Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – Harper Lee

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, paru en 1960 a longtemps été le premier et le seul roman de Harper Lee avant la découverte d’un inédit publié en 2015. Prix Pulitzer en 1961 et vendu à 500 000 exemplaires dès la première année, il devient un « classique » de la littérature, traduit dans le monde entier. C’est Jean-Baptiste Andrea, auteur de « Ma Reine » et de « Cent millions d’années et un jour » qui a choisi de le proposer dans cette sélection anniversaire, en lecture ou en relecture. Il nous dit pourquoi…

Ne tirez pas sur l oiseau moqueur

« Je ne sais pas quoi en dire, à part que ce livre m’a profondément marqué quand je l’ai lu. Il y a quelque chose d’insaisissable dans ses pages, une humanité qui le rend universel, d’innocence et de gravité. Accessoirement, j’adore l’idée d’une autrice qui n’a produit qu’un roman (j’ignore volontairement celui sorti à sa mort). Je me dis toujours qu’un écrivain a un certain nombre de livres en lui/elle et qu’il est inutile de se forcer à en faire plus. J’admire qu’elle ait su l’accepter. Mais tout ça, c’est du blabla, c’est un classique, c’est émouvant, c’est à lire ! »Jean-Baptiste Andrea

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Les avis des lecteurs :

Scout est le genre de petite fille gentiment espiègle, subtilement délurée, joyeusement téméraire dont on ferait volontiers une caricature de la petite américaine des Etats du sud de l’Amérique n’était le regard franc et candide qu’elle pose sur sa parcelle de planète et ceux qui la peuplent. Conservant pieusement cet œil d’enfant décillé dès son plus jeune âge par l’éducation sans contraintes mais non sans rigueur d’Atticus, son avocat de père, Scout invite le lecteur à partager le souvenir des trois années de sa jeune vie qui furent déterminantes pour la suite de son existence. Tentant de suivre les galopades de la petite fille flanquée de Dill, son meilleur ami et chevalier servant et surtout de Jem, son grand frère, protecteur et modèle, encore sur le fil de l’enfance, l’on sillonnera les rues pimpantes de Maycomb, filant entre les azalées de Miss Maudie et les camélias de Mrs Dubose, entre l’école et le tribunal, entre les immenses terres de liberté de l’été et les limites imposées dès l’automne, découvrant au passage tous les rites, les pires comme les meilleurs, qui jalonnent et étayent cette micro-société où chacun a et doit garder sa place, fût-elle inconfortable : aux dames les parterres de fleurs et les thés entre voisines, aux hommes la tranquille assurance et les concours de tir, aux Noirs les travaux ingrats et le rôle du coupable. Déroger à la règle est inenvisageable dans l’Amérique sudiste des années 30, gare à celui qui par une honnêteté trop zélée voudrait s’y risquer, comme le découvrira Atticus à ses dépens et à ceux de sa famille.

Ce qui est attendrissant avec ce roman, qui fut le premier et, jusqu’en 2015 et la parution de « Va et poste une sentinelle », le seul de Harper Lee, c’est qu’il a conservé les traits ronds et harmonieux de l’enfance, faisant des angles saillants de l’existence les reliefs d’une vie où l’aventure consiste à partir à la découverte de ses voisins et de leurs secrets. Cette curiosité enfantine et sans tabou qui pousse à explorer l’existence à grands coups de « pourquoi ? » sans se laisser arrêter par les limites de terrains grillagées, les « tu seras privé de dessert » ou les « parce-que » secs et définitifs. Cette force tranquille de l’enfance qui ose dire que le roi est nu et mettre les adultes face à leurs incohérences. C’est cette tonalité si particulière et si fragile que, par la voix de Jean Louise Finch, dite Scout, Harper Lee a su retrouver avec une grande justesse, entre vigueur maladroite et bourrue et inquiétude attentionnée, entre confiance absolue en ses icônes et ébranlement de certaines convictions.

J’ai eu un immense plaisir à me replonger dans ce roman plein de vie, d’humour et de tendresse, aux tonalités universelles remplies de sagesse, à retrouver ces personnages tous plus attachants les uns que les autres qui font vibrer en écho notre propre sensibilité, notre part d’enfance et d’humanité. Une fois encore, le charme a opéré, ravivant sans doute possible l’éclat d’un coup de cœur ! – Magali Bertrand

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Je suis enchantée d’avoir lu ce roman devenu culte et je me suis attachée à chacun des personnages, même si on y rencontre quelques être bien peu attachants qui par leur présence, renforcent les sentiments que l’on peut avoir pour les protagonistes : l’institutrice de première année de scout (qui m’a fait bien sourire) met en évidence par son comportement, l’intelligence déliée de la fillette, Bob Ewel, apparemment le mal incarné, fournit au lecteur de précieux renseignements sur la société de ces années 30, Boo Radley nous fait découvrir des trésor de malice chez les enfants, La tante met en relief la personnalité d’Atticus, belle personne altruiste qui transmet à ses enfants, des valeurs humaines qu’ils pourront cultiver lorsqu’ils seront adultes.

J’ai beaucoup aimé la première partie pleine d’humour, faite des jeux des enfants, de la complicité de Dill avec scout et Jem, le côté « garçon manqué » de Scout, son refus des convention et des mœurs de la bonne société de l’époque, dénonçant les inégalités dues au rang que l’on occupe dans la communauté.

J’ai apprécié Atticus qui mériterait une chronique à lui seul, personnage à l’aise dans son rôle d’avocat au point qu’on a l’impression tout au long du roman, qu’avec sa logique implacable, d’une plaidoirie à chaque fois qu’il prend la parole, j’ai trouvé cela délicieux, particulièrement un passage dans lequel il amène habilement son fils à se trahir. Atticus profondément humain, qui incite son entourage à ne pas juger sur les apparences (voir le passage où Mrs Henry Lafayette Dubose, cette vieille femme malade, insulte les enfants et leur père). Atticus qui contre vents et marées protège l’homme noir emprisonné et se moque de ce que l’on peut raconter dans les foyers.

Et puis survient le problème de fond, celui du racisme ambiant, celui des communautés qui ne se mélangent pas, si les noirs ont contact avec les blancs et pénètrent dans leur communauté pour une question d’emploi, les blancs ne fréquentent pas les communautés noires, ce n’est pas une surprise, on retrouve cette situation dans la couleur des sentiments, la couleur pourpre et bien d’autres écrits. Un passage très fort de ce présent roman montre bien combien la ségrégation est ancrée dans la société, je veux parler du chapitre dans lequel Scout et Jem se rendent à l’Eglise avec Calpurnia, dans la communauté des gens de couleur. Je crois que de tout le roman, c’est l’un des passages avec le jugement de Tom Robinson qui m’a le plus marquée.
J’ai abordé ce roman volontairement sans avoir lu aucune critique afin de le découvrir seule, sans interrogation préalable, et j’en ressors tout de même avec quelques questions : qui sont vraiment ces Radley dont on fait un mystère ? Je pensais le découvrir, mais sans doute n’était-ce pas très important, il fallait garder en soi cette part de mystère…
Pourquoi les enfants appellent-ils leur père par son prénom ? pas de réponse précise.
Par deux fois, j’ai fait marche arrière dans le livre pour vérifier l’âge de Scout et j’ai trouvé très étonnant que cette fillette de huit ans, si intelligente qu’elle soit, ait été capable de se faire une idée de la vie, de suivre un procès et de la commenter, j’ai répondu à cette question en me disant que c’était peut-être une adulte qui se rappelait son enfance, sans aucun doute Harper Lee qui livre dans ce roman, une partie de son histoire.
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est une œuvre grandiose qu’il faut avoir exploré dans sa vie de lecteur. Roselyne Soufflet

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Après des années à passer à côté en me disant que je devrais lire ce roman culte – pour ne pas dire un classique – de la littérature américaine. Il aura fallu les 68 premières fois pour me le mettre entre les mains et me dire « Maintenant, tu t’assieds et tu prends le temps de le lire. ».
Publié en 1960, premier roman de son autrice et roman primé par le Pulitzer en 1961, il raconte les étés des enfants Finch dont un en particulier, celui qui les fera grandir, celui où leur père, Atticus Finch avocat de Maycomb ville d’Alabama, est chargé de défendre Tom Robinson, un Noir accusé de viol sur une Blanche. Toute la petite communauté s’en retrouve bouleversée et les enfants Finch et leur voisin du même âge Dill se retrouvent au milieu des adultes…
Dans ce roman, on suit donc des enfants à travers la voix de Jean-Louise – dit  Scout – une fillette de 8 ans qui découvre le racisme et la différence lors d’un été où son père, un homme respecté par la communauté, se retrouve dans le viseur des habitants de la ville eux-mêmes confrontés à leur propre peur de l’autre. A travers ce regard enfantin, on est confronté à leurs peurs qui remontent sur des générations, quand l’esclavage était courant aux Etats-Unis tout comme la ségrégation raciale – cette peut de l’autre.
Harper Lee se sert de l’innocence de Scout pour dénoncer les travers d’une société bloquée dans ses vieux carcans. Grâce à Scout et sa candeur, on partage un bout d’été d’enfants confrontés à la violence du monde adulte. On découvre par petit bout des moments extrêmement violents, ressentis par la petite fille comme de pure injustice. Elle a un tempérament assez fort et il n’est pas question pour elle de se faire marcher sur les pieds ou se faire insulter.
En dehors d’un personnage principal hyper attachant par son âge et son caractère, Harper Lee a choisi de construire son récit de manière à croiser les jeux innocents de Scout à l’affaire judiciaire dont elle entend parler par-ci par-là ; au lecteur alors de tout reconstruire, notamment les non-dits et les éléments que Scout est trop jeune pour comprendre mais qu’elle détaille tout de même avec recul. Des fois, j’ai eu l’impression que Jean-Louise livrait en quelque sorte ses mémoires d’enfance – donc avec le recul adulte des événements. La candeur y est mais quelques fois ses réflexions sont vraiment matures, on sent qu’il y a du recul dans les propos.
En bref, je comprends maintenant pourquoi ce roman fait partie des classiques de la littérature américaine. Je le mets au même niveau que Les raisins de la colère de John Steinbeck, un de mes romans préférés. – Eglentyne Helbecque
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C’est avec plaisir que j’ai relu ce roman , quasi 10 ans après ma première lecture , je l’ai même encore plus apprécié. Alabama, année 30. Scout nous conte avec ses mots d’enfant de 9 ans et toute son innocence, trois années de son enfance avec son frère Jem, son ami de vacances Dill, son père avocat veuf et son voisinage mystérieux.
Ce «garçon manqué « y conte la ségrégation toujours très présente, l’injustice d’un procès et la richesse d’une relation familiale père enfants hors du commun.
C’est grave mais avec un zeste de fraicheur et d’insouciance.
Indéniablement, un petit bijou de littérature. – Anne-Claire Guisard

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J’ai découvert avec grand plaisir ce roman… J’avoue que je l’avais déjà croisé à la bibliothèque ou en librairie mais il me faisait un peu peur : sa taille ? son sujet ? Je ne sais pas l’expliquer mais je me suis plongée dans cette lecture grâce aux @68premieresfois et c’est une révélation ! Je pense que Scout est la petite fille que j’aurais voulu être et j’ai découvert à travers elle l’Amérique des années 30. Un grand moment de lecture ! – Armelle Vignault

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Cette session des 68 premières fois m’a donné l’occasion de relire ce roman. J’en avais des souvenirs très lointains, l’ayant lu il y a au moins 15 ans.

Retrouver Scout, Jem et Atticus a été un vrai plaisir, que j’ai largement fait durer.
Comprendre d’où vient le nom d’un groupe écouté à l’époque où je ne jurais que par la pop aussi (The boo radley’s).
Lire ce roman qui se déroule en 1935, en Alabama, dans le sud des États-Unis, aujourd’hui, alors que le monde s’indigne d’une énième victime de violences policières due au racisme systémique, est une expérience déroutante et pas très optimiste. Peu de choses ont changé.
Le privilégié à toujours peur de celles et ceux qui lui font remarquer. Plutôt que de se transformer en allié.e, on nie, on minimise, voire on écoute pas.
Heureusement, les Atticus Finch sont nombreux, les Boo radley’s aussi.

Un roman a la voix incroyablement moderne, drôle souvent et si belle, que la naïveté ou plutôt l’innocence de Scout la narratrice, rend très humaine. Prouesse d’un premier roman qui flirte entre le roman de genre et l’autobiographie.

Un grand merci aux 68 premières fois pour cette relecture et à Jean-Baptiste Andrea pour ce choix – Hélène Deschères

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J’avais lu ce roman il y a une dizaine d’années, aussi ai-je choisi de le « relire » en version audio, excellemment servie par la lecture de Cachou Kirsch .

Que dire qui n’ait déjà été dit sur ce roman culte qui a reçu le prix Pulitzer en 1961 ?
Hymne à la tolérance, au respect, à l’égalité, à l’amitié, une universalité hors du temps…
C’est avec un très grand plaisir que j’ai retrouvé les protagonistes de ce roman d’apprentissage aux nombreux éléments autobiographiques qui prend au vu des événements récents [la mort de George Floyd à Minneapolis] une triste résonance. Car le roman se passe dans les années 30 en Alabama et c’est désespérant de se dire que 90 ans après peu de choses ont changé finalement !

C’est l’histoire d’un été qui changera à jamais la vision d’une enfant sur la vie, la justice et les hommes. Jean Louise dite Scout est la narratrice de l’ histoire. Elle y apporte toute sa fraîcheur et sa naïveté. Cet été là, Atticus son père avocat est commis d’office pour défendre un noir accusé de viol par une jeune fille blanche…
Dans cet Alabama au cœur de l’Amérique sudiste ségrégationniste, l’été commence avec des jeux innocents distillant le charme nostalgique de l’ enfance et s’achève sur des événements graves qui feront que rien ne sera plus comme avant pour Scout et son frère Jem, qui prennent conscience du racisme et de ses conséquences…L’enfance pleine de grâce est rattrapée par la réalité du monde des adultes. Un roman magnifique qui m’a procuré à nouveau un immense plaisir.. – Catherine Dufau


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Monument de la littérature américaine, prix Pulitzer en 1961, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est le 1er roman de Harper Lee et il faillit bien être le seul… jusqu’à ce que paraisse le désolant Va et poste une sentinelle en 2015. Ce roman des superlatifs aux critiques élogieuses connut dès sa sortie un succès retentissant aux États-Unis, sa publication coïncidant fortuitement avec le mouvement afro-américain des droits civiques de juillet 1960.

Pour nous conter l’histoire de Maycomb, indolente bourgade fictive du Sud rural au moment où s’ouvre le procès pour viol d’une adolescente blanche par un père de famille noir, Harper Lee a choisi la rétrospection. Écrit dans les années 1950, le roman raconte ce moment où Jean Louise ‘Scout’ Finch, devenue une jeune femme, se retourne sur son passé, revient sur ses souvenirs d’enfance et nous immerge avec elle dans l’Alabama ségrégationniste des années d’après la Grande Dépression.

« Les gens se déplaçaient lentement alors. Ils traversaient la place d’un pas pesant, traînaient dans les magasins et devant les vitrines, prenaient leur temps pour tout. La journée semblait durer plus de vingt-quatre heures. On ne se pressait pas, car on n’avait nulle part où aller, rien à acheter et pas d’argent à dépenser, rien à voir au-delà des limites du comté de Maycomb. Pourtant, c’était une période de vague optimisme pour certains : le comté venait d’apprendre qu’il n’avait à avoir peur que de la peur elle-même. »

Cet été-là, pourtant, un procès va venir secouer la torpeur caniculaire et tirer les deux communautés de leur somnolence avec ce que cela suppose d’intimidations latentes ou patentes.

Atticus Finch, avocat respecté et père de la narratrice, a été commis d’office pour défendre Tom Robinson. Veuf d’une sagesse imperturbable qui m’a parfois exaspérée, Atticus Finch, figure idéalisée de la justice dans ce qu’elle a de plus noble, aurait gagné à avoir quelques rugosités. Désolée, Atticus, vous êtes trop lisse pour être vrai

« Mais tâche de te mettre cinq minutes à la place de Bob Ewell. Durant ce procès, j’ai détruit ce qui lui restait de crédibilité, si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fallait qu’il réplique d’une façon ou d’une autre. Ce genre d’homme ne peut pas en rester là. Alors, si le fait de m’avoir craché à la figure et menacé a pu épargner quelques coups supplémentaires à Mayella, j’en suis heureux. S’il devait se défouler sur quelqu’un, autant que ce soit sur moi plutôt que sur ses enfants. Tu comprends ? »

 et votre vision trop optimiste pour me convaincre !

« Une salle d’audience est le seul endroit où un homme a le droit à un traitement équitable, de quelque couleur de l’arc-en-ciel que soit sa peau. »

No kidding, Atticus?

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un vrai roman du Sud en cela qu’il est ancré dans un territoire aux frontières bien dessinées, avec ce que cela suppose de clichés éculés car, même si le récit du procès présente quelque intérêt, son issue ne laisse aucun doute quand la couleur de la peau décide du verdict.

« Il y a quelque chose dans notre monde qui fait perdre la tête aux hommes. Ils ne pourraient pas être justes s’ils essayaient. Dans nos tribunaux, quand c’est la parole d’un homme blanc contre celle d’un Noir, c’est toujours le Blanc qui gagne. C’est affreux à dire mais c’est comme ça. »

Suspens éventé, rebondissements absents, plaidoiries convenues, bruissements du public attendus… bref, levons les yeux au ciel et passons vite à autre chose !

N’allez cependant pas en déduire que tout est du même tonneau et que les personnages tiennent eux aussi de la caricature. Harper Lee brosse des personnalités complexes, évite tout manichéisme et ouvre la réflexion sur ce que sont les relations humaines dans une petite ville où tout le monde se connaît depuis toujours, où les communautés blanche et noire s’évitent sans trop de heurts jusqu’à ce jour où…

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman de justice qui montre sans équivoque qu’il restait beaucoup à accomplir dans les années 1930 pour que disparaissent les inégalités raciales malgré le vote des 13e et 14e amendements de la Constitution des États-Unis quelque 60 ans plus tôt.

« Vois-tu Scout, il se présente au moins une fois dans la vie d’un avocat une affaire qui le touche personnellement. Je crois que mon tour vient d’arriver. Tu entendras peut-être de vilaines choses dessus, à l’école, mais je te demande une faveur : garde la tête haute et ne te sers pas de tes poings. Quoi que l’on dise, ne te laisse pas emporter. Pour une fois, tâche de te battre avec ta tête…elle est bonne, même si elle est un peu dure.

—    On va gagner Atticus ?

—    Non, ma chérie.

—    Alors pourquoi…

—    Ce n’est pas parce qu’on est battu d’avance qu’il ne faut pas essayer de gagner. »

Si les heures du procès n’ont pas retenu mon attention outre mesure, c’est aussi en partie parce que j’avais mieux à faire à courir derrière Scout, espiègle garçon manqué au grand dam de sa tante Alexandra :

« Le problème de mes vêtements rendait tante Alexandra fanatique. Je ne pourrais jamais être une dame si je portais des pantalons ; quand j’objectais que je ne pourrais rien faire en robe, elle répliqua que je n’étais pas censée faire des choses nécessitant un pantalon. La conception qu’avait tante Alexandra de mon maintien impliquait que je joue avec des fourneaux miniatures, des services de thé à poupées, que je porte le collier qu’elle m’avait offert à la naissance – auquel on ajoutait peu à peu des perles ; il fallait en outre que je sois le rayon de soleil qui éclairait la vie solitaire de mon père. Je fis valoir qu’on pouvait être un rayon de soleil en pantalon, mais Tatie affirma qu’il fallait se comporter en rayon de soleil, or, malgré mon bon fond, je me conduisais de plus en plus mal d’année en année. Elle me blessait et me faisait constamment grincer des dents, mais, quand j’en parlais à Atticus, il me répondit qu’il y avait déjà assez de rayons de soleil dans la famille et que je n’avais qu’à continuer à vivre à ma façon, peu lui importait la manière dont je m’y prenais. »

 J’étais bien trop occupée à arpenter avec elle, Jem et Dill leur ami, les rues qui bordent les maisons des Radley, de miss Maudie et de la revêche Mrs Dubose, à piétiner les parterres fleuris et sauter les barrières grillagées, quitte à y laisser un fond de culotte !

Serait-ce aller trop loin d’écrire que ce roman ne vaut que pour la voix de cette petite fille et le regard candide qu’elle pose sur les événements, sa ville, sa famille, ses amis, ses voisins tels qu’elle se les remémore, décillée, quelques années plus tard ?

Cocktail d’intelligence et de naïveté, de folle témérité et de crainte enfantine, Scout est pétillante.

« Je dis que j’étais ravie, ce qui était un mensonge, mais on ne peut mentir dans certaines circonstances et on doit le faire quand on est impuissant devant les choses. »

Elle est une force vive dont la candeur met en lumière les bassesses et autres mesquineries qui émaillent la vie de la petite communauté de Maycomb. Ne pas s’attacher à elle, c’est courir le risque de passer à côté de ce roman.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman de la perte de l’innocence où l’autrice s’autorise à aborder les thèmes essentiels du point de vue d’une enfant délurée. Et ça marche. C’est là une autre des grandes réussites de ce roman : cette écriture distanciée par rapport au moment des événements, qui n’empêche pourtant pas la spontanéité. En adoptant ce point de vue particulier, Harper Lee écrit un roman naturellement plus authentique. Quand elle se met enfin à raconter, Scout a certes grandi, ses repères ont bougé, certaines de ses convictions ont été ébranlées, d’autres affermies, mais Harper Lee lui a conservé sa fraîcheur. C’est cocasse, enlevé, pas toujours aussi pertinent que souhaité ou attendu, mais qu’importe !

Vous l’aurez compris, c’est à la 1re partie, à cette chronique douce-amère de l’enfance, que va ma préférence. Dans ces journées qui s’étirent mollement, traversées d’émotions fortes et de frissons exquis, se coule une mélancolie qui résonne avec nos souvenirs de jeunesse quand on s’imaginait qu’il suffisait de tourner le coin de la rue pour vivre des aventures insensées. Les vacances d’été allégeaient nos jours et le temps s’alentissait pour nous laisser tout loisir de vivre mille et unes péripéties nées de notre bouillonnante imagination.

« L’idée d’un fiancé permanent ne compensait que médiocrement son absence : je n’y avais jamais songé mais, à mes yeux, l’été c’était Dill en train de fumer de la ficelle au bord de la mare, les yeux brillants de Dill quand il élaborait des plans compliqués pour faire sortir Boo Radley ; l’été c’étaient ses baisers furtifs dès que Jem avait le dos tourné, les impatiences qui nous prenaient parfois. Avec lui, la vie était banale, sans lui, elle devenait insupportable. »

 Le récit, porté par la voix sincère et le regard naïf de Scout à deux âges de sa vie, baigne dans une atmosphère que l’on croirait empruntée au merveilleux. Qui est donc Boo Radley, ce voisin que Dill cherche vainement à faire sortir de chez lui ? Qui donc dissimule de petits trésors chaque jour au creux du vieil arbre ? Quel est cet effluve malodorant qui flotte chez l’acariâtre Mrs Dubose et, d’ailleurs, pourquoi cette vieille dame est-elle si bilieuse ? Comme pour tous les contes, certains aspects resteront nébuleux. Ainsi ne saura-t-on rien de la maladie qui a emporté l’épouse d’Atticus. On n’en saura pas plus sur les parents de Dill. Quant à Boo Radley, tout ce que je peux vous dire sans gâcher la fin, c’est que ce nom est passé dans le langage courant pour désigner une personne inquiétante… dotée d’un certain charme !

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman où la tendre insouciance de l’enfance se trouve confrontée à l’horreur de l’injustice à une époque encore corsetée de préjugés, où chacun doit tenir sa place et agir selon ce qui est attendu : ces dames jardinent, font du crochet ou des pâtisseries, vont chez l’une ou l’autre pérorer autour d’une tasse de thé, ces messieurs vaquent à leurs occupations sérieuses pendant que les Noirs, gens de peine cantonnés aux corvées, sont d’autant mieux tolérés qu’ils savent se rendre invisibles.

C’est aussi un roman de la transmission, de ce que les parents choisissent de transmettre à leurs enfants, en leur faisant suffisamment confiance, comme le font Atticus ou Calpurnia leur servante noire et mère de substitution, pour se forger leurs propres convictions et agir selon leur cœur.

« […] je n’ai jamais compris comment Atticus avait su que j’écoutais. Et ce n’est que bien des années plus tard que je me rendis compte qu’il voulait que j’entende chacune de ses paroles. »

Enfin, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman où le talent premier de l’autrice est de nous parler avec la voix de l’enfance et, sans surprise, les enfants sont les personnages les mieux réussis. Les relations de Scout avec son grand frère Jem, où l’adulation le dispute à l’agacement, où la complicité certains jours s’étiole, sonnent juste. Leur imagination où se logent des peurs irrationnelles se trouve confrontée au monde réel, lui aussi menaçant, mais autrement plus dangereux. Tout au long du roman, avec eux, on glisse imperceptiblement de l’imagination au réel, de l’innocence au drame et retour, avant que la fin ne vienne lever un coin du voile.

On a souvent écrit ici ou là que Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman universel bien qu’il soit circonscrit à une période précise de l’histoire américaine et à un territoire délimité. Cela tient vraisemblablement à la construction de la narration en double je qui nous fait oublier que la femme qui raconte n’est plus une petite fille. Harper Lee arrive avec bonheur à juxtaposer les perspectives de l’adulte et de l’enfant dans un style simple et vif qui fait tout le charme de ce bildungsroman attachant que j’ai eu grand plaisir à découvrir en français. Il n’est jamais trop tard. – Christine Casempoure

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Je pense avoir lu « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » il y a plein d’années, mais je m’en souvenait peu, et j’ai dégusté cette deuxième lecture avec beaucoup de tendresse. Ce texte décrit avec beaucoup de verve et de malice une petite ville d’Alabama en 1960. On suit la quotidienneté d’un juge, Atticus, aussi sage que truculent, qui élève seul des deux enfants, dont Scout, la cadette, une adorable fillette délurée, curieuse, un peu rebelle et très attachante. Harper distille lentement ses ingrédients, le décor, les personnages principaux et périphériques, la coexistence complexe des blancs et des noirs, autour d’un événement juridique : le procès d’un homme noir accusé de viol sur une femme blanche.
Sa méthode narrative est magistralement menée, elle nous entraîne avec notre plein consentement dans l’intimité de ce trio, dans la prise de conscience des luttes sociales et politiques et surtout la problématique permanente de l’égalité ou de l’inégalité entre les hommes.
Il est évident que ce texte est un chef d’œuvre de la littérature, que sa portée initiatique est universelle et qu’il mérite d’être lu et décortiqué, je vais quant à moi le recommander ou l’offrir à plusieurs jeunes de mes relations.
Merci aux 68 pour ce moment de justice et de réflexion. – Martine Magnin

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Les moqueurs, ce sont ces petits oiseaux qui ne font que chanter, de tout leur cœur , en toute innocence…

Sélectionné pour la nouvelle session, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, classique contemporain de la littérature américaine est le choix de Jean-Baptiste Andréa, auteur de Ma reine et Cent millions d’années et un jour, deux romans qui oscillent avec poésie entre imaginaire et réalité.

Ce roman écrit par Harper Lee il y a soixante ans dénonce le racisme dans l’Amérique des années 30.  La ségrégation sévit tandis que la lutte pour les droits civiques se met en place.

En Alabama, à Maycomb, petite ville fictive, Jean Louise dite Scout et Jem vivent avec leur père Atticus Finch et Calpurnia leur gouvernante. Atticus est un homme de justice, d’une droiture inébranlable. Il défend Tom Robinson, jeune Noir accusé injustement d’avoir violé une jeune femme blanche et se met ainsi à dos une bonne partie de la population.

Cette fiction humaniste évoque les discrimination sociales et raciales, les préjugés mais ce qui en fait l’originalité, c’est le récit à hauteur d’enfants. L’histoire, inspirée d’un fait divers, est vue à travers les yeux de Scout, héroïne et narratrice, délurée, volubile, drôle, toujours prête à faire les 400 coups avec son frère et ses amis. L’innocence des enfants appelle leur questionnement face à la situation tendue et explosive, l’éducation reçue de leur père prend toute son importance.

Harper Lee explore la complexité des êtres, la gravité des faits, plaide pour la fraternité, la tolérance et pose un regard très tendre et mélancolique sur l’enfance. Elle signe un roman émouvant et intemporel, lauréat du Prix Pulitzer en 61, que j’ai relu avec grand plaisir.

Merci à Jean-Baptiste Andréa pour ce très bon choix ! – Josiane Sydenier

Concours d’automne !

Comme nombre d’événements, notre traditionnel concours de printemps arrive donc en automne, mais il n’y a pas de saison pour se faire plaisir. Comme chaque année, nous vous proposons de gagner l’un des romans de notre sélection, tout juste paru en édition poche. Ils nous ont fait vibrer, ils ont enchanté les lecteurs et c’est pour eux une deuxième occasion d’en rencontrer beaucoup d’autres.

Huit heureux gagnants recevront l’un de ces huit titres, de façon aléatoire (oui, on aime bien les surprises et vous aussi certainement), après tirage au sort parmi les participants.

Rhapsodie des oubliés de Sofia Aouine (Le livre de Poche), Suiza de Bénédicte Belpois (Folio), Ceux que je suis d’Olivier Dorchamps (Pocket), Simple de Julie Estève (Le Livre de Poche), A crier dans les ruines d’Alexandra Koszelyk (Points), Après la fête de Lola Nicolle (Pocket), A la ligne de Joseph Ponthus (Folio), Une immense sensation de calme de Laurine Roux (Folio)

Pour participer : racontez-nous en commentaire votre plus belle émotion avec un premier roman. Dites-nous tout, ne nous cachez rien… et n’hésitez pas à partager sur les réseaux, en mentionnant @68premieresfois et #68premieresfois, quand on aime, on a envie que tout le monde le sache.

Ce concours est diffusé ici-même, sur Facebook, Twitter et Instagram. Une seule réponse sera prise en compte pour chaque participant, quel que soit le réseau privilégié. Et seules les réponses émanant de France métropolitaine seront prises en compte.

Nous attendons vos réponses jusqu’au lundi 5 octobre à minuit. Bonne chance à tous !

(et un immense merci aux équipes de Folio, Le Livre de Poche, Pocket et Points pour leur confiance et leur soutien)

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RESULTATS DU CONCOURS – update du 7 octobre 2020 :

Bravo à c_ma_kam (via Instagram), des_elfes_et_des_lignes (via Instagram), Carole Manoukian (via Facebook), Marie Kirzy (via le blog), Geneviève Munier (via le blog), Cancangnt (via Instagram), delivremoi (via Instagram) et Anne Brun’oh (via Facebook) !

Vous allez recevoir l’un de ces 8 romans… dès que vous nous aurez communiqué vos adresses. Merci et à bientôt pour découvrir vos avis sur ces lectures !