Mon ciel et ma terre – Aure Atika

Le roman d’une femme libre (inconséquente diront certains), et l’hommage émouvant d’une fille à sa mère, personnage fantasque, bohème, parfois indigne, mais si inspirant. Un roman qui possède plusieurs facettes et plusieurs degrés ce qui explique les ressentis très divers des lecteurs. Mais un témoignage plein d’amour et d’admiration.

Mon ciel et ma terre

Un très bel hommage à sa mère pour ce premier roman-récit. J’ai été touchée par ce livre car il parle d’une femme, que l’on pourrait juger, à premier abord, comme une mauvaise mère. Elle laisse sa fille, seule, et il faut qu’elle se débrouille souvent seule. Aude Atika nous raconte son enfance et nous décrit aussi l’air du temps de cette époque et en particulier, le monde de la bohème de Paris et celui-ci de la photographie et du cinéma. Car sa mère a fait du cinéma et de la photographie. L’auteure a peu connu son père et a vécu seule avec cette mère, indépendante, volage, futile. Ce texte est un admirable hommage à une femme, à une mère et j’ai beaucoup aimé sa délicatesse et tendresse pour nous parler de son quotidien de petite fille. De belles pages mais terribles sur les moments de solitude de cette jeune enfant. – Catherine Airaud

« Si ce roman est réussi c’est certainement parce que Aure Atika trouve la juste distance, la bonne tonalité pour permettre au lecteur d’entrer en empathie avec Ode. Mais par-delà le personnage de la mère, c’est aussi la fille qui se dévoile, donnant à voir quelques-uns des ingrédients qui la constituent et font toute sa richesse. Ce qui rend la démarche particulièrement touchante. » – extrait du billet de blog de Nicole G.

Les préjugés ont la vie dure qui classent chaque individu dans une case bien définie, comme une mercière ses boutons dans un tiroir, en fonction de leur couleur. Alors, quand j’ai vu le nom d’Aure Atika sur l’étagère d’une librairie entre Natacha Appanah et Olivier Bourdeaut, je suis restée coite, dubitative, sceptique. S’agissait-il vraiment de cette actrice que j’aime tant pour son talent, sa classe et sa beauté ? Actrice, certes, mais romancière ? Pour une surprise, c’était une surprise… et une belle, je l’avoue, une fois le livre refermé. « Ode était mon ciel et ma terre. Elle était mon ode. Tout un poème. » Voilà, tout est dit dans ces quelques mots. Ce premier roman d’Aure Atika est en effet un véritable cri d’amour, une élégie poignante, une déclaration de tendresse, d’un attachement sans faille, d’une admiration sans borne, un hymne à sa mère, Odette, Ode comme elle aime à se faire appeler. Cette dernière est pourtant bien loin de l’image de la mère classique. Elle n’est pas du genre à préparer du chocolat chaud et des tartines, à astiquer une maison parfaite, à entourer sa fille, la protéger, la rassurer. Elle part sans crier gare, laissant une petite fille éplorée, revient sans prévenir, étonnée. Elle parle, elle pleure, elle souffre et sa petite est là. Elle la console de ses chagrins d’amour, elle a mal pour elle dans ses moments de manque, elle la suit dans ses nuits de débauche. Elle est la petite, mais aussi l’adulte. Elle est la fille, mais aussi la mère. Pourtant elle aime cette mère fantasque, l’admire et ne voudrait pour rien au monde en changer. J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Aure Atika, à la fois simple et légère, qui sert parfaitement ce récit. Les mots sont précis qui dépeignent le regard de l’enfant porté sur l’adulte. A aucun moment elle ne juge, et me permet à moi, lectrice, d’entrer en empathie avec le personnage. Elle se contente de décrire cet univers avec beaucoup de justesse, une grande pudeur et sans acrimonie. En racontant l’histoire de sa maman, c’est la sienne aussi qu’elle nous dévoile, la façon dont elle s’est construite et qui la rend plus importante encore à mes yeux. C’est vraiment le très beau portrait d’une mère imparfaite à travers les yeux amoureux de sa fille. – Geneviève Munier

Fille unique d’une mère un peu bohême, Aure Atika retrace les souvenirs d’une enfance pas tout à fait comme les autres et évoque surtout l’amour inconditionnel qu’elle portait à cette femme très indépendante. Une relation fusionnelle où l’enfant est souvent considérée comme une adulte.
On retrouve l’ambiance des seventies, les expériences borderline, l’esprit de créativité insouciante qui en était la marque. C’est un témoignage assez touchant dans son absence de prétention, mais je n’en garderai pas un souvenir marquant. – Merlieux L’enchanteur
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« Et le lecteur de découvrir et d’apprécier, étonné, cette artiste qui se dévoile avec pudeur. On sent qu’elle a toujours peur d’en dire trop ou pas assez pour nous faire comprendre et mesurer la réalité de cette mère qu’elle révèle dans ce cri d’amour magnifique. Alors avouons-le, c’est une très belle surprise ce premier roman d’Aure Atika à l’écriture fluide, pudique et touchante à la fois. » – Extrait du billet de blog de Dominique Sudre
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je suis très ennuyée, perplexe, partagée, etc… Je viens de finir le livre de Aure Atika, Mon ciel et ma terre, un texte intime, simple, sincère d’une relation mère fille, dans un univers peut être déjà trop lu pour moi, les enfants de parents déjantés des années 60 et 70, du charme, de la créativité, de la coke et autres substances, le sens de la liberté et de la différence. Une mère très liée à sa fille et inversement. Une écriture agréable, des passages très réussis, d’autres plus consensuels ou distanciés. J’ai lu sans vraie émotion, et sans désintérêt non plus. Je l’oublierai vite. à vous de voir. – Martine Magnin

Elle voulait juste marcher tout droit – Sarah Barukh

La seconde guerre mondiale, ses conséquences et la vie d’après vues à hauteur d’enfant… Dans les pas de la petite Alice, le lecteur embarque pour une épopée qui le mènera jusqu’à New York et lui fera côtoyer des héros et des anti-héros plus attachants les uns que les autres. Un roman d’aventures et d’apprentissage.

Elle voulait juste marcher tout droit

« Alice est particulièrement émouvante dans sa fraicheur, sa naïveté et sa quête d’amour. L’auteure a parfaitement bien réussi à se mettre dans sa peau de cette petite fille très volontaire et courageuse assaillie de multiples questions qui restent sans réponse mais bien décidée à faire exploser la chape de silence qui l’entoure. « Pour savoir où l’on va, on doit savoir d’où l’on vient. »
Un premier roman très réussi sur les secrets de famille, sur la filiation sur un fond d’histoire passionnant. Un vrai page-turner. » – extrait du billet de blog de Joëlle Guinard 

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1943, Salies de Béarn, Pyrénées. Alice a 6 ans, elle vit avec Jeanne, sa nourrice. Aux pourquoi qui se bousculent dans sa bouche d’enfant, « pourquoi ne faut-il pas sortir seule pour aller chercher l’eau au puits ? Pourquoi faut-il prendre garde de ne pas gâcher les quelques réserves de nourriture ? Pourquoi doit-elle dire à tout le monde qu’elle est la fille d’Armand, le fils de sa nourrice, pourquoi ses camarades se moquent-elles ? Pourquoi les Allemands sont-ils venus chercher son camarade Thomas ? Pourquoi le papa de Claudine n’est-il toujours pas revenu ?… » La réponse est toujours la même : « Parce que c’est la guerre. » 1946, Paris. Alice a neuf ans, elle vit avec sa mère, revenue la chercher après la Guerre, dans un minuscule appartement qui tient aussi lieu d’atelier de couture. Sa mère, qu’elle pensait forte, est presque un fantôme. Tantôt épuisée, silencieuse, tantôt tremblante et effrayée par quelque chose qui est en elle, ancré dans son regard. Il y a aussi Monsieur Marcel, qui parle peu mais sort tous les jours pour aller consulter les listes de survivants, et qui revient invariablement abattu, plus seul que jamais. Aux questions qu’Alice se pose sur sa mère, sur cet endroit dont elle et Monsieur Marcel sont revenus si vides, sur les chiffres tatoués sur leurs avant-bras, sur ces listes interminables de noms qui rendent Monsieur Marcel si malheureux… la réponse, toujours la même : « la guerre est finie, mais c’est compliqué… » Et puis il y a la maladie de sa mère, qui forcera Alice à quitter de nouveau cette vie, ceux qu’elle commençait à aimer, sa mère, son seul ami Jean-Joseph, Paris et son rêve d’en connaître enfin un peu plus sur sa mère et son passé. 1947, New York. Le père d’Alice s’est fait connaître aux services sociaux, elle a donc dû quitter sa mère mourante pour aller vivre chez lui et sa femme, à New York. Aux questions qu’elle se pose sur cet homme qui ne semble pas avoir envie de la connaître, sur son oncle Vadim, grand reporter de guerre revenu aveugle après avoir couvert le Débarquement, qui partage sa chambre, et qui gronde dès qu’elle veut lui parler, Alice n’a toujours aucune réponse… Mais curieusement c’est auprès de Vadim qu’elle finira par trouver un peu d’attention, quand elle parviendra à lui prouver qu’elle n’est pas une petite fille pleurnicheuse. La guerre est finie, mais les questions sont toujours là… Et ce qu’Alice veut plus que tout, c’est revoir sa mère… Une saga extrêmement bien faite sur la guerre, vue à hauteur d’enfant. Une construction maîtrisée, des personnages touchants, une petite fille attachante, réaliste, qu’on a envie d’aider. Une très belle lecture, un premier roman roman prometteur.- Amélie Muller

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« Elle avait toujours aimé lire, et n’avait jamais songé à faire de choix selon son âge. Elle se laissait guider par un titre, une couverture, les premières lignes…Parfois, elle sentait que quelque chose lui échappait, elle se disait qu’elle y reviendrait plus tard. Ce qu’elle aimait dans ces histoires, c’était qu’elles étaient évidentes, logiques, et l’évidence la calmait. Il y avait un début, un milieu, une fin. Les méchants étaient souvent punis par les autres ou par eux-mêmes, ceux qui péchaient finissaient par le payer, les bonnes personnes étaient tôt ou tard récompensées. Il y avait un sens, et de ce sens se dégageait l’espoir. » Sarah Barukh nous offre dans ce premier roman une histoire comme ci-dessus décrite. L’espoir en est très certainement le maître mot et magnifiquement incarné par la jeune héroïne Alice, que l’on suit de ses cinq à ses presque dix ans tout au long de son épopée entre le Béarn, Paris et New York. Au début le style simple, direct m’a quelque peu dérangée…Mais je dois bien admettre que je m’y suis faite plutôt rapidement : grâce à la justesse du ton retranscrit, on adhère à l’âge de l’enfant et ce malgré un texte écrit à la troisième personne… J’ai très vite oublié la narratrice ou plutôt je l’ai confondue avec Alice, centrale et rayonnante, dont j’ai écouté la voix nous raconter ses déboires.
L’écriture est trop « évidente » et par là même sans surprise, voire sans effet sur la lectrice que j’ai été. La force de ce premier roman réside dans l’histoire, dans sa construction narrative, son rythme et sa sincérité : on est pris et on y croit ! Alice est une enfant lumineuse, innocente quoique dans un pays en guerre, facétieuse, curieuse et vive. Elle nous fait part avec franchise de toutes ses interrogations dans un monde où la guerre explique tout, donc rien, et de tous les blancs qui perforent son histoire depuis la naissance : de l’absence de mère jusqu’à l’identité d’un père dit inconnu… L’évidence de l’histoire réside dans son déroulé : on est emporté, on a envie de savoir, ce qui échappe se retrouve plus loin, dans les chapitres suivants, et même si on devine assez vite les liens secrets, on s’attache réellement aux personnages qui jalonnent le chemin d’Alice. L’auteure réussit avec brio à brosser leurs portraits au fil des lignes, brièvement, par petites touches : on les ressent, pressent, tous si justement humains dans leurs failles, leurs souffrances, bravoures, renoncements…
C’est un roman très généreux. L’authenticité et le désir vivant de l’enfant rayonnent une belle espérance malgré le sombre d’une époque et le cruel auquel la vie expose parfois. L’écriture proprement dite ne m’a pas transportée mais j’ai malgré tout voyagé et n’ai pas un seul instant douté des personnes croisées et d’Alice, enfant intrépide. Premier roman comme une promesse. Je ne serais pas étonnée de voir, après l’avoir lue, cette histoire sur grand écran un jour…  – Karine Le Nagard
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« C’est un pari audacieux que prend l’auteure en nous offrant un énième récit sur la guerre d’une part mais aussi et surtout en écrivant cette histoire à partir du regard d’un enfant car le roman pourrait vite tomber dans le surfait, le trop mièvre ou le larmoyant. Mais Sarah Barukh réussit parfaitement à captiver son lecteur, à lui faire ressentir toutes les peines, tous les espoirs d’Alice et des autres personnages qui ont un rôle essentiel dans la construction du roman. Le tout dans un décor parfaitement reconstitué et documenté dans lequel on côtoie fascistes, résistants, strass de l’Amérique, anciens déportés et souvenirs de l’Horreur. »  – Extrait du billet de blog d’Amandine Cirez
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« Cela aurait pu être un bon livre, un vrai page-turner, selon le terme désormais consacré. Mais la narration s’est révélée laborieuse et si l’on ne s’ennuie pas – il faut bien le reconnaître – j’aurais aimé être davantage surprise. »  – Extrait du billet de blog de Delphine-Olympe moins convaincue.
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Lire également les billets d’Héliena et de Nicole

Outre-mère – Dominique Costermans

Le paradoxe de ce roman, son paradoxe passionnant, c’est que le secret le plus crucial apparaît moins dans une révé­lation – vite livrée au lecteur – que dans les moments anxieux, obstinés et rebondissants de son dévoilement tentaculaire. (Ed. Luce Wilquin).

Outre mere

Outre-Mère est le récit d’une quête, une quête effrénée, obsessionnelle de son histoire dans l’Histoire, de ses origines, de son identité. Lucie narratrice, fille et enquêtrice, questionne et interroge sans relâche, dans le silence de l’enfance d’abord, puis au cours de recherches administratives et d’échanges ensuite jusqu’à la parole délivrée auprès de sa mère, Hélène, au cœur de ces secrets qui pèsent.
Lucie raconte et est racontée. La première partie du roman peine et nous perd un peu à changer ainsi de voix et d’adresse, dans une logique narrative qui m’a échappé et que j’ai trouvée laborieuse. On patauge un peu dans ce dédale d’informations, dans cette généalogie aux ramifications multiples avec en personnage central et d’emblée révélé dans son horreur le grand-père, Charles Morgenstern.
« J’écris avec lourdeur. J’aligne les faits. Je les organise industrieusement. Je me sens incapable de broder, d’allonger la sauce ; incapable de faire appel à mon imagination pour décrire les contextes et les lieux, le physique des personnages. Incapable ou interdite ? De page en page ce récit me paraît plus sec qu’un rapport de police. » Incapable ou interdite, la question est posée et le lecteur ressent avec l’auteure cet empêchement malgré ce qui l’habite, l’anime et l’obsède. Interdite par une mère, Hélène, tout à la fois emmurée et impériale, mutique et invasive car les blessures vivaces brûlent d’être tues et brillent leurs flammes de vouloir exister et crier une douleur non-dite. De très beaux passages parlent de cette mère ambivalente, défendue dans sa sévérité, dans sa plainte et son emprise, pour ne jamais dire sa peine mais la prôner en étendard afin de s’assurer le premier rôle et l’attache de ses enfants.
« Il me semble parfois que ma mère n’est qu’un trou noir de souffrance (…) ».
Mais à l’instar des trous noirs, toute consolation est immédiatement absorbée par sa force de gravité, ce qui alimente le système en énergie. « Tout l’art pour moi consiste à me ternir au bord de la zone d’attraction sans y tomber ». Hélène est centrale dans ce récit et nomme le chapitre de la deuxième partie intitulée « l’œuvre au noir ». Première phase d’une transformation alchimiste qui changera le plomb en or : l’enrayement de la première partie, « la quête », pour arriver à « la délivrance ». L’écriture de fait s’en ressent et devient plus fluide, plus juste, respire enfin d’être consolée.
La réussite de ce récit réside selon moi dans l’écriture du secret qui asphyxie les enfants, une filiation, un arbre. La honte et le malheur se transmettent et font leur lit dans le silence ordonné, induit, menaçant, de l’indicible à confier. Lucie fait « le choix de faire la lumière sur les zones d’ombres et d’éventer les secrets » et nous embarque dans cette mission honorable et intelligente. « Je sais que les secrets de famille se nourrissent dans l’ombre de nos inconscients restreignant la part de liberté de ceux qui les subissent ». Par devers soi, au-delà de nos consciences, outre les mères, toutes les mères (les arrachées, les quittées, les exilées, les adoptives, les substitutives, les endeuillées) se faufile le venin du secret surtout quand il est vil, laid, effroyable et honteux. Le premier roman de Dominique Costermans réussit à parler le poison infiltré dans nos généalogies quand on tait les douleurs et les crimes. « Nous étions là, tous les trois figés sur le seuil de sa douleur, nous qui croyions être toute sa vie : nous n’étions qu’en marge de quelque chose de terrible, vains petits palliatifs de sa blessure ».
L’écriture est droite, directe et franche et parle très bien la souffrance d’un insondable quand on est pris dedans sans rien y comprendre, quand on porte un héritage, une culture, une identité que l’on n’a pas le droit d’adopter. Et au sujet de la judéité héritée après laquelle Lucie court, pour se raccrocher et appartenir, alors qu’elle gravite encore autour de sa généalogie qu’elle n’ose révéler, elle organise des rencontres avec les petits-enfants des familles touchées par la shoah : « Leur destin s’est construit sur une injonction paradoxale tacite : oublie, n’oublie jamais. Oublie car être juif c’est mortel. N’oublie jamais sinon ils sont morts pour rien ». Ce récit témoigne d’une enquête, d’un questionnement pertinent et courageux et démontre comment un pas de côté offre à éclairer autrement une histoire, la sienne, et à ouvrir d’autres possibles : un avenir soulagé.
Récit, enquête, récit d’une enquête ou roman ? Ou « pré-roman » ? Œuvre au noir peut-être ? Pour transformer cette nécessaire recherche témoignée et déposée en un roman qui ferait revivre tous ces personnages hauts en couleur, en amour, en drames, qu’on ne fait que survoler dans ce récit alors même qu’ils semblent présenter des personnalités riches et ce même, pour certains, dans l’impassible cruauté. Après les avoir pleurés –« est-cela ma mission : pleurer pour tous ceux qui n’ont pu le faire avant moi ? »- après les avoir libérés, leur prêter une plume déjà existante et une voix pour raconter des vies et des cœurs. – Karine Le Nagard
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Combien de familles souffrent de ces zones blanches, ces non-dits qui entourent certains de leurs membres au moment de la seconde guerre mondiale ? Suffisamment pour faire le sel de nombreux romanciers qui puisent là matière à récit poignant. Encore faut-il arriver à faire d’une quête personnelle un témoignage universel. Dominique Costermans y parvient avec brio et permet au lecteur une empathie presque immédiate avec Lucie face au silence de sa mère, Hélène sur tout ce qui touche à sa famille paternelle. Une mère qui refuse farouchement d’expliquer ce silence et c’est malgré elle que Lucie effectuera cette quête pour reconstituer tout un pan de ses racines, de ses origines sans lequel elle ne peut pas elle-même transmettre son histoire. D’où ce superbe titre, « Outre-mère ». Aux côtés de Lucie nous découvrons donc le passé et la vie de Charles Morgenstern, le père d’Hélène qui avait choisi le mauvais côté pendant la guerre, ça, nous le savons très vite. Mais ce n’est que le point de départ car il y a de nombreuses questions à élucider de nombreux morceaux à rassembler pour que le puzzle prenne forme et que l’histoire puisse enfin être racontée.
Ce premier roman est à classer aux côtés de celui de Séverine Werba, le très beau « Appartenir« , « Le Carré des Allemands«  de Jacques Richard ou encore plus récemment « Nous, les passeurs«  de Marie Barraud. Des histoires différentes mais une même quête, ce besoin de savoir d’où l’on vient pour pouvoir continuer. La génération précédente était peut-être encore trop proche des événements, celle-ci (les petits-enfants) prend donc l’initiative avec peut-être le recul nécessaire pour cette plongée en apnée dans un passé qu’il s’agit avant tout de connaître et d’accepter comme un élément qui les constitue. L’auteure nous offre un texte fort et poignant et apporte avec talent sa pierre à l’édifice de la nécessaire compréhension d’une époque. – Nicole Grundlinger
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« Une belle lecture qui avait pourtant mal débuté » : sur son blog, Héliéna explique comment elle a fini par se laisser capter par le fil narratif suivi par Dominique Costermans. Voir sa chronique.

Nous, les passeurs – Marie Barraud

« J’ai voulu raconter l’histoire de mon grand-père et, par ricochet, celle de ses deux fils. J’ai voulu dire ce qui ne l’avait jamais été, en espérant aider les vivants et libérer les morts. J’ai pensé que je devais le faire pour apaiser mon père. Ces mots, c’est moi qu’ils ont libérée. »

Et ces mots, les lecteurs les reçoivent droit au coeur. Dans les chroniques, c’est le mot émotion qui domine, devant cette quête essentielle qui est également un superbe cadeau d’une fille à son père.

Nous les passeurs

Un grand-père qui est un héros mais dont on ne parle jamais. Un père adoré, admiré, que la colère a empêché d’être fils. Au bout de ces chaînes scellées de silence, la narratrice, Marie, petite-fille et fille, qui choisit de libérer des fantômes. Et entre eux, entre les lignes de ce roman qui n’en est pas vraiment un, à l’intérieur de chaque mot, comme enfermé et ne demandant qu’à éclore et s’épanouir, un amour immense, un amour inconditionnel qui court de l’un à l’autre, se transmet, achoppe sur l’incompréhension, manque être étouffé pour rejaillir dans toute sa force au terme de cette quête que nous raconte Marie Barraud.
Albert Barraud, son grand-père paternel, médecin bordelais a été arrêté en 1944 pour faits de résistance et déporté dans un camp près de Hambourg. Sa position au « Revier » du camp, lui permet d’aider et de sauver de nombreuses vies. Lors de l’évacuation du camp en 1945, il choisit de rester le plus longtemps possible avec ceux qui vont mourir. Et c’est ce choix que son fils ne lui pardonne pas. Cette préférence accordée à d’autres qu’à ceux qui l’aimaient et avaient aussi besoin de lui, sa femme et ses deux fils, suscite incompréhension, colère et rancune. Le souvenir d’Albert Barraud n’est plus qu’un nom de rue et la mémoire familiale l’enfouit sous des couches de douleur jamais dite.
Au risque de réveiller tous les chagrins d’un enfant qui n’a pas pu connaître son père, Marie Barraud creuse chaque information qu’elle peut trouver afin de reconstituer l’histoire de ce grand-père héroïque qui lui demeure inconnu. En superbe et bouleversant cadeau d’amour pour son propre père, elle lui permet de se réconcilier avec l’enfant qu’il fut, élevé dans l’absence, sevré d’amour paternel. Et ce geste d’une fille qui console son père est déchirant de beauté et de force. Un geste qui affirme la fierté d’une victoire sur la barbarie.
Des mots simples pour tout raconter et tout exprimer. Une justesse qui n’a rien d’apprêté mais qui se place au cœur du cœur de la souffrance et de la tendresse. L’émotion naît de l’histoire, bien sûr, mais surtout de cette écriture fluide et sensible, comme gorgée d’amour et de chagrin, qui sait malgré tout rester digne et pudique. « Nous, les passeurs » c’est comme une main tendue entre générations, à travers les convulsions de l’Histoire, d’une fille à son père et à son grand-père revenu au monde par la grâce d’un récit. La gorge se serre de tristesse et de joie mêlées en lisant ce roman nécessaire « pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez ». – Sophie Gauthier
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Un témoignage familial pudique, hommage émouvant d’une jeune femme à son grand-père médecin, déporté au camp de Neuengamme en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. L’hommage au grand-père se double d’une ombre délicate, celle d’un portrait du père, enfant puis homme qui aura vécu longtemps dans l’incompréhension et la colère de ne pas voir son père revenir. Un livre écrit tout en simplicité et en honnêteté, qui rend un bel hommage à une histoire personnelle mais qui peut bien sûr résonner dans toutes les mémoires… En étant tout à fait franche, je ne suis pas sûre d’attendre le deuxième roman de Marie Barraud avec autant d’impatience que pour d’autres primo-romanciers, car c’est surtout le sujet ici qui est essentiel, et je ne sais si j’aurais envie de lire autre chose de cette auteure, car l’écriture m’a un peu gênée. Mais bien sûr, j’ai été touchée par ce témoignage.- Amélie Muller
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C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai refermé “Nous, les passeurs”. D’une écriture simple et fluide, Marie Barraud nous retrace l’histoire des dernières années de la vie de son grand-père déporté pendant la seconde guerre mondiale, la vie et les manques et les fêlures de la famille suite à sa disparition tragique. Ce livre est un hymne d’amour pour son papa, pour sa famille et en quelque sorte un exutoire familial traduit par cette magnifique phrase “transmettre afin que nous puissions , mon frère et moi, être les passeurs de cette âme perdue”. Beaucoup de livres sortis récemment traitent de la seconde guerre mondiale, chacun sous un angle différent. Celui-ci m’a permis de connaître l’histoire de la fin du camp Neuengamme et des déportés qui y étaient détenus. Ce livre est fort, très fort ! Merci les 68 pour cette découverte.- Frédérique Camps
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J’ai été très touchée par ce récit et cette recherche d’histoire personnelle de Marie Barraud. En tant que bordelaise, je connais bien la rue Albert Barraud à Bordeaux, de plus, j’ai un ami qui y a vécu mais je ne connaissais pas l’histoire de ce médecin bordelais. J’ai donc suivi avec intérêt les recherches de cette petite fille, qui souhaite connaître la vie de son grand père. Celui-ci a été déporté pendant la deuxième guerre mondiale et n’est jamais revenu de ce voyage sans retour. Le père de la narratrice n’a jamais voulu en parler et d’ailleurs, très jeune, quand son père est parti, il lui en a voulu et une rancune tenace est restée ancrée dans son âme. Ce livre nous parle des « secrets » de famille et des non dits. Trop de douleur pour ces jeunes garçons qui un jour ont vu partir leur père et jamais son retour. De plus, un mystère persiste sur la disparition de cet homme. Médecin, il est devenu infirmier dans le camp allemand où il était interné et il a tenté d’atténuer les douleurs subies dans ce camps allemand puis il va disparaître lors des bombardements de navires allemands en mai 2015 au large de la mer Baltique. J’ai été très touchée par des pages de ce récit qui nous parle d’histoire avec un grand H mais aussi de l’histoire d’individus pris dans la tourmente de la guerre. Une belle quête de souvenirs et de racines d’une petite-fille qui, avec ce texte, rend hommage à son grand père et arrive plus ou moins à communiquer avec son père, même si cela peut être douloureux. On peut d’ailleurs comprendre le comportement de celui-ci, petit garçon il n’a pu considérer son père comme un héros car il s’est ressenti abandonné par lui, son père, son Héros aurait dû pouvoir rentrer de ce voyage sans retour. Un beau texte qui se rajoute aux livres nécessaires pour ne pas oublier l’Histoire, qui est souvent faite d’histoires intimes et personnelles. Je ne prendrai plus la rue Albert Barraud à Bordeaux, sans penser à cette douloureuse histoire et encore merci de ne pas oublier et d’être des passeurs d’histoires. – Catherine Airaud
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Sans oublier les nombreuses chroniques sur les blogs des lecteurs : Martine, Joëlle, Delphine-Olympe, Colette, Héliéna, Sabine, Nicole

La sonate oubliée – Christiana Moreau

Un voyage dans le temps, entre deux époques, Venise, Vivaldi, l’amour de la musique… La sonate oubliée joue sur un terrain diablement romanesque et offre le récit d’une belle amitié par-delà les siècles. Ravissant pour certains, trop léger pour d’autres… les lecteurs sont dans l’ensemble plutôt contents du voyage.

La sonate oubliee

Voilà un premier roman qui cumule de nombreuses qualités : une intrigue prenante, une incursion dans la Venise du 18ème siècle, une immersion dans la culture et la passion pour la musique classique (qui intéressera même les non-initiés dont je fais partie), des personnages attachants et convaincants… Avec tous ces ingrédients, autant dire que la lecture est fluide, agréable et… enrichissante. J’ai beaucoup apprécié le dialogue entre les deux jeunes filles à travers les siècles. Lionella, enfant du 21ème siècle passionnée de violoncelle, issue d’une famille d’amateurs et de musiciens, dont la délicatesse et la capacité à voyager au travers de la musique contraste avec la tristesse de son environnement plus terre à terre dans une cité belge en proie à la crise économique. Ada, orpheline recueillie dans un hospice de Venise au 18ème siècle où elle apprendra la musique aux côtés d’un maître désormais célèbre, Vivaldi. Lorsque Kevin, le meilleur ami de Lionella découvre dans une brocante une partition inconnue et le journal intime d’Ada, il est encore loin de se douter de l’importance que cette découverte prendra dans la vie de son amie… et de la proximité qui naîtra entre les deux jeunes filles par-delà les âges. S’agit-il d’une sonate inconnue de Vivaldi ? Lionella ne prend-elle pas un gros risque en décidant de l’interpréter lors du concours Arpège ?
C’est un très bel hommage à la passion, à la musique, à la volonté de réaliser ses rêves, à l’amitié également. J’ai appris un tas de choses et retrouvé avec plaisir un contexte déjà croisé dans une « Nouvelle vénitienne » de Dominique Paravel, ces ensembles musicaux de jeunes orphelines se produisant devant la noblesse vénitienne dissimulées par des grillages et des voiles.
Une jolie surprise de ce début d’année.- Nicole G.

Un très joli et doux moment de lecture, un hommage aux jeunes orphelines virtuoses qui travaillaient sous la conduite de l’Abbé Vivaldi, une Venise toujours Sérénissime et envoûtante. Un texte bien documenté, un va et vient entre passé et présent un peu convenu, une faible intrigue amoureuse, une fin prévue, mais surtout un thème un peu usé et déjà trop lu, celui d’un document précieux retrouvé après plusieurs siècles ou années. J’ai appris des choses, je me suis cultivée, mais ce texte n’a pas joué avec mes émotions. Dommage.- Martine Magnien

Est-ce le fait de sa jolie couverture aussi énigmatique que suggestive, ou simplement l’excitation de plonger dans cette première lecture de la sélection ? Le roman a eu tôt fait d’être ouvert et La Sonate oubliée de retentir. A la lecture de la 4ème de couverture, l’évocation du violoncelle fait vaguement résonner dans ma tête d’amatrice modérée de musique classique une majestueuse suite pour violoncelle de Bach. Vivaldi, Venise ou encore l’histoire économique belge m’étant complètement inconnus, je ne pensais pas pas être à ce point transportée dans la Sérenissime du 18ème siècle, vivant tour à tour l’exaltation, la tristesse, l’émoi, la mélancolie ou l’ardeur de l’orpheline Ada.
Car c’est précisément ce que parvient à faire Christiana Moreau, créant des ponts spatio-temporels qui conduisent le lecteur et la jeune Lionella de la Belgique contemporaine à la Venise baroque. A travers les siècles, les deux jeunes filles s’appellent, se répondent dans la mélodie tantôt lancinante mélancolique du largo, tantôt enjouée, vive et guillerette de l’allégro. Toutes deux ne font plus qu’un avec leur instrument, dont « l’âme ouvre la clé sur l’enchantement ». Dans les deux récits qui s’entremêlent, le lecteur est submergé par cette vague musicale qui l’envahit tout entier, au point que l’univers du lecteur lui-même semble retentir du chant du violoncelle, de plus en plus intensément et profondément à mesure que l’on avance dans le roman.
En refermant le livre, comme Ada posant son archet, « plus rien n’existait en dehors de cette plénitude et, le concert fini, il me fallut plusieurs minutes pour revenir à la réalité, comme on émerge d’un évanouissement ». J’ai eu tout à la fois envie d’apprendre l’italien et le violoncelle, de prendre un billet pour Venise ou d’écouter l’intégrale des œuvres de Vivaldi. Et même, non sans une pointe d’envie (jalousie ?), de commencer immédiatement à faire le le tour de toutes les brocantes sarthoises pour saisir moi aussi la chance de vivre une aventure littéraire, musicale et historique comme celle de Lionella. Cet instant passé, il me restait, outre un très beau moment de lecture, une toute petite sensation de vide concernant la partie contemporaine : les personnages manquent un peu de profondeur, les dialogues de spontanéité, l’intrigue d’intensité. Il n’en reste pas moins que tout au long du roman, entraînée aux côtés des deux musiciennes prodiges et de leur professeur, j’ai parfois dû résister à l’envie féroce de manger quelques mots pour découvrir plus vite les suivants, me forçant à relire doucement les magnifiques passages de concert, d’émois ou de fêtes pour mieux les savourer. – Elise Ribot
Vivaldi
Je n’ai pas été conquise par La Sonate oubliée, dont j’ai trouvé l’intrigue beaucoup trop convenue, sans surprise, « cousue de fil blanc », comme on dit 🙂. Dommage, car l’ambiance vénitienne est plaisante, les allers-retours entre passé et présent, et l’aspect historique autour de Vivaldi étaient un point de départ intéressant, mais traité avec trop de facilités, à mon avis. – Amélie Muller
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C’est l’amour passionné pour la musique qu’éprouvent deux jeunes filles que trois siècles séparent.
Passion que la romancière parvient à nous communiquer et à nous faire ressentir, même si on n’est pas instrumentiste.
Désormais, je prêterai davantage attention aux sonorités du violoncelle.
La première, Ada, vivait recluse dans un orphelinat mais n’avait rien moins que Vivaldi pour professeur.« L’abbé Antonio Vivaldi est si tendre, si doux dans sa façon d’enseigner que c’en est un régal ; nous avons tant manqué d’amour dans notre enfance… ». Avec elle, j’ai retrouvé Paola Pietra, la jeune héroïne de « La note secrète », enfermée dans un couvent milanais. Les chanteuses et les musiciennes étaient pareillement invisibles aux yeux des fidèles et des mélomanes qui venaient spécialement pour les écouter.
« treize marche de bois conduisent à un étage où nous chantons et jouons, dissimulées derrière une grille de fer. »
Avec Ada, nous sommes à Venise et les fastes de son carnaval ;
Avec Lionella, nous sommes en Belgique wallonne et la tristesse des industries à l’abandon.
Tout est bien rendu , l’écriture est fluide, l’intérêt ne faiblit pas. – Mireille LeFustec
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D’autres chroniques de lecteurs sont également à lire directement sur leurs blogs : Joëlle, TLivresTArts, Héliéna, Martine G, Nathalie Cez

Marx et la poupée – Maryam Madjidi

Avec ce premier roman tour à tour séduisant, caustique, envoûtant, percutant, réaliste ou sensuel, Maryam Madjidi renouvelle la façon de parler d’exil et d’identité. Pour le moment, il suscite l’enthousiasme et le ravissement auprès des lecteurs.

Marx et la poupee

« Les mots se pressaient pour sortir, impatients qu’ils étaient, ça fusait dans le petit studio, ils volaient, ils dansaient, ils butaient contre les meubles, ils s’élançaient de ma bouche comme des flèches et touchaient le plafond et les murs, ils virevoltaient sur eux-mêmes, soulagés d’être enfin libérés de ma bulle intérieure, enchantés de pouvoir communiquer avec les autres. » Ce premier roman, sur l’exil et la quête de la langue, où les langues prennent elles-mêmes la parole, est simplement de toute beauté… – Eglantine Paguymayard

Qu’il est cruel de vivre sous un régime de dictature, où le modèle social et politique est la violence et la répression.
Qu’il est difficile de partir , de perdre ses racines, sa langue maternelle,ses liens familiaux, ses amis et le décor de son enfance.
Qu’il est tout aussi difficile de vivre l’exil, d’être étranger partout où l’on se trouve, même de retour dans son propre pays.
Grâce à ses mots touchants et lumineux , Maryam Madjidi nous fait découvrir ce monde cruel des exilés et des apatrides.
Deux phrases illustrent à merveille ce livre merveilleux et si actuel,
“Abbâs , c’est une étoile filante: il n’aura pas une longue vie parce que son cœur ,un jour, ne pourra plus contenir tout cet amour à donner. Un jour son cœur explosera et j’espère que le monde sera éclaboussé de son amour.”
Je me souviens de ce vers de Hâfez qui disait : « Assieds toi sur les bords du ruisseau, et vois le passage de la vie…”
Bon sang que c’est beau !  – Philippe Hatry
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A mon retour d’une formation sur les avantages du plurilinguisme à l’école chez les enfants (migrants, notamment) hier soir, j’ai refermé la dernière page du livre MARX ET LA POUPÉE déterminée à le faire lire à tous ceux présents dans l’amphithéâtre pour leur faire entendre (sentir) ce qui se joue dans la question de l’exil, du rapport à la langue maternelle et celle de l’adoption.
Drôle de titre pour ce roman qui n’en est pas tout à fait un et qui à bien des égards, nous rappelle «Désorientale» cette autre femme d’origine iranienne, Négar Djavadi qui concourut l’an dernier dans la sélection des 68. Poupée ballotée par les vents communistes qui se sont propagés sur l’Iran à sa naissance dans les années 80, l’auteur, «l’enfant du Parti» fille de militants réfugiés en France dès 1986, n’est autre que l’héroïne du roman, Maryam. «Exilée romanesque», elle ne se contente pas de nous conter l’Iran d’hier et d’aujourd’hui (l’arrière-plan politique, ses mœurs), les hommes et les femmes de ce pays fait pour la poésie «la seule chose à sauver en Iran» elle l’incarne, fait corps et âme avec sa terre natale, se joue des codes face au discours convenu de la richesse de la double-culture et tombe le masque. Son écriture simple, sans afféteries, la construction du livre qui navigue entre présent et passé, entre souvenirs sucrés-salés et constats le rend profondément vivant, incomparablement humain, léger sans l’être, et souvent très drôle. Notre poupée Maryam de qui ses parents lui ont appris, dès sa plus tendre enfance, le détachement matériel et l’abolition de la propriété, s’interroge sur ses identités culturelles sans toutefois effacer – nier – les tensions qui laissent forcément des traces. Son (grand) art réside dans le souffle vital qu’elle influe à tous ses personnages, aux situations vécues au gré de ses souvenirs, des lieux de mémoire, des gens qui croisent sa route. Écrire pour elle est une sorte «de travail de fossoyeur à l’envers», elle déterre les morts pour mieux leur rendre vie. «Survivante», ô combien, lui rappellera sa grand-mère, Maryam Madjidi malgré les apparences, est du côté de la douleur refoulée, «des jouets qu’elle enterre avec les rêves de (sa) maman au fond du jardin sous un arbre de la maison natale de Téhéran», juste avant l’exil qui emportera la famille dans le 18e à Paris.
Beaux portraits des parents militants, de sa grand-mère maternelle, de son oncle Saman, d’intellectuels iraniens torturés, massacrés en prison, dont l’un d’entre eux, chaque matin, sous aucun prétexte, ne rate le dessin-animé Nouchâbé à la télé pour l’unique plaisir d’entendre la voix off de sa femme qui double le personnage. Tendre est le portrait du chauffeur de taxi qui en en 2012, alors qu’elle re-prend «langue» avec son pays d’origine, lui récite en chemin les vers du poète Hâfez. Remarquables, les descriptions de la peur qui émane de cette société policée, des subterfuges langagiers de la jeunesse iranienne quand il s’agit de draguer en pleine rue ! Fondamentale et belle sa vision de l’exil, du rôle de l’école, de l’éducation et du pouvoir des mots! Un conseil en langue farsí : « Assieds-toi sur les bords d’un ruisseau et vois le passage de la vie» en lisant Marx et la poupée de M. Madjadi. Un pur régal.- Cécile Rol-Tanguy
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La structure de ce roman m’a d’abord désarçonnée avant de m’emporter et de porter toute la puissance du récit, sa violence, sa poésie, sa douceur…. Quels personnages dans ce livre, de celui de la narratrice jusqu’aux plus modestes tels la grand-mère, la Nouchkabé…. Le thème de l’exil est magnifiquement abordé et tout cela résonne particulièrement en ce début d’année 2017.- Anne-Christine Busnel
Maryam Madjidi
Trois décennies : 1980 – 2 014. Maryam, née à Téhéran, fille de militants communistes, doit quitter son pays et son régime islamiste . Elle a six ans.
C’est la révolte d’une enfant qui refuse d’abandonner sa maison, ses jouets, qui voit, sans tout comprendre que la situation est dramatique : son oncle « est dans une cage gardée par des gens dégoûtants ». Pendant six ans.
Sa « mère parle peu. Des rêves tournent autour de sa tête comme des oiseaux au-dessus des tours du silence ».
Cette enfant a entendu « le murmure de toutes les mères qui répètent chacune leur mot, leur mot de douleur, leur mot écorché vif, leur mot d’injustice ».
« Ce pays massacre ses meilleurs enfants ».

C’est donc le départ pour la France, Paris où le père les attend.
Au bonheur des retrouvailles succèdent la pauvreté, le déchirement de l’exil, le traumatisme de la langue étrangère, incompréhensible, la honte de ne pas être comme les autres.
Ce sera l’écartèlement entre deux langues, deux nationalités, deux personnalités . Inconciliables.

« C’était le premier voyage, le premier retour à la terre-mère, la première descente vers l’origine. Une descente ou une chute, je ne sais pas. J’ai failli perdre la tête. J’ai glissé sur mon identité. Je suis tombée ».

Ce livre, autobiographique est dédié à Abbâs « qui est prêt à mourir pour tous ces bébés qui sont nés sous la révolution ».
« Abbâs, c’est une étoile filante : il n’aura pas une longue vie parce que son coeur, un jour, ne pourra plus contenir tout cet amour à donner ».

Un grand coup de cœur.L’écriture est maîtrisée, la construction également. – Mireille Lefustec

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Quelques billets de blogs à savourer chez : Amandine, Sara, Delphine-Olympe, Sabine

 

Marguerite – Jacky Durand

Le portrait d’une femme simple, rattrapée par l’Histoire. On ne grandit pas de la même façon en temps de guerre nous raconte Jacky Durand. Sur fond de seconde guerre mondiale, Marguerite est très différemment perçue par les lecteurs, tantôt conquis, parfois déçus même s’ils en soulignent les qualités certaines.

Marguerite

« Marguerite est tondue en place publique quelques jours après la libération. Le premier roman de Jacky Durand va nous raconter comment, de 1939 à 1944, cet épisode traumatisant s’est construit. Tout en remettant en cause quelques certitudes, ce roman nous offre un admirable portrait de femme en voie d’émancipation. » – Charles-Henri Dahlem (voir sa chronique complète)

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« Marguerite fait partie de « ces petites mémères » de qui Jean Rochefort a déclaré un jour qu’il aimerait qu’on leur fiche la paix après ce qu’elles ont vécu, tant ce fut douloureux, honteux, perturbant, injuste aussi parfois.

Car cette Marguerite – là a vécu du mieux qu’elle a pu entre septembre 1939 et l’été 1945, dans son petit village de l’Est de la France où chacun sait et commente ce que fait le voisin. D’ailleurs, sa voisine Germaine ne s’est pas fait défaut de les observer, elle et son mari Pierre, derrière son rideau, pas très loin du cadre rayé d’un ruban noir qui représente son fils Célestin, mort au combat. Et pourtant Germaine deviendra une alliée, une amie pour Marguerite durant toutes ces années de solitude, seule à en crever, tenant bon et exécutant toutes les tâches, même les plus dures, que faisait son Pierre « avant ». La vieille dame la soutiendra, lui offrira de vrais repas cuisinés, dans de vraies assiettes, à elle qui n’en peut plus de fatigue et mange à même la casserole les légumes qu’elle fait pousser au potager, près du feu qu’elle se tue à alimenter du bois qu’elle peine à bûcheronner et à détailler en bûches sur son billot, comme un homme.

Car elle fait tout comme un homme, comme son homme, celui qu’elle a épousé un mois avant la guerre, dont le souvenir du corps et des caresses vient la troubler quelque temps, ravivé par l’odeur de vêtements qu’elle ne lave pas, puis, les mois et les années passant, qu’elle finit par ne plus reconnaître comme étant ceux de ce Pierre qu’elle attend, qu’elle attendait, qu’elle n’attend plus. Le cœur muselé, la libido cadenassée. Marguerite ne sait même plus ce qu’elle attend. Les lettres maladroites se sont interrompues, une escapade un soir de Noël vers la ligne Maginot reste un souvenir flou.

Dans cette grisaille, ce dés-espoir au sens littéral, un rayon de soleil, une piqûre d’énergie : André, le jeune Gitan qui vient tous les dimanches chez elle manger un vrai repas et recevoir les vêtements qu’elle a préparés pour lui ; Raymonde, l’employé des Postes qui lui trouve un petit travail dans son service et fait en secret passer des juifs de l’autre côté de la frontière. De la tendresse, de la confiance, de l’énergie pour se trouver encore une raison d’être là, dans ce paysage morne et étouffant des années de guerre.

Alors, que s’est-il passé pour qu’au lendemain de la Libération, des hommes excités comme des fauves avides de sang, s’emparent de Marguerite et de son amie Josette, la malmènent et la poussent sous les griffes de la tondeuse du coiffeur local ? La poussent vers le désespoir et la douleur, jusqu’à se réfugier dans cette roulotte de la famille gitane qu’elle a tant aidée ?

Roman à l’écriture incisive, lapidaire parfois, ou bien se délectant de longues évocations du monde villageois de l’époque, là où rien n’est facile, rien n’est limpide, ni les méandres des pensées de Marguerite, ni l’hypothèse d’un future tellement hasardeux.

Quand Frantz, cet Allemand atypique, fait son entrée dans la vie de Marguerite, c’est un petit souffle d’air léger qui arrive avec lui. On s’en veut de s’attacher à lui, tout comme Marguerite, et au final, on se dit : pourquoi pas ? Si l’humanité et la bienveillance dans ce monde fruste doit venir de l’ennemi, pourquoi pas ?

L’auteur ne juge pas, ne prend pas clairement position, n’exclut pas non plus la résilience. La vie n’est pas faite que de noir et de blanc, de tort et de raison. Facile ? Peut-être. Utile ? Sans aucun doute. » – Evelyne Grandigneaux

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« Marguerite », premier roman de Jacky Durand, raconte l’histoire d’une jeune femme, mariée peu de temps avant la seconde guerre mondiale, rieuse, amoureuse, courageuse, qui du matin au soir vaque à ses occupations ménagères, brique son intérieur, prépare ses repas, s’affaire dans l’attente de son homme, une femme parfaite. Pierre, le mari, est viril, brave, entiché de sa jeune et belle femme, un homme parfait. Lorsque la guerre dérange ce bel ordonnancement et que Pierre doit rejoindre le front, Marguerite se retrouve seule et fait face.
J’ai aimé la composition du roman même s’il s’ouvre sur une scène des plus cruelles. Nous sommes alors en 1944, au mois d’août, époque à laquelle une partie de la France est déjà libérée. Puis, en un long flash-back, toute l’histoire est déroulée qui permet de remonter le cours des vies. Seule, Marguerite continue sa vie, se bat pour sa liberté, commence à travailler pour subsister, fait des rencontres. C’est d’abord André, qui fuit avec sa maman et sa fratrie devant l’avancée des Allemands. Elle lui donne des vivres, le gâte et s’en fait un ami qui l’aidera à couper son bois. Et puis il y a Germaine, sa voisine, Raymonde, la postière, femme de conviction, et enfin Franz, le soldat allemand, ses yeux azur et ses cheveux blonds, différent des autres, honnête, attentionné.
J’ai lu ce roman sans véritable ennui mais sans passion. Certes l’auteur nous raconte ce moment dramatique de notre histoire à travers les yeux de son héroïne, naïve, optimiste, généreuse. Certes, il nous démontre que personne n’est jamais ni tout blanc, ni tout noir, et que le méchant n’est pas obligatoirement celui auquel nous pensons. Certes, il souhaite nous démontrer à la toute fin de l’ouvrage que l’espoir est toujours permis et que la vie finit par triompher. Mais je n’ai pas adhéré à l’écriture d’une grande banalité, sans relief, sans la moindre originalité. Je n’ai pas, non plus, réussi à vibrer, à entrer en empathie avec cette Marguerite. J’ai lu ce récit comme un documentaire : des faits, rien que des faits. Même les scènes d’amour ou de désir enfoui ne m’ont pas transportée. En un mot, je suis un peu restée au bord du chemin et j’en suis désolée. – Geneviève Munier
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Marguerite est une toute jeune mariée quand la guerre commence et que son mari Pierre part sur le front. Elle n’a eu que 4 semaines pour démarrer sa nouvelle vie, apprécier la force de son homme, la vie de couple et l’amour au quotidien. Du jour au lendemain Marguerite se retrouve seule, son homme lui manque mais il va vite revenir, la guerre ne va pas durer. Marguerite organise sa vie, elle ne côtoie personne, ne parle à personne sauf à Germaine, la vieille et solitaire voisine. Les mois passent, la guerre se prolonge, les espoirs de retour de Pierre s’amenuisent et Marguerite mûrit et grandit. Elle se débrouille, s’autonomise. Elle ne se mêle pas aux autres, ne juge pas et refuse toute compromission. Les rencontres qu’elle fait sont importantes et belles. La fin de la guerre approche et Marguerite prend conscience qu’elle risque de perdre quelque chose qu’elle a acquis de longue lutte, j’ai trouvé ces passage très justes.
J’ai beaucoup aimé ce roman, son héroïne, la façon dont elle mène sa vie seule. J’ai beaucoup aimé Raymonde, André, Frantz. L’auteur nous montre que les mauvais ne sont pas forcément ceux que l’on pense et c’est souvent comme ça dans la vie. L’écriture est belle, fluide et forte, voilà mon premier coup de cœur de la sélection 2017. Je me suis toujours demandé comment j’aurais vécu et agi si j’avais eu à vivre pendant la guerre. Je sais que j’’aurais aimé être une Marguerite !
Une des belles phrases … « La solitude a vitrifié le désir mais le besoin de bonté, de générosité, de douceur a survécu au tunnel de la guerre. » – Frédérique Camps
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