureuses, leur passé, leurs racines, leur présent, leurs faibles biens, leur avenir, leur culture, leur langue, leurs amours et leurs espoirs.

La seconde guerre mondiale a donné de nombreux exemples de telles pratiques, quand les tyrans du nazisme ou du communisme ont expulsé des peuples pour pouvoir disposer de leurs terres, pour des raisons stratégiques ou économiques.

C’est pourquoi la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) a inscrit, comme inaliénables, les droits des peuples à se maintenir sur leur terre. Mais cet idéal n’a pas été respecté, et le nombre de cas dans lesquels des populations ont été expulsées par la violence de leurs propres territoires s’est multiplié de façon tragique. On ne peut rester insensible à ces déchirements ni à la langue pudique, sincère, et bouleversante de Caroline Laurent. Surtout si on a conscience que de tels faits et violences se déroulent encore, plus ou moins discrètement, et qu’on reste impuissant.

Pour ne pas rester dans le désespoir, ce livre nous conte en parallèle le combat héroïque d’un fils en colère, parti pour réclamer justice, presque 50 ans plus tard, à la cours de la Haye au cours d’un grand procès.

Quelque soit la réalité des compensations promises, il reste les blessures, les violences, la trahison des forces colonisatrices ou politiques, le mépris des nantis pour les peuples qui le sont moins, la manipulation, les secrets, … tant de choses qui me font vomir.

Merci aux 68 pour cette lecture de lumière, la colère ça fait du bien.

J’ai passé moi-même deux nuits agrippée à ces pages. – Martine Magnin

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Merci à Caroline Laurent pour ce voyage vers une destination jusque-là inconnue, et qui le serait sûrement resté  si je n’avais pas lu ce récit. Les Iles Chagos, un petit archipel dans l’Océan indien, où vivent sereines quelques familles autochtones, dont la vie est rythmée par l’arrivée des cargos qui amènent denrées et étrangers. Marie-Pierre Ladouceur succombe rapidement au charme de Gabriel, un mauricien qui débarque sur l’île pour venir en aide à l’administrateur colonial. Et succomber veut dire donner un frère à sa fille ainée. Ils s’aiment, sans aucun doute ces  deux-là, même si la « prématurité » de Joséphin, peut semer le doute.

Oui mais voilà, lorsque l’indépendance de l’Ile Maurice est décrétée, les Iles Chagos sont vendues à l’Angleterre pour en faire une base militaire. C’en est fini du paradis, c’est même l’enfer qui attend les Chagossiens, l’enfer dans les bidonvilles de Maurice où ils sont ignorés, dans ressource et sans possibilité de travailler. La ferveur et le militantisme de Marie-Pierre suffiront-ils à avoir gain de cause?

Ce récit basé sur des faits historiques est d’une part très instructif, puisque c’est l’existence même de ces îles que l’on découvre, ainsi  que l’histoire de la décolonisation britannique. Mais on succombe aussi au romantisme de la liaison  amoureuse de Marie-Pierre et Gabriel, parfaitement intégrée dans le récit et qui lui confère ce qu’il faut d’humanité pour être autre chose que le rapport de faits anciens, goutte d’eau dans l’océan des abjections de l’iniquité coloniale.

J’ai énormément aimé ce récit, que l’auteure nous confie avoir entendu de la bouche de sa grand-mère mauricienne, renforcé par une sérieuse documentation pour analyser ces données historiques. Superbe. – Chantal Yvenou

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Chagos, Maurice, Océan Indien, autant de destinations paradisiaques qui nous font rêver… Mais pour Marie-Pierre Ladouceur se sont plutôt les noms du combat de sa vie…
Alors qu’elle a grandit sur l’île de Diego Garcia, qu’elle y passait des jours heureux, qu’elle y a vu naître ses deux enfants, Suzanne et Joséphin, qu’elle y chérissait la tombe de sa mère, Anglais et Américains l’ont forcé à quitter sa terre… Avec un simple baluchon, ses enfants sous le bras, Marie se retrouve à Maurice et ne pense qu’à une chose : son île…

Quel coup de cœur ! Quel coup au cœur !

Au-delà d’une vraie découverte d’une auteur toute en sensibilité, d’une plume fine et riche, d’une écriture poétique et percutante, c’est par une femme que j’ai été touchée…
J’ai lu, j’ai vécu, j’ai voyagé aux Chagos avec Marie. J’ai nagé dans ses eaux turquoises et flâner sur ses plages de sable blanc. J’ai vibré au son de son amour naissant. J’ai pleuré sur son sort terrible. Mais j’ai surtout admiré sa force, son courage et sa pugnacité.

Marie est une femme qui possède peu, mais a qui on prend tout. C’est une femme qui plie sous le poids de la trahison et du mensonge, mais qui se relève. C’est une femme dont la foi l’emporte dans une lutte sans concession.

C’est avant tout une femme qui hisse sur ses épaules une bannière bien lourde : celle de tous les exilés…

Une fois encore, un immense, immense, immense merci aux 68 premières fois pour avoir mis sur mon chemin ces pages d’une rare luminosité… – Audrey Thion

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C’est le récit d’un fait historique ignoré, d’une injustice. L’histoire d’un combat, de luttes, la chronique d’une révolte, de l’exil. L’odyssée d’une culture, le souvenir des ancêtres.Un portrait de femme. L’île Maurice… Goût de paradis terrestre me direz-vous ? Elle accède à l’indépendance en 1967, la Grande-Bretagne lui a rachetée un archipel, Diego Garcia à quelques milliers de kilomètre en prétendant que ce dernier était inhabité. Il servira de base militaire américaine dans l’océan indien. En réalité, un embargo se met en place jusqu’à ce jour de 1970 où ses habitants, les Chagos qui doivent leur nom à un navire et une souffrance, doivent évacuer leur île en à peine une heure. Ils seront ensuite envoyés dans des bidonvilles comme le camp Charrette, expression de la perte de leur culture, de leur identité, perdus dans leur détresse. Joséphin est le narrateur. Il va mener la lutte exhortée par sa mère, Marie, une femme libre et sauvage. Il raconte l’histoire de Marie Ladouceur, chagossienne, de Gabriel, venu de l’île Maurice, et de leur fils, Joséphin.

J’avoue apprécier l’écriture comme éveilleuse de conscience. Ce roman est un appel à la révolte et abonde d’humanité et de lumière. C’est une très belle fiction qui revêt la forme d’un documentaire instructif. Le 25 février 2019 la Cour internationale de justice de la Haye a estimé que le Royaume-Uni devait restituer l’archipel des Chagos à l’île Maurice. Cependant le combat continue car cet avis n’est que consultatif.

Si tout comme moi, vous méconnaissiez cette histoire, n’hésitez pas à vous jeter dans ce beau roman qui n’est cependant pas un coup de cœur pour moi. – Alexandra Lahcène

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Marie-Pierre Ladouceur vit sur l’archipel des Chagos rattaché à l’ile Maurice, alors sous influence britannique. La vie y est douce et sauvage, la tribu de Diego Garcia y habite librement, en toute quiétude.
Ce havre de paix est perturbé dans un premier temps par l’arrivée de Gabriel, venu de Maurice, pour seconder l’administrateur colonial.
Ce n’est que le début des bouleversements, nous sommes en 1967, l’Indépendance s’annonce, se confirme et les accords entre l’empire britannique et Maurice sont plus que discutables. Leur vie sera chamboulée, ils devront quitter leur archipel dans des conditions atroces. Mais ils continueront de lutter.
Sujet passionnant et véridique, quasi inconnu, qui mérite que l’on s’y plonge.
L’écriture est magnifique et romanesque, elle confirme le talent indéniable de Caroline Laurent, déjà repéré à la lecture de son premier roman , coécrit en partie avec Evelyne Pisier .
Addictif, bouleversant et criant de vérité. – Anne-Claire Guisard

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Diego Garcia une île de l’archipel Chagos rattaché à l’île Maurice, Je ne connaissais pas, n’en n’avais jamais entendu parler, si on retire la référence à l’île Maurice, je n’aurais pas su le situer dans l’océan indien.

Merci à Caroline Laurent, merci de faire connaître aux lecteurs ce drame vécu par leurs habitants qui à la fin des années 60 ont eu une heure pour empiler quelques affaires dans un drap avant d’être chassés manu militari par les anglais. Leurs chiens sont gazés, leurs animaux abattus, ils doivent abandonner non seulement leurs habitations, leurs morts mais aussi et surtout leur mode de vie.

Parallèlement à ce fait historique, Caroline Laurent nous raconte une merveilleuse histoire d’amour entre Marie-Pierre Ladouceur chagosienne de Diego Garcia et Gabriel créole mauricien.

Rivage de la colère est le meilleur livre que j’ai lu cette année 2020. Il ne faut surtout pas passer à côté. – Michèle Letellier

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« L’exil, c’est la nudité du droit. » Victor Hugo

« Ce n’est pas grand-chose, l’espoir. Une prière pour soi. Un peu de rêve pilé dans la main, des milliers d’éclats de verre, la paume en sang. C’est une ritournelle inventée un matin de soleil pâle. Pour nous, enfants des Îles là-haut, c’est aussi un drapeau noir aux reflets d’or et de turquoise. Une livre de chair prélevée depuis si longtemps qu’on s’est habitués à vivre la poitrine trouée. »

« C’est une histoire que me racontait ma mère. Pas un conte pour enfants, non, une histoire vraie, qu’elle grattait de temps en temps comme une vilaine plaie. Une tragédie insulaire. Les mères connaissent les berceuses et les sortilèges. Parfois aussi, d’une lumière dans le regard, d’une fêlure dans la voix, elles se trahissent. L’enfant devine un secret. Perçoit la colère. En grandissant les contours se précisent, les traits s’affirment jusqu’à devenir parfaitement nets : ce secret, c’est celui d’une souffrance. D’un arrachement. Une fille ne laisse pas sa mère souffrir. Alors, elle écrit. »

Alors la fille écrit. Elle écrit Rivage de la colère, un 2e roman qui vient confirmer ce que son 1er, Et soudain la liberté, nous avait laissé entrapercevoir : une écriture forte et sensuelle tout à la fois. Mais est-il exact de parler de roman quand Caroline Laurent, franco-mauricienne, vient fouir dans l’histoire de sa famille pour nourrir son récit ?

Oui, parce qu’elle tisse l’Histoire à une histoire au souffle remarquablement romanesque, parce qu’elle raconte des vies au travers du prisme de la littérature. Le message n’est que plus puissant quand la fiction charpente la réalité. Ceux d’entre vous qui ont lu Avant la longue flamme rouge de Guillaume Sire (Calmann-Levy) comprendront ; les autres, lisez-le.

Je ne vais pas vous mentir, les îles Chagos étaient pour moi une terra incognita. Je n’avais jamais entendu parler de ce petit archipel de l’océan Indien, de ce qui était arrivé à ses habitants à la fin des années 1960, au début des années 1970, de ce qui est encore de nos jours à l’œuvre et en souffrance.

En souffrance.

Quand, à l’été 1967, après 158 ans de domination britannique, l’île Maurice choisit par référendum de devenir indépendante, rien ne vient troubler le quotidien des Chagossiens, qu’ils soient de Diego Garcia ou des autres îles de l’archipel.

« Ça veut dire quoi, l’indépendance ? Qui est indépendant ? L’êtes-vous vous-même ? J’ai longtemps cru en ce rêve. Liberté, autonomie. […] Je crois que je me trompais. L’indépendance, je veux dire la pure, la véritable, l’absolue, n’existe pas. On est toujours le colonisé d’un autre. Ce constat nous oblige. »

 Ramgoolam devient le premier dirigeant de la République Mauricienne.  Et alors ? Faudrait-il s’en inquiéter ?

L’indépendance de Maurice a un prix. 3 millions de £ auront suffi pour que les îles Chagos, « mon pays volé », restent aux mains des Anglais avant d’être cédées pour 50 ans aux États-Unis désireux d’y installer une base militaire. Venu seconder Mollinart, l’administrateur de l’île, Gabriel Neymorin le sait, le tait.

Il le tait à Marie-Pierre Ladouceur, fière Chagossienne, forte et libre, dont il s’est épris le jour même de son arrivée à Diego Garcia et avec qui il a eu un fils, Joséphin.

L’amour peut-il résister au déchirement d’avoir été trompée ?

« The course of true love never did run smooth. » Shakespeare – A Midsummer Night’s Dream

Un peuple peut-il survivre au déchirement d’avoir été arraché à sa terre ? Sa terre.

« Des îles où le temps s’écoulait sans hâte ». Diego Garcia, sa mer turquoise, son sable blanc, sa douceur lumineuse, ses traditions, ce paradis à jamais perdu le jour où les habitants sont évacués, massés de force dans la puanteur suffocante de la cale du Nordvaer avant d’être débarqués, épuisés, affamés et hébétés, à Port-Louis, sans ménagement ni ressources, avec pour seul bien le maigre baluchon fait à la va-vite, en moins d’une heure, sous la menace d’un fusil.

Gabriel est resté à Diego Garcia le temps d’expédier les dernières affaires courantes alors qu’à Maurice, Marie, Joséphin et Suzanne, sa demi-sœur fiévreuse et délirante, et les leurs s’entassent dans un bidonville insalubre.

Le désœuvrement d’abord.

L’alcoolisme ensuite.

Une lueur d’espoir vient d’Évelyne, la sœur de Gabriel. Elle aide Marie et Joséphin, offrant à l’une un travail à l’autre une instruction, sans parvenir à calmer la juste colère de Marie qui entame une grève de la faim. Peut-on empêcher un peuple de vivre là où est sa terre ?

« Tu comprends, Joséphin ? Tout n’est pas à vendre. On n’achète pas la dignité. On n’achète pas un pays. On n’achète pas l’âme ou la foi. Certaines choses sont sacrées et doivent le rester. »

Marie vieillit. Joséphin grandit. Il est à lui seul ce chœur antique dont la voix s’élève lors de brefs chapitres qui rompent et rythment le cours du récit pour nous ramener au temps présent. Ce choix narratif de mêler les voix, l’une passée, l’autre contemporaine, est tout à fait judicieux.

Joséphin est librement inspiré d’Olivier Bancoult, Chagossien expulsé de force à l’âge de 4 ans. Il est aujourd’hui à la tête du groupe Réfugiés Chagos qui se bat pour obtenir justice et ces intermèdes qui font entendre sa voix sont ce qui donne son ossature au récit. Ils incitent à réfléchir sur ce qui nous lie à une terre, à une famille, sur ce qu’on hérite ou non, sur la dépossession, sur le souvenir de ce qui a été et ne sera plus.

« Comment appelle-t-on la mémoire de ce qui vient ? Il faudrait inventer un mot, oracle et divination ne conviennent pas, inventer un mot pour dire cette mémoire compacte qui embrasse le futur. Se souvenir de ce qui va arriver et qu’on ne vivra pas. »

Joséphin, qui a vu sa mère se battre chaque jour sans désemparer, continue la lutte, une lutte de 50 années qui n’a toujours pas vu les Chagossiens revenir chez eux. Comment convaincre quand les faits dépassent l’entendement ?

« Comme cette période a été difficile, Maman. Ces cinq premières années de notre arrivée à Maurice… Un enfer. Rien ne t’a été épargné. Lorsque je raconte, lorsque je témoigne, les gens doutent de moi. L’acharnement du sort sur nos épaules fatiguées… Pour eux, tout ça est peu crédible. […] Au fil des années, j’ai appris à doser mon récit. Je trie les malheurs selon la sensibilité de chacun. C’est mon petit marché de la douleur, […]. »

Des avis favorables, mais non contraignants, sont rendus, des résolutions sont prises, ici à la Cour internationale de Justice de La Haye en février 2019, là à l’Assemblée générale de l’ONU à New York trois mois plus tard, sans que le Royaume-Uni ne daigne s’y conformer. Pire que le mépris, l’arrogance.

« La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur ? »

Si Rivage de la colère est un roman d’amour, celui de Marie pour Gabriel, celui des Chagossiens pour leur terre perdue, celui d’un fils pour sa mère, il est aussi celui d’une tragédie, humaine bien sûr, mais aussi politique. Il est aussi le roman de la transmission, la transmission de ces « vilaines plaies », de ce bâton de pèlerin que l’on se passe de main en main, de génération en génération pour que quelqu’un continue le chemin, pour que le temps ne fasse pas son œuvre et que l’oubli n’abolisse pas la colère.

« Je dirai aux juges d’où je viens. Je leur parlerai d’un pays qui laissait vivre ses enfants, qui ne les affamait pas, qui respectait leur mémoire. Mon pays volé. Je leur ferai entendre la fêlure dans la voix de ma mère. Je leur dirai pourquoi ma vie n’est pas de vivre, mais seulement de me battre. Pas une vie gâchée, non. Une vie donnée. Dédiée. Je lutte depuis le premier jour. C’est inscrit en moi. »

Ne jamais renoncer, malgré l’envie de céder à l’épuisement d’années de lutte à l’issue incertaine.

« Qu’il est long, le chemin pour rentrer chez soi. Long et incertain. Tissé d’épreuves, de duels et de silences. Je me sens soudain fatigué. […] Y a-t-il un instant dans une vie où on se dit : ça y est, j’arrête, c’est terminé ? À quel moment sait-on qu’il n’y a plus rien à faire sinon soulever son chapeau, merci madame, merci monsieur, et s’en aller ? Si rien n’est réglé de cette histoire avant ma mort, je reviendrai hanter les couloirs des tribunaux. De mes os nus je creuserai la terre jusqu’à rejoindre le cimetière de Diego Garcia. Alors, enfin, je pourrai me reposer. »

On est tous convaincus que « this case is a winning case » et on comprend mal pourquoi il ne le serait pas ! Pourtant, à l’heure où j’écris, alors que les délais accordés au Royaume-Uni sont depuis longtemps dépassés, les Chagossiens sont encore un peuple en exil. Toujours déterminé, mais encore déraciné.

La littérature a ce pouvoir de porter à la connaissance de tous des faits historiques au mieux méconnus, au pire ignorés. Comme je l’écris souvent : raconter, ne jamais cesser de raconter. – Christine Casempoure

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Premier coup de cœur de l’année, un merveilleux livre et un roman vraiment intéressant que chacun de nous devrait lire. L’injustice est courante dans notre monde, et nous sommes souvent bien loin d’imaginer ce qui se trame par-delà les mers. Caroline Laurent nous en confie un bel exemple. Ce récit, elle le tient de sa mère qui fut témoin de ces années terribles durant lesquelles, les habitants de Chagos, archipel perdu dans l’océan indien, plus particulièrement les gens de Diego Garcia la plus grande de ses îles, furent chassés de leur lieu de vie, exclus de leur île où ils vivaient simplement sans argent, profitant des bienfaits de la nature et échangeant le coprah qu’ils produisaient contre des denrées. Cette terre de leurs ancêtres, elle leur fut volée lorsque L’île Maurice, ayant obtenu son indépendance en 1968 dut céder l’archipel aux britanniques qui le louèrent aux Américains afin qu’ils y construisent une base militaire. Les familles furent déportées à Maurice et abandonnée à leur sort, elles se logèrent dans les bidonvilles. Ce récit sous forme de roman, raconte l’histoire de Marie qui aura un enfant de Gabriel, un Mauricien employé sur Diego Garcia comme secrétaire du représentant de l’île Maurice, et de sa famille. Avec les protagonistes, on respire, on accueille ce que Diego Garcia offre, on pleure les victimes de la colonisation, on se révolte de tant de cruauté et d’indifférence à l’égard des apatrides que deviennent les chagossiens. On apprend beaucoup, on participe au combat des chagossiens qu’on a tenté de tromper, profitant de leur illettrisme, leur promettant des sommes importantes en dédommagement,  car depuis les années 70, les chagossiens luttent pour retrouver la terre de leurs ancêtres, la retrouveront-ils un jour ?  Ce récit m’a amenée à me documenter sur ce  combat inégal, et difficile. En cherchant des renseignements, on apprend qu’en 2016, les britanniques ont reconduit le bail des Etats-Unis pour vingt  ans. Toutefois l’espoir est permis : en janvier 2020, Maurice annonce la possibilité de porter plainte contre les responsables britanniques pour crime contre l’humanité, et le 25 mai 2020, une nouvelle carte publiée par l’ONU fait apparaître l’archipel comme territoire Mauricien.

J’espère que beaucoup liront ce roman, ne serait-ce que par compassion pour ces gens à que l’on a spoliés, privés de leurs identité et de leurs ancêtres. – Roselyne Soufflet

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Un bon roman est parfois plus parlant qu’un article choc. En s’emparant de l’histoire méconnue et dramatique des Chagossiens, Caroline Laurent leur offre une visibilité bien plus forte que n’importe quelle brève de journal.

Quelques îles perdues dans l’océan Indien, mer turquoise, plages de sables blancs, végétation luxuriante… l’archipel des Chagos avait tout du paradis sur terre. Oui, « avait », car aujourd’hui, c’est fini. Les îles sont toujours là, mais elles ont perdu leur âme. Les habitants ont été déportés à la fin des années 1960, forcés de quitter leurs terres, d’abandonner leur vie et leurs ancêtres pour rejoindre l’île Maurice, où personne ne les attendait.

La raison de cet exil ? L’accord secret entre les Britanniques et les Américains autorisant ces derniers à installer sur Diego Garcia, l’île principale de l’archipel, une base militaire. Un mic-mac politico-judiciaire par lequel les Britanniques ont détaché l’archipel de la souveraineté de Maurice au moment de l’indépendance de cette dernière, en faisant un territoire restant sous domination de la Couronne mais sans donner la nationalité aux habitants, qui n’ont jamais eu leur mot à dire sur leur avenir.

Se basant sur ces faits réels, Caroline Laurent construit un roman où se mêlent deux temporalités, l’époque du drame, de 1967 à 1975, et l’époque récente, lorsque le dossier est présenté à la Cour internationale de Justice de La Haye. Le cœur de Rivage de la colère est néanmoins bien le tournant des années 1970, lorsque le drame se noue puis éclate.

Le roman était une bonne manière d’interpeller sur ce fait historique méconnu. Néanmoins, je suis perplexe quant au choix d’alterner les narrateurs : pour les épisodes liés aux années 1967-1975, il est extérieur, pour les coupures contemporaines, il s’agit du fils des deux héros, qui parle à la première personne. Ça n’apporte rien à l’intrigue.

J’ai lu Rivage de la colère en restant totalement extérieure au drame que vivaient les Chagossiens et aux péripéties qui animent le roman. Il faut dire que j’ai trouvé les personnages un peu fades mais pas du tout attachants. Cependant, malgré cette note négative, je suis très contente d’avoir eu l’occasion de lire ce livre car il m’a permis de découvrir un événement historique qui m’était totalement inconnu et qui mérite d’être porté en plein jour. – Claire Séjournet

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J’ai refermé ce livre il y a quelques jours et je suis restée choquée pendant tout ce temps .

J’ai beaucoup aimé l’histoire d’amour. En revanche, je suis révoltée par la partie historique, la vraie, celle qui a inspiré ce roman. Réaliser que des êtres humains ont pu faire une chose si horrible à leurs semblables, c’est inimaginable. Du moins pour moi.
Comment comprendre que le gouvernement britannique ait pu faire subir tout ce qui est décrit :
Travestir la réalité, mentir face aux Nations Unis [  » L’ONU a donné son accord pour créer la base américaine uniquement parce qu’il n’y avait pas de population autochtone sur l’île… »], chasser de leur île 2000 Chagossiens après les avoir affamés, les laisser sans ressources tenter de survivre à Maurice ou aux Seychelles, [ » Quand on a été forcé de partir, on a perdu tout ça. On a perdu nos biens matériels et immatériels ; on a perdu nos emplois, notre tranquillité d’esprit, notre bonheur, notre dignité, et on a perdu notre culture et notre identité «  ]. Nier leur responsabilité dans cette affaire et faire appel de chaque décision de justice, voire même proclamer deux décrets royaux . . [« La gifle finale, c’est juin 2004. Deux  » orders in council » de la reine Elisabeth. Des décrets qui reviennent sur la décision de la Haute Cour de Londres. » ]

Et tout ça pour quoi ?
Pour une base militaire américaine, soit disant stratégique pour la sécurité mondiale. . .

« Tu comprends Josephin ? Tout n’est pas à vendre. On n’achète pas la dignité. On n’achète pas un pays. On n’achète pas l’âme ou la foi. Certaines choses sont sacrées et doivent le rester. « 

Un roman à lire , à faire lire pour continuer nous aussi à dénoncer ce scandale. Car ce n’est pas fini… l’île est encore « louée  » aux états-unis ! – Marie-José Severin

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« Le courage est l’arme de ceux qui n’ont plus le choix. Nous serons tous, dans nos pauvres existences, courageux à un moment ou un autre. Ne soyez pas impatients. »

Ne jamais renoncer. Ils tambourinent fort ces mots depuis que j’ai refermé ce roman.

Bien sûr  je ne connaissais rien de cette histoire, et  toute mon ignorance recouvrait jusqu’à l’existence de l’archipel des Chagos, «  désert au milieu de l’océan ».

Cette œuvre aura comme indéniable valeur d’apprendre aux lecteurs un événement désolant de l’Histoire, d’un peuple déraciné au profit de puissants et de l’argent, vache d’or de notre société contemporaine.

La concision est un exercice difficile, qui ne paye pas toujours dans le roman. Ici l’équilibre est parfait. Le concis sert un propos qui rend limpides les faits et l’intrigue ; il se donne vif et plein, animé d’une honnêteté intellectuelle et d’un désir tenace à rétablir une vérité, à consoler les gens aimés, à éclairer une cause et nous rattacher au sentiment humain commun. Et plus que tout le concis ne dessert pas l’écriture. Les mots disent, résonnent, émeuvent et à l’aide de phrases courtes touchent, telles des flèches sifflantes et droites, leur cible pour ouvrir la voie du sens en plein cœur : nous apprenons en ressentant.

Un jeu de lettre aurait suffi à dire le ravage d’une colère. Mais c’est justement parce que la colère est saine, légitime, qu’elle ne se transforme pas en vengeance mais bien en un chant pour la vie, pour la terre, la nourricière, la fondatrice, l’élémentaire. Cette colère devient rivage car elle ne s’enroule pas sur elle-même sans non plus être dupe de la réalité cruelle : elle s’arme de rage pour défendre des vies, un honneur, et que nous restions droits, droits sur le rivage ou le regard porté vers celui à rejoindre. « La justice est la méchante sœur de l’espoir. Elle vous fait croire qu’elle vous sauvera, mais de quoi vous sauvera-t-elle puisqu’elle vient toujours après le malheur. Un verdict, ça ne répare rien. Ca ne console pas. »

Rivages à longer, comme le long voyage sinueux, endurant que Joséphin empreinte pour respecter sa promesse et reprendre le flambeau d’un combat familial. « Qu’il est long, le chemin pour rentrer chez soi. Long et incertain. Tissé d’épreuves, de duels et de silences. Je me sens soudain fatigué. (…) Y a-t-il un instant dans une vie où on se dit : ça y est, j’arrête, c’est terminé ? A quel moment sait-on qu’il n’y a plus rien à faire sinon soulever son chapeau, merci madame, merci monsieur, et s’en aller ? Si rien n’est réglé de cette histoire avant ma mort, je reviendrai hanter les couloirs des tribunaux. De mes os nus je creuserai la terre jusqu’à rejoindre le cimetière de Diega Garcia. Alors, enfin, je pourrai me reposer. »

Rivages à quitter et rejoindre ceux de la paix, de la sérénité retrouvée, c’est l’espoir encore fondé aujourd’hui. Rivages toujours à regagner quand la houle frôle avec le danger, tentation des abysses et fuir alors les peines dévastatrices, les arrachements innommables. La colère fonde le cri nécessaire du NON et le Non à opposer aux injustices exige une voix, l’élévation d’une parole. Oui plus que jamais la colère est  socle d’une subjectivité qui nous rappelle à son droit à l’existence singulière : essentielle pour signer l’unicité d’une vie. Les rivages qui nous sont contés ne sont pas paradisiaques et le combat est long, éreintant, dangereux dans l’endurance qu’il impose malgré sa noblesse. Pourtant je ne crois pas me tromper en pensant que nous serons beaucoup à envier la solidarité, l’énergie, l’élan qui y dansent malgré les drames. La pulsion de vie bat chaque mot de cet ouvrage, chante les lignes, anime les silences, ravive, soulève, agite.

Quelle force que Marie, femme aux pieds nus ! Quelle brillante idée que la douceur maternelle pour insuffler et inspirer ce roman à l’auteure et transmettre la nécessité d’un savoir politique dans les plaisirs enchanteurs du conte à partager, d’une histoire de femmes et d’un amour éternel.

Au-delà de la qualité pédagogique par ailleurs essentielle, laquelle nous rappelle la répétition de ces peuples exilés, oubliés, ignorés, Caroline Laurent réussit l’exploit de nous émouvoir  intensément dans un grand souffle romanesque. Elle nous livre une parole directe, humble, authentique et nous invite dans un respect mutuel, à travers la fiction admirablement tissée, à ne jamais oublier  les cruautés, trahisons qui violentent et avilissent toujours dans notre monde. « Ils savaient, et il se sont tus. Ils pouvaient aider, et ils ne l’ont pas fait. Ils ont asséché les corps et les esprits. Leur indifférence était un crime. Les puissants, Maman, ces ombres fantomatiques qui hantent les palais. Des hommes qui dorment la nuit sur leurs deux oreilles. Des serviteurs de l’Etat. Des têtes couronnées. Nos seules couronnes à nous étaient celles de nos morts. »

 Judicieusement elle alterne les voix de Joséphin adulte, voix contemporaine à la nôtre, celle de Marie qui veille, et la voix plus narrative de la fiction à dérouler. Les liens filiaux, fraternels, amoureux tissés admirablement dans ce roman n’idéalisent aucun des protagonistes, n’oublient pas les zones ombrées et lâches qui nous composent tous ; ils nous troublent d’autant que ces caractères imparfaits deviennent héroïques dans le courage à reconnaître leurs erreurs et surtout, surtout dans la dignité incarnée, à chaque instant, dans l’espoir à ne jamais abandonner. Plus encore se souvenir que la dignité est inhérente à chaque être humain, inaliénable : toutes les épreuves humiliantes traversées par les personnages ne suffira jamais à leur retirer leur regard, leur instinct de survie et de lutte. Alors pour faire simple : ce roman est superbe !

« L’espoir, c’est l’ordinaire tel qu’il devrait toujours être : tourné vers un ailleurs. Pas un but ni un objectif, non, un ailleurs. Un lieu secret dans lequel, enfin, chacun trouverait sa place. Un lieu juste. »      –    Karine Le Nagard

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Un premier roman, mais pas tout à fait car Caroline Laurent avait déjà publié à quatre mains avec Evelyne Pisier, « Et soudain, la liberté« , texte dont j’avais apprécié la lecture. Cette fois, elle nous parle avec du romanesque d’un épisode historique, qui s’est passé au lendemain de l’indépendance de l’Ile Maurice, en 1967. Un des faits collatéraux, un méfait de l’indépendance et une négociation secrète entre les indépendantistes mauriciens, les Anglais et les américains. Comme souvent, des négociations d’ordre économique, territorial qui ne prennent pas en compte les hommes et femmes. De façon remarquable et romanesque, Caroline Laurent réussit à narrer ce fait historique méconnu, du point de vue de personnages touchants, sensibles. Une belle réussite. Un pan de l’histoire occulté mais grâce à l’obstination d’êtres debout, courageux, vaillants, une reconnaissance par la justice internationale a pu être possible, même si rien ne peut réparer, cela peut être dire aussi « jamais plus », mais pas sûr. Car c’est relativement proche puisque que ce terrible épisode s’est passé en 1967. Un paradoxe de l’histoire : car 1967 est une date importante pour l’Ile Maurice et son indépendance mais des laissés pour compte pour des intérêts « supérieurs. Mais ce texte n’est pas seulement un cri c’est aussi de belles histoires d’amour et de partage d’idéaux. Un très réussi premier roman.- Catherine Airaud

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Il y a 50 ans, une petite poignée d’îles faisait l’objet d’un sordide marchandage politico-économique entre les britanniques, les USA et l’île Maurice dans l’ignorance et l’indifférence générale. Les habitants des îles Chagos furent contraints d’une façon honteuse, inhumaine à tout quitter pour être littéralement abandonnés à leur sort sur l’Île Maurice où rien n’avait été prévu pour eux, où rien ne les attendait sauf la misère dans un bidonville…

Sur cette trame historique Caroline Laurent a construit un roman absolument magnifique. Une histoire d’amour, d’exil, de révolte et de colère où la solidarité et l’opiniâtreté, la fierté et la dignité des personnages se conjuguent à l’amour de leur terre et de leur culture. Eussent-ils été blancs que rien ne se serait passé ainsi. Les relents nauséabonds du colonialisme ont eu la vie dure dans ces îles lointaines, petit paradis pour les îlois, enjeu stratégique pour les grandes puissances pour qui une poignée d’hommes et de femmes noir.e.s ne pouvait pas être un obstacle…
L’autrice a créé des personnages forts qui pour moi incarneront à jamais les chagossiens. Je n’oublierai pas Marie-Pierre, Gabriel, Joséphin et les autres. J’ai été en colère tout au long de ma lecture tant ces personnages ont pris chair et vie sous la plume de l’autrice, j’ai eu le cœur chaviré par leur sort et par cette histoire d’amour compliquée entre Marie-Pierre l’îloise et Gabriel le beau mauricien à la peau dorée. J’ai aimé ces pages qui s’intercalent dans le roman, dans lesquelles Joséphin tant d’années après, en route pour La Haye, et la Cour Internationale de Justice, raconte avec délicatesse et humilité son combat, sa fidélité aux idéaux de sa mère, sa fierté.

Un grand coup de cœur pour ce roman vibrant d’émotion. – Catherine Dufau

MES PREMIÈRES 68 : PAROLES D’AUTEURE ET DE LECTEURS – AUDREY ALWETT, MAGIC CHARLY TOME 1, L’APPRENTI

Nouvelle rencontre avec une auteure sélectionnée dans la catégorie 9-12 ans : Audrey Alwett nous parle de son premier roman pour la jeunesse, Magic Charly, une plongée dans une aventure magique aux côtés de Charly, qui devra devenir apprenti magicien pour pouvoir voler au secours de sa grand-mère. Amateurs d’univers fantastique, de magie et d’imaginaire, Magic Charly est fait pour vous !

AudreyAlwett(c)ChloéVollmerLoGallimard

Audrey Alwett / Crédit photo : Chloé Vollmer, Gallimard

Audrey, raconte nous…

La première fois que tu as eu envie d’écrire une histoire ? J’avais six ans et je ne savais pas encore écrire ! Je voulais raconter nos folles aventures bucoliques avec ma cousine. Elle était un peu plus vieille et avait déjà appris à écrire, moi pas. Alors je lui dictais la vie passionnante des coquelicots en abusant du passé simple.

Le premier personnage que tu as inventé ? Je ne suis pas sûre, parce que j’étais vraiment petite. Mais je crois que ma première histoire originale, poème à part, s’appelait « Pourquoi y a-t-il des fourmis rouges ? ». J’y racontais l’affrontement entre deux groupes de fourmis, le premier oppressant le second. Finalement, l’affaire se réglait en duel et une gentille petite fourmi noire se retrouvait à affronter une grande méchante fourmi noire sur le ring. La gentille gagnait suite à une ruse vraiment très inventive (elle coupait une corde qui faisait tomber un seau sur la tête de la méchante). De honte, toutes les méchantes devenaient rouges pour toujours. Et c’est pour ça que les fourmis rouges piquent : ce sont des sales bêtes. (Je devais avoir dans les huit ans).

La première fois que tu as eu ton livre en mains ? J’avais déjà publié beaucoup de BD, donc d’expérience je savais qu’il y avait parfois des erreurs d’impression/reliure et c’était mon angoisse. J’ai d’abord été rassurée de voir que la couverture rendait bien de près et de loin, qu’elle était bien imprimée malgré les options complexes qui me faisaient un petit peu peur (fer à chaud, embossage, vernis sélectif). Gallimard est très à cheval sur la qualité, ce qui me rassurait, mais tout de même, je préférais tout vérifier par moi-même. Après, j’ai examiné le livre sous toutes ses coutures et je n’ai été rassurée que lorsque j’ai constaté que tout était bien comme prévu, relié dans l’ordre et imprimé sans coquille manifeste.

La première fois que tu as rencontré tes lecteurs ? Le public était au rendez-vous tout de suite. Mais lors de cette première fois, j’ai fait une de mes rencontres les plus mémorables ! C’était une drôle de lectrice d’une cinquantaine d’années. Elle m’a abordée à ma table avec un grand sourire en me demandant « Ah, mais c’est vous qui faîtes la BD Princesse Sara ? » J’ai acquiescé, flattée qu’elle m’ait reconnue alors que je n’avais pas ces BD avec moi. « Eh ben, je déteste ! » a-t-elle ajouté. Après quoi, elle m’a expliqué qu’elle détestait la série depuis le premier tome, mais qu’elle les avait néanmoins tous achetés et lus jusqu’au tome 11 (qui était le dernier paru à ce moment-là). Et qu’elle détestait toujours autant, mais qu’elle continuerait à les acheter pour voir si je m’améliorais. Elle a tenu à m’expliquer pourquoi elle n’aimait pas la série vraiment en détail et à la fin, elle a acheté Magic Charly en me disant « je déteste vraiment votre travail, mais peut-être que celui-ci sera mieux ». Et elle me l’a fait dédicacer ! Mes collègues rigolaient tellement qu’ils avaient du mal à se concentrer sur leurs lecteurs !

Raconte-nous un souvenir de première fois en littérature (jeunesse ou non !) : Mes premières expériences ont souvent été de grosses déceptions ! Ma première publication « dans un vrai livre » était une préface que L’Harmattan m’avait volée pour la glisser dans un livre sans mon autorisation et sans mettre mon nom. Pour ma première BD que j’avais co-écrite, le dessinateur ne voulait pas que mon nom apparaisse sur la couverture, on l’a donc enlevé. Mais le pire, c’est quand j’ai publié une nouvelle pour la première fois dans un certain magazine. Le responsable l’avait entièrement réécrite sans me le dire (ce qui est complètement interdit) en rajoutant des tas d’adverbes et d’adjectifs et en sabotant la chute ! En plus, il avait ajouté des fautes de grammaire ! Et là, il y avait mon nom en gros… J’aurais préféré que ce ne soit pas le cas !

Qu’as-tu envie de dire aux lecteurs et lectrices de Mes premières 68 qui tiennent ton livre en mains pour la première fois ? J’espère que Magic Charly vous emportera loin avec lui. Que l’univers vous fera rêver et vous donnera envie d’être créatif.

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Et qu’en pensent les premiers lecteurs ?

Delphine et son fils de 11 ans : Merci pour cette découverte ! La couverture d’abord, Stan Manoukian a fait un fabuleux travail pour ce roman qui rappelle effectivement l’univers d’Harry Potter ce qui a gêné la lecture de mon fils de 11 ans. Moi j’avoue, journée de tempête oblige, je l’ai dévoré! Parce que derrière la magie, l’univers des quiétons nous interroge sur les problèmes de nos vies aujourd’hui : les pertes de mémoire liées à la vieillesse, la solitude d’une orpheline et la sensibilité d’un grand garçon à l’allure imposante. Charly a avec sa grand-mère une très belle relation qui le pousse à chercher des solutions dans un univers qu’il découvre pourtant. Je suis aussi particulièrement touchée par le fait que le héros soit un fils de directrice d’une école particulière pour enfants particuliers… toute ressemblance avec la vraie serait purement fortuite… J’ai hâte de lire le tome 2 ! Cette autrice a un parcours qui m’intéresse!

Coline : Ce livre est plein de suspens, j’ai eu du mal à le lâcher. J’aime bien ce livre car c’est imaginaire et fantastique, ça parle de sorcellerie. Mon personnage préféré est Sapotille car elle est à la fois deux personnes.

Alexine : C’est le meilleur livre que j’ai lu depuis que je sais lire. J’adore les histoires avec de la magie. Il parait que le deuxième tome sort bientôt, je l’attends avec impatience.

MES PREMIÈRES 68 : PAROLES D’AUTEURE ET DE LECTEURS – ESTELLE-SARAH BULLE, LES FANTÔMES D’ISSA

Pour ce nouveau rendez-vous jeunesse, nous vous invitons à rencontrer Estelle-Sarah Bulle, une auteure qui n’est pas inconnue du public adulte car elle a publié un très beau premier roman en 2018, Là où les chiens aboient par la queue (Liana Levi). Pour son premier roman en littérature jeunesse publié à L’Ecole des Loisirs et sélectionné dans notre catégorie 13 ans et plus, Estelle-Sarah Bulle traite avec justesse le sujet de la culpabilité à hauteur d’enfant à travers une héroïne attachante et vive. Rencontre avec Estelle-Sarah Bulle…

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Estelle-Sarah, raconte nous…

La première fois que tu as eu envie d’écrire une histoire ? Je devais avoir huit ou neuf ans, je m’ennuyais alors je me parlais toute seule. J’inventais des histoires dans ma tête à partir de rien : un mot, un son, une image…

Le premier personnage que tu as inventé ? Ouh là ! Je ne m’en souviens plus trop ! Disons que j’ai dû m’inventer un peu moi-même parce qu’à partir de 11 ou 12 ans, je tenais un journal intime où je racontais les petites péripéties de mes journées! J’étais l’héroïne de mon journal intime et je me suis sans doute parfois prêté des qualités que je n’avais pas en réalité.

La première fois que tu as eu ton livre en mains ? C’était merveilleux bien sûr. J’ai découvert la couverture d’abord, que je n’avais vu qu’en projet. J’en étais ravie. Et puis le livre fini, pouvoir le feuilleter, c’est à la fois étrange et très satisfaisant. Tout à coup, l’histoire que vous aviez en vous devient une histoire extérieure, qui n’existe pas seulement dans votre imagination, qui va vivre sa propre vie. On se sent un peu gênée et en même temps très excitée !

La première fois que tu as rencontré tes lecteurs.rices ? Pour Les Fantômes d’Issa, c’était lors d’une présentation organisée par L’école des loisirs et destinée à des journalistes et des lecteurs. Il y avait tous les âges. Je me suis aperçue que les adultes adoraient la littérature jeunesse. Et j’étais contente de rencontrer des lecteurs qui avaient à peu près le même âge que mon héroïne, Issa, et qui avaient apprécié mon roman. Ça fait vraiment chaud au cœur de se dire qu’on a réussi à entraîner des lecteurs de tous âges dans les aventures qu’on a imaginées !

Raconte-nous un souvenir de première fois en littérature (jeunesse ou non !) : Quand j’étais petite, j’avais adoré La petite Fadette, de George Sand. D’abord parce que c’était l’histoire d’une petite fille qu’on accusait injustement d’être une sorcière, ensuite parce que ça se passait à la campagne, dans une campagne qui me fascinait pour son côté un peu menaçant. Et puis l’autrice, George Sand, utilisait des mots de vieux français, un peu mystérieux. Je ne me suis jamais tout à fait remise de cette lecture. Il en reste peut-être un tout petit quelque chose dans Les fantômes d’Issa.

Qu’as-tu envie de dire aux lecteurs et lectrices de Mes premières 68 qui tiennent ton livre en mains pour la première fois ? J’espère que vous allez vous amuser, être émus, sourire…Et que vous aurez de la compréhension pour les drôles de pensées qui passent par la tête d’Issa. Bonne lecture !

 

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Et qu’en pensent les premiers lecteurs ?

Léa : J’ai adoré ce livre, c’est très touchant. J’ai beaucoup apprécié le retournement de situation. Mon personnage préféré est Issa, c’est une jeune fille délicate et sensible.

Anouck : L’histoire est intéressante avec des retournements de situation divers, Issa est très attachante et on s’identifie très bien à elle. Dès qu’on prend connaissance de ses « fantômes » on a envie de savoir ce qui s’est passé, comment tout ça va se résoudre donc on en décroche difficilement. J’ai eu un peu de mal avec le style parfois mais ça reste une super lecture !

Fanny : « Issa a des cauchemars qui la hantent, sans cesse. Face à cette douleur qu’elle ne peut partager avec personne, elle écrit pour se décharger, pour évacuer. Mais de quoi rêve-t-elle au juste? D’un fait qui s’est passé il y a longtemps et qu’elle a enfoui au plus profond d’elle-même. Au fil des jours, Issa raconte le passé et le présent, ses rencontres qui pourront la soulager. En abordant la culpabilité ressentie à un très jeune âge, Estelle-Sarah Bulle offre un sujet délicat mais maitrisé pour un livre destiné aux plus jeunes. Issa face à ses démons et ses peurs nous apparait sincère et fragile, elle ose se livrer avec ses failles sans détours. » Chronique complète sur le blog.

Camille : « J’ai bien aimé cette histoire, que j’ai trouvée intéressante et prenante, même si je ne me suis pas identifiée à l’héroïne. Je suis rentrée facilement dans ce livre et j’ai trouvé qu’il allait crescendo, jusqu’à une fin surprenante ! »

Isabelle : « Court roman marquant, subtil et poignant, sur les blessures enfouies de l’enfance, les dégâts des culpabilités injustifiées. Mais aussi sur la puissance cathartique de l’écrit, dans un journal ou à travers des lectures salvatrices. J’ai beaucoup aimé ce livre, qui a su me ravir, me surprendre, me toucher. J’aime ces romans qui voient les personnages évoluer loin du manichéisme facile. ». Chronique complète sur le blog.

Alma :

Issa Alma

Audrey : « Ce roman jeunesse m’a touchée. Son héroïne surtout… Issa est une jeune adolescente qui se mure dans le silence. Elle cache aux yeux de tous une histoire qui la ronge et l’empêche de vivre une vie joyeuse. Enfermée dans son secret, elle n’imagine pas d’issue… Ce roman, bien écrit, rythmé et au ton léger, traite de sujets importants : la culpabilité, le silence, l’amitié et la confiance. Il évoque aussi tout en finesse la place importante de la parole comme solution à ses tourments. Être entouré, avoir confiance en l’autre, s’ouvrir… Autant de thèmes croisés au quotidien dans la vie de nos adolescents… Une lecture nécessaire et utile en somme… ». Chronique complète sur le blog.

Émilie : « Une déception pour ma part concernant ce roman jeunesse au vu de la quatrième de couverture. Je m’attendais à plus. L’auteure cerne avec efficacité la culpabilité de l’héroïne. L’amitié est au centre de cette histoire. Mais pour moi, cela est resté plat. Je suis sans doute passée à côté de ce court roman. Dommage… ». Chronique complète sur le blog.

Lilou : « J’ai bien aimé l’histoire malgré quelques longueurs, l’intrigue m’a fait penser à L’affaire Jennifer Jones de Anne Cassidy. »

Delphine : « Durant l’adolescence, on a l’impression de détenir des secrets qui peuvent changer la face du monde alors on a recours à son journal et en grandissant, en parlant avec ses camarades on se rend compte que ce qu’on avait imaginé insurmontable n’était qu’en fait un simple incident de parcours. J’ai trouvé très inquiétant ce premier lieu de vie, envahi par des pommes (doit-on y voir une évocation du fruit interdit ?). C’est un roman intéressant sur la valeur qu’on donne aux secrets, aux non-dits, mais la puissance n’est pas au rendez-vous à mon goût. »

Claire : « Je trouve la couverture du livre attrayante. L’auteure a une écriture fluide et le livre se lit bien et d’une traite. À la fin du livre, il y a un rebondissement qui nous fait comprendre l’histoire. L’auteure a écrit sur la culpabilité. Comment on vit avec et comment ça peut nuire. On s’identifie à Issa et on souffre avec elle. »

Emmanuel : « ‘J’avais envie de les serrer tous les deux contre moi, là, devant la grille du collège. Je réalisais que j’avais de vrais amis.’ Ah l’amitié adolescente on pourrait écrire tellement de choses dessus. Me voilà donc refermant l’histoire d’Issa, une ado tourmentée. Personnellement je ressors mitigé de ce récit, une belle histoire mais avec une fin qui m’aura laissé pantois et une légère déception. J’ai, par contre, particulièrement apprécié l’écriture des personnages secondaires : coucou Belzun ! Finalement je suis sûrement passé à côté de ce roman mais je suis persuadé que beaucoup adoreront se promener à Luzarches. »

MES PREMIÈRES 68 : PAROLES D’AUTEURE ET DE LECTEURS – AYLIN MANÇO, OGRESSE

Pour cette nouvelle rencontre avec une auteure sélectionnée dans la catégorie 13 ans et plus, nous vous invitons à vous laisser porter par la légère douce folie d’Aylin Manço, dont le deuxième roman, Ogresse, est paru chez Sarbacane. Un livre étonnant qui traite habilement des questionnements adolescents (amitiés, relations amoureuses, sexualité, relations familiales, identité), dans une intrigue qui casse les codes du roman réaliste, à la lisière de l’étrange, de l’horreur, du conte… sans que l’on sache jamais exactement où l’on se trouve. Un mélange fascinant et réussi qui enchante, dérange et bouscule le lecteur dans ses habitudes. Rencontre avec la plume hors du commun d’Aylin Manço.

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Aylin Manço auteure de Ogresse (Sarbacane)

Aylin, raconte nous …

La première fois que tu as eu envie d’écrire une histoire ? Boufff, je ne me souviens même pas. J’ai toujours adoré lire (ma prof de CP se plaignait d’ailleurs dans mes bulletins que je bâclais mes exercices pour pouvoir prendre un livre), et l’envie de raconter des histoires a suivi.

Le premier personnage que tu as inventé ? Bonne question ! En fait, j’ai toujours eu plutôt le réflexe d’imaginer des choses qui m’arriveraient à moi et comment je réagirais… Ça me vient de mon père, qui ne me racontait que des histoires dont j’étais l’héroïne de manière à peine déguisée. (« Il était une fois une petite fille très intelligente, comme toi… » ce genre, haha.)

La première fois que tu as rencontré tes lecteurs et lectrices ? J’ai fait une super rencontre avec des lycéens dans le cadre du Prix du Jeune Écrivain. C’était pour parler d’une nouvelle que j’avais écrite qui racontait notamment les premières règles d’une jeune fille. J’étais dans un énorme amphithéâtre avec tous les autres lauréats du concours et on répondait tour à tour aux questions du public. Je me suis amusée à évoquer mes propres règles sans détour, et il y a carrément eu une onde de choc parmi les lycéens quand j’ai osé ( ! ) prononcer à voix haute le mot « vulve ». Les réactions que j’ai eues ce jour-là m’ont donné l’envie de continuer à parler aux ados de sexualité et de corps de manière franche et crue.

Raconte-nous un souvenir de première fois en littérature (jeunesse ou non !) : Merveilleux passage sur la première fois qu’un jeune couple fait l’amour dans Comme des images de Clémentine Beauvais (éditions Sarbacane). Allez-donc lire ce livre !

Qu’as-tu envie de dire aux lecteurs et lectrices de Mes premières 68 qui tiennent ton livre en mains pour la première fois ? J’espère que le livre vous plaira ! Et promis, je suis pas aussi étrange que j’en ai l’air à la lecture de ce livre.

Ogresse

Et qu’en pensent les premiers lecteurs ?

Emmanuel : « Il manque un mot dans la langue française, un mot pour qualifier les événements qui sont impossibles mais qui surviennent tout de même. »
Ogresse
, un titre qui m’a interpellé !
J’avoue avoue eu peur de me retrouver embarqué dans une histoire d’amour adolescente anxiogène et heureusement je me suis trompé.
Parler trop du contenu de ce roman serait à coup sûr le spoil malencontreux.
Je parlerais juste du fait qu’Ogresse est un vrai et bon roman young adult, avec tout ce que cela implique ; une bande de potes avec leurs p’tits bobos et leurs grandes joies, des parents haut en couleurs mais SURTOUT une intrigue qui m’aura tenu en haleine de la première à la dernière page ! Bref cette histoire est un vrai mélange qui fonctionne et qui fait de ce roman une vraie pépite. Un bouquin à dévorer d’une traite.

Alias Noukette : Impossible d’étiqueter ce roman qui ne rentre dans aucune case…! Et il y a un vrai plaisir jouissif à avancer à l’aveugle dans cette histoire qui ne ressemble à aucune autre tout en utilisant à bon escient tous les ressorts d’un bon roman pour ados. Hippolyte et ses tourments d’adolescente, Hippolyte et sa difficulté à supporter la séparation de ses parents, Hippolyte et son éveil à l’amour et à la sexualité… mais aussi, en filigrane, une tension palpable dans cette relation mère-fille très particulière qui allie amour dévorant et sauvagerie bestiale. Rien que ça. Une tension que le lecteur ressent dans ses tripes, viscéralement, qui le fait avancer sur des œufs tout en dévorant littéralement les pages avec un plaisir un peu masochiste. C’est éprouvant, dérangeant, troublant, addictif et ça dit à merveille et de façon puissamment symbolique la force de l’amour maternel. Coup de cœur ! Chronique complète sur le blog 

Violette : J’ai bien aimé ce livre même si, selon moi, l’histoire est un peu tirée par les cheveux. Les personnages sont très attachants et possèdent un caractère bien à eux. Nous sommes loin du récit imaginaire que pourrait laisser penser le titre, au lieu d’un conte fantastique, nous voilà emportés dans les pensées tortueuses d’une adolescente ! J’ai été frappée par le réalisme de ce livre qui nous fait observer de nombreuses réalités pas toujours positives de la société d’aujourd’hui. Néanmoins, j’ai pris plaisir à lire Ogresse.

Laure : Ce pourrait être un roman adolescent tout ce qu’il y a de plus banal – un divorce mal digéré, une histoire d’amour, le quotidien d’une bande de potes… Mais son basculement presque immédiat dans le fantastique en fait un petit ovni littéraire prodigieusement fascinant dans lequel il est question de relation mère-fille, de famille, d’amour dévorant, qu’il soit maternel ou adolescent, de découverte du désir. À quelle sauce ta mère te mangera ? J’ai beaucoup aimé le jeu avec les chapitres ; tous ont pour titre un aliment, quelque chose qui se boit, se mange, se consomme. Chronique complète sur le blog.

Claire : L’auteure parle de relation mère-fille. Sa mère change de comportement tout au long du livre. Les relations entre les nouveaux et les anciens amis qui évoluent. Tout au long du livre ça parle de nourriture. L’auteure a une écriture fluide. Mais je n’ai pas accroché à l’histoire, ce livre ne me correspond pas.

Émilie : Un superbe roman pour adolescent. J’ai adoré. Cela se lit facilement. Le livre nous tient en haleine, le rythme est encourageant au fur et à mesure de l’histoire. Un récit riche en imagination. Ce n’est pas souvent que je rencontre ce thème (que je ne vais pas spoiler !!!) dans les romans hors policier. Chronique complète sur le blog.

Fanny : Ogresse, ce titre pourrait faire penser à un conte moderne, au Petit Poucet. Mais non. Nous sommes à Bruxelles à notre époque. Pas de princesse, pas de magie, mais des personnages aux comportements étranges et effrayants. Chronique complète sur le blog.

Lilou : Pour être honnête, j’ai eu du mal à accrocher, sans doute à cause de l’histoire, l’ambiance m’a mise mal à l’aise et j’ai trouvé qu’on en apprenait peu des personnages au fil de la lecture.

Léa : J’ai eu du mal avec ce livre, surtout à y rentrer. Je ne me suis jamais ennuyée mais l’histoire était difficile pour moi. Je n’ai pas compris le pourquoi de ce livre, je pensais qu’il y allait avoir des rebondissements mais il n’y en a pas eu. J’ai apprécié l’amitié entre les personnages.

MES PREMIÈRES 68 : PAROLES D’AUTEUR ET DE LECTEURS – FRÉDÉRIC BOUDET, SURF

L’aventure continue et les livres vivent leur vie même si tout est un peu ralenti… Aujourd’hui nous vous invitons à rencontrer Frédéric Boudet, auteur d’un recueil de nouvelles adultes (Invisibles, éditions de L’Olivier) et du roman Surf publié chez MeMo et sélectionné pour les 13 ans et plus.

On en profite pour lever le mystère sur une des membres du comité… Surf est en effet un des chouchous d’Héliéna, et elle n’a pas hésité à nous faire part très vite de son coup de cœur pour ce roman qui l’a particulièrement touchée : « Surf est tout à la fois. La jeunesse et ses tracas, l’abandon et la perte irrévocable, le silence de mort et la détermination. Surf ne va dans aucune case, il est unique. Il interroge sur notre destin, celui préconçu ou celui que l’on se forge. »

Rencontre avec l’auteur de l’un des textes les plus atypiques de cette sélection ados.

 

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Frédéric Boudet

Frédéric, raconte nous…

La première fois que tu as eu envie d’écrire une histoire ? J’avais 7 ou 8 ans, j’étais fou de Jack London, Fenimore Cooper, Jules Verne, je venais de lire L’Ile mystérieuse et les aventures du capitaine Nemo, et Le Monde perdu de Conan Doyle, j’ai commencé à écrire un roman, sur un cahier d’écolier, narrant les aventures de trois aventuriers et scientifiques intrépides, voulant découvrir les mystères du monde.

Le premier personnage que tu as inventé ? Les trois personnages de ce texte sans doute, Harry, Jack et un troisième dont j’ai oublié le nom, il faudrait que je cherche (j’ai toujours ce cahier), mais les vrais premiers personnages que j’ai « inventés » étaient une bande d’amis imaginaires avec qui je conversais nuit et jour, ça n’a pas tellement changé d’ailleurs, j’écris là-dessus en ce moment.

La première fois que tu as eu ton livre en mains ? Surf ? Au milieu de la campagne, près d’Arles, cet été, j’étais trop impatient pour attendre qu’on me l’envoie par la poste, j’avais loué un petit appartement près de La Ciotat pour écrire, j’ai loué une voiture et suis allé le chercher directement dans l’entrepôt d’Harmonia Mundi (le distributeur, NDLR), j’ai stoppé la voiture dans un chemin de terre et j’ai tourné les pages entre des rangées de maïs, Adam et Jack y parlaient à bâtons rompus, j’ai écouté, ému un peu, ils avaient pris leur envol, je pouvais me retirer et passer au suivant.

Raconte-nous un souvenir de première fois en littérature (jeunesse ou non !) : Raymond Carver, mon maître. Tu lis des tonnes de livres depuis toujours, tu es fou de Miller, Steinbeck, Hemingway, Céline et Cendrars, Faulkner et son « bruit et sa fureur » t’a transporté aux étoiles et t’a mis KO, tu as 15 ans, puis tu ouvres Tais-toi je t’en prie, et là soudain après dix lignes tu sais que tu cherchais, toi aussi, l’illumination dans le rien des choses, dans le plein des mots, et la joie dans la détresse des jours, et la lumière dans le travail maniaque de la simplicité des phrases, des images, des ellipses, qui font des béances par lesquelles se dit le monde. Tu as trouvé le maître, et ta voie.

Qu’as-tu envie de dire aux lecteurs et lectrices de Mes premières 68 qui tiennent ton livre en mains pour la première fois ? Lisez, écoutez le cœur, les flots, le flux, les cris et les chuchotements comme disait l’autre, lisez en courant, criez et jetez le livre aux vagues si vous le voulez, Surf en tête, il survivra ! Le monde est plus grand que nous, mais on devient plus grand, et plus libre, et plus vivant, en lisant, c’est à dire en osant vivre, c’est le message de Jack, le surfeur fou libérateur !

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Et qu’en pensent les premiers lecteurs ?

Delphine : J’ai d’abord été intriguée comme les gosses par la couverture et les bords de pages bleues. J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans l’histoire très décousue et n’ai pas forcément accroché à l’écriture qui m’a beaucoup perdue. La quête d’un père déjà mort, avec comme aide un meilleur ami géant bi polaire assisté une amie japonaise chasseuse de sons et probablement anthropophage… j’avoue que ça me laisse sceptique. Seule Katel offre des moments de grâce qui devront parler aux ados. Je me suis demandé jusqu’à la fin si ce n’était pas une mise en abîme et j’avoue ne pas avoir la réponse! Je laisse infuser et vous dirai plus tard.

Isabelle : Un roman tumultueux, où l’enfance ressurgit et noie dans ses rouleaux… Il m’a laissée perplexe, ce livre. (Bon j’avoue, je rêvais peut être trop de sessions de surf, et forcément, j’ai été déçue.) C’est finalement une réflexion brute sur le chaos du destin, sur les rêves d’enfant qui s’évanouissent, sur le passage à l’âge adulte qui confronte à nos parents. J’ai aimé l’amitié d’enfance qui fait ciment, la recherche du père pour se connaître soi-même, la rencontre amoureuse lumineuse dans la tourmente, la personnification de la ville de Brest jusque sur la couverture, comme un symbole de l’amour/haine envers ses racines. Chronique complète sur le blog.

Emilie : Un avis mitigé pour ce roman jeunesse. Il est déroutant, troublant, parfois incompréhensible. Je n’ai pas su saisir le fil conducteur dès le début du roman. Je ne vois pas où veut en venir l’auteur, surtout avec ce titre « Surf ». Certes, l’histoire aborde l’acceptation du départ d’un parent, la difficulté de révéler la vérité, la culpabilité. On y retrouve aussi le passage de l’adolescence à celui d’adulte. L’amitié et l’amour sont des socles solides dans cette œuvre. Chronique complète sur le blog .

Lilou : J’ai beaucoup aimé ce livre, même si certains passages ont été un peu flous et difficiles à comprendre pour moi. J’aime beaucoup l’idée des lettres, et, bien que j’ai eu du mal à accrocher au début, la suite a été très agréable à lire.

Audrey : L’écriture de Frédéric Boudet est agréable, travaillée, fluide. Mais j’ai parfois été perdue au milieu de pages où j’avais du mal à savoir qui parlait, dans quel but, si c’étaient des pensées, des souvenirs, des écrits… Je remercie mes premières 68 en tout cas, pour cette lecture jeunesse, au parfum d’abandon et d’espoir… Quand il manque un pilier, la vie peut-être bancale, mais on peut aussi trouver des appuis et se relever, doucement… Chronique complète sur le blog.

Claire : Adam est un jeune homme de 19 ans qui fait des études de graphisme à Paris. Ça fait 3 semaines qu’il ne va plus en cours. Il rentre pour les vacances à Brest chez sa mère. Ça fait 11 ans que son père est parti vivre aux États-Unis sans explications dans la région des indiens Navajo. En rentrant chez lui, Adam reçoit une lettre des États-Unis qui lui dit que son père est mort. Dedans, il y a d’autres lettres écrites par son père qui n’ont jamais été envoyées. En revenant pour les vacances, Adam retrouve son ami Nathan qui préfère qu’on l’appel Jack. Il vient de sortir d’hôpital psychiatrique où il a fait un séjour de 1 an. Ensemble, ils errent dans la ville, écoutent de la musique et parlent de différentes choses. Adam va-t-il savoir pourquoi son père est parti ? L’auteur a fait un livre très narratif ce qui est plus dur à lire. Il y a quand même de belles descriptions. Les personnages se cherchent et on voit leurs états d’âmes. Le fil conducteur du roman est la musique.

Emmanuel : « Les gens ne réfléchissent jamais à leur vie comme à une succession d’occasions à saisir, ils sont obnubilés par la peur. Elle leur fait croire que leur vie a un sens parce qu’ils savent de quel côté il faut se tenir. » Il y a beaucoup à dire sur ce roman, du bon et du moins bon d’ailleurs. Si, on a été un tant soit peu touché par les mêmes problèmes qu’Adam, alors il est clair que ce roman vous touchera en plein cœur. L’auteur arrive vraiment à retranscrire avec justesse une farandole de sentiments. Maintenant, pour moi il y a des défauts qui m’empêchent d’en faire un coup de cœur personnel. Notamment une écriture que je trouve plutôt ampoulée pour de la littérature jeunesse et des chapitres que je trouve parfois redondants. Mais il n’empêche que ce roman sera, j’en suis sûr, un des « hits » des premières 68.

Et la chronique d’Héliéna.