En moins bien – Arnaud Le Guilcher

En moins bien est le premier roman d’Arnaud Le Guilcher, paru en 2009 ; depuis, il en a publié quelques autres dont la suite de celui-ci, « Pas mieux« . C’est Gaëlle Pingault, sélectionnée par les 68 premières fois pour Il n’y a pas Internet au paradis en 2018 et Les cœurs imparfaits cette année qui a choisi de le faire découvrir aux lecteurs dans cette sélection anniversaire. Elle a de bonnes raisons, qu’elle prend le temps de nous détailler ci-dessous :

En moins bien

« Révélation exclusive du jour : à mon sens, l’une des choses les plus difficiles à réussir, artistiquement parlant, c’est de manier l’Absurde (alors qu’en cuisine, c’est le soufflé au fromage, mais ce n’est pas la question). Oui, l’Absurde, avec un A majuscule, l’Absurde comme un genre, un courant artistique à lui tout seul, parce qu’il le vaut bien. Je me suis souvent demandé pourquoi c’était si dur à faire (perso, je ne sais pas faire, et pourtant j’aimerais), et si bon à rencontrer quand c’est réussi. La seule explication que j’aie trouvée, et qui vaut ce qu’elle vaut, c’est que le monde EST absurde. Fondamentalement, totalement, et définitivement. Ce qui rend la mise en mots (ou en peinture, ou en images, ou…) :

  • périlleuse, car la comparaison est permanente. Et le monde est inventif, en matière d’absurdité.
  • mais jouissive quand c’est réussi, car offrant un pas de côté salvateur au nonsense (à prononcer avec un parfait accent anglais, s’il vous plaît, j’y tiens) flagrant de nos existences.

Il me semble que l’Absurde réussi, sous des dehors amusants et légers, questionne en profondeur bien des choses. L’air de rien, en passant. Fastoche, vous avez ri, vous n’avez rien vu passer, mais ça vous titillera après coup.

Introducing Arnaud Le Guilcher, et son « En moins bien ». Qui fut en son temps un premier roman au retentissement certain. A juste titre.

Ce n’est pas un roman comique. Et pourtant, j’ai rarement autant ri en lisant un livre. J’ai souvenir d’un paragraphe précis, ayant déclenché un fou-rire si inextinguible que je m’en suis servi comme anecdote dans « Il n’y a pas internet au paradis ». Non, ce n’est pas un roman comique, c’est un roman Absurde. Qui fait rire aux éclats, donc, certes, mais qui, en le faisant, questionne version maousse costaud l’absurdité du monde et des petites existences humaines dans ce monde. Le sens que ça a, tout ça ? Mystère. Et c’est ce mystère qui sert de matière à Arnaud le Guilcher. A hauteur de nous. Parce qu’il est dans le même bateau.

C’est hilarant et triste à la fois, totalement improbable et crédible en même temps. C’est n’importe quoi et proche de nous, poétique et gouailleur, désespéré et vivant. Avec toutes ces contradictions, Arnaud Le Guilcher bâtit un château de cartes fragile et imparfait, tendre et agaçant par moments. Il se pourrait que ça nous ressemble un peu, au fond…

A l’image de cette dédicace figurant sur mon exemplaire (je possède peu de dédicaces mentionnant des pélicans à la con, soyez-en sûrs), bon voyage absurde chez Arnaud le Guilcher. »Gaëlle Pingault

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Les avis des lecteurs :

On peut dire que ce roman décalé et délirant arrive à point nommé en ce temps de confinement !
Voici une belle allégorie du chagrin (d’amour).
Nous sommes a Sandpiper, un no man’s land sinistre des largués où l’on va suivre la déroute d’un loser imbibé.

C’est fou, tendre, drôle, léger, sensible et noir : on se délecte avec tous ces moments rocambolesques, tous ces personnages, avec cette plume bourrée de poésie, ces répliques délicieuses, cet incroyable sens de la formule !

Alors oui ce roman n’est pas parfait. C’est un premier roman. Mais moi j’ai franchement adoré et me suis laissée emporter par les délires de l’auteur. Il y a des chapitres qui sont de vraies pépites.
Je vais sans conteste me plonger dans la suite « Pas mieux ». – Alexandra Lahcène

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« Il est permis d’espérer qu’il se passera bientôt quelque chose de plus passionnant. Ce serait bien. » Cahier d’un retour de Troie, Richard Brautigan

 « Emma. Un pélican à la con. Une station balnéaire aux États-Unis. Un Allemand qui tourne. Une tribu de hippies crados. Le moral dans les bottes. Une dune qui chante. Cassavetes, Kurosawa et Huey Lewis. Un pressing. Un verre de trop. Une équipe TV. Puis une autre. Richard. Love in Vain. Un requin et un marteau. Un coup de feu. Du sang sur le sable. Une Chevrolet Impala. Le bruit des vagues. L’amour à trois. L’amour tout seul. Une lettre d’amour. La vie qui continue. En moins bien. »

Pas facile d’entrer dans un livre dont la 4e de couv’ (ci-dessus) est aussi affriolante qu’une liste de poncifs pour intrigue à deux balles. Encore que Cassavetes et Kurosawa…

Il faut dire que l’histoire n’est pas de première fraîcheur : le narrateur, trentenaire qui n’a pas vraiment le physique d’un dieu grec,

« Le jour de la giclée fatidique, [mon père] a dû penser à une vieille tante moustachue, et pan, un spermatozoïde blindé de gènes de thon a conquis le saint Graal. Bilan des courses : ma gueule. Merci du cadeau. »

convole avec la sublime Emma. Avec quelques bucks en poche pour leur voyage de noces, ils montent à bord d’un Greyhound, direction le Pacifique, hors saison, et Sandpiper, un club de vacances miteux qu’ont avantageusement maquillé quelques attrape-nigauds publicitaires. Le lendemain matin, Emma s’est fait la malle et a vidé leur bungalow baptisé… Bernique ! Merci les augures !

Une petite vingtaine de pages et voilà notre bonhomme (on ne va quand même pas parler de héros) déjà bien largué (dans tous les sens du terme).

« Dans le manuel du jeune marié, en préambule, il est écrit « on ne plante pas l’élue, la nuit de noces, sous prétexte de pingouins et de bibines ».

J’aurais pas dû le lire en diagonale… »

 Tel est le point de départ d’En moins bien 1er roman d’Arnaud Le Guilcher complètement dingue (le roman, pas l’auteur. Quoique.) où se côtoient JFK un pélican qui se prend de passion pour les talons ; un Allemand qui tourne en rond sur une dune depuis que « Friiiida » son épouse est partie vers un spot plus glassy avec « un surfeur taillé dans une pub Quiksilver » en lui abandonnant Requin et Marteau leurs enfants ; des curieux qui débarquent par cars entiers pour voir l’attraction teutonne creuser son sillon dans le sable ; Rebecca journaliste aux dents raclant le même sable qui a flairé le scoop du siècle ; des potes, Richard, Moïse, Charcot, Henry… qui ont le gosier en pente raide… très raide : une improbable collection de paumés, de fêlés de la vie pour lesquels nous vient d’emblée une bouffée de tendresse malgré l’extravagance toujours plus poussée de situations toujours plus absurdes.

Avec toutes ces vies amochées qui se carambolent dans cet endroit minable, avouez qu’il y aurait de quoi alimenter une histoire poisseuse de désespoir. Or, la prouesse d’Arnaud Le Guilcher est de nous offrir un récit touchant. Sous ses airs débraillés d’histoire écrite à la va-comme-je-te-parle, En moins bien raconte l’horizon qui soudainement s’effondre à cause de l’abîme que creuse l’absence,

« Souvent dans les ruptures, c’est pas le souvenir de ce qu’on a fait ensemble qui fait mal, mais la somme de projets qu’on ne réalisera pas en commun. »

l’amitié, les désillusions, les blessures,

« Je marque à mort. On me touche, j’ai un hématome. Je me cogne et vlan, un bleu. Dans le cœur c’est pareil, je marque à mort. Un cœur brisé plein de bleus, c’est mon cœur à moi. »

la vie, la mort, celle qui vient, celle qu’on se donne,

« —    Pour savoir. Tu crois qu’il y a une vie après la mort, toi ?

  —    Je suis pas tellement persuadé qu’il y en ait une avant… »

Le rire doux-amer n’est jamais loin pour endiguer les humeurs noires et les vapeurs de l’alcool qui coule à flots n’embuent pas la sincérité des sentiments.

« J’étais en train de perdre pied tout en courant partout. On a jamais inventé mieux pour se casser la gueule. »

Le style halluciné, les mots crus, la grammaire… quelle grammaire ?, les métaphores saugrenues ne font pas oublier que derrière cette façade rigolarde essaient de battre des cœurs en mille morceaux, illustrations de l’aphorisme de Chris Marker : « L’humour : la politesse du désespoir. »

Hélas, l’inventivité de l’écriture ne suffit pas à maintenir l’intérêt de la lecture tout au long des 270 pages d’une histoire qui, dans son dernier tiers, s’ensable à force de faire du surplace et m’a mis en tête cette réplique de Bernard Blier « On tourne en rond, merde, on tourne en rond, merde, on tourne en rond, merde, on tourne en rond, merde. »  (Le Grand Blond avec une chaussure noire, Yves Robert).

Il reste qu’avec En moins bien, Arnaud Le Guilcher signe un roman désabusé et cocasse, d’une émouvante générosité pour les losers de tous poils. Et puis, un auteur qui lorgne sans complexes du côté d’auteurs américains que j’affectionne et cite Brautigan (Love Poem)

It’s so nice  / to wake up in the morning / all alone / and not to tell somebody /you love them / when you don’t love them / any more.

moi je dis : « Pas mieux ! » – Christine Casempoure

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Suite à une rupture amoureuse, le narrateur, employé d’un pressing, survit à coups de bière. C’est dans cet état de naufrage qu’il rencontre Emma. Le coup de foudre est immédiat, et va le conduire, six mois plus tard, au mariage. Les deux amoureux partent pour Sandpiper, un village de vacances en bord de mer, pour s’installer dans un bungalow nommé « Bernique ». Le jeune marié passe la nuit de noces complètement aviné ; à son retour au bungalow, Emma a disparu. Le récit part ensuite dans une intrigue rocambolesque où le narrateur devient gérant du camping et rameute ses quelques amis afin d’endiguer la vague de curieux venus admirer l’Allemand neurasthénique qui tourne en rond sur la plage pendant des jours en psalmodiant le prénom de sa femme disparue. L’histoire est assez drôle au fond, si on sait faire fi de l’écriture franchement médiocre : cela se veut drôle, c’est pétri de vulgarités, de métaphores faciles – « En rentrant au travail, j’étais satellisé. Au bord du faux pli et pas du tout accro à la pattemouille. Je le reconnais aisément, ça n’a pas amidonné sec cet après-midi-là. » – et parfois d’un mauvais goût absolu – son couple de patrons chinois a la peau si fripée qu’on pourrait en repasser les plis. Le propos se veut drôle et un peu déjanté, pourquoi pas, mais pour moi ce roman n’a rien de littéraire, ne présente pas grand intérêt et sera vite oublié. – Emmanuelle Bastien

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La personne qui m’a envoyé ce livre m’avait prévenue : « En moins bien » est un bouquin déjanté. Je partage son avis sur cette histoire de voyage de noces qui vire au cauchemar pour le héros, un loser pathétique et sympathique ; mais pas question de divulgâcher l’intrigue, certes par respect pour les lecteurs de cette chronique, mais aussi parce que les péripéties tragiques et hilarantes sont si nombreuses que le risque est grand d’en oublier…

Je n’irais pas jusqu’à établir une filiation entre Arnaud Le Guilcher et Desproges et Ionesco comme le fait la 4e de couverture, car j’ai plus souvent ricané que ri et il me semble que ce livre n’atteint pas l’universel comme ceux de ces illustres parents d’attribution.

L’écriture est vivante, imagée, efficace (j’ai parfois pensé à Michel Audiard pour les bons mots, la crudité du vocabulaire et la pointe de cynisme) et le texte prend tout son sel dit à voix haute. Un exemple parmi tant d’autres : « le lendemain matin, on avait pas à chercher notre tête très loin. Elle était précisément dans notre cul ». Frais, non ? – Marianne Le Roux Briet

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Encore une « surprise des 68 « Et elle est de taille !
Un employé de pressing , français et vivant à New York , rencontre Emma , « sa fée clochette « , l’épouse et l’emmène en voyages de noces dans un camp de vacances très particuliers …
L’accueil est pour le moins spécial . La gérante s’est volatilisée , les employés sont d’une motivation minime , un pélican fait partie des meubles et un allemand fait les cent pas sur la plage …
Et cela ne fait que commencer !
Cette lecture est une succession de situations cocasses ,sans queue ni tête mais pour le moins originale .
On rit , on se lasse mais on tient jusqu’a la fin assez apocalyptique !
Je ne lirai probablement pas toute la bibliographie d’Arnaud Le Guilcher , mais j’avoue volontiers , avoir passé un bon moment ! – Anne Claire Guisard

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On est pas loin de Very bad trip, avec cette folle aventure d’un loser alcoolique qui perd toute trace de son épouse trois jours après son mariage.

Leur lune  de miel, écourtée par le départ de la jeune épouse , avait pourtant été organisée de main de maître par le narrateur. Un camping en bord de mer, un bar, et une dune. Pas banal ce qui s’y passe sur la dune : un touriste  allemand abandonné par son épouse tourne en rond depuis des jours sous le regard de ses deux enfants, que la barrière de la langue a empêché de se présenter : ils  ont ainsi été affublés  des prénoms de Requin et Marteau!

L’incongruité de la situation attire les curieux, puis la presse et la télévision, et le petit camping vient le lieu de villégiature incontournable de la région, obligeant notre tourtereau abandonné d’endosser la casquette de gérant des lieux, le patron noyant lui aussi le départ de sa femme dans la bière.

L’histoire s’enrichit de page en page de situations cocasses et improbables mais assez drôles. Le style est fleuri est sans complexe donnant beaucoup de rythme et de tonus à l’ensemble

Honnêtement, on ne rit pas aux éclats mais on sourit , et c’est déjà une bonne chose en ces temps obscurs, et on salue l’imagination débordante de l’auteur. – Chantal Yvenou

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Voici un livre complètement déjanté et loufoque. Et lire ce livre au début du confinement renforce cette sensation de décalage. On peut dire que l’auteur a le sens de la formule, et certaines scènes sont vraiment très drôles. Je ne connaissais pas du tout cet auteur. Je pense toutefois que l’état d’esprit dans lequel j’étais au moment de la lecture, hébétée face au confinement, m’a empêchée de vraiment apprécier. – Anne Dionet

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Décidément je crois bien que je suis réfractaire à l’humour d’Arnaud Le Guilcher ! Déjà, « Capitaine Frites » m’avait laissée en plan au bord de la route qui mène aux grands éclats de rire. Comme je préfère ne pas me priver d’une lecture possiblement jouissive, j’ai donc réitéré avec « En moins bien ». Et pof ! Même punition : pas moyen d’adhérer à l’histoire, à la narration, à l’écriture, au style… Bref, il me faut bien en convenir : je suis restée insensible à ce roman.

Parce qu’il a foiré sa nuit de noces avec Emma, le narrateur « trente-cinq ans, et une casquette en zinc inoxydable vissée sur le crâne » (p.14) reste planté à Sandpiper et se retrouve à l’insu de son plein gré gestionnaire d’un bar, d’un camping, d’une dune menaçante, d’une bande de bras cassés, d’un pélican nommé JFK et d’un Allemand qui tourne en rond sur la plage depuis que  sa femme l’a quitté. Celui-ci devient une attraction phénoménale et un public de plus en plus nombreux fréquente les lieux. L’équipe de copains assurent plus ou moins l’intendance et la logistique. Et puis le narrateur revient à son emploi précédent et noue une relation familiale avec ses employeurs japonais. Emma lui manque toujours, mais un jour il reçoit une lettre et une photo.

Voilà un résumé tronqué de cette histoire farfelue qui m’a rappelé (en moins bien !) « Fantasia chez les ploucs ». J’ai du mal à discerner ce qui fait que je n’ai pas « accroché », mais il me semble qu’il s’agit de ce que je ressens comme une intention trop visible de « faire comique ». En des termes plus incisifs, disons que je trouve tout ça bien lourd et somme toute assez vain. Le burlesque des situations, à mon avis, tombe à plat car il n’est pas soutenu par une écriture qui jouerait subtilement de l’absurde, de l’ironie ou du contretemps. La scène du mariage avec Emma, par exemple : « Au moment où je lui passais l’alliance, le maire a éternué. C’était plutôt un homme balèze. Ça a tonitrué. On a cru à un attentat. On s’est dit « C’est Pearl Harbor, c’est Ground Zero »… Il en a mis partout le salopard… » (p.12). La situation de départ est drôle mais j’ai l’impression que l’écriture l’alourdit et l’affadit.

Je suis totalement passée à côté de ce roman, comme si, en définitive, nous n’étions pas compatibles. – Sophie Gauthier

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Si l’expression « improbable » n’existait pas et n’avait pas encore été usée jusqu’à la corde par une génération entière de chroniqueurs de tous poils (du sportif au littéraire en passant par le vulgarisateur scientifique), il y a fort à parier que c’est Arnaud Le Guilcher qui l’aurait inventée. D’ailleurs peut-être l’a-t-il fait, ou pour le moins suscitée, puisque ce roman, que je découvre au détour de la « sélection vintage » des 68 Premières Fois, date de 2009. Car l’improbable est érigé là en art de vivre, mieux, en règle de vie pour Paul, jeune « Français paumé chez les ploucs US » par un mystère dont seule la littérature a le secret. S’ouvrant sur une photo de mariage qui donne le ton, « En moins bien » se refermera sur l’instantané d’une autre parcelle de vie, non sans avoir, au fil des pages, passé tous les clichés d’une existence conventionnelle à la moulinette de l’absurde. Rares sont les auteurs qui, à la manière d’un Paasilina, parviennent à maintenir ce dangereux équilibre entre absurde et folie qui permet à un roman de rester lisible, à des personnages de rester attachants, à une histoire de garder un cap si foutraque soit-il. Encore plus rares sont ceux qui parviennent à glisser de l’émotion, voire de la poésie entre ces bouffées de dinguerie, qui savent surprendre leur lecteur mi-agacé, mi-hilare, par ces sortes d’arrêts sur image gracieux et inattendus. Si Arnaud Le Guilcher n’évite pas tous les pièges qui s’ouvrent sous la plume acidulée des écrivains de l’humour désabusé, il se tire malgré tout avec élégance et une fausse légèreté de cette caravane de galères dans laquelle il nous entraîne à la suite de Paul, j’en veux pour preuve ce petit arrière-goût doux-amer qui subsiste longtemps après la lecture et qui ressemble à s’y méprendre à celui du « revenez-y ». En moins bien ? Pas sûr. – Magali Bertrand

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Dans ce roman caustique, Arnaud Le Guilcher met en scène Jack, un loser dans toute sa splendeur. Le personnage principal est un français expatrié aux Etats-Unis car il voulait se réinventer. Mais aux Etats-Unis, il reste un raté et trouve un emploi dans un pressing géré par un vieux couple. Il rencontre une fille dans un bar qui ne parle pas beaucoup et se marie avec elle. Pour leur lune de miel, ils partent dans une station balnéaire mais rien ne se passe comme prévu : la mariée s’en va.
Alors, commence pour Jack une suite d’événements assez improbables, des rencontres hautes en couleur ou bien opportunités qui tournent au court-bouillon… Bref, autant de choses qui se succèdent qui nous dressent un portrait peu flatteur du personnage principal.
Car Arnaud Le Guilcher ne lésine pas pour dépeindre un personnage enfermé dans sa loose-attitude, qui fait des mauvais choix et qui, d’ailleurs, s’enferme dans ces mauvais choix comme une fatalité. On peut même dire qu’il se laisse porter. Pour illustrer le monde de ce personnage, l’auteur n’hésite pas à utiliser un moyen – par sa plume – très parlant : un narrateur omniscient nous raconte dans un langage familier, très coloré, les aventures de Jack dans cette station balnéaire.
Pour finir, je vous dirais que je suis assez partagée par cette lecture. Au début du roman, l’écriture et surtout le langage m’ont décontenancé. Je n’ai pas l’habitude d’utiliser l’argot et bon nombre de mots m’était alors inconnus. Après je me suis laissée porter par les événements et par Jack un anti-héros assez attendrissant. Puis, c’est vrai qu’on veut savoir jusqu’où l’histoire va aller et on veut comprendre pourquoi la mariée est partie. Mais, c’est pourtant vrai que j’ai fini les derniers chapitres en diagonale, un peu lassée par le style d’écriture – qui pourtant, je sais, a plu à beaucoup d’autres lecteurs. Toutefois le tout dernier chapitre a fait que j’étais contente d’avoir lu ce roman pour tout ce que l’histoire et ses événements font : une tranche de rire assez noire mais tout de même assez plaisante dans l’ensemble.
En bref, un roman mouais mais tout de même assez bon pour aller jusqu’au bout. On aurait presque envie d’en savoir un peu plus sur certains personnages et de vouloir que les événements restent suspendus hors du temps comme ils semblent l’être. J’avoue que c’est assez décapant et j’ai presque envie de lire la suite pour voir jusqu’où peut aller la loser attitude de Jack. – Eglentyne Helbecque

Antoine Bloyé – Paul Nizan

Antoine Bloyé est paru la première fois en 1933, sept ans avant le décès de son auteur à l’âge de 35 ans. Traducteur, critique littéraire, professeur de philosophie, Paul Nizan est également très engagé politiquement au parti communiste avec lequel il rompra lors de l’annonce du pacte germano-soviétique. C’est Stéphanie Dupays, auteure de « Brillante » et de « Comme elle l’imagine » qui a choisi de faire découvrir ou redécouvrir ce roman aux lecteurs de cette session anniversaire. Elle nous dit pourquoi :

Antoine Bloye

« « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Tout le monde connaît ces deux phrases qui forment l’incipit d’« Aden Arabie », mais comme souvent l’arbre cache la forêt, elles masquent une œuvre aujourd’hui négligée. Peut-être aussi que les polémiques qui jalonnèrent la courte vie de Nizan (1905-1940), ami de Sartre, journaliste communiste qui prit ses distances avec le Parti et fut excommunié par Aragon et ses amis, contribuèrent à faire oublier que, derrière l’homme engagé, il y avait aussi un formidable conteur d’histoires. Il faut lire « Antoine Bloyé », le premier roman de Nizan car il possède à la fois la rage et la fougue de la jeunesse et une maîtrise de l’art romanesque à faire pâlir les primo-romanciers d’aujourd’hui. A travers le portrait d’un homme, Antoine Bloyé, le cheminot qui, à force de travail et de persévérance, s’est hissé dans la bourgeoisie et s’est perdu en cours de route, on peut entendre un cri de révolte contre l’aliénation d’un capitalisme rampant, le confort bourgeois qui ne répond pas aux aspirations de l’individu. Autant de motifs qui résonnent encore aujourd’hui. Et puis Nizan a cet art unique de croquer en quelques images saisissantes un trait de caractère, de condenser en une formule incisive quelques belles sentences sur la vie qui en font un moraliste énergique.  Energie du désespoir bien sûr. »Stéphanie Dupays

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Les avis des lecteurs :

Antoine Bloyé, c’est vous, c’est moi, c’est tout le monde, c’est personne…Et pourtant, elle raconte tant sur notre monde du vingt-et-unième siècle, cette vie banale, cette vie de travailleur, la vie de cet homme qui, dira-t-on plus tard, a su profiter d’un ascenseur social.

Né dans une famille humble, pourtant déjà mieux lotie que ne l’étaient ses parents, Antoine fait partie de ces quelques élèves « remarqués pour leurs capacités, et que l’on considère dignes de bénéficier d’un enseignement complémentaire un peu plus étoffé que le certificat d’études. Pas par bonté d’âme, mais par pragmatisme : l’industrie est en plein essor et réclame des bras et des cerveaux, et il faut former des travailleurs. C’est ainsi qu’il se retrouve aux Arts et Métiers à Angers. Studieux et compétent, ouvert sur le monde qui éclaire d’un jour neuf l’humilité de ses origines.

Le parcours est sans surprise, diplôme, errance affective jusqu’à ce que des parents soucieux de caser leur fille ne posent une option sur le jeune homme prometteur.

Et c’est la réussite, pour un temps, pour les apparences, comme en témoigne le train de vie. Trop âgé pour partir au front, c’est tout de même la guerre qui rattrapera notre homme pour une fin de carrière dans la déchéance.

C’est la politique du verre à moitié vide qui se dessine chapitre après chapitre, et on imagine l’exercice qui consisterait à reprendre le même déroulement avec le verre à moitié plein! Il vaut mieux en effet avoir un moral d’acier pour ne pas sombrer dans le désespoir face au constat des manipulations dont nous sommes l’objet, par des êtres eux-aussi manipulés. La question est : qui est le maitre des manipulations?

Le recrutement, la formation des travailleurs résultait d’une vision à court terme, bousculée sans état, d’âme par la guerre, et intégrée dans un plan d’ensemble obscur. Mais si l’on compare à notre situation actuelle, on a bien l’impression qu’il n’y a plus de plan du tout, et que le navire glisse sur des eaux incertaines ayant perdu tout plan de route.

C’est écrit simplement, sans lyrisme, sans effet de manche, est c’est d’autant plus efficace. Un roman marquant. – Chantal Yvenou

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« Antoine n’avait jamais trouvé le temps de faire le point : il attendait. Il attendait peut-être de découvrir qu’il était heureux…Rien ne l’avait intéressé particulièrement à lui-même, que de brefs accents fièvreux. Rien ne lui avait signalé les occasions où il était été un homme, jamais il ne s’était sérieusement demandé le sens de l’expression, être un homme. A peine avait-il connu le sens des mots de son milieu : être « quelqu’un ». Et après tout, entre quarante et cinquante ans, il avait été « quelqu’un », au sens où les bourgeois l’entendent (…). Comme cela lui avait été arraché, il s’apercevait brutalement que ce n’était rien, que c’était un succès qui ne comptait pas, un succès qui ne lui lassait rien. Il se sentait mis à nu et plus pauvre qu’il ne l’avait jamais été. »

Me voilà bien démunie au moment d’écrire un billet sur Antoine Bloyé. Nous finissons la troisième semaine de confinement en ce début de printemps 2020 et il semblerait qu’il nous en reste autant, peut-être plus. J’ai lu cet ouvrage lentement et je dois bien l’avouer laborieusement pendant cette période. Ma concentration mise à mal, diminuée, s’est lancée dans cette lecture comme dans une ascension laquelle a nécessité des étapes, des refuges, quelques rétropédalages pour redessiner la voie à suivre. Je ne me sentais pas à la hauteur du texte sous mes yeux et ce sentiment me poursuit aujourd’hui pour en dire quelque chose. Ma seule conviction partageable : c’est un très grand roman et l’écriture y est remarquable.

Nous faisons connaissance avec Antoine Bloyé sur son lit de mort, lors des heures lugubres de sa veillée, en présence de son épouse, son fils et des proches, connaissances qui défilent. Nous sommes dans les années 1930 en province. Ensuite la narration reprend la biographie de cet homme, de sa naissance à sa fin de vie dépressive. Antoine Bloyé n’est pas un héros, ni un salaud. Il est un homme de son temps, fils d’ouvrier issu du monde rural, bon élève à qui les études réussissent et ouvrent une voie meilleure, plus confortable que l’univers prolétaire dans lequel il a grandi. Il se mariera, aura deux enfants, dont une fille aînée qu’il aura la douleur de perdre après des années de maladie. Il prendra du galon, déménagera de promotion en pavillon plus bourgeois, louant un dévouement exemplaire à son métier, à son emploi, seul moteur de son quotidien.

C’est évidemment bien plus qu’une vie que nous découvrons au fil des pages. Au-delà d’un parcours ordinaire, c’est la peinture d’une France du début du siècle, des rouages d’une société à l’industrie toujours croissante et aux places sociales encore très inscrites et  respectées comme telles. Cependant on oublie très vite le presque siècle qui nous sépare de cette période, seules les vieilles locomotives nous le souviennent, car la voix de Paul Nizan, oui sa voix, son ton, son écriture précise, limpide, percutante, incroyablement moderne dans une langue admirable, profonde, de celle qui vous font grandir – on y mesure chaque mot, chaque phrase nous embarque et pèse l’idée, le sentiment, l’ambivalence – la parole donc de Paul Nizan m’est apparue si contemporaine, si actuelle. Tout le long de cette lecture, je l’ai entendue, cette voix. Elle s’est imposée à moi comme la voix d’un jeune homme de son temps, notre temps. Sans en avoir l’air, sans jugement féroce, pointant la véracité des faits, leur enchaînement, la précision des détails dans la ronde de nos semblables, des scènes ordinaires aux plus dramatiques, des rituels qui nous rassemblent aux regroupements professionnels, il démontre (dénonce ?)  la fadeur d’une existence toute tendue par le travail, par le chemin tracé de l’emploi, lequel en plus de nourrir un homme et sa famille ouvre la potentielle ascension, voie de la réussite, le croit-on. Antoine Bloyé s’y engage sans trop y réfléchir sinon poussé par une ambition première, simple : gagner un univers qui l’intéresse davantage et qui lui permettra, une fois la mécanique lancée, de le mener vers une vie plus aisée, et surtout bien établie à laquelle il n’aura jamais pensée, ni peut-être même rêvée. « Il faut gagner sa vie, il faut faire son travail, pensait-il, on lui avait toujours enseigné ces choses-là, comme des vérités que personne n’a pensé à mettre en question depuis que le monde tourne. Mais tout ce qu’il aurait pu atteindre lui coulait entre les doigts comme du sable de mer qu’on verse dans le désœuvrement des vacances : tout son travail cachait le désoeuvrement essentiel. »

Tant qu’il se sentira utile et nécessaire, tant que sa fiabilité sera au service et à pied d’œuvre, il marchera droit dans le défilé d’un présent aux lendemains sans surprise. Au surgissement d’une injustice qui jettera le doute sur la qualité de sa posture, puisque son équilibre tenait seul à son métier, Antoine commencera à vaciller et à ressentir un corps, une tête pensante et toute l’ambivalence de ses sentiments ravalés jusque là. « Antoine avait longtemps vécu à l’intérieur de ces fortifications élevées autour de lui, autour de ce bon mari, de ce bon travailleur, de tous ces bons « personnages » qu’il avait été, il avait longtemps pris part à la conspiration en faveur de la vie, de cette vie qui n’était pas la vie. Et voici : il révoquait la certitude en doute, il rejetait ces haies protectrices, ces boulevards dérisoires, ces farces solennelles : il n’y avait plus qu’un vertige intérieur, un tourbillon d’une puissance sans pitié, un gouffre marin qui tournait doucement au fond de sa poitrine et absorbait dans son mouvement aveugle toutes les apparences, toutes les assurances qui passaient à portée de son avide attraction. Toutes les eaux vont à la mer, toutes les épaves vont aux abîmes, – ces choses arrivaient parce qu’une des barrières qui lui avaient caché la mort, le néant, s’était abattue, la barrière sociale de l’orgueil, la barrière du métier, parce qu’il avait eu un jour un avertissement du côté du cœur, pour si peu… »

 La malhonnêteté et l’ingratitude malgré son investissement sans faille, le mépris des dominants qui règnent sur le système le heurteront de plein fouet l’obligeant à faire retour sur ses choix ou non-choix, à s’interroger sur le désir, les plaisirs et les essentiels dont il s’était malgré lui dépourvu.

Paul Nizan interroge alors la place. La place sociale, la place nécessaire à se faire pour exister aux yeux des autres, la place à imposer pour survivre, celle qu’on se choisit ou qu’on nous prédestine. Cette question est éternelle et nous traverse tous dans la vie que nous tentons de construire ou poursuivre ou endurer….Antoine s’éprouve en traître à l’égard de son propre père et du monde ouvrier auquel il appartenait, car il est devenu un patron et a rejoint ceux qui commandent, ordonnent, régulent. Même s’il le fait loyalement, sans jamais démériter de son engagement, sans jamais compter ses heures auprès des hommes qu’il encadre, il n’appartient plus au groupe de ses origines, lequel s’il n’est pas aux pouvoirs semble avoir préservé les valeurs solidaires du partage et l’ancrage au réel. « La manifestation redescendit vers le Toulon. Antoine la regardait descendre en chantant : il était seul, les grévistes emportaient avec eux le secret de la puissance ; ces hommes sans importance emportaient loin de lui la force, l’amitié, l’espoir dont il était exclu. Ce soir-là, Antoine comprenait qu’il était un homme de la solitude, un homme sans communion. (…) Il détestait alors les ouvriers, parce qu’il les enviait en secret, parce qu’il savait au plus profond de lui-même qu’il y avait plus de vérité dans leur défaite que dans sa victoire de bourgeois. »

Est-ce utile de dire combien cette vision sur le travail dominant, conduisant les vœux, orientations, aliénant jusqu’à nos désirs, les rendant muets, puisque c’est ainsi que tout le monde vit pour nourrir un pays, une économie, le travail comme une servitude et espérer y trouver du mieux pour sécuriser….est-ce utile de dire combien ce livre parle de nous, de notre société, déjà, encore. Si les rites et codes semblent moins probants, moins ancrés et respectés entre les castes, la justice sociale toujours autant vulnérable reste menacée et le travail joue toujours le rôle trop pressant d’inscription au groupe ou de facteur d’exclusion, sans omettre carte d’identité parfois encore trop réductrice.

Paul Nizan à travers la vie ordinaire et le désarroi toujours singulier d’un homme, son introspection troublée, presque naïve et donc désespérée de tout ce temps perdu, nous bouscule, nous émeut, nous dérange aussi et témoigne de notre tentative consciente ou non, constante, courageuse et humble de créer un chemin, le sien, au mieux, au plus heureux, au moins malheureux…« Ce n’était plus de la mort corporelle qu’il avait peur, mais du visage informe de toute sa vie, de cette image vaine de lui-même, de cet être décapité qui marchait dans la cendre du temps à pas précipités, sans direction, sans repères. Il était ce décapité, personne ne s’était rendu compte qu’il avait tout le temps vécu sans tête. Comme les gens sont polis…personne ne lui avait jamais fait remarquer qu’il n’avait pas de tête…Il était trop tard, il avait tout le temps vécu sa mort. »

L’émotion réside dans ce retour au père, à qui Paul Nizan semble s’adresser avec ce personnage fictif ; et la filiation, laquelle il faut égaler, dépasser ou honorer, nous offre ou nous encombre toujours d’un héritage et d’origines impossibles à effacer. C’est un hommage authentique, sans flatterie ni idéalisation, la reconnaissance d’un homme par son fils, lui-même devenu homme gagné par la lucidité et l’âpreté de l’expérience. « Mais il n’est pas dans la coutume des hommes que les fils pénètrent toutes les pensées qui se forment dans la tête des pères comme de grosses bulles douloureuses, et les fils ne sont pas des juges sans passions. »

Ce roman est celui d’une prise de conscience, tardive ou non qu’importe ! Elle se fait rarement sans remous, sans souffrance, sans regrets peut-être. Antoine Bloyé, dès lors, nous relie à sa cause car le sens des choses, le destin que l’on s’écrit ou qui nous choit….Et le monde auquel on participe sans recul, par duplication, fatalité ou éducation, et qu’on oublie parfois d’observer, de penser, de  parler…impossible de finir mes phrases, ces dimensions n’appellent que l’infini des points suspendus au mystère, et plus près de nous encore à la catastrophe qui nous incombe et qui nous oblige à prendre part, position dans la protection de notre planète et des institutions pour nous y réunir….

En ces temps de confinement, je n’aurai pas trouvé consolation dans l’histoire de cet homme. Mais la rencontre avec Paul Nizan, écrivain brillant, éternellement jeune et talentueux dans sa perception de ses contemporains et de l’universel commun, la découverte de sa langue ciselée, à aucun moment futile, exigeante et belle, furent d’un réel réconfort en ces jours troubles et une invitation, toujours à renouveler, d’un retour aux essentiels.

« Antoine n’avait pas de loisirs pour d’autres mouvements humains que les mouvements du travail. Comme tant d’hommes, il était mené par les exigences, les idées, les jugements du travail, il était absorbé par le métier. Point d’occasion de penser à soi, de méditer, de se connaître, de connaître le monde. (…) Pendant quatorze ou quinze ans, il n’y eut pas d’homme moins conscient de soi et de sa propre vie, moins averti du monde qu’Antoine Bloyé. Il vivait sans doute, qui ne vit pas ? Il suffit d’avoir un corps bien étanche pour imiter les attitudes de la vie. Il agissait, mais les ressorts de sa vie, les mobiles de son action n’étaient pas en lui. L’homme ne sera-t-il donc toujours qu’un fragment d’homme, aliéné, mutilé, étranger à lui-même ? » – Karine Le Nagard

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Antoine Bloyé vient de mourir. Allongé sur son lit, il est veillé par sa femme et son fils. Chacun dans sa peine, dans sa douleur, ils assistent à une vie de labeur qui s’éteint. Antoine Bloyé est un homme simple, balloté au gré des rêves, des envies et des nécessités des uns et des autres. Sans jamais se retourner, ni regretter, il a suivi son chemin…

Dans le cadre de notre sélection anniversaire, les 68 premières fois ont choisi de nous faire découvrir l’un des premiers romans de Paul Nizan.
Terriblement d’actualité, cette histoire est le singulier et triste parcours d’un homme sans grande ambition. Alors qu’il s’élève dans la bourgeoisie, Antoine Bloyé ne semble pas véritablement maître de ce qui lui arrive. Il suit le chemin qu’on trace devant lui, il accepte les décisions qu’on prend pour son avenir, et il finira malgré cela dans une déchéance rapide et brutale.

L’écriture de Paul Nizan est plutôt agréable. il faut aimer les grandes descriptions, les ambiances à la Zola, où la lutte des classes et l’ascenseur social est le fond de l’histoire.

J’ai apprécié cette découverte, sans pour autant qu’elle soit une pépite pour ma part… – Audrey Thion

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Un roman digne de Zola. Un récit sans émotion mais plein des détails de la vie quotidienne d’un homme. L’écriture porte ce roman, précise, percutante, faisant de ce roman un roman moderne, toujours d’actualité. Toutefois, lecture que je qualifierais de laborieuse. – Anne-Christine Busnel

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La question des transfuges de classes fait régulièrement l’objet d’articles, reportages télévisés, études sociologiques : quels sont les marqueurs du passage d’un monde économique et culturel à l’autre ? Comment le vit-on ? Passer du monde des pauvres à celui des riches, est-ce trahir ses origines ? Rester dans son monde d’origine, est-ce une garantie de bonheur ?

Le roman de Paul Nizan ne répond pas directement à ces questions mais les évoque de façon subtile, et oblige le lecteur/la lectrice à se les poser.

Il fait entrer dans le corps et l’esprit d’Antoine Bloyé, pur produit de la méritocratie scolaire chère à la IIIe République ; issu de parents qui n’ont pas reçu d’éducation, il est totalement hermétique aux questions de classes sociales, de dominants et de dominés, mais il est fasciné par la vitesse et la technicité de son temps. En même temps que ce jeune homme intelligent accède au savoir et aux études et devient ingénieur ferroviaire, il intègre la bourgeoise provinciale en se mariant dans un monde auquel il n’appartiendra jamais et que Nizan montre comme limité, paisible et hypocrite. Et même si Antoine Bloyé sent bien que quelque chose cloche dans sa vie apparemment empreinte de réussite, il ne pourra jamais mettre le doigt sur ce qui le gêne confusément, au faîte de sa richesse comme au soir de sa vie lorsque sa position sociale aura décliné.

L’écriture est réaliste et précise, parfois froidement rageuse, toujours stylée.

Le roman s’ouvre sur une citation de Karl Marx. Mais selon que l’on croit ou pas à la lutte des classes, que l’on croit ou pas que les révolutions les feront disparaitre, le livre de Paul Nizan se lira comme le roman d’un ascension sociale brisée ou l’inéluctable chute d’un homme du peuple que la bourgeoisie n’a jamais vu comme un de ses fils. – Marianne Le Roux Briet

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Quelle écriture, simple, directe, sincère et puissante. Je me sens toute petite de vouloir commenter un texte si parfait, si sobre et fort. Au delà de l’écriture, j’ai été séduite de revisiter cette époque qui a dû être socialement délicate de l’industrialisation. Nous sommes au début du 20° siècle, un moment de rupture sociale, l’arrivée de la petite bourgeoisie qui se glisse effrontément entre la bourgeoisie traditionnelle et le monde ouvrier, en particulier dans le domaine en pleine extension du ferroviaire (décrit avec une précision d’historien). Paul Nizan nous offre son regard sur la culture bourgeoise, son sentiment de confort mérité, ses arrangements avec la bonne conscience, et sur le monde ouvrier enchaîné dans un quotidien de labeur sans horizon, sans progression, sans droit autre que de se taire. Il nous livre les inconforts de la posture de son héros, entre l’utilisation de son intelligence et la soumission à sa caste, sa crainte de trahir ses origines, de dépasser le père, voir même se marier avec une jeune bourgeoise… Il y a de la transgression dans l’air dans cette époque où les meilleurs enfants de la classe ouvrière pourraient prétendre à une vie plus aisée. Paul Nizan nous touche, Il touche en tous cas ceux qui ont une revanche sociale à prendre. Il parle à tous ceux qui veulent, ont voulu ou voudraient s’élever socialement: faire mieux, faire plus que son milieu d’origine, s’en sortir. Ils parlent de aussi de la honte qu’on peut ressentir à lâcher les siens pour aller plus loin. – Martine Magnin

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Comme il pourrait être tentant d’affirmer de façon péremptoire qu’il n’y a rien à dire d’Antoine Bloyé, employé consciencieux de la compagnie des chemins de fer à l’ambition modeste et raisonnable, mari sans grande passion ni grandes exigences, père à la présence discrète mais non distante, modèle même , donc, de cette classe entre deux eaux que l’on appelait alors « la petite bourgeoisie », sorte de no mans land un peu fadasse hésitant entre une classe ouvrière gagnant sa vie les mains dans le cambouis et la caste inatteignable de ceux qui les glissent dans des gants de prix , les « Grands Bourgeois ». Ce serait oublier un peu vite qu’il est le personnage central du premier roman de Paul Nizan, né avec le XXème siècle et mort de sa deuxième guerre mondiale, façonné à la philosophie et à l’engagement politique comme à la littérature et au journalisme, à l’image de celui dont il partagera un temps la « thurne », Jean-Paul Sartre. C’est sans doute pour cette raison que l’on sentira affleurer, sous les émanations désuètes qu’exhale par bouffées ce romans comme une savonnette de vieille dame le parfum de violette , la profonde mélancolie d’un homme qui voit sa vie échapper à sa propre volonté et filer entre ses doigts avec une rapidité qu’il n’avait ni anticipée, ni mesurée. Comme tout un chacun.

Car c’est ce qui touche dans ce roman à la fausse simplicité, à la platitude calculée, à l’angoissante lucidité. Derrière la vie suffisamment neutre, équitablement dotée de petites joies et de grands chagrins d’un Antoine Bloyé, apparait en filigrane ce questionnement philosophique qui ne manque pas nous tarauder tous d’une voix plus ou moins forte selon que le bruit et l’agitation de notre propre existence se font plus ou moins envahissants : que ferai-je, que fais-je, qu’ai-je fait de ce temps de vie qui me sera , m’est ou m’a été donné ? C’est d’une beauté pure et triste, un peu comme un mois d’octobre dont le soleil ne fait que souligner l’éclat des feuilles qui tombent. A lire avec un moral solide et une tasse de chocolat chaud ! – Magali Bertrand

Battling le ténébreux – Alexandre Vialatte

Battling le ténébreux est le premier roman d’Alexandre Vialatte (1901-1971), publié initialement en 1928 par Gallimard et réédité en 1982 dans la collection L’imaginaire. Traducteur de l’allemand, rédacteur puis journaliste et chroniqueur, il rate de peu le Goncourt en 1950 avec Les fruits du Congo. L’essentiel de son œuvre a été publié après sa mort et en 1991 est créé le prix littéraire Alexandre Vialatte pour « récompenser un écrivain de langue française dont l’élégance d’écriture et la vivacité d’esprit soient source de plaisir pour le lecteur ».

C’est Jérôme Chantreau, auteur de Avant que naisse la forêt et Les enfants de ma mère qui a choisi de faire découvrir ou redécouvrir ce titre et son auteur. Il nous dit pourquoi :

Battling le tenebreux

« Il y a un danger en France à se montrer léger. Alors que la lourdeur est une qualité que l’on prête volontiers à l’intelligence. Vialatte est la plus grande victime de cet esprit de sérieux.

C’est vrai qu’il a fait rire, surtout dans ses chroniques parues dans La Montagne. À tel point qu’une lignée de beaux esprits se sont réclamés de lui, à commencer par Pierre Desproges qui dit de l’auteur des Fruits du Congo qu’il est doué « d’un humour plus subtil, plus tendre et plus désespéré qu’un la mineur final dans un rondo de Satie ».

C’est un rire triste que celui de Vialatte. Le plus beaux de tous parce qu’il suscite toutes sortes de larmes. Parce qu’il s’emmitoufle dans la nostalgie, parce que sa métaphysique si particulière est une manière de hisser le détail au rang de preuve ontologique. Parce qu’il a dit les plus belles choses sur les plus grandes. Ainsi, la mort « est une ville de province peuplée d’habitants silencieux », et l’art, « le folklore d’un pays qui n’existe pas ». Vialatte est un écrivain hilarant qu’on ne peut comprendre qu’à la condition de le prendre au sérieux.

Battling le ténébreux ou la mue périlleuse est son premier roman. Un livre en la mineur. Sur l’abandon de l’enfance, la découverte du monde et de ses affres, incarnés dans ce monstre mou qu’est Monsieur Panado.

« Battling, Battling, nous n’irons plus à Mexico nous laisser prendre à leurs promesses. Nous ne prêterons plus l’oreille aux conseils du ciel de cinq heures, ni aux voix du vent dans le préau. Nous n’agiterons plus sur les murs du parloir l’ombre emphatique de nos petites pèlerines. Tu n’invectiveras plus jamais Victor Hugo dans la cour qui sent le tilleul, à l’heure où les chats irrités font le gros dos sur la pleine lune. »

Il faut lire Battling, parce qu’après on lit Les Fruits du Congo, toutes les chroniques et, comme de monsieur Panado, on ne s’en remet jamais. »Jérôme Chantreau

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Les réactions des lecteurs :

Jusqu’à ce petit-déjeuner d’heureuse mémoire pris en tête-à-tête avec son Abécédaire dans la salle à manger d’un hôtel de Clermont-Ferrand portant son nom, je ne connaissais rien d’Alexandre Vialatte. J’ignorais tout encore de son esprit facétieux, de son humour pince-sans rire, de son autodérision d’Auvergnat rond et rugueux comme un volcan, de son imagination joyeuse d’enfant éternel que je découvrais avec gourmandise entre deux tartines du miel de ses montagnes. C’est donc en me frottant les mains de la gaîté à venir que j’ouvrai « Battling le Ténébreux », premier roman de l’auteur, proposé pour cette sélection spéciale des 68 par Jérôme Chantreau, en fan inconditionnel et, comme lui, chroniqueur subtile et mélancolique de l’entre-deux-âges. Dans ce petit roman paru pour la première fois en 1928, Vialatte nous invite à remonter, par les sentiers rocailleux et parfois abruptes de la mémoire, jusqu’à cette année critique entre toutes pour les adolescents de ce siècle ou d’un autre, cette année si justement qualifiée de « la mue périlleuse » qui oscille et titube entre dix-sept et dix-huit ans, en faisant les gros bras et des ronds de fumée. On y emboîte le pas à l’auteur-narrateur et ses deux acolytes, Manuel et Fernand, dit Battling, lycéens s’adonnant avec une assiduité et un succès variables aux fondamentaux de leur âge : décrocher le bachot, décrocher la meilleure table au café, décrocher un rendez-vous avec la fille en vue. Mais tout compte triple dans ces corps et ces cœurs en voie d’extension, les amis, les amours, les emmerdes, et les douleurs qui couvent sous le vernis de la nonchalance sont souvent délétères, car, si l’on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, on est parfois très grave.

Bien sûr la langue est belle, riche en images et généreuse en sel, bien sûr le regard est insolent et vif et ne laisse jamais échapper l’occasion d’un bon mot, saisissant presque malgré lui les situations ou attitudes prêtant à rire, potache et dilettante comme une seconde nature. Mais l’on devine entre chaque ligne comme entre chaque souvenir aigu et si précis de ces mois décisifs, la faille intime et presque imperceptible qui s’ouvre pour toujours sous les pieds de ce funambule des mots. On comprend à quelle source sensible vient s’abreuver l’émotion qui rend l’esprit si clair, le rire si juste, le mot si percutant et pourquoi l’auteur des « Enfants de ma mère » a trouvé un si troublant écho à sa mémoire dans celle de ces adolescents d’un autre temps. – Magali Bertrand

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Dans son premier roman écrit en 1928 (ça a toute son importance je trouve) Alexandre Vialatte raconte une intrigue somme toute classique : les espoirs et les déceptions amoureuses et la fatalité menaçante qui en découle, d’un adolescent Fernand Larache, dit Battling (le cogneur) en raison de sa stature, lycéen dans une petite ville de province, durant l’entre-deux-guerres.

Mais c’est le style inimitable lapidaire, habileté narrative et stylistique, tournure et complexité de sa syntaxe, richesse du lexique et donc magie des mots brillamment et harmonieusement composés qui ont attiré toute mon attention ! Alexandre Viallatte parvient à sculpter et mettre en saillie la simplicité et lui apporte de la profondeur.

Il traite ainsi dans ce roman tragico-fantaisiste surréaliste cette « mue périlleuse », ce changement douloureux, ce renoncement à l’enfance, à ses rêves, avec ironie. Il instaure avec intelligence une ambiance singulière et très belle et raconte avec brio cette heureuse mélancolie. – Alexandra Lahcène

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Sans les 68, je n’aurais probablement jamais lu ce livre. Et ça aurait été fort dommage.

Ce livre décrit l’adolescence de trois lycéens dans une sous préfecture de province. Le narrateur dont on ne saura que peu de choses nous décrit ses 2 amis Fernand Larache dit Battling à cause de sa stature et Manuel Ferraci. On découvrira également l’univers du lycée, son principal, les enseignants, le répétiteur, les salles de classe, les cartes murales, la statue de Victor Hugo… Dans ce livre on ressent la nostalgie de l’adolescence face au monde des adultes. On découvre leurs amitiés, leurs espoirs, leurs premiers émois, leurs amours, leurs déceptions amoureuses. Battling tombe amoureux d’Ema Schnorr une artiste peintre allemande puis de Céline une chanteuse qui monnaye ses charmes. A chaque fois, il se retrouvera en rivalité avec Manuel.

J’ai beaucoup aimé le style et les descriptions d’Alexandre Vialatte. Son style est à la fois simple et inventif et il faut parfois recourir au dictionnaire. – Michèle Letellier

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Une belle lecture même si j’ai eu un peu de mal à y rentrer dans les premières pages, puis ce premier cap des 30 premières pages passé, on se prend facilement à ce récit d’enfance aux couleurs d’Oc. J’y ai retrouvé un peu du « Grand Meaulnes » et on peut dire qu’au niveau de la qualité de l’écriture, c’est aussi bien fourni.

Récit de la vie de 3 collégiens de 17 ans, 3 ados en recherche d’identité et de repères aux frontières de l’état d’adulte …. un peu coincés dans une vie de collège de province avec sa petite cour de professeurs, proviseur. Un petite vile avec ses commérages, les critiques des unes et des autres et de collégiens qui n’aspirent qu’à s’émanciper…

Le narrateur s’attache d’abord à reconstituer l’enfance de ses deux amis, plus ou moins heureuse, les histoires et origines familiales de chacun et plus particulièrement du plus écorché…. Battling.

Tout cela et particulièrement les vies quotidiennes de Fernand Lache surnommé Battling et de Manuel Feracci dont le narrateur, Vialatte ?, est un proche va se retrouver bouleversé par l’arrivée d’une artiste – peintre d’orgine allemande…. la bien mystérieuse Erna qui, comme on peut l’imaginer ne va pas passer inaperçue et susciter les ragots les plus variés mais surtout ne pas laisser froids ces deux collégiens amis et les traiter avec des sentiments différents….

Blessures d’enfance, premiers émois amoureux et destin parfois tragique, Vialatte nous dresse une chronique talentueuse et attachante. Proche de ses personnages, de leurs personnalités, de cette Province empesée, on en apprécie le style un peu désuet….un film un peu en noir et blanc mais un récit de grandes qualité. – Olivier Bihl

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« La maladie de l’adolescence est de ne pas savoir ce qu’on veut et de le vouloir cependant à tout prix. » Philippe Sollers, Le défi

 « Il était à un âge cruel, plein d’idées fausses et d’orgueils déplacés, l’âge des pires souffrances, celles qu’on se nie à soi-même. »

D’Alexandre Vialatte (1901-1971), le pince-sans-rire de quelque 900 chroniques savoureusement impertinentes et loufoques publiées dans le journal La Montagne, on a retenu l’homme qui écrivit un jour à Gaston Gallimard pour le convaincre qu’il fallait traduire Kafka dont il allait devenir le premier traducteur français. Kafka, donc. Mais aussi Goethe, Nietzsche, Asch…

Alexandre Vialatte est, en outre, l’auteur d’une dizaine de romans, dont seuls trois ont paru de son vivant.

Battling le ténébreux ou la Mue périlleuse, son 1er roman lauréat du Prix Blumenthal 1928, est un récit d’adolescence où pointent déjà son humour absurde et sa tendresse pour ces jeunes gens de province qu’il connait bien, lui qui naquit dans une petite commune de Haute-Vienne. Son écriture poétique, par la grâce de la magie des mots, laisse sourdre la mélancolie éprouvante du désespoir romantique.

Battling le ténébreux ou la Mue périlleuse est le roman des entre-deux.

Écrit en 1928, il est évidemment celui de l’entre-deux-guerres dans une petite localité terne, pas encore urbaine, plus vraiment rurale. Quelques garçons, pas encore adultes, plus vraiment enfants, usent l’ennui de leurs 17 ans. Ils sont arrivés à cette période un peu floue de leur vie, un entre-deux-âges où les rêves se cognent à la réalité et abiment leurs « âmes encombrantes », tourmentées par de vaines illusions.

Quel que soit le roman d’Alexandre Vialatte, on retrouve en fil rouge le passage à l’âge d’homme, période nostalgique et désabusée, où un sourire gai éclaire des yeux tristes.

« C’était un garçon qui aimait à se faire mal, peut-être parce qu’il avait tant souffert sans le savoir de la misère de son enfance qu’il avait trouvé une volupté dans la douleur. »

Un trio de garçons – le narrateur anonyme, Fernand Larache dit Battling et Manuel Feracci – va l’espace de quelques pages connaître ses premières amours et, partant, les premières jalousies et rancœurs. L’amitié entre ces trois-là est difficile à cerner et, si l’on ne sait pas au juste à quoi elle tient – peut-être à une même détestation des petits bourgeois infatués de province satisfaits de leur petite vie étriquée ? – on soupçonne assez vite qu’il suffirait d’un rien pour la faire voler en éclats.

Ce rien, qui aurait pu être Maria la serveuse de l’estaminet paternel, va prendre les traits d’Erna Schnorr, une artiste allemande venue chercher un anonymat de bon aloi dans la petite ville.

« Il vit […] la forme mince et ferme d’Erna Schnorr, ses yeux gris un peu bridés, ses lèvres pâles, ce masque curieux d’étrangère qu’il s’en voulait de désirer tout en le trouvant laid. »

Si Battling, écorché vif comme on l’est à cet âge, cherche à se persuader qu’il n’aime personne, c’est pour mieux oublier qu’il ne s’aime pas lui-même, enfant privé de mère, puis de père et que M. Charles Sardaigne a recueilli. Le regard qu’il porte avec ses amis sur le monde des adultes est empreint d’une admiration méprisante.

« Orgueilleux et vils à la fois, c’est en les méprisant que nous les prenions pour modèles. »

 Quand on a l’âme pudique du fier et ombrageux Battling, il est impensable d’avouer être ferré par Erna au point de la guetter dans le jardin chaque jour :

« […] toute expression du sentiment lui semblait une préciosité insupportable et de mauvais goût. »

Aussi, quand il comprend que Manuel la voit en secret, il n’a d’autre choix que de serrer ses grandes mâchoires et lâcher avec une désinvolture de façade qui cache mal d’amères fissures :

« “C’est une belle poule bien balancée.” (Cela signifiait dans sa bouche : c’est une femme comme on n’en voit qu’en rêve, mais je crèverais plutôt que de l’avouer. Manuel aurait dit : “C’est une femme charmante.” et son expression polie n’en aurait pas moins recouvert une pensée brutale. Question d’âge. Manuel était plus vieux que nous.) »

« Brute paisible » encore sur le fil de l’adolescence, « homme à l’air sombre et mélancolique. […] le ténébreux, […]— l’inconsolé » tel le héros romantique nervalien, Battling est-il de taille à lutter contre un garçon plus âgé pour qui la vie ayant déjà éventé certains de ses mystères s’écoule sans heurts ? Se savoir supplanté le met au supplice. Il devient inutilement mauvais

« — Elle ? fit-il ; mais c’est une grue finie ! …

Oh ! Battling, qu’il faudrait te haïr pour ce mot ; misérable Battling qui adorais Erna Schnorr dans le secret de ton âme étrange… Il la reniait éperdument, avec une grossièreté acharnée ; son excuse était dans le mal qu’il se faisait à lui-même. »

et ridiculement retors

« Je ne me charge pas de démêler exactement les nuances du sentiment qui poussait Battling à aller chercher Céline ce matin-là ; […] il devait y avoir surtout un désir d’humilier Erna Schnorr et de s’humilier soi-même en lui donnant pour rivale une femme aussi vulgaire. »

À ces jeux malhabiles, presque puérils, on en viendrait à oublier qu’il est question d’une souffrance réelle, d’une faille intime qui s’ouvre, béante. L’art d’Alexandre Vialatte est de poser des indices çà et là comme autant de détonateurs dans l’espoir que le lecteur perspicace saura les repérer avant la déflagration finale. Puisque déflagration il y aura.

Avec Vialatte, nulle démonstration complaisante, seulement une langue belle, jamais pesante car économe de ses effets et riche de raccourcis qui valent tous les portraits en pied :

« Nos yeux graves démentaient notre mauvais sourire. »

Sa poésie limpide serre le cœur :

« Elle ne se laissait revoir que rarement, mais nous nous obstinions tous les jours, avec la fidélité des prisonniers dans les chansons populaires, à fouiller l’horizon décevant auquel nous réclamions son image comme un signe précieux du destin, là-bas, du côté où, le matin, les brouillards de l’étang patrouillaient lentement, séparés en hautes colonnes, du côté où naissait l’arc-en-ciel quand il avait plu. »

Son style est d’une simplicité gracieuse. Souvent, cela tient à un mot qui, au détour d’une phrase, crée la surprise là où on ne l’attendait pas, tels cet horizon décevant et ces brouillards qui patrouillent lentement. Et puis comment résister au rythme suranné et languissant du point-virgule qui fait entendre la respiration calme de ces phrases amples alors que le drame se noue dans la tranquillité d’un jardin ?

« L’herbe brillait, toute fraîche de pluie, drue comme la force de nos jeunesses ; l’arc-en-ciel bâtissait un viaduc double, beau comme un démenti à l’expérience humaine ; ce miracle – un effet d’optique – nous autorisait à tout. »

Battling le ténébreux est le roman déchirant de l’adieu à l’enfance pour la possibilité d’une vie prête à s’offrir à qui saura l’aimer « avec patience », comme le dit Erna Schnorr très justement.

Sauf qu’on n’est pas patient quand on a 17 ans.

Ce roman est le choix de Jérôme Chantreau pour la sélection anniversaire 5 ans des #68premieresfois que je remercie tant j’ai été heureuse de retrouver Vialatte, pour la langue magnifique bien sûr, mais aussi pour le regard tendre qu’il pose sur cette période périlleuse de la vie.

« C’est ainsi que s’étaient évadés, tour à tour, dans l’espace ou dans le temps, les personnages de cette histoire »

et je n’avais pas mesuré combien ils m’avaient manqué. – Christine Casempoure

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Les années 30, des amitiés et des amours adolescentes au cœur d’un lycée classique, dans une petite ville de province dont les spécialités semblent être les ragots et la mesquinerie… De nos jours, le cadre aurait changé, dans les rues de la ville ou dans les salles de lycée où se déroule l’action (ah ! les cartes de l’Afrique coloniale pendues au mur de la classe…), mais les personnages pourraient se trouver au centre d’un roman contemporain.

C’est particulièrement le cas pour Manuel et Battling, les adolescents décrits dans le livre, insolents, écorchés vifs, crâneurs et émotifs, navigant entre cynisme et haine de soi, jaloux en amitié comme en amour jusqu’à la tragédie.

Vialatte écrit avec une langue et un style qui coulent simplement, de belles images fortes et des notations justes et poétiques. Pour cela, j’ai pensé à Salinger et son Attrape-Cœur, à Alain Fournier et son Grand Meaulnes.  – Marianne Le Roux Briet

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Dès les premières lignes, la mélodie et la fluidité de la langue est saisissante :  c’est un flux harmonieux qui nous incite à découvrir les aventures ces lycéens en pleine révolution hormonale. Jouant les rôles des adultes qu’ils ne sont pas encore, avec la désinvolture de circonstance, ils apprennent les codes d’une vie sentimentale, parfois docile, parfois subie.

Battling est au cœur de l’histoire. Battling, autrement dit Fernand Larache, élève dans un lycée de province. De jolies femmes font des apparitions remarquées dans les cercles étroits de la petite ville, où l’on vit dans le calme des ragots en se remettant des pertes de la guerre passée, sans savoir qu’une autre suivra.

Analyse fine des passions adolescentes, d’autant plus douloureuses qu’elles sont sans filtre, faisant fi de toute raison. Sans compter le désir augmenté par la concurrence des autres jeunes aspirants à l’amour;

Grand plaisir de lecture pour ce roman du début du vingtième siècle. – Chantal Yvenou

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L’aventure #68premieres fois me fait découvrir des types de livres vers lesquels je ne me serais sans doute jamais tourné. Alexandre Vialatte et son roman Battling le Ténébreux ne font pas exception, un titre trop classique pour moi dans une collection aux titres exigeants.
Ecrit en 1928, Battling le Ténébreux est un roman sur l’adolescence – cette période trouble de la vie par laquelle on passe toutes et tous et où l’on se construit autant humainement que socialement. Fernand Larache, dit Battling le Ténébreux, est un personnage en conflit avec ses émotions. Son intérêt pour une femme de son village, Erna Schnorr, le perturbe autant que sa relation avec l’autorité représentée par un chef d’établissement scolaire autocratique et d’un autre temps.
Un autre temps, voilà sans doute ce que je retiendrais de ce roman. Certes le propos du livre, l’adolescence, n’a pas évolué – un ado peu importe l’époque reste un ado – mais la langue, elle, évolue et Alexandre Vialatte a tout de l’écrivain classique dans sa maîtrise du vocabulaire, un vocabulaire d’un autre temps lui aussi. Rien de péjoratif là-dedans puisque ce roman reste très moderne dans sa façon de dépeindre l’adolescence du narrateur et de ses amis, so 2020. Dramatique et dans l’excès, Battling subit la vie, l’ennui, l’attirance, ses amitiés et sa famille.
Avec une certaine nostalgie – mélancolie ? – le narrateur et ami de Battling raconte leur adolescence, du moins un temps de leur adolescence, entre bêtises, conflits et franche camaraderie.
En bref, ce n’est sans doute pas un roman qui m’a marqué, qui me marquera mais je dois dire que, curieuse de nature, j’aime découvrir ce genre de romans qui élargissent sans forcément que je m’en rende compte mon horizon littéraire. Pour le coup, Alexandre Vialatte écrit certes d’une manière assez vieillie mais le fond reste très moderne presque un siècle plus tard. – Eglentyne Helbecque

Les choix secrets – Hervé Bel

Les choix secrets est le deuxième roman de Hervé Bel, paru en 2012 aux éditions JC Lattès et disponible chez Le Livre de Poche. C’est Caroline Laurent, auteure de Et soudain, la liberté (avec Evelyne Pisier) et de Rivage de la colère, qui a choisi de nous faire découvrir cet auteur qui n’a cessé de croiser son chemin et dont le prochain roman paraîtra en septembre 2020 aux éditions Stock. Elle nous en dit quelques mots :

Les choix secrets

« J’aimerais beaucoup vous faire découvrir Hervé Bel, trop discret auteur, dont la voix a quelque chose de puissant et de singulier. Notre rencontre, à lui et moi, est assez belle. J’ai lu son premier manuscrit quand j’étais stagiaire chez Robert Laffont. J’avais fait un rapport ultra positif. Pour moi il fallait le publier… mais la direction de Laffont en avait décidé autrement. Le temps passe et je suis embauchée chez Lattès. J’arrive dans cette maison et découvre qu’Hervé Bel va y être publié ; ce sont nos retrouvailles. Il fait deux livres chez Lattès, dont celui-ci, pas directement avec moi, je ne suis là qu’en soutien affectif et moral. Et puis la douche froide, son troisième livre est refusé par Lattès… Je pars au même moment et emmène Hervé avec moi (« La femme qui ment », aux Escales, roman terrible sur une femme de 43 ans, qui bosse à la Défense, qui n’en peut plus, et qui à l’heure où elle est menacée de licenciement par son patron, invente pour se protéger qu’elle est enceinte, elle qui n’a jamais eu d’enfants). Depuis un an Hervé vit et travaille à Beyrouth. Il excelle dans les portraits de femmes qui dérangent et secouent. »Caroline Laurent.

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Les avis des lecteurs :

Marie, au crépuscule de sa vie revisite son passé. Vouée à un destin mondain, Marie fait la promesse d’épouser André, instituteur discret et sans ambitions. Ce roman évoque le rétrécissement de la vie rythmée par les habitudes, par les rituels qui  rassurent, le rêve d’une passion qui s’amenuise et qui s’envole, c’est la déliquescence d’une vie étriquée. Tout dans ce roman est opposition, une femme belle et riche, un mari falot et sans ambition, de la beauté de la jeunesse à la laideur de la vieillesse. Du décor enchanteur et ensoleillé des colonies à la froideur d’une  cuisine sombre, la  mesquinerie et la méchanceté au renoncement de son mari. C’est aussi l’histoire du temps qui file lentement  mettant en péril les relation du couple. Ce roman ne laisse pas indifférent, il nous met mal à l’aise, mais il nous renvoie à nos rêves, nos désirs, aux promesses que l’on se fait à l’aube de nos vies adultes.

Une merveilleuse découverte et un grand merci à Caroline Laurent de nous faire partager ce coup de cœur. – Philippe Hatry

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C’est l’histoire d’une aigreur qui enfle et monte et finit par prendre toute la place, cuite et recuite aux brûlures des regrets qui couvent, aux feux des joies qui n’ont pas flambé, aux braises des espoirs déçus. C’est l’histoire d’une amertume qui se nourrit d’elle-même, qui grossit de ses calculs, qui se tricote sans lumière, à l’ombre de ces choix secrets qui n’ont l’air de rien mais qui façonnent une vie, un pas en avant, deux pas en arrière. C’est l’histoire de Marie qui mettra toute une vie à se confire dans l’acidité de ses désirs frustrés, tandis que Marthe, elle…
Quels choix secrets ont pu amener Hervé Bel à faire de cette vie désespérante de petitesse l’objet d’un roman aussi précis et aussi juste ? Avec une rigueur de médecin légiste, il nous invite à le suivre dans l’autopsie pointue de cette vie sans grâce qui semble s’enfoncer toujours plus profond dans l’étiolement et le grisâtre, avançant masquée sous la bienséance de province, entre autosatisfaction et complaisance au le malheur, qu’il soit bien réel ou créé de toute pièce pour susciter une attention jugée défaillante. A mesure que l’on progresse dans la lecture, on voit se déployer le portrait peu flatteur mais criant de détails et de vérité de ces êtres qui, non contents d’avoir raté leur vie, mettent toute leur (mauvaise !) volonté à gâcher celle de leurs proches qui, benoîtement, auraient pu se contenter de ce qu’elle avait à leur offrir. En d’autres termes, avec Marie, Hervé Bel crée ce tour de force de présenter à ses lecteurs un personnage qui d’attendrissant deviendra odieux, suscitant une antipathie grandissante, tout en maintenant, malgré un certain malaise et quelques longueurs parfois pesantes, un intérêt notoire, voire une curiosité quasi scientifique. C’est troublant et désespérant, mais l’on ne peut s’empêcher de penser qu’il faut un sacré talent (voire un certain goût du risque !) pour mener à bien cette mission insensée et l’on devine que c’est peut-être ce qui a provoqué l’attirance de l’éditrice passionnée que demeure Caroline Laurent pour ce roman dont la froideur assumée est aux antipodes de la chaleur qu’elle irradie ! – Magali Bertrand

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Avec Les Choix secrets, Hervé Bel nous propose de nous immiscer dans l’intimité d’une femme, depuis ses émotions d’adolescente jusqu’à un âge avancé. Elle a et aura toujours une haute estime d’elle-même, du milieu dans lequel elle évolue, ressenti que lui auront transmis ses parents, père officier, mère femme d’officier, qui ont surfé sur la vague de la période coloniale, ajoutant un vernis exotique à leur décor à une époque où il n’était pas si courant que ça de franchir les fuseaux horaires. Elle est somme toute assez odieuse, cette femme, imbue d’elle même, méprisante y compris à l’égard du mari qu’elle s’est choisie et qui sera son compagnon pour toute la vie. Et pourtant elle suscite la curiosité, et pas seulement pour savoir jusqu’où peut aller sa suffisance.
C’est un récit très intime, qui fait alterner les confidences à la première personne et un regard un peu plus extérieur. C’est assez désespérant et il vaut mieux aborder le roman avec un moral d’acier au départ, au risque de descendre de quelques étages dans l’escalier de l’optimisme à tout crin.. L’écriture sauve l’affaire, dans sa sobriété et son absence de jugement. – Chantal Yvenou

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Ce beau texte déconcertera probablement celles et ceux qui ont foi dans les capacités d’amélioration et de changement de l’être humain.

Au fur et à mesure des chapitres, on découvre Marie, tour à tour petite fille gâtée, amoureuse calculatrice, amie mesquine, épouse sournoise, mère dédaigneuse et belle-mère malveillante, vieille dame maltraitante pour son mari qu’elle aime et méprise tout à la fois.

Le dernier chapitre est glaçant, les masques tombent, la sécheresse du cœur et la lâcheté explosent au grand jour dans l’océan de saleté et de décrépitude que sont devenues la maison et la vie du vieux couple.  Au final, quelle tristesse !

Il m’a été difficile de m’attacher à cette perpétuelle insatisfaite, qui tout au long de sa vie, a fait les «choix secrets» du titre, qu’elle n’a cessé de traduire en actes et qui ont empoisonné le quotidien de ses proches : l’égocentrisme préféré à l’altruisme, la dureté à la compassion, la jalousie à la générosité…

Hervé Bel excelle à montrer cette vie toute petite, nourrie de frustration, de méchanceté et d’amertume. Son écriture est sèche, sans un mot de trop, à la Flaubert, se tenant à distance avec beaucoup d’élégance. – Marianne Le Roux Briet

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Marie est une femme qui a rêvé sa vie. De petite fille gâtée par un père fonctionnaire colonial, à l’épouse toujours insatisfaite d’un petit instituteur de campagne, en passant par la mère froide et hautaine de 2 garçons, elle se pose en éternelle victime. Personne ne souffre plus qu’elle et ne donne autant de sa personne. Alors qu’elle se pensait aimée de tous, les jours gris de la vieillesse font tomber les masques…

Lu dans le cadre de la dernière sélection anniversaire des 68 premières fois, ce deuxième roman d’Hervé Bel est une totale découverte pour moi. Et c’est une très belle surprise !

Avec une écriture très agréable, fluide et travaillée, l’auteur prend suffisamment de distance avec ses personnages pour nous laisser la place de les détester… Eh oui, car il s’agit bien de cela ! Marie est une femme à la fois méprisante, méchante, calculatrice, jalouse et immorale. Aucune pitié ni compassion ne peuvent venir adoucir les émotions que l’on ressent à son égard.
Mais ce personnage central est cependant tellement puissant et fort, qu’il attire presque notre admiration…

J’ai apprécié cette ambiance froide et triste, j’ai été peinée par le manque d’amour dans chacune des relations qu’entretient Marie et j’ai été horrifiée par le dernier chapitre… Une femme d’une telle inhumanité peut-elle exister vraiment ?
Aucun besoin de lire des thrillers sanguinolents pour toucher du doigt le malheur du monde… Il suffit de côtoyer Marie et vous effleurerez alors une moment d’une solitude extrême…

Merci à Caroline Laurent pour l’avoir suggéré et aux 68 pour nous l’avoir envoyé… – Audrey Thion

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Il ne suffit que de quelques pages, les premières, pour être happé par ce roman et par son héroïne, Marie, pour qui rien n’est simple, dès le début.
Après une ronde pour vérifier que toutes les ouvertures sont bien fermées, elle et lui peuvent monter dans leur chambre : « Tout est en ordre, le silence absolu. Elle peut se coucher, et lui aussi. » … « Dès qu’il se couche, il est pris de quintes qui s’espacent et qu’elle compte, en serrant les dents. Encore un petit moment à subir. Puis le silence. Il s’est abruti avec deux cachets et s’endort ; le silence et la couverture protègent Marie. »
Dès lors, tout s’enchaîne, la vie de Marie et le quotidien des jours où, âgée, elle revient sur son histoire. Fille d’un militaire installé dans les colonies françaises, Marie voyage beaucoup jusqu’à ses 18 ans et évolue dans le petit monde très fermé et courtisé des expatriés dans les colonies, une vie facile malgré le faible grade de son père, son pilier. Chaque été elle revient au pays et goûte aux joies de la campagne. Elle tombe amoureuse d’un instituteur et se fiance, repart à Saigon pour attendre sa majorité et se marier, fréquente là bas un beau militaire qui se déclare trop tard et finalement retourne en France pour épouser son « petit instituteur ».
La vie en province dans les années 30 n’a résolument rien à voir avec celle des colonies, sa vie de femme mariée différente de ce qu’elle avait imaginé, sa vie de mère aussi, et Marie rumine ses choix, au point de développer toutes sortes de paranoïas qui ruinent toutes ses relations avec les autres.
A chaque étape , Marie est triste mais toujours espère, et puis elle vieillit. « L’âge, c’est l’impossibilité de goûter à la nostalgie. A peine née, elle se recroqueville, se dissout, et c’est la mort que l’on voit au bout. Elle seule. A côté, toutes les simagrées sentimentales ne signifient plus rien. La tristesse, c’est encore la vie, l’espérance. Le désespoir, c’est autre chose, une plainte aride où le pleur est dérisoire. »
Son horizon se rétrécit, elle ne vit plus que dans sa cuisine, seule pièce chauffée, et sa chambre, en tête à tête silencieux avec l’homme qu’elle a voulu épouser, malgré ses doutes, et qu’elle ne supporte plus depuis sa nuit de noces. Une existence d’habitudes qui garantit sa tranquillité : « Tout n’est qu’habitudes dans sa vie ; elles sont, à ses yeux, ce qui peut la perpétuer. Les rompre, c’est ouvrir le torrent du temps. Or c’est ce qu’elle ne veut pas. Elle se plaint depuis des années de son enfermement progressif, mais c’est elle qui l’a voulu, elle l’a voulu, elle l’a voulu à la façon des empires qui, pour durer, ne cessent de se rétrécir. De moins en moins de monde à voir, une réticence instinctive à voyager, la prégnance croissante de codes compliqués pour entreprendre les actes nécessaires de l’existence, une solitude peu à peu bâtie tout en s’en plaignant… Sans se rendre compte qu’en voulant se préserver de la mort elle s’en est approchée doucement, pour devenir une non-morte. »
Malade, son mari souffre en silence, ou presque, et elle, s’enfonce dans une crasse noire, sordide, que seul son fils viendra surprendre afin de sauver son père et la laisser seule.
Quel roman puissant, par son écriture et ses questionnements… J’ai retrouvé la noirceur de Zola quand il décrit la déchéance de Nana, la misère des destinées des personnages de l’Assommoir aussi. Rien n’est de trop tant Marie est tourmentée et son âme sombre.
Roman moderne, actuel presque, sur la vie d’un couple construit sur les silences et les non-dits, sur les choix faits aussitôt regrettés puis analysés à l’infini.
Roman sur le sens de l’existence, sur l’élan de vie puissant qui nous anime tous à voir plus loin ou à attendre un instant, un an, ou une éternité, le bonheur, alors qu’il n’est peut-être que finalement la conséquence de nos choix, et qu’il est possible d’être heureux malgré des décisions pas nécessairement assumées.
Un gros coup de cœur pour moi.  – Emmanuelle Boucard Loirat
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Roman réaliste avec comme difficile sujet l’intimité d’une femme de l’adolescence à la vieillesse. J’ai trouvé la vieillesse particulièrement bien traitée mais j’ai été souvent saisie par le sordide, le misérable et cela me poursuit après avoir refermé le live. – Anne-Christine Busnel

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Lecture très particulière ….
Marie traverse sa vie de mécontentements en mécontentements
Tout y passe, sa condition, son mariage, son mari minable, ses enfants peu désirés  …
Tout n’est que critiques, désillusions, jalousies, regrets.
Rien ne la contente.
Ce n’est pas un moment de lecture désagréable , mais on reste effaré par l’existence (fort possible), d’une femme (ou plutôt un monstre) vraiment détestable !
Pauvres André, Pierre et Michel !!!! – Anne-Claire Guisard

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Ce texte est impitoyable et sans concession pour le personnage principal et pour les lecteurs. Marie est à la fin de sa vie et va nous raconter sa vie et surtout les choix qu’elle a fait ou pas fait dans le cheminement de son existence. A t-elle des regrets ou des remords, pas sûre mais elle est tout de même aigrie car même si elle a eu l’impression de faire de bons choix, certains choix restés secrets auraient peut être changer et améliorer sa vie. Ce portrait de femme est impitoyable car il nous parle très bien de la vie des femmes : elle a été une petite fille, choyée et vécue la vie facile d’une expatrié (en Indochine avec son père diplomate) mais à la retraite de son père elle est revenu en métropole. Elle a imposé à sa famille son mariage avec André, un jeune garçon qu’elle fréquentait pendant les vacances. Il est un simple instituteur, sans ambition et elle va mener une vie tranquille de femme au foyer mais aura toujours l’impression d’être sous classée. Elle va avoir deux garçons et va mettre ses ambitions, dans l’aîné, qui va faire Saint Cyr d’ailleurs, mais la guerre d’Algérie va le faucher. Son second ne lui apportera pas les ambitions qu’elle souhaite. Son petit fils va lui apporter des satisfactions mais lui aussi va vivre sa vie et oublier un peu ses grands parents. Des pages terribles sur la fin de vie de Marie et André, deux vieillards dans une vieille maison à la campagne. La lecture est quelquefois terrible mais si vraie, une écriture plaisante qui nous incite à continuer à lire cette histoire et à ne pas savoir s’il faut s’apitoyer sur cette femme, ou si on peut la comprendre, ou si on a envie de lui dire de se prendre plus en main et d’enfin dire et faire ce qu’elle a envie mais les choix ou non choix de la vie ne sont pas si faciles. Certains choix sont restés secrets mais aurait elle eu une vie plus facile si elle avait choisi un autre amour. Merci encore aux fées par cette sélection même si certains livre sont terribles mais ne laissent jamais indifférents. – Catherine Airaud

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C’est un genre a contrario des livres recherchés aujourd’hui, un genre absolu de l’horreur, de la médiocrité, de la méchanceté, de l’égoïsme… Si vous cherchez un texte éclairé sur la façon de faire des mauvais choix, de les répéter, encore et encore, de creuser la tombe de votre vie, si vous cherchez la description détaillée d’un modèle de vie raté, dans sa forme et dans son fond, ce livre est pour vous.
Bien écrit, bien décrit, jusqu’à l’extrême, jusqu’à la complaisance, que dire jusqu’au malaise, ce livre fait l’apologie de l’erreur, de l’horreur, de l’hypocrisie, du mensonge. Rien ne nous est épargné de la mesquinerie morale, à la pingrerie, à la radinerie, ni aucun détail repoussant des signes de la vie quotidienne. Nous allons suivre pendant 331 pages, le chemin des mauvais choix que fait délibérément Marie, aigrie avant l’âge.
Jeune fille d’une famille de militaires, elle vit en Orient, elle pourrait choisir la voie de l’éducation, mais préfère ne rien en faire, elle pourrait choisir un homme séduisant, sensuel, mais préfère se garder pour un fiancé ennuyeux, qu’elle pourra certes mieux maîtriser et se perdre dans un village minable. Tout commence ainsi, et j’ai ri de cette complaisance dans l’erreur jusqu’à la page 130, puis, masochiste que je suis, j’ai tout lu, jusqu’au bout. J’ai vu comment se marier pauvrement, plutôt que généreusement, couvrir de housses les seuls meubles séduisants, et vivre dans la cuisine, ne pas avoir l’eau courante, qu’elle soit chaude ou froide, j’ai vu comment vider des eaux usées dans les WC, je l’ai vu se maquiller et se parer pour se montrer au médecin, je l’ai vu cacher ses billets sous le bois dans la cave, j’ai vu comment rincer à l’eau froide la vaisselle utilisée, sans la brosser inutilement, j’ai vu comment utiliser la même poêle en fonte avec la même graisse pendant des années, j’ai compté les chicots dans la bouche grise du vieux mari malade…
Marie m’a montré comment aimer un fils et détester l’autre, et bien sûr, ce fils aimé est mort au combat… Marie aurait pu aimer alors ses petits fils, mais elle a préféré hair sa belle-fille, pas assez bien pour elle. J’ai entendu Marie se plaindre pendant 331 pages, mal vivre, mal vieillir, et détester sa vie.
Hervé Bel nous a tout montré de Marie et de son pauvre mari terrifié, puis mourant, les coliques, le dentier, la bave, les araignées,
Marie ne nous a pas parlé de ses accouchements, c’est presque dommage.
Si vous aimez les textes cruels, impudiques, méchants, ce livre est fait pour vous. Si vous aimez la vie, passez votre chemin, et allez vous promener, il fait si bon dehors.- Martine Magnin

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Une voix de femme octogénaire, Marie, évoque en une journée sa vie.

On entre dans l’intimité de cette femme suffisante, cruelle, qui s’est égarée dans ses désillusions et sa rancœur. Elle s’immerge dans l’exigence, l’abjection, les immondices (au sens propre et figuré) en attendant cette fin, en prenant soin de mépriser André avec lequel elle a choisi de passer toute une vie. Cette vie à côté de laquelle elle est passée, cet homme qui ne fait que la contrarier jusqu’à simuler une maladie !

Elle s’enferme et on assiste avec fascination à leur destruction.

C’est sordide, immoral, dérangeant… J’adore !!! – Alexandra Lahcène

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« Il n’y a plus que la cuisine et le mari, le ciel gris derrière la mousseline des rideaux et ce présent dont il faut bien se contenter. Ce présent est sa prison.
Le temps n’a fait que traverser son corps. Il est passé, la laissant inchangée dans sa façon d’appréhender les choses et les gens. »
Marie aurait pu avoir une vie heureuse, simple mais heureuse. Mais c’était compter sans son insatisfaction chronique qui de l’enfance à la vieillesse a lentement mais sûrement empoisonné son quotidien. Sans son orgueil démesuré, sa jalousie. Manipulatrice, mesquine, incapable de donner sans reprendre aussitôt, soufflant le froid et le chaud, rendant malheureux tous ceux qu’elle prétendait aimer. Choyée par un père qu’elle adorait, vilipendée par une mère froide et peu aimante à laquelle elle voudra ne jamais ressembler, son besoin éperdu de reconnaissance l’a conduite à vouloir tout contrôler dans sa vie et celle de ses proches. Tout entière à son obsession du paraître, elle en a oublié de vivre tout simplement et pourtant aussi étrange que cela paraisse, elle a toujours été responsable de ses choix, quitte à s’en plaindre amèrement ensuite…C’est un huis-clos étouffant, un portrait de femme terriblement dérangeant, une peinture de la vieillesse dans ce qu’elle peut avoir de plus sordide, de plus triste. Une écriture aiguisée comme un scalpel pour l’autopsie d’une vie.
L’écriture d’Hervé Bel est d’une grande finesse et nous offre un portrait sans concession ni jugement terriblement réaliste avec une héroïne monstrueuse et fascinante, si insupportable, si forte et si fragile à la fois…
Rien dans le personnage principal n’est attirant et ne suscite la compassion, pourtant l’auteur réussit le tour de force de captiver le lecteur jusqu’au dernier chapitre, apothéose du naufrage de son héroïne… – Catherine Dufau

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Qui lira ce roman se rendra vite compte que le destin ne nous tombe pas dessus au hasard des karmas. Si on analyse le parcours de notre héroïne, on se demande rapidement si ces choix mentionnés par le titre, elle les fit réellement… Oui elle s’était entichée de celui qui allait devenir son époux, oui elle avait choisi entre deux hommes… Bon choix ? Mauvais choix ? peu importe, car son destin, ce sont son entourage, la société de l’époque, son milieu qui l’avaient probablement tracé avant même qu’elle ne vienne au monde : les études ? oui ! Chez les sœurs, afin de faire d’elle une bonne épouse qui resterait à la maison pour cuisiner pour Monsieur et repasser les draps du ménage… Quelques passages montrent bien comment on la conditionne… Et l’analyse psychologique qui suit est des plus intéressantes : Madame se marie par amour pour celui qu’elle ne connaissait peut-être pas vraiment, Madame s’aperçoit que ce n’était peut-être pas cet homme-là qu’il lui fallait, surtout qu’on l’avait élevée dans un milieu aisé, et que le salaire d’un instituteur… !!!

Et Madame s’ennuie, alors elle tente de paraître, elle organise des thés, dédaigne les réunions mondaines dans lesquelles elle n’est pas invitée, Madame perd son goût à la vie, alors elle devient envieuse, égoïste voire méchante avec son mari, ses enfants… Madame en veut à la terre entière…

Une vie bien triste, la vie d’une femme qui est devenue une prison pour elle-même, une femme qui peu à peu deviendra nocive…

Une source de réflexion pour tous les lecteurs qui liront ce roman noir au risque d’en sortir un peu choqués.

Respect pour cet auteur qui en exposant un tel destin, nous livre une leçon de vie. – Roselyne Soufflet

Elise ou la vraie vie – Claire Etcherelli

Élise ou la vraie vie est le premier roman de Claire Etcherelli qui en publiera quatre autres ; paru en 1967, il obtient le Prix Femina et sera adapté peu de temps après au cinéma par Michel Drach avec Marie-José Nat dans le rôle titre. C’est Anaïs Llobet, auteure de Les mains lâchées et Des hommes couleur de ciel qui a choisi de le proposer en lecture pour cette sélection anniversaire. Elle nous explique ce que ce roman représente pour elle :

Elise ou la vraie vie

« Un premier roman qui date de 1967, avec une écriture toute dans la retenue, une économie des mots, de grands dénouements cachés dans des phrases toutes simples. Claire Etcherelli fait confiance à son lecteur pour saisir les non-dits, lire les silences, retenir sa respiration lorsqu’il le faut. En tant que jeune écrivaine, je garde ce roman au plus proche de moi, et je relis souvent ce talisman lorsque je doute, notamment lorsque notre époque de grands bavards me déroute. »Anaïs Llobet

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Les avis des lecteurs :

Élise a-telle songé à se marier, à avoir des enfants, à vivre une vie de femme épanouie,  la vraie vie ?  Sans doute, mais la vie elle,  en a décidé autrement. Elle naît avant la seconde guerre mondiale, elle est élevée à Bordeaux avec son frère, par sa grand-mère dont elle prendra soin, subit la guerre qui oblige les familles citadines à se  protéger des bombardements, puis devient la grande sœur protectrice, la mère pour ce frère instable qu’elle soutient contre vents et marée et pour qui elle se sacrifiera.

Discrète fleurette tapie dans la pelouse, elle porte le monde, véritable ange gardien, elle tente de devenir la conscience de son frère. Et puis elle rencontre l’amour…

Claire Etcherelli dans ce roman très bien documenté, décrit avec justesse, le climat de la France durant la guerre d’Algérie, guerre rejetée par une bonne partie des Français, elle dénonce le racisme ambiant, emmène le lecteur en usine pour qu’il se mêle à la dure réalité du travail à la chaîne sous-payé, confié à des émigres qui savent qu’ils seront renvoyés au pays s’il ne sont pas en mesure de fournir une fiche de paie aux policiers, qu’il se confronte à l’injustice des cadres qu’il se mette dans la peau de l’immigré algérien victime des rafles, monnaie courante en ces années.

Le personnage d’Elise est ambigu :  libérée par certains aspects de sa personnalité, elle se laisse bercer par Arezki, malgré la xénophobie de nombreuses personnes qu’elle côtoie. Toutefois elle se montre dépendante des exigences de son frère qu’elle entretient, obligée à un travail difficile faute d’avoir pu étudier, soumise à un destin qui l’oblige à renoncer à cette vraie vie pour se consacrer à ce personnage militant, infidèle, perturbateur, et lui vouer l’amour inconditionnel d’une grande sœur.

Elise ou la vraie vie n’est pas un roman des plus réjouissants, mais on y rencontre beaucoup de beauté, beaucoup de passion, et l’attachement à Elise ainsi que la belle plume de l’auteur subsistent après la lecture. C’est sans nul doute ce qui restera en moi de ce livre. – Roselyne Soufflet

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Dans les années 50, Elise vit à Bordeaux avec sa grand-mère et son frère Lucien plus jeune, qu’elle a en partie élevé, qu’elle aime d’un amour inconditionnel et à qui elle passe tout. Lorsque Lucien part à Paris, elle profite d’une hospitalisation de la grand-mère pour le rejoindre. Lucien la fait embaucher dans l’usine de voitures où il travaille et Elise va se confronter à la dure réalité du travail à la chaîne. Les ouvriers issus de l’immigration sont nombreux, les contremaîtres font la loi et les conditions de travail sont très dures. Elise qui attend toujours « la vraie vie » va cependant ressentir de l’amour pour Arezki travailleur algérien mais ce ne sera qu’un intermède parisien.

Claire Etcherelli décrit admirablement la France durant la guerre d’Algérie, la condition des algériens vivant à Paris avec toujours une fiche de paye dans la poche en cas de contrôle. J’ai relu ce livre des années après une première lecture et il m’a paru plus déprimant qu’à l’époque. – Michèle Letellier

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Une ville de la région bordelaise, dans les années 50. Elise et son frère Lucien, orphelins, vivent chichement avec leur grand-mère. Lucien a des ambitions : après s’est marié et avoir eu une petite fille, il monte à Paris avec sa maîtresse. Sa sœur, qui adore son frère, finit par le suivre et se fait embaucher au contrôle dans une usine de voitures. Le travail se fait dans des conditions épuisantes et difficiles, par des ouvriers dont une grande partie est composée d’Algériens. Elise y fait la connaissance d’Arezki, ils deviennent amants, dans une France de 1957 où la guerre d’Algérie – qu’à l’époque on nomme pudiquement « les événements » – bat son plein, ainsi que le racisme qui dénonce la présence des sales bicots, des ratons, lesquels volent le travail des Français.

Lire ce roman c’est replonger dans cette époque trouble où il ne fait pas bon être arabe, ni en fréquenter un. Ainsi Elise et Arezki sont-ils contraints à la discrétion, à des promenades interminables dans Paris ; ainsi Arezki craint-il le moindre agent de police et les arrestations nombreuses qu’il subit, relâché après une nuit passée au poste, à condition d’avoir une fiche de paie en bonne et due forme. Cinquante ans plus tard, la lecture de ce récit fait froid dans le dos, ainsi que la découverte des conditions de travail des ouvriers à la chaîne de l’industrie automobile. L’histoire d’amour entre Elise et Arezki vient heureusement mettre un peu de tendresse dans ce tableau féroce, racontée par une jeune femme qui vit enfin, et pour peu de temps, sa « vraie vie », même si elle reste tiraillée entre son amour naissant et l’attachement pour son frère. – Emmanuelle Bastien

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« La vraie vie est si souvent celle qu’on ne vit pas. » Oscar Wilde, Rose-Leaf and Apple-Leaf, L’Envoi

« Surtout ne pas penser. Comme on dit « Surtout ne pas bouger » à un blessé aux membres brisés. Ne pas penser. Repousser les images, toujours les mêmes, celles d’hier, du temps qui ne reviendra plus. Ne pas penser. Ne pas reprendre les dernières phrases de la conversation, les mots que la séparation a rendu définitifs, se dire qu’il fait doux pour la saison, que les gens d’en face rentrent bien tard ; s’éparpiller dans les détails, se pencher, s’intéresser au spectacle de la rue. »

C’est à la lumière de ces premières phrases qu’il faut lire le 1er roman de Claire Etcherelli paru en 1967 et récompensé par le prix Femina. Élise ou la vraie vie est le récit a posteriori de ce « temps qui ne reviendra plus », ces quelques mois qu’Élise Letellier va passer à Paris où elle est partie rejoindre Lucien, son frère. Ce judicieux parti-pris narratif évite l’écueil d’un ton impersonnel et froid et, bien au contraire, enrichit le récit d’une belle humanité, celle qui colore et donne du sens aux souvenirs, fussent-ils douloureux.

Roman autant d’apprentissage que social, récit en partie autobiographique, Élise ou la vraie vie emprunte à certains récits de Balzac ou encore de Zola, ainsi qu’à la vie de son autrice. L’histoire en est simple, prévisible même diront certains. Élise, jeune provinciale tranquille, presque trop effacée, coincée à Bordeaux dans une modeste maison entre sa grand-mère et son frère, va monter à Paris dans l’espoir d’y vivre enfin la vraie vie.

« Comment passe une vie que l’on regarde passer. »

Cette vie étriquée de « provinciaux minables. Isolés, gauches, pauvres de la pauvreté qui se cache », engourdie par la grisaille du quotidien, la sage Élise la laisse derrière elle dans un mouvement d’une audace folle dont, au regard des premières pages, on la croyait bien incapable. En un rien de temps, voilà la grand-mère placée dans une maison de repos, ses bijoux, mis au clou pour payer le voyage et les premiers jours dans la capitale en attendant de décrocher un emploi.

À Paris, bien vite, les rêves se cognent à la réalité. La vraie vie, ce n’est pas ce que vantait son frère, ce bon à rien exalté, mari et père abject, beau parleur enfiévré et ouvrier médiocre (dont je ne parlerai guère, tant il ne mérite ni mon encre ni mon papier, enfin… façon d’écrire !), non, la vraie vie, ce sont des journées à travailler à la chaîne de l’atelier 76 du constructeur automobile

« Les machines, les marteaux, les outils, les moteurs de la chaîne, les scies mêlaient leurs bruits infernaux et ce vacarme insupportable, fait de grondements, de sifflements, de sons aigus, déchirants pour l’oreille, me sembla tellement inhumain que je crus qu’il s’agissait d’un accident, que, ces bruits ne s’accordant pas ensemble, certains allaient cesser. »

des nuits à dormir dans un foyer après avoir dû abandonner la chambre à la petite amie de ce frère adultère, des trajets en bus, seule évasion tangible bien qu’illusoire :

« J’avais cinquante minutes d’irréalité. Je m’enfermais pour cinquante minutes avec des phrases, des mots, des images. Un lambeau de brume, une déchirure du ciel les exhumaient de ma mémoire. Pendant cinquante minutes je me dérobais. La vraie vie, mon frère, je te retiens ! Cinquante minutes de bonheur qui n’est que rêve. Mortel réveil, porte de Choisy. Une odeur d’usine avant même d’y pénétrer. Trois minutes de vestiaires et des heures de chaîne. La chaîne, ô le mot juste… Attachés à nos places. Sans comprendre et sans voir. Et dépendant les uns des autres. Mais la fraternité, ce sera pour tout à l’heure. »

Les jours passent et Élise, par-delà l’épuisement, l’abattement, l’hébétude aussi, se rend compte qu’elle partage plus avec ces travailleurs immigrés qu’elle ne l’aurait cru, à commencer par une même aspiration.

Elle

« Comme elle était douce, celle d’avant, la vie un peu floue, loin de la vérité sordide. Elle était simple, animale, riche en imaginations. Je disais « un jour… » et cela me suffisait. »

comme eux

« Un seul mot était inconnu ici, celui de désespoir. Tous disaient… « un jour… » et aucun ne doutait. Le présent s’était la lutte pour la survie. »

ont ces mêmes mots à la bouche – « un jour » – ce jour où vivre ne sera plus survivre.

Au milieu de cadences impossibles à tenir, du bruit assourdissant de la chaîne, de celui, libérateur, des sirènes qui gueulent que la journée est finie, Élise rencontre Arezki, un Algérien sombre et économe de ses mots. Dans la France de la guerre d’Algérie, faisant fi des quolibets, des regards lourds de désapprobation, des menaces implicites, sifflées dents serrées, ils vont peu à peu s’apprivoiser, au hasard de rencontres, de déambulations dans Paris, craintifs qu’une rafle de police ne vienne vérifier la détention du précieux sésame, le bulletin de paie.

« Et moi, ce soir, je me sens et je sens l’existence de cette ville, au-delà d’Arezki mais à travers lui, polie par l’ombre qui s’ouvre devant nous. »

La relation qui se noue entre Élise, « vulnérable [aux] images de la vie tranquille, droite, simple », et Areski offre les meilleures pages de ce roman.

« Nous savourions jusqu’à l’usure ces plaisirs modestes qui nous étaient permis. »

En effet, je ne cacherai pas que les longues et répétitives descriptions du travail harassant à l’atelier 76 pèsent sur la narration, bien que cela parte de la meilleure des intentions, je n’en doute pas. En nous immergeant dans le quotidien de ces ouvriers privés d’horizon des heures durant, dans la violence latente du racisme ambiant, en nous fatiguant à leurs côtés de ces gestes mécaniques répétés jusqu’à l’abêtissement, Claire Etcherelli montre combien ces heures passées à la chaîne qui « détruisent le plus harmonieux des visages » sont abrutissantes, épuisantes, déshumanisantes. Mais, pour habile que soit le procédé, à trop vouloir le pousser, l’autrice « s’éparpille dans les détails » et perd en conviction ce que la lectrice que je suis gagne en lassitude, et il a fallu que je me fasse violence pour ne pas tourner à une cadence infernale ces pages-là.

C’est d’autant plus dommage que c’est dans les non-dits, dans ce qui git sous les mots, que Claire Etcherelli excelle. Son écriture est belle et sensible, sans pathos ni grandiloquence. Elle éclaire par sa justesse un quotidien blafard, celui des bonheurs fugaces et des inquiétudes prégnantes.

« Ces soirées inachevées, nos conversations interrompues et l’inquiétude – ne pas savoir, le laisser derrière moi, attendre jusqu’au lendemain pour m’assurer que rien de grave ne s’était produit – m’attachèrent profondément à lui selon le phénomène banal qui nous rend plus cher ce qui est fuyant. » 

Les phrases sont d’une musicalité et d’un rythme poétiques rares, tels ces alexandrins aux deux hémistiches parfaits, où la pudeur de l’abandon

« Je connus le plaisir de donner du plaisir. »

rivalise avec la détermination digne de l’ultime phrase

« Je me retire en moi mais je n’y mourrai pas. »

Pour Élise, de retour à Bordeaux dans la maison familiale après qu’Arezki a été arrêté au cours une rafle, « la vraie vie aura duré neuf mois », le temps qu’il faut aux femmes pour mettre au monde un enfant, le temps qu’il lui aura fallu pour naître au monde.

Élise ou la vraie vie, c’est d’abord, pour moi, le film de Michel Drach vu à la télévision, dont je garde encore un souvenir vif. C’est aussi l’une des rares fois – à y bien réfléchir peut-être la seule – où j’ai vu le film avant de lire le livre. Je préfère être celle qui met les images sur les mots ; cette impression, un peu sotte, que le cinéaste me vole quelque chose en m’imposant sa vision du texte.

Ce n’est que plus tard, en cours de français, que j’ai découvert le roman de Claire Etcherelli. Je ne sais pas si je serais allée vers lui sans cette obligation qui m’était faite. L’adolescente que j’étais était alors prise par d’autres préoccupations que celles-là. Mes lectures étaient tout autres et, il me faut bien le confesser, je ne faisais pas grand cas des 1ers romans.  – Christine Casempoure

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Je me souviens du film, et de Marie Josée Nat qui y jouait le rôle titre, mais je ne suis pas sûre d’avoir déjà lu le texte de Claire Etcherelli. Je redécouvre donc aujourd’hui ces moments complexes des années 70. La colère sociale, les conflits ouvriers, les émeutes, les barricades, l’implication tumultueuse des étudiants et l’horreur de la guerre d’Algérie. Dans ce texte émouvant, on retrouve avec dégoût le racisme anti-arabes, les ratonnades, une coexistence sociale douloureuse, le déni des nantis. On rejoint avec Elise, son frère Lucien monté à Paris, autant pour fuir la vie de province qui l’étouffe qu’attirer par une « vraie vie » au cœur des événements. On souffre avec Elise qui s’est engagée dans la chaine industrielle d’une firme automobile et confrontée à la cadence infernale, au sexisme et au racisme. On assiste à son amour coupable.
Les situations vécues dans ce texte me semblent aussi lointaines que présentes. Les racismes existent toujours, même s’ils ont élu d’autres cibles, le sexisme perdure, les étudiants ont souvent d’autres combats, les salariés parlent autant de conditions de travail que de retraites. En cinquante ans, les choses ont changé, même si les injustices et les racismes sont constants, je n’ai pas réussi à partager autant qu’attendu la honte d’un amour inter-racial, j’ai peut-être tort. Ce texte est très bien écrit, mais son actualité ne m’a pas bouleversée profondément. Un peu comme un vieux magazine qu’on effeuille. – Martine Magnin

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A Bordeaux, en 1958, Elise mène une vie morne auprès de sa mère, en tentant de compenser les frasques de son frère, Lucien, jeune écervelé rêvant d’un autrement et ailleurs qui tomberait du ciel. La donne change lorsque sa petite amie du moment se retrouve enceinte de ses œuvres. Le couple s’installe dans la maison familiale, subsistant sur les maigres revenus d’Elise. La vraie vie est un rêve fumeux et intangible.

Mais quand Lucien abandonne femme et enfant pour partir à Paris avec sa maitresse, il réussit a convaincre Elise de le suivre. L’argent est un éternel problème pour ces jeunes qui se bercent d’illusions et Elise se fait embaucher à la chaine dans une usine de construction de voitures, où elle rencontre Arezki, un ouvrier algérien.

Le roman est paru en 1967, assez peu de temps après cette période que l’histoire n’a pas voulu assimiler à une guerre, la masquant sous le vocable vague d’ « événements». Malgré tout, les relations tendues de la population française vis à vis des émigrés d’alors, les rafles, les arrestations et les vérifications incessantes, sont particulièrement bien évoquées. De même on participe avec Elise à ce quotidien abrutissant et épuisant qui ne laisse guère de temps, après de nombreuses heures à suivre la cadence, pour  rêver d’une autre vie. Décevante et débilitante, la vraie vie!

J’ai beaucoup aimé le réalisme des portraits des personnages, bien mis en valeur par une très belle écriture.

C’est le témoignage d’une époque qui avait défini les cibles de sa haine, sans savoir que des décennies plus tard, d’autres migrants viendraient endosser le costume du rejet de la différence. – Chantal Yvenou

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Élise vit avec sa grand-mère et son frère. Elle lui voue une profonde passion et lui accorde tout. Sans beaucoup d’argent, la famille vit sans joie ni lumière. Quand Élise le rejoint à Paris, c’est une tout autre vie qui l’attend. Les journées à l’usine, la fatigue et le corps lourd, la solitude et les nuits froides se succèdent. Jusqu’au jour où Arezki entre dans sa vie…

Élise ou la vraie vie… Mais quelle vie !! Que ce soit à Bordeaux ou à Paris, Élise semble à chaque fois bien seule. Les jours se suivent sans qu’aucune lumière, aucune chaleur n’entrent dans sa vie.

Ce roman de 1967 est cependant pour moi une totale découverte.
C’est avec une écriture fluide et travaillée que l’auteur nous offre la solitude et les émois d’Elise, une femme dévouée et généreuse. Par amour pour son frère, elle accepte les dures journées à la chaîne, la chambre sans âme du foyer où elle loge et l’éloignement culpabilisant de sa grand-mère.
Quand elle se prend d’amitié, de tendresse puis d’amour pour Arezki, un algérien, elle apprend ce qu’est le racisme et la méchanceté, la honte et l’injustice. Elle ne sentira de chaleur que celle des rendez-vous secrets et des rencontres fugaces. Elle ne sera que seule et abandonnée… Mais elle est aussi forte et courageuse. Élise ne connaîtra de la vie que la routine du quotidien et la peur du lendemain mais elle ne baissera la tête. Elle acceptera son destin et se lèvera chaque matin avec l’espoir d’un avenir plus serein…

Merci pour cette lecture mélancolique et dotée de sentiments forts et touchants… – Audrey Lire&Vous

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Elise vit avec sa grand-mère et son petit-frère Lucien. Elle l’aime et sacrifie son enfance, son adolescence pour l’élever. Lucien, en grandissant,se révèle être un rêveur qui rêve d’une utopie alimentée par les luttes de l’époque. Il décide de quitter sa région bordelaise pour rejoindre Paris et vivre la vraie vie dont il a tant de fois parlé à Elise. Quelques mois après, Elise le rejoint pour quelques jours, quelques semaines et finalement quelques mois. En pleine guerre d’Algérie, elle découvre de ses yeux ce qu’elle avait lu jusqu’à présent dans la presse. Obligée de travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de son frère, elle rejoint les rangs ouvriers d’une usine d’automobile. Ce travail va modifier sa façon de voir le monde et va lui ouvrir les yeux sur la politique et le racisme ambiant et va bouleverser ses convictions…
Avec ce roman, je découvre une plume qui m’a touché par sa sensibilité autant que par le regard aiguisé presque sociologique d’une époque par une autrice. Claire Etcherelli décortique le contexte particulier de la guerre d’Algérie, en France, en province comme dans la capitale, et utilise Elise pour à la fois dénoncer le racisme ambiant, mais parler d’une vie d’ouvrière dans à la chaîne, des cadences infernales, du manque d’humanité porté par ces entreprises qui en veulent plus avec moins.
Mais Elise ou la vraie vie est également un magnifique roman d’amour entre deux personnages qui viennent d’horizons différents, ont des cultures différentes et qui veulent vivre leur histoire au grand jour sans danger. Elise se rend vite compte que l’amour n’est pas acceptée pour tout le monde et que la société est une plus grande machine à broyer que les cadences infernales de l’usine automobile qui l’emploie où elle y voit l’humanité, la solidarité comme le rejet de l’autre – pour son origine ou son genre.
En bref, ce livre fut pour moi un petit coup de cœur. J’ai été transportée par l’histoire et par les personnages, notamment celui d’Elise, personnage principal du roman, qui cherche à vivre la vraie vie tant de fois évoquée et promise par son frère, Lucien. Je ne peux que le conseiller aux lecteurs qui aiment les récits habiles, sensibles et qui font naître la révolte dans les cœurs. Merci les #68premieresfois pour cette belle découverte. – Eglentyne Helbecque

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – Harper Lee

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, paru en 1960 a longtemps été le premier et le seul roman de Harper Lee avant la découverte d’un inédit publié en 2015. Prix Pulitzer en 1961 et vendu à 500 000 exemplaires dès la première année, il devient un « classique » de la littérature, traduit dans le monde entier. C’est Jean-Baptiste Andrea, auteur de « Ma Reine » et de « Cent millions d’années et un jour » qui a choisi de le proposer dans cette sélection anniversaire, en lecture ou en relecture. Il nous dit pourquoi…

Ne tirez pas sur l oiseau moqueur

« Je ne sais pas quoi en dire, à part que ce livre m’a profondément marqué quand je l’ai lu. Il y a quelque chose d’insaisissable dans ses pages, une humanité qui le rend universel, d’innocence et de gravité. Accessoirement, j’adore l’idée d’une autrice qui n’a produit qu’un roman (j’ignore volontairement celui sorti à sa mort). Je me dis toujours qu’un écrivain a un certain nombre de livres en lui/elle et qu’il est inutile de se forcer à en faire plus. J’admire qu’elle ait su l’accepter. Mais tout ça, c’est du blabla, c’est un classique, c’est émouvant, c’est à lire ! »Jean-Baptiste Andrea

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Les avis des lecteurs :

Scout est le genre de petite fille gentiment espiègle, subtilement délurée, joyeusement téméraire dont on ferait volontiers une caricature de la petite américaine des Etats du sud de l’Amérique n’était le regard franc et candide qu’elle pose sur sa parcelle de planète et ceux qui la peuplent. Conservant pieusement cet œil d’enfant décillé dès son plus jeune âge par l’éducation sans contraintes mais non sans rigueur d’Atticus, son avocat de père, Scout invite le lecteur à partager le souvenir des trois années de sa jeune vie qui furent déterminantes pour la suite de son existence. Tentant de suivre les galopades de la petite fille flanquée de Dill, son meilleur ami et chevalier servant et surtout de Jem, son grand frère, protecteur et modèle, encore sur le fil de l’enfance, l’on sillonnera les rues pimpantes de Maycomb, filant entre les azalées de Miss Maudie et les camélias de Mrs Dubose, entre l’école et le tribunal, entre les immenses terres de liberté de l’été et les limites imposées dès l’automne, découvrant au passage tous les rites, les pires comme les meilleurs, qui jalonnent et étayent cette micro-société où chacun a et doit garder sa place, fût-elle inconfortable : aux dames les parterres de fleurs et les thés entre voisines, aux hommes la tranquille assurance et les concours de tir, aux Noirs les travaux ingrats et le rôle du coupable. Déroger à la règle est inenvisageable dans l’Amérique sudiste des années 30, gare à celui qui par une honnêteté trop zélée voudrait s’y risquer, comme le découvrira Atticus à ses dépens et à ceux de sa famille.

Ce qui est attendrissant avec ce roman, qui fut le premier et, jusqu’en 2015 et la parution de « Va et poste une sentinelle », le seul de Harper Lee, c’est qu’il a conservé les traits ronds et harmonieux de l’enfance, faisant des angles saillants de l’existence les reliefs d’une vie où l’aventure consiste à partir à la découverte de ses voisins et de leurs secrets. Cette curiosité enfantine et sans tabou qui pousse à explorer l’existence à grands coups de « pourquoi ? » sans se laisser arrêter par les limites de terrains grillagées, les « tu seras privé de dessert » ou les « parce-que » secs et définitifs. Cette force tranquille de l’enfance qui ose dire que le roi est nu et mettre les adultes face à leurs incohérences. C’est cette tonalité si particulière et si fragile que, par la voix de Jean Louise Finch, dite Scout, Harper Lee a su retrouver avec une grande justesse, entre vigueur maladroite et bourrue et inquiétude attentionnée, entre confiance absolue en ses icônes et ébranlement de certaines convictions.

J’ai eu un immense plaisir à me replonger dans ce roman plein de vie, d’humour et de tendresse, aux tonalités universelles remplies de sagesse, à retrouver ces personnages tous plus attachants les uns que les autres qui font vibrer en écho notre propre sensibilité, notre part d’enfance et d’humanité. Une fois encore, le charme a opéré, ravivant sans doute possible l’éclat d’un coup de cœur ! – Magali Bertrand

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Je suis enchantée d’avoir lu ce roman devenu culte et je me suis attachée à chacun des personnages, même si on y rencontre quelques être bien peu attachants qui par leur présence, renforcent les sentiments que l’on peut avoir pour les protagonistes : l’institutrice de première année de scout (qui m’a fait bien sourire) met en évidence par son comportement, l’intelligence déliée de la fillette, Bob Ewel, apparemment le mal incarné, fournit au lecteur de précieux renseignements sur la société de ces années 30, Boo Radley nous fait découvrir des trésor de malice chez les enfants, La tante met en relief la personnalité d’Atticus, belle personne altruiste qui transmet à ses enfants, des valeurs humaines qu’ils pourront cultiver lorsqu’ils seront adultes.

J’ai beaucoup aimé la première partie pleine d’humour, faite des jeux des enfants, de la complicité de Dill avec scout et Jem, le côté « garçon manqué » de Scout, son refus des convention et des mœurs de la bonne société de l’époque, dénonçant les inégalités dues au rang que l’on occupe dans la communauté.

J’ai apprécié Atticus qui mériterait une chronique à lui seul, personnage à l’aise dans son rôle d’avocat au point qu’on a l’impression tout au long du roman, qu’avec sa logique implacable, d’une plaidoirie à chaque fois qu’il prend la parole, j’ai trouvé cela délicieux, particulièrement un passage dans lequel il amène habilement son fils à se trahir. Atticus profondément humain, qui incite son entourage à ne pas juger sur les apparences (voir le passage où Mrs Henry Lafayette Dubose, cette vieille femme malade, insulte les enfants et leur père). Atticus qui contre vents et marées protège l’homme noir emprisonné et se moque de ce que l’on peut raconter dans les foyers.

Et puis survient le problème de fond, celui du racisme ambiant, celui des communautés qui ne se mélangent pas, si les noirs ont contact avec les blancs et pénètrent dans leur communauté pour une question d’emploi, les blancs ne fréquentent pas les communautés noires, ce n’est pas une surprise, on retrouve cette situation dans la couleur des sentiments, la couleur pourpre et bien d’autres écrits. Un passage très fort de ce présent roman montre bien combien la ségrégation est ancrée dans la société, je veux parler du chapitre dans lequel Scout et Jem se rendent à l’Eglise avec Calpurnia, dans la communauté des gens de couleur. Je crois que de tout le roman, c’est l’un des passages avec le jugement de Tom Robinson qui m’a le plus marquée.
J’ai abordé ce roman volontairement sans avoir lu aucune critique afin de le découvrir seule, sans interrogation préalable, et j’en ressors tout de même avec quelques questions : qui sont vraiment ces Radley dont on fait un mystère ? Je pensais le découvrir, mais sans doute n’était-ce pas très important, il fallait garder en soi cette part de mystère…
Pourquoi les enfants appellent-ils leur père par son prénom ? pas de réponse précise.
Par deux fois, j’ai fait marche arrière dans le livre pour vérifier l’âge de Scout et j’ai trouvé très étonnant que cette fillette de huit ans, si intelligente qu’elle soit, ait été capable de se faire une idée de la vie, de suivre un procès et de la commenter, j’ai répondu à cette question en me disant que c’était peut-être une adulte qui se rappelait son enfance, sans aucun doute Harper Lee qui livre dans ce roman, une partie de son histoire.
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est une œuvre grandiose qu’il faut avoir exploré dans sa vie de lecteur. Roselyne Soufflet

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Après des années à passer à côté en me disant que je devrais lire ce roman culte – pour ne pas dire un classique – de la littérature américaine. Il aura fallu les 68 premières fois pour me le mettre entre les mains et me dire « Maintenant, tu t’assieds et tu prends le temps de le lire. ».
Publié en 1960, premier roman de son autrice et roman primé par le Pulitzer en 1961, il raconte les étés des enfants Finch dont un en particulier, celui qui les fera grandir, celui où leur père, Atticus Finch avocat de Maycomb ville d’Alabama, est chargé de défendre Tom Robinson, un Noir accusé de viol sur une Blanche. Toute la petite communauté s’en retrouve bouleversée et les enfants Finch et leur voisin du même âge Dill se retrouvent au milieu des adultes…
Dans ce roman, on suit donc des enfants à travers la voix de Jean-Louise – dit  Scout – une fillette de 8 ans qui découvre le racisme et la différence lors d’un été où son père, un homme respecté par la communauté, se retrouve dans le viseur des habitants de la ville eux-mêmes confrontés à leur propre peur de l’autre. A travers ce regard enfantin, on est confronté à leurs peurs qui remontent sur des générations, quand l’esclavage était courant aux Etats-Unis tout comme la ségrégation raciale – cette peut de l’autre.
Harper Lee se sert de l’innocence de Scout pour dénoncer les travers d’une société bloquée dans ses vieux carcans. Grâce à Scout et sa candeur, on partage un bout d’été d’enfants confrontés à la violence du monde adulte. On découvre par petit bout des moments extrêmement violents, ressentis par la petite fille comme de pure injustice. Elle a un tempérament assez fort et il n’est pas question pour elle de se faire marcher sur les pieds ou se faire insulter.
En dehors d’un personnage principal hyper attachant par son âge et son caractère, Harper Lee a choisi de construire son récit de manière à croiser les jeux innocents de Scout à l’affaire judiciaire dont elle entend parler par-ci par-là ; au lecteur alors de tout reconstruire, notamment les non-dits et les éléments que Scout est trop jeune pour comprendre mais qu’elle détaille tout de même avec recul. Des fois, j’ai eu l’impression que Jean-Louise livrait en quelque sorte ses mémoires d’enfance – donc avec le recul adulte des événements. La candeur y est mais quelques fois ses réflexions sont vraiment matures, on sent qu’il y a du recul dans les propos.
En bref, je comprends maintenant pourquoi ce roman fait partie des classiques de la littérature américaine. Je le mets au même niveau que Les raisins de la colère de John Steinbeck, un de mes romans préférés. – Eglentyne Helbecque
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C’est avec plaisir que j’ai relu ce roman , quasi 10 ans après ma première lecture , je l’ai même encore plus apprécié. Alabama, année 30. Scout nous conte avec ses mots d’enfant de 9 ans et toute son innocence, trois années de son enfance avec son frère Jem, son ami de vacances Dill, son père avocat veuf et son voisinage mystérieux.
Ce «garçon manqué « y conte la ségrégation toujours très présente, l’injustice d’un procès et la richesse d’une relation familiale père enfants hors du commun.
C’est grave mais avec un zeste de fraicheur et d’insouciance.
Indéniablement, un petit bijou de littérature. – Anne-Claire Guisard

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J’ai découvert avec grand plaisir ce roman… J’avoue que je l’avais déjà croisé à la bibliothèque ou en librairie mais il me faisait un peu peur : sa taille ? son sujet ? Je ne sais pas l’expliquer mais je me suis plongée dans cette lecture grâce aux @68premieresfois et c’est une révélation ! Je pense que Scout est la petite fille que j’aurais voulu être et j’ai découvert à travers elle l’Amérique des années 30. Un grand moment de lecture ! – Armelle Vignault

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Cette session des 68 premières fois m’a donné l’occasion de relire ce roman. J’en avais des souvenirs très lointains, l’ayant lu il y a au moins 15 ans.

Retrouver Scout, Jem et Atticus a été un vrai plaisir, que j’ai largement fait durer.
Comprendre d’où vient le nom d’un groupe écouté à l’époque où je ne jurais que par la pop aussi (The boo radley’s).
Lire ce roman qui se déroule en 1935, en Alabama, dans le sud des États-Unis, aujourd’hui, alors que le monde s’indigne d’une énième victime de violences policières due au racisme systémique, est une expérience déroutante et pas très optimiste. Peu de choses ont changé.
Le privilégié à toujours peur de celles et ceux qui lui font remarquer. Plutôt que de se transformer en allié.e, on nie, on minimise, voire on écoute pas.
Heureusement, les Atticus Finch sont nombreux, les Boo radley’s aussi.

Un roman a la voix incroyablement moderne, drôle souvent et si belle, que la naïveté ou plutôt l’innocence de Scout la narratrice, rend très humaine. Prouesse d’un premier roman qui flirte entre le roman de genre et l’autobiographie.

Un grand merci aux 68 premières fois pour cette relecture et à Jean-Baptiste Andrea pour ce choix – Hélène Deschères

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J’avais lu ce roman il y a une dizaine d’années, aussi ai-je choisi de le « relire » en version audio, excellemment servie par la lecture de Cachou Kirsch .

Que dire qui n’ait déjà été dit sur ce roman culte qui a reçu le prix Pulitzer en 1961 ?
Hymne à la tolérance, au respect, à l’égalité, à l’amitié, une universalité hors du temps…
C’est avec un très grand plaisir que j’ai retrouvé les protagonistes de ce roman d’apprentissage aux nombreux éléments autobiographiques qui prend au vu des événements récents [la mort de George Floyd à Minneapolis] une triste résonance. Car le roman se passe dans les années 30 en Alabama et c’est désespérant de se dire que 90 ans après peu de choses ont changé finalement !

C’est l’histoire d’un été qui changera à jamais la vision d’une enfant sur la vie, la justice et les hommes. Jean Louise dite Scout est la narratrice de l’ histoire. Elle y apporte toute sa fraîcheur et sa naïveté. Cet été là, Atticus son père avocat est commis d’office pour défendre un noir accusé de viol par une jeune fille blanche…
Dans cet Alabama au cœur de l’Amérique sudiste ségrégationniste, l’été commence avec des jeux innocents distillant le charme nostalgique de l’ enfance et s’achève sur des événements graves qui feront que rien ne sera plus comme avant pour Scout et son frère Jem, qui prennent conscience du racisme et de ses conséquences…L’enfance pleine de grâce est rattrapée par la réalité du monde des adultes. Un roman magnifique qui m’a procuré à nouveau un immense plaisir.. – Catherine Dufau


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Monument de la littérature américaine, prix Pulitzer en 1961, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est le 1er roman de Harper Lee et il faillit bien être le seul… jusqu’à ce que paraisse le désolant Va et poste une sentinelle en 2015. Ce roman des superlatifs aux critiques élogieuses connut dès sa sortie un succès retentissant aux États-Unis, sa publication coïncidant fortuitement avec le mouvement afro-américain des droits civiques de juillet 1960.

Pour nous conter l’histoire de Maycomb, indolente bourgade fictive du Sud rural au moment où s’ouvre le procès pour viol d’une adolescente blanche par un père de famille noir, Harper Lee a choisi la rétrospection. Écrit dans les années 1950, le roman raconte ce moment où Jean Louise ‘Scout’ Finch, devenue une jeune femme, se retourne sur son passé, revient sur ses souvenirs d’enfance et nous immerge avec elle dans l’Alabama ségrégationniste des années d’après la Grande Dépression.

« Les gens se déplaçaient lentement alors. Ils traversaient la place d’un pas pesant, traînaient dans les magasins et devant les vitrines, prenaient leur temps pour tout. La journée semblait durer plus de vingt-quatre heures. On ne se pressait pas, car on n’avait nulle part où aller, rien à acheter et pas d’argent à dépenser, rien à voir au-delà des limites du comté de Maycomb. Pourtant, c’était une période de vague optimisme pour certains : le comté venait d’apprendre qu’il n’avait à avoir peur que de la peur elle-même. »

Cet été-là, pourtant, un procès va venir secouer la torpeur caniculaire et tirer les deux communautés de leur somnolence avec ce que cela suppose d’intimidations latentes ou patentes.

Atticus Finch, avocat respecté et père de la narratrice, a été commis d’office pour défendre Tom Robinson. Veuf d’une sagesse imperturbable qui m’a parfois exaspérée, Atticus Finch, figure idéalisée de la justice dans ce qu’elle a de plus noble, aurait gagné à avoir quelques rugosités. Désolée, Atticus, vous êtes trop lisse pour être vrai

« Mais tâche de te mettre cinq minutes à la place de Bob Ewell. Durant ce procès, j’ai détruit ce qui lui restait de crédibilité, si tant est qu’il en ait jamais eu. Il fallait qu’il réplique d’une façon ou d’une autre. Ce genre d’homme ne peut pas en rester là. Alors, si le fait de m’avoir craché à la figure et menacé a pu épargner quelques coups supplémentaires à Mayella, j’en suis heureux. S’il devait se défouler sur quelqu’un, autant que ce soit sur moi plutôt que sur ses enfants. Tu comprends ? »

 et votre vision trop optimiste pour me convaincre !

« Une salle d’audience est le seul endroit où un homme a le droit à un traitement équitable, de quelque couleur de l’arc-en-ciel que soit sa peau. »

No kidding, Atticus?

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un vrai roman du Sud en cela qu’il est ancré dans un territoire aux frontières bien dessinées, avec ce que cela suppose de clichés éculés car, même si le récit du procès présente quelque intérêt, son issue ne laisse aucun doute quand la couleur de la peau décide du verdict.

« Il y a quelque chose dans notre monde qui fait perdre la tête aux hommes. Ils ne pourraient pas être justes s’ils essayaient. Dans nos tribunaux, quand c’est la parole d’un homme blanc contre celle d’un Noir, c’est toujours le Blanc qui gagne. C’est affreux à dire mais c’est comme ça. »

Suspens éventé, rebondissements absents, plaidoiries convenues, bruissements du public attendus… bref, levons les yeux au ciel et passons vite à autre chose !

N’allez cependant pas en déduire que tout est du même tonneau et que les personnages tiennent eux aussi de la caricature. Harper Lee brosse des personnalités complexes, évite tout manichéisme et ouvre la réflexion sur ce que sont les relations humaines dans une petite ville où tout le monde se connaît depuis toujours, où les communautés blanche et noire s’évitent sans trop de heurts jusqu’à ce jour où…

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman de justice qui montre sans équivoque qu’il restait beaucoup à accomplir dans les années 1930 pour que disparaissent les inégalités raciales malgré le vote des 13e et 14e amendements de la Constitution des États-Unis quelque 60 ans plus tôt.

« Vois-tu Scout, il se présente au moins une fois dans la vie d’un avocat une affaire qui le touche personnellement. Je crois que mon tour vient d’arriver. Tu entendras peut-être de vilaines choses dessus, à l’école, mais je te demande une faveur : garde la tête haute et ne te sers pas de tes poings. Quoi que l’on dise, ne te laisse pas emporter. Pour une fois, tâche de te battre avec ta tête…elle est bonne, même si elle est un peu dure.

—    On va gagner Atticus ?

—    Non, ma chérie.

—    Alors pourquoi…

—    Ce n’est pas parce qu’on est battu d’avance qu’il ne faut pas essayer de gagner. »

Si les heures du procès n’ont pas retenu mon attention outre mesure, c’est aussi en partie parce que j’avais mieux à faire à courir derrière Scout, espiègle garçon manqué au grand dam de sa tante Alexandra :

« Le problème de mes vêtements rendait tante Alexandra fanatique. Je ne pourrais jamais être une dame si je portais des pantalons ; quand j’objectais que je ne pourrais rien faire en robe, elle répliqua que je n’étais pas censée faire des choses nécessitant un pantalon. La conception qu’avait tante Alexandra de mon maintien impliquait que je joue avec des fourneaux miniatures, des services de thé à poupées, que je porte le collier qu’elle m’avait offert à la naissance – auquel on ajoutait peu à peu des perles ; il fallait en outre que je sois le rayon de soleil qui éclairait la vie solitaire de mon père. Je fis valoir qu’on pouvait être un rayon de soleil en pantalon, mais Tatie affirma qu’il fallait se comporter en rayon de soleil, or, malgré mon bon fond, je me conduisais de plus en plus mal d’année en année. Elle me blessait et me faisait constamment grincer des dents, mais, quand j’en parlais à Atticus, il me répondit qu’il y avait déjà assez de rayons de soleil dans la famille et que je n’avais qu’à continuer à vivre à ma façon, peu lui importait la manière dont je m’y prenais. »

 J’étais bien trop occupée à arpenter avec elle, Jem et Dill leur ami, les rues qui bordent les maisons des Radley, de miss Maudie et de la revêche Mrs Dubose, à piétiner les parterres fleuris et sauter les barrières grillagées, quitte à y laisser un fond de culotte !

Serait-ce aller trop loin d’écrire que ce roman ne vaut que pour la voix de cette petite fille et le regard candide qu’elle pose sur les événements, sa ville, sa famille, ses amis, ses voisins tels qu’elle se les remémore, décillée, quelques années plus tard ?

Cocktail d’intelligence et de naïveté, de folle témérité et de crainte enfantine, Scout est pétillante.

« Je dis que j’étais ravie, ce qui était un mensonge, mais on ne peut mentir dans certaines circonstances et on doit le faire quand on est impuissant devant les choses. »

Elle est une force vive dont la candeur met en lumière les bassesses et autres mesquineries qui émaillent la vie de la petite communauté de Maycomb. Ne pas s’attacher à elle, c’est courir le risque de passer à côté de ce roman.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman de la perte de l’innocence où l’autrice s’autorise à aborder les thèmes essentiels du point de vue d’une enfant délurée. Et ça marche. C’est là une autre des grandes réussites de ce roman : cette écriture distanciée par rapport au moment des événements, qui n’empêche pourtant pas la spontanéité. En adoptant ce point de vue particulier, Harper Lee écrit un roman naturellement plus authentique. Quand elle se met enfin à raconter, Scout a certes grandi, ses repères ont bougé, certaines de ses convictions ont été ébranlées, d’autres affermies, mais Harper Lee lui a conservé sa fraîcheur. C’est cocasse, enlevé, pas toujours aussi pertinent que souhaité ou attendu, mais qu’importe !

Vous l’aurez compris, c’est à la 1re partie, à cette chronique douce-amère de l’enfance, que va ma préférence. Dans ces journées qui s’étirent mollement, traversées d’émotions fortes et de frissons exquis, se coule une mélancolie qui résonne avec nos souvenirs de jeunesse quand on s’imaginait qu’il suffisait de tourner le coin de la rue pour vivre des aventures insensées. Les vacances d’été allégeaient nos jours et le temps s’alentissait pour nous laisser tout loisir de vivre mille et unes péripéties nées de notre bouillonnante imagination.

« L’idée d’un fiancé permanent ne compensait que médiocrement son absence : je n’y avais jamais songé mais, à mes yeux, l’été c’était Dill en train de fumer de la ficelle au bord de la mare, les yeux brillants de Dill quand il élaborait des plans compliqués pour faire sortir Boo Radley ; l’été c’étaient ses baisers furtifs dès que Jem avait le dos tourné, les impatiences qui nous prenaient parfois. Avec lui, la vie était banale, sans lui, elle devenait insupportable. »

 Le récit, porté par la voix sincère et le regard naïf de Scout à deux âges de sa vie, baigne dans une atmosphère que l’on croirait empruntée au merveilleux. Qui est donc Boo Radley, ce voisin que Dill cherche vainement à faire sortir de chez lui ? Qui donc dissimule de petits trésors chaque jour au creux du vieil arbre ? Quel est cet effluve malodorant qui flotte chez l’acariâtre Mrs Dubose et, d’ailleurs, pourquoi cette vieille dame est-elle si bilieuse ? Comme pour tous les contes, certains aspects resteront nébuleux. Ainsi ne saura-t-on rien de la maladie qui a emporté l’épouse d’Atticus. On n’en saura pas plus sur les parents de Dill. Quant à Boo Radley, tout ce que je peux vous dire sans gâcher la fin, c’est que ce nom est passé dans le langage courant pour désigner une personne inquiétante… dotée d’un certain charme !

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman où la tendre insouciance de l’enfance se trouve confrontée à l’horreur de l’injustice à une époque encore corsetée de préjugés, où chacun doit tenir sa place et agir selon ce qui est attendu : ces dames jardinent, font du crochet ou des pâtisseries, vont chez l’une ou l’autre pérorer autour d’une tasse de thé, ces messieurs vaquent à leurs occupations sérieuses pendant que les Noirs, gens de peine cantonnés aux corvées, sont d’autant mieux tolérés qu’ils savent se rendre invisibles.

C’est aussi un roman de la transmission, de ce que les parents choisissent de transmettre à leurs enfants, en leur faisant suffisamment confiance, comme le font Atticus ou Calpurnia leur servante noire et mère de substitution, pour se forger leurs propres convictions et agir selon leur cœur.

« […] je n’ai jamais compris comment Atticus avait su que j’écoutais. Et ce n’est que bien des années plus tard que je me rendis compte qu’il voulait que j’entende chacune de ses paroles. »

Enfin, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman où le talent premier de l’autrice est de nous parler avec la voix de l’enfance et, sans surprise, les enfants sont les personnages les mieux réussis. Les relations de Scout avec son grand frère Jem, où l’adulation le dispute à l’agacement, où la complicité certains jours s’étiole, sonnent juste. Leur imagination où se logent des peurs irrationnelles se trouve confrontée au monde réel, lui aussi menaçant, mais autrement plus dangereux. Tout au long du roman, avec eux, on glisse imperceptiblement de l’imagination au réel, de l’innocence au drame et retour, avant que la fin ne vienne lever un coin du voile.

On a souvent écrit ici ou là que Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est un roman universel bien qu’il soit circonscrit à une période précise de l’histoire américaine et à un territoire délimité. Cela tient vraisemblablement à la construction de la narration en double je qui nous fait oublier que la femme qui raconte n’est plus une petite fille. Harper Lee arrive avec bonheur à juxtaposer les perspectives de l’adulte et de l’enfant dans un style simple et vif qui fait tout le charme de ce bildungsroman attachant que j’ai eu grand plaisir à découvrir en français. Il n’est jamais trop tard. – Christine Casempoure

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Je pense avoir lu « Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur » il y a plein d’années, mais je m’en souvenait peu, et j’ai dégusté cette deuxième lecture avec beaucoup de tendresse. Ce texte décrit avec beaucoup de verve et de malice une petite ville d’Alabama en 1960. On suit la quotidienneté d’un juge, Atticus, aussi sage que truculent, qui élève seul des deux enfants, dont Scout, la cadette, une adorable fillette délurée, curieuse, un peu rebelle et très attachante. Harper distille lentement ses ingrédients, le décor, les personnages principaux et périphériques, la coexistence complexe des blancs et des noirs, autour d’un événement juridique : le procès d’un homme noir accusé de viol sur une femme blanche.
Sa méthode narrative est magistralement menée, elle nous entraîne avec notre plein consentement dans l’intimité de ce trio, dans la prise de conscience des luttes sociales et politiques et surtout la problématique permanente de l’égalité ou de l’inégalité entre les hommes.
Il est évident que ce texte est un chef d’œuvre de la littérature, que sa portée initiatique est universelle et qu’il mérite d’être lu et décortiqué, je vais quant à moi le recommander ou l’offrir à plusieurs jeunes de mes relations.
Merci aux 68 pour ce moment de justice et de réflexion. – Martine Magnin

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Les moqueurs, ce sont ces petits oiseaux qui ne font que chanter, de tout leur cœur , en toute innocence…

Sélectionné pour la nouvelle session, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, classique contemporain de la littérature américaine est le choix de Jean-Baptiste Andréa, auteur de Ma reine et Cent millions d’années et un jour, deux romans qui oscillent avec poésie entre imaginaire et réalité.

Ce roman écrit par Harper Lee il y a soixante ans dénonce le racisme dans l’Amérique des années 30.  La ségrégation sévit tandis que la lutte pour les droits civiques se met en place.

En Alabama, à Maycomb, petite ville fictive, Jean Louise dite Scout et Jem vivent avec leur père Atticus Finch et Calpurnia leur gouvernante. Atticus est un homme de justice, d’une droiture inébranlable. Il défend Tom Robinson, jeune Noir accusé injustement d’avoir violé une jeune femme blanche et se met ainsi à dos une bonne partie de la population.

Cette fiction humaniste évoque les discrimination sociales et raciales, les préjugés mais ce qui en fait l’originalité, c’est le récit à hauteur d’enfants. L’histoire, inspirée d’un fait divers, est vue à travers les yeux de Scout, héroïne et narratrice, délurée, volubile, drôle, toujours prête à faire les 400 coups avec son frère et ses amis. L’innocence des enfants appelle leur questionnement face à la situation tendue et explosive, l’éducation reçue de leur père prend toute son importance.

Harper Lee explore la complexité des êtres, la gravité des faits, plaide pour la fraternité, la tolérance et pose un regard très tendre et mélancolique sur l’enfance. Elle signe un roman émouvant et intemporel, lauréat du Prix Pulitzer en 61, que j’ai relu avec grand plaisir.

Merci à Jean-Baptiste Andréa pour ce très bon choix ! – Josiane Sydenier

Fief – David Lopez

Fief est le premier roman de David Lopez paru en août 2017 (Editions Seuil) et remarqué sur de nombreuses listes de prix littéraires avant d’être couronné par celui du Livre Inter. C’est Julie Estève, auteure de Moro-Sphinx et de Simple (tout juste sorti au Livre de Poche) qui a choisi de le faire découvrir aux lecteurs à l’occasion de cette sélection anniversaire. Elle nous dit pourquoi :

Fief

« J’ai choisi Fief, le premier roman de David Lopez car il propose une expérience littéraire radicale, une langue qui suit à la trace une bande de potes coincés dans un territoire, entre les villes et la campagne. Les phrases sentent le shit, la loose, la flemme. C’est une langue qui dit tout de l’ennui et de l’amitié, de la périphérie, des clivages de classe, de la honte. Jonas, le héros, boxe. Voit une fille des beaux quartiers mais rien n’explose jamais, tout est intérieur, presque triste. C’est le ratage à tous les étages, pourtant persiste, lancinant, le besoin de rêver. Pour raconter ça, on plonge dans un style hyper rythmé, drôle, tendre. Je me rappelle une scène hilarante. L’un des personnages suggère une dictée – une dictée ça change des cartes et des joints. Ce fut un vrai fou-rire, et c’est si rare les fous rires en littérature. » – Julie Estève

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Les avis des lecteurs :

Fief (sens figuré) : domaine où quelqu’un est maître.

Ils s’appellent Ixe, Poto, Untel, Virgil, Sucré, Jonas. Ils sont sortis de l’adolescence mais n’ont pas envie d’être des adultes. Entre deux âges, ils vivent là où ce n’est ni la banlieue, ni la grande ville, ni la campagne. Jouer aux cartes, fumer, s’embrouiller, s’incruster dans des fêtes où ils ne sont pas invités et fréquenter la salle de boxe où Monsieur Pierrot les entraîne. Mais la boxe, c’est comme la vie : ça fait peur. « Dans le public on est dégagé de toute responsabilité, on peut s’enthousiasmer pour un combat sans prendre en compte la détresse, la solitude du perdant. C’est confortable d’être ici. D’être spectateur. » Jonas, le narrateur, le sait bien, lui qui aurait l’étoffe d’un champion s’il s’entraînait vraiment et cessait la fumette et la bière. Mais encore faudrait-il en avoir envie ou désir. Or, prendre et donner des coups, ce n’est pas son truc, à Jonas. C’est pour cela qu’il préfère rester au bord du ring, au bord de la vie. « Dans la vie je ne vais que là où j’ai pied. La différence, c’est que dans l’eau je sais quels sont les mouvements à effectuer pour ne pas me noyer. »

Le seul domaine où ils ont l’impression d’être maîtres de leur sort, c’est le langage. Cette langue qu’ils triturent pour ne pas la subir, pour en faire leur propre code, qui exprime leur appartenance à un groupe, dresse une sorte de muraille entre eux et les autres, ceux des quartiers bourgeois, ceux de la ville, les parents, et délimite ainsi leur fief, en quelque sorte. Mais ces murs enferment autant qu’ils protègent et, à l’intérieur, le temps est différent, rythmé par les scansions du rap et la chorégraphie des gestes de reconnaissance. Le temps se répète à l’infini, comme un cercle dont on ne peut ou ne veut sortir.

Lahuiss est le seul qui parvient tant bien que mal (et pour combien de temps ?) à traverser ce rempart linguistique et à maîtriser aussi bien la langue académique que celle de ses potes. La dictée qu’il propose est, de ce point de vue, un morceau d’anthologie, un moment à la fois hilarant et désespérant. Car David Lopez se garde bien de catégoriser ses personnages. Ce serait si simple si ces jeunes hommes étaient des brutes analphabètes, barbares, violents et bornés ! C’est loin d’être le cas ! S’ils ne savent pas les exprimer dans des termes conventionnels, ils ressentent profondément les enjeux du langage dont ils s’exilent. Ils ont conscience de leur résignation et la colère de Ixe lorsque Lahuiss leur dédie une citation de L. F. Céline en témoigne : « On devient rapidement vieux, et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi. ».

Je l’ai trouvé beau-déchirant, ce premier roman porté par la poésie du réel. Pour moi, l’empathie a fonctionné à plein et, le temps d’une lecture, j’ai adopté le regard que pose Jonas sur le monde, sur le sien et sur celui qu’il ne parvient pas à faire sien. « Fief » possède cette force indéfinissable, faite de toutes les fragilités assumées et de tout ce qu’on accueille pour se préserver des combats finalement dérisoires. – Sophie Gauthier

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« C’est important l’équilibre pour un boxeur. Sinon, il tombe. »

Fief c’est bref, court, concis. Et pourtant tout est dans le mot : le milieu, le clan, les codes, les repères, la zone délimitée, le trou paumé.  Le mot se prononce vite, se siffle, se jette, se pulse et il suffit à regrouper ceux qui s’y reconnaissent. Il sonne comme l’univers de Jonas que nous suivons et déclenche la langue hachée, nouvelle, rituelle et slamée des personnages. Une langue ou un langage…J’ai été déroutée les premières pages, jusqu’à me braquer, sentir les défenses se lever face à l’inédit d’un parler, tout à la fois lent, mais difficile à suivre dans l’échange impoli, sans présentation, non annoncé par la syntaxe et typographie.  L’absence de ponctuation dans des phrases à rallonge, très descriptives (foison de détails au premier abord futiles) et dialoguées nous plonge, immerge dans un cercle très privé, un clan aux surnoms singuliers, qui renforce le sentiment d’étrangeté et le tournis dans lequel nous sommes pris. La ronde des mots jetés, des visages qui se saluent, nous ballote à la façon du pétard qui circule et se passe de mains en mains. Le flot gouailleur et rythmé du groupe de copains qui échangent le vide qui les rassemble dans un langage bien rôdé, nous embrouille, répulse un peu et nous perd jusqu’à provoquer le malaise au début. « Fumer n’était plus l’occupation, on fumait en se demandant ce qu’on allait bien pouvoir foutre. On n’était plus dehors. On s’est enfermés. On a opté pour d’autres jeux. Des jeux auxquels on peut jouer assis. On ne se lance plus de glands. On ne se lance plus de boules de neige. On ne se balance plus des ballons de basket dans la gueule. On ne se lance plus que des insultes. »

Mais le charme opère, il opère même très vite. La langueur des phrases qui nous inclut peu à peu dans le club est tranchée par des paroles plus courtes, incisives, du narrateur Jonas quand, de nouveau seul, il parle ses journées, son décor, ses occupations. C’est net, direct, sans nul besoin de séduire ou de fausser, minimiser ou édulcorer une réalité, pourtant peu attrayante. Il énonce et on voit. On voit les moindres détails d’une mimique, d’un geste, d’une peau, d’un galbe, d’une hésitation. On entend le sourire complice, le grognement vexé, le souffle susceptible, l’inquiétude interdite, le rire hilare et compagnon. Et ce malgré le peu de paroles échangées entre eux car il n’y a plus grand-chose à dire de ce qu’ils savent déjà et de trop. Ils font jour après jour. Jonas témoigne de la façon dont il évolue et l’acuité de son regard nous immerge parfaitement dans ce fief.

Fief c’est un territoire, une topologie : celle d’un monde à la fois commun et singulier, puisqu’il est celui de Jonas et son entourage. Familier, banal, enclave entre ville et campagne, entre autoroute et départementale, fleuve et canal…deux rives, deux collines qui se font face et opposent les vielles pierres aux tours bétonnées,  bourgeois et prolétaires. C’est le pavillon, le quartier, la cité, un club de boxe, un jardin abandonné, une chambre confinée. « Chez nous, il y a trop de bitume pour qu’on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu’on soit des vraies cailleras. Tout autour, ce sont villages, hameaux, bourgs, séparés par des champs et des forêts. Au regard des villages qui nous entourent, on est des citadins par ici, alors qu’au regard de la grande ville, située à un peu moins de cent kilomètres de là, on est des culs-terreux. »

Jonas partage ce domaine avec les amis de toujours. Ils se regroupent, s’agglutinent dans le peu d’espace dédié ou mansarde improvisée au cœur d’un jardin abandonné, et remplissent le vide encombrant : inventent des jeux de cartes aux principes de points inversés pour auréoler le plus grand démuni, se chambrent, chamaillent, trafiquent, un peu, et se grisent dans des volutes parfumées aux effets de moins en moins probants, mais indubitablement nécessaires pour brouiller les gris, marrons ternes de leur environnement. « …on joue à un jeu pour lequel on reconnaît entre nous qu’il nécessite une sacrée dose de chance. Celle qu’on n’a pas dans la vie, on la surine aux cartes. »

Les rapports sont instinctifs, le respect n’est pas à démontrer et ne rougit pas de l’agacement comme mode de communication ni du dialecte grommelé, parfois vulgaire, rassurant.            Ces grands mômes sont attendrissants et l’on sourit avec eux devant leur sincérité désarmante, même grimée derrière des apparats de rue qui forgent une identité, ou plutôt une appartenance. « Mais j’en prends quand même un pour taper sur l’autre, ça cafouille dans tous les sens, on se chiffonne, on se mêle, on se froisse, mais quelque part on communie. En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister. »

La vie est un combat de boxe et le fief est un ring où chacun tente de trouver et préserver un équilibre pour esquiver des coups, en donner des justes, et pourquoi pas viser la coupe laquelle ouvrira d’autres horizons. La danse des corps qui combattent est admirablement retranscrite et on ne s’ennuie pas à imaginer les mouvements retenus, déliés, tout en muscles et en malice des ces garçons pour qui la boxe devient la voie des rêves

La colère est absente de ce premier roman. Pourtant la lucidité douloureuse de ce territoire sans espoir avec laquelle le narrateur Jonas nous parle pourrait glisser vers un discours plus vindicatif et revendiquer, accuser, pointer…Il n’en est rien. Jonas et son entourage sont authentiques, directs et presque empreints d’une certaine sagesse à composer avec le domaine dans lequel ils sont nés, résolus ou résignés à faire avec, fatalité d’un destin qu’il n’est pas toujours aisé à déjouer malgré les possibles. Jonas et ses amis seraient donc les maîtres de ce fief, ou des vassaux d’un nouveau genre, bien contraints d’y développer, dérouler un quotidien, régulé par la société seigneuriale, faussement acteurs de leur existence puisque pris dans les limites d’un territoire, baigné d’ennui.

Je retiendrai derrière la tristesse en filigrane dans le texte, la tendresse, celle de l’amitié, celle des anciens pour les plus jeunes, la tendresse maladroite dès lors qu’il faut composer avec le désir sexuel et la relation plus intime avec l’autre, la tendresse digne de celui qui reste pour celui qui quitte. Etonnamment, au-delà de cette écriture orale, langagière, nullement démonstrative, l’élégance est bien le mot qui me vient quand je pense à Jonas et ses acolytes. Elle se pare, pudique, se perd dans des attitudes adolescentes ennuyeuses et parfois irritantes mais l’inoffensivité des jeunes est réellement touchante car toute révélatrice de leur non-choix de vie, du fief ainsi subi, fief château de l’enfance à préserver, fief piège de l’adulte en devenir qui se cogne à la réalité. « Et bien souvent je m’imagine avoir le même destin, un destin qui me permettrait de me rencontrer moi-même, sans les autres, qui ne constituent plus qu’un miroir déformant. Seul sur une île je n’aurais personne à qui me comparer. Et je pourrais travailler à ma survie, pour ne plus avoir à me demander si je vis bien. Heureusement j’en ai trouvé qui me ressemblent. On se soutient dans cet exil. Tous solidaires, ensemble. Tous à vouloir sortir du rang pour se retrouver enfin seuls, et tenter de comprendre ce qu’on est censés faire avec ça. » Entre nostalgie et constat, il s’agit bien d’une vie et de son décor réel dans lequel on n’a pas d’autre choix que de faire, chaque jour qui passe. Chapeau bas aux seigneurs qui se méconnaissent dans ce fief et à David Lopez pour ce premier roman reçu comme un uppercut au ralenti, enrobé dans un nuage de beu,  presque envoyé en caresse pour que l’impact soit accusé mais non violent, empreinte que je ne suis pas prête d’oublier ni d’effacer. – Karine Le Nagard

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Cette lecture fut, pour moi un véritable calvaire pour aller à son terme.

Je le regrette mais l’évocation de l’univers banlieues/ boxe/ drogue/ drague et même copains, ici, est sûrement très réaliste mais pour moi c’est un livre sans Histoire ni nouveautés. J’ai eu l’impression qu avec cet énième récit, je relisais le millième témoignage d’un succession de faits divers dont les journaux nous abreuvent plus ou moins régulièrement mais pour le reste pas un moment d’âme de cette communauté, pas un personnage à qui s’attacher. Un récit décousu, un vocabulaire, hélas trop commun et à la limite du franchement vulgaire. Quelques pages échappent à ces regrets (les souvenirs de la plus petite enfance, les digressions comico – philosophiques, certaines réparties) mais pour moi tout cela est trop long au global.

Je ne remets, naturellement pas en cause l’écriture et l’auteur mais ce livre n’était probablement pas pour moi. – Olivier Bihl

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Jonas, le narrateur de « Fief« , vit dans une ville moyenne française, dans une zone pavillonnaire à mi-chemin entre le quartier des tours et celui des belles maisons.

Il se laisse vivre entre ses copains qui lui ressemblent et qui sont sa vraie famille, fréquentant en dilettante les rings de boxe et sa petite copine, reproduisant fidèlement le modèle paternel, sans perspectives, sans limites, sans responsabilités ; une sorte d’Alexandre le Bienheureux du périurbain, dont la philosophie est, comme dit le livre : «Pas de plan. Pas de calendrier. Juste être».

Inutile de dire que ce n’est pas dans cet ouvrage qu’on trouvera des recettes d’ascension sociale, des exemples de sortie par le haut ou des justifications de travailler plus pour gagner plus…

A la dernière page, on se dit : ce n’est pas gai-gai, quel dommage, tout cette énergie gâchée… Oui mais, quelle langue ! Elle sonne juste et vrai et traduit à merveille les relations amicales et fraternelles de cette bande de potes qui tuent le temps entre rage, ennui, oisiveté, humour et innocence, avec leur argot, leur verlan et leurs mots venus de leurs langues d’origine, dans une scansion qui rappelle le rap, sa rage, sa fluidité et ses exagérations. – Marianne Le Roux Briet

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Ils s’appellent Romain, Poto, Habib, Lahuiss, Ixe, Untel à graviter autour de Jonas qui n’est pas le centre du groupe, car on ne peut pas les désigner à proprement parler sous le terme de « bande » même s’ils passent presque tout leur temps libre ensemble. Du temps ils semblent en avoir à revendre. Et ils l’occupent à glander, au sens propre comme au sens figuré, sur le pré carré de leur Fief.
S’ils formaient une bande, Jonas en disputerait la tête avec Lahuiss. Mais oserait-il durablement, lui qui lui concède la capiteuse Wanda ?
Jonas est pourtant un mec qui pourrait en imposer. Il est boxeur. Mais il lui manque sans doute un modèle à qui s’identifier pour aller plus loin, plus haut. Un autre modèle que celui de deux fumeurs régulier de shit, son grand frère, et son père, dont on sait juste qu’il joue au football comme vétéran. Les mères sont totalement absentes du roman.
Et puis surtout, comme l’écrit avec beaucoup de justesse David Lopez, réussir c’est trahir (p. 87), donc risquer de perdre ses amis. Il n’y aurait rien de pire pour Jonas, surtout s’agissant d’amis d’enfance.
Ce roman fait penser à L’attrape-coeurs, autre roman de la Sélection Anniversaire des 68. Celui-ci est proposé par par Julie Estève, qui avait écrit Simple, un roman d’une grande sensibilité. Il est touchant, à condition d’accepter que la réalité (dérangeante) que nous narre David Lopez existe.
Je reconnais n’avoir eu guère d’envie à supporter leurs échanges verbaux, leur inaction, leur inclinaison pour d’interminables parties de cartes que nous lecteurs avons un peu de mal à suivre, entre des bouffées incessantes … de bédo. Il faut s’acclimater au lexique comme à la syntaxe. Exemple (p. 44 ) : Ixe se place derrière Poto, et dans un rire il dit hey Poto pourquoi t’as un 8 un 2 une dame un valet un 7 et un 5 ?
On n’entre pas dans ce langage comme dans un moulin. L’auteur s’est manifestement battu contre les mots, pour construire ses phrases. Le texte est intentionnellement très parlé, mais très élaboré, d’une précision remarquable. Une fois apprivoisé, sa musicalité devient presque envoutante. On s’installe dans la conversation que Jonas entretient avec nous en le suivant dans l’analyse qu’il fait sur de multiples sujets, chapitre après chapitre, chacun pouvant presque être lu indépendamment des autres. Il nous raconte le meilleur moment de l’année en laissant émerger de la tendresse. Il nous invite à une séance de jardinage sous un angle plutôt décalé quand on s’interroge sur la mauvaise herbe. Et on goûte un humour savamment dosé.
Je referme le livre avec mélancolie, quittant Jonas à regret, avec le sentiment de l’abandonner à son sort sans avoir rien tenté, alors qu’il suffirait peut-être de pas grand chose pour que la partie ne soit pas jouée, et d’avance perdue.
On assiste avec délectation à une scène d’anthologie, avec la dictée de quelques paragraphes d’un extrait de Céline (Chapitre Virgule p. 85) et on en conclut qu’il sont au moins deux (Lahuiss et Jonas) à sortir du lot. Pas tant parce qu’ils ont de l’orthographe, mais de la culture. Et que certaines lectures auraient le pouvoir de les faire bouger. Une phrase de l’écrivain devient carrément provocatrice. On devient rapidement vieux, et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi « (Céline, Voyage au bout de la nuit).
Le lecteur comprend que la vérité vient de leur péter à la gueule, mais on s’interroge sur la puissance de la prise de conscience, car de la même façon que réussir c’est trahir, se remettre en cause est un comportement qu’ils semblent avoir décidé d’éliminer. Sinon fumeraient-ils et boiraient-ils toute la sainte journée ?

Quelques fulgurances les traversent parfois. Comme Untel chambrant Jonas : T’sais quoi Jonas, dans la vie t’es comme dans le ring, tu fais que d’esquiver (p. 82). Ou Jonas réalisant que leurs actes ont des conséquences (p. 132) en apprenant l’incarcération de Untel.
Ils consacrent l’essentiel de leur temps à s’ennuyer, activité érigée à un « high level » parce que (p. 46) L’ennui c’est de la gestion. Ça se construit. Ça se stimule. Il faut un certain sens de la mesure. On a trouvé la parade, on s’amuse à se faire chier. On désamorce. Ça nous arrive d’être frustrés, mais l’essentiel pour nous c’est de rester à notre place. Parce que de là où on est on ne risque pas de tomber.
Ils vivent dans un entre deux entre petite ville et campagne, au milieu de hameaux encore emplois déserts … il y a plus bled qu’eux, c’est certain (p. 61). On devine que Jonas aurait du potentiel avec un peu d’ambition et une hygiène de vie. Mais il laisse les gens et les évènements décider pour lui et ne se laisse pas la chance d’avoir la vie qu’il pourrait gagner. Même l’ultime combat de boxe, il le perd. Comme s’il avait la carrure sans l’envie. Avec néanmoins le courage : L’unique moyen de ne pas souffrir d’un entraînement de boxe, c’est de ne pas y aller. Moi je suis là. Alors qu’on ne vienne pas me dire que je suis incapable de faire des sacrifices (p. 11).
Il est comme asservi par la généalogie, l’environnement. Ses lectures, polarisées sur Barjavel ou Daniel Defoe ne lui permettent pas de rompre la boucle infernale qui mouline dans son cerveau. Même Candide ne le fera pas réagir : Cultiver son jardin, il est gentil Voltaire mais il faut d’abord savoir ce quo’n veut y faire pousser (p. 131). Le vrai souci est qu’il ne maitrise pas les codes (p. 173), ce qu le fait dire : Ça fait que je n’ai pas envie d’avoir à me rendre aimable pour être aimé.La réécriture de Candide par Lahuiss (décidément le plus cultivé du lot) était désopilante (p. 53) : Les gars, j’vais vous la faire courte, mais « Candide » c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait téj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là il va tout lui arriver .

L’essentiel de leur énergie est dirigée contre eux. D’abord au travers des défis qu’ils se lancent constamment. C’est toujours plaisant de voir un type qui a déclaré la guerre demander une trêve (p. 149). L’explication est donnée juste après : On a beau s’aimer de toutes nos forces, on poussera volontiers l’autre dans le vide si ça peut nous éviter d’y tomber.
Et pourtant il pourrait y avoir une vraie cohésion entre les potes : On est souvent agressifs entre nous, à s’insulter dans tous les sens, mais quand c’est sérieux on le reconnaît tout de suite (p. 95).
Ecrira-t-on semblablement dans dix ou vingt ans ? Le langage aura doute muté, enrichi de nouvelles expressions. Les piliers de bar des années 60 sont devenus des têtes d’ampoules et on les désignera autrement en 2040 mais je doute que se soit estompées les frontières entre des mondes différents qui vivent l’un à cote de l’autre sans se pénétrer. A ce titre David Lopez signe à trente ans un premier roman essentiel. – Marie-Claire Poirier/A bride abattue.
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Lu dans le cadre des 68 premières fois. Je venais juste de terminer « Grand frère » que j’ai beaucoup aimé quand j’ai ouvert « Fief ». Ma première réaction fut le rejet, « encore un style de jeunes «.

J’ai poursuivi ma lecture et peu à peu je me suis attachée à Jonas et sa bande de copains traînant dans une zone péri-urbaine, ni la campagne, ni la ville.

Jonas ses entraînements, son entraîneur, ses combats de boxe, ses amis d’enfance avec lesquels il partage parties de cartes, joints, sorties…

Je l’ai lu jusqu’au bout tout en restant à la périphérie, je ne suis pas vraiment rentrée dedans . Ce n’est pas un livre qui m’a touchée.  – Michèle Letellier

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Fief, c’est le territoire d’un groupe de jeunes qui vivent d’expédients. Ils sont souvent au chômage et se retrouvent régulièrement pour fumer de gros spliffs et jouer aux cartes. L’histoire se déroule dans une ville de province, à la périphérie de la ville, avec un pied à la campagne. Autant dire aucune perspective d’avenir pour Jonas, le héros du roman. Son personnage est complètement désenchanté, comme d’ailleurs la plupart de ses potes. Difficile de trouver une personne plus passive, il est dans l’acceptation en permanence. Il sert d’esclave sexuel à son amie Wanda, une jeune fille riche. Il boxe en amateur, mais il attend que son manager, un homme âgé mais qui croit en lui, lui offre des combats à sa portée. Seulement il y a tous ces joints qui le démotivent et le rendent incapable de mener un combat jusqu’au bout. Une vie de merde en somme, sans grand espoir. Le tour de force que réalise l’auteur, David Lopez, c’est d’avoir réussi à s’approprier cette langue qu’utilisent ces jeunes de banlieue : wesh wesh, bien ou quoi, gros, tous ces tics de langage. Au début, on tique un peu avec cette langue, et puis on finit par s’adapter à ce mélange d’argot et de verlan, avec quelques néologismes ici et là. Car l’auteur a fait des études de sociologie, il a chanté des textes de rap dans ses jeunes années, il a boxé et vécu à Nemours, il y a beaucoup d’éléments autobiographiques dans la vie de Jonas. Avec cette différence que l’auteur a plus d’avenir dans l’écriture que son héros dans la boxe. Merci aux Editions Points et aux bonnes fées des 68 qui nous fait découvrir ce texte. – Michel Carlier

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Voilà un Fief qui ne se conquiert pas sans mal…Il faut se frayer un passage entre les lignes drues de David Lopez, se faufiler dans les conversations sans fin de Jonas et ses potes aux surnoms sans queue ni tête, se cramponner pour tenir toute une partie de cartes ou un entraînement de boxe au rythme des échanges de mots, de tours, de joints, de coups, sans mollir, comme eux, sans respirer, comme eux, sans fuir, comme eux. On croit étouffer, on croit flancher, on croit renoncer vingt fois et puis…Et puis, soudain, le rythme s’apaise, la parole se fait plus fluide, le regard prend de la hauteur, de la tendresse aussi, parmi les prénoms insensés de cette bande de potes foutraques mais fidèles, on croit halluciner de voir se glisser le nom de Voltaire ou de Céline, on finit par comprendre qu’ils y ont toute leur place. On finit par comprendre aussi, en découvrant peu à peu la beauté et la puissance du style de David Lopez dissimulées sous les oripeaux des conversations creuses d’une bande de jeunes agaçants mais ô combien attachants, pourquoi le jury du Livre Inter avait décerné son Prix à ce premier roman au charme à conquérir en 2018. – Magali Bertrand

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Dans une petite ville de grande banlieue, trop verte pour être un « quartier » et trop goudronnée pour ressembler à la campagne, Jonas, Poto, Ixe, Miskine, Untel, Habib et Lahuiss tuent le temps en fumant de gros spliffs et en jouant aux cartes. Jonas se sent bien avec sa bande de potes, même s’ils ne font pas grand-chose. Ce qu’il veut, lui, c’est être tranquille, pouvoir s’entraîner à la boxe et préparer son prochain combat. Et continuer de temps en temps à fréquenter Wanda.

Un portrait de tout jeunes adultes un peu perdus, désœuvrés, qui cherchent un sens à une existence sans grande ambition. Le choix d’une langue très orale et actuelle – tchek de l’épaule, vas-y bien ou quoi, wesh gros on joue ou quoi ? – peut rebuter certains lecteurs, mais ce récit qui sonne fort juste est très bien construit. Et ce n’est pas parce que le récit est écrit dans l’argot des banlieues que l’auteur n’a pas de références littéraires, en témoigne un passage désopilant où Lahuiss, le seul à faire des études, entreprend de faire faire une dictée d’un extrait de Voyage au bout de la nuit à la bande. Un extrait : « Je lui demande s’il n’aurait pas l’extrait de Voltaire dont il nous avait parlé la dernière fois, avec des histoires de jardin et tout ça, mais il dit non, puis annonce qu’il va nous dicter trois extraits d’un livre écrit par une femme qui s’appelle Céline je crois, enfin c’est ce que j’ai cru comprendre parce que ce n’est pas facile de l’écouter avec tous les autres qui demandent quel jour on est, pour mettre la date en haut à gauche de la feuille, et ceux qui râlent parce que leur stylo n’écrit pas bien. Untel demande wech, c’est qui celle-là, et Lahuiss lui répond qu’il s’agit d’un homme, ce qui fait dire à Poto vas-y c’est quoi comme gars bizarre ça encore. » L’ensemble est très réussi et vivant, et empreint, dans son dénouement, d’une jolie dimension poétique. – Emmanuelle Bastien

Antonia – Gabriella Zalapi

Antonia est un premier et court roman paru en janvier 2019 et récompensé par le Prix de l’Héroïne Madame Figaro ; c’est Emmanuelle Grangé, auteure de Son absence et Les amers remarquables qui a choisi de le faire figurer dans cette sélection. Elle nous dit pourquoi en quelques mots…

Antonia

« Antonia, journal 1965-1966 m’a été proposé par une chère amie libraire de Tanger, tiens, ça pourrait te plaire. J’ai dû noter le titre dans un carnet et l’oublier et m’en souvenir par cœur quelques mois après, Antonia, Gabriella, Zalapi…, la promesse d’un voyage dans une Italie prospère en 1965. De fait, il s’agit du pain quotidien de Antonia, mariée, mère d’un garçon, dans une société bourgeoise conservatrice. Un roman sous forme de journal où l’arrivée de lettres, de photographies familiales d’horizons différents va précipiter l’émancipation de la jeune femme. L’écriture est limpide, mêlée de douleurs et de sourires, d’interrogations, de doutes et de révolte. Je pensais voyager en Sicile, les paysages de Gabriella Zalapi sont infinis. Très beau premier roman pointu, léger aussi parce que jamais asséné. Vous me suivez ? Vous avez raison ! N.B. : Gabriella Zalapi est également une artiste peintre, à découvrir, mmmh… »Emmanuelle Grangé

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Les avis des lecteurs :

Voilà un roman que je n’aurais probablement jamais lu sans les 68 Premières Fois ! C’eût été dommage ! Ce « Journal » que l’on devine nourri d’autobiographie condense une vie mais aussi la condition féminine en une période d’un an et c’est d’une rare puissance.

Antonia est une jeune femme de 30 ans, mère d’Arturo, 8 ans et épouse de Franco. Au mitan des années 60 ( le journal se concentre sur un peu plus d’une année, 1965-66), elle reçoit à la mort de Nonna, sa grand-mère paternelle, des cartons de photos, lettres, carnets, toute une vie  de papier qui la force à renouer avec ses souvenirs et à dresser le bilan des années écoulées.

Cet inventaire rétrospectif met au jour le cheminement qui l’a conduite à un mariage malheureux dont elle voudrait se libérer : « Impossible d’envisager une vie de « perfect house wife » pour le restant de mes jours. J’aimerais abandonner ce corset, cette posture de femme de, mère de. Je ne veux plus faire semblant ». Mais l’époque, le poids des traditions patriarcales, les conceptions masculines sur ce que doit être la femme et sur la place qui lui est attribuée dans la famille et dans la société, forment autant d’obstacles à franchir pour acquérir son indépendance. Les relations corrosives avec son époux, avec son grand-père et avec une mère toxique apparaissent sous une forme lapidaire, comme des carcans inéluctables dont il paraît difficile de s’affranchir tant ils contaminent toutes les strates de la société.

Par sa brièveté, par sa construction elliptique qui force le lecteur à combler les vides, ce roman, écrit sous forme de journal intime, m’a fait l’effet d’une grande claque. La référence au réel est accentuée par les quelques photos disséminées autour du texte qui prend valeur universelle à partir d’une expérience individuelle. Histoire d’une émancipation, « Antonia – Journal 1965-1966 » possède une force qui transcende l’époque, le milieu et les singularités biographiques pour nous rappeler ce que furent les combats des femmes, de chaque femme, pour se délivrer de la tutelle séculaire masculine. Sans polémique, sans discours didactique, d’une façon dépouillée et brutale, Gabriella Zalapi nous fait prendre conscience d’un chemin parcouru, celui des droits acquis de haute lutte mais sans cesse fragilisés.

Un roman très marquant, pour moi ! – Sophie Gauthier

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Le format « journal intime », annoncé en couverture, n’était pas pour me déplaire et la quatrième de couverture est bien tournée. On peut ainsi y lire : « A la mort de sa grand-mère, [Antonia] reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile ». A priori, c’est tout ce que j’aime.

Mais j’aurais dû lire plus attentivement l’attaque de cette présentation. « Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe » en dit beaucoup plus sur la réalité du livre que les deux phrases qui m’avaient interpellée. En effet, non seulement Antonia étouffe, mais elle s’ennuie. Et ça ne pardonne pas : on s’ennuie aussi un peu en lisant ce livre, qui se déroule de l’été 1965 à l’été 1966. Malgré la chaleur accablante de l’été sicilien, le texte est vaporeux. On ne va nulle part, coincé avec Antonia entre les murs de son grand appartement sans âme.

Soudain, arrivé au tiers de la lecture, on croise une photographie. Une vraie, en noir et blanc. Un portrait en l’occurrence, mais par la suite, il y a un peu de tout, toujours des photos de famille d’époque. C’était annoncé en quatrième de couverture, je n’y avais pas prêté attention. Me voilà troublée : et si ce n’était pas un roman ?

Petit tour sur le site des éditions Zoé. J’apprends que « Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction ». Oh non ! Serais-je donc en train de lire un de ces livres que je n’aime pas, où l’auteur n’a pas envie d’appeler « autobiographie » ou « récit » son texte, et le maquille d’un label « roman » pour ne pas se mouiller mais perd le lecteur qui ne sait plus ce qu’il lit ?

Il n’y pas le nom de Gabriella dans l’arbre généalogique proposé dans les dernières pages du livre. On y trouve celui d’Antonia, mais c’est un arbre généalogique d’une famille sans nom. Pourquoi s’embêter à en créer un si les personnages n’existent pas, sachant que ça n’apporte rien à l’histoire (on le découvre à la fin, après avoir lu tout le journal) ? Et pourquoi avoir mis tant de photos, 11 pour un livre de 112 pages, si ce n’est pour faire revivre aux yeux de tous ses ancêtres ? J’ai du mal à y trouver une « amplification de la puissante capacité d’évocation du texte », comme l’annonce ce fichu résumé. Il ne m’évoque rien du tout, ce texte.

Quant à la dernière promesse de la quatrième de couverture, « roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960 », elle me laisse totalement sur ma faim. J’ai cherché, j’ai attendu pendant près de 100 pages le contact avec la réalité de la condition des femmes en Sicile dans les années 1960. Mais Antonia, à laquelle on n’a ni le temps ni le loisir de s’attacher, effleure cette réalité sans nous en dire assez pour que l’on saisisse vraiment la force de son choix final. – Claire Sejournet

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A vivre des « journées lignes » fades et sans saveur, des journées sans un mot plus haut que l’autre, voire sans mots du tout, Antonia finirait par croire que l’horizontalité est la règle et que rien, jamais, n’a ou n’aura de verticalité dans son existence. Ce serait oublier un peu vite ces arbres élancés, noueux, rugueux parfois, croisés souvent, mais debout face au vent et dans les tempêtes, ces arbres à la généalogie riche et variée des branches desquelles elle descend, tétant leur sève goulument pour en nourrir ses souvenirs. Cette jeune femme effacée, jeune mère décontenancée, jeune épouse rabrouée, fouillant dans les archives familiales après le décès de sa grand-mère va raviver cette mémoire et réveiller en elle la vigueur enfouie de cette lignée de femmes qui mène jusqu’à elle en même temps qu’une douleur lancinante, l’élancement sourd de la blessure toujours à vif de ne pas avoir su être fille et de savoir si mal être mère.

Nous invitant dans l’intimité du journal de cette année décisive pour Antonia, Gabrielle Zalapi nous fait les témoins de cet éveil dont on suit les étapes pas à pas : ouvrir les yeux (« Je ne trouve pas ma place. Je suis une imposture. »), se forger des outils (« J’ai acheté des livres. Je dévore. J’engrange du vocabulaire. »), prendre une décision (« Antonia, tu dois : émerger, apparaître, sortir, te montrer, jaillir des tréfonds, manifester ta présence. Qu’attends-tu ? »). Le format du journal permet de moduler le rythme de la narration, le style et la langue et d’adapter son tempo de lecture sans que l’intérêt ne faiblisse. C’est sans doute cette proximité, ce style joliment intimiste, ce questionnement sincère qui créent de si nombreux échos et font résonner avec une intensité toute particulière la corde de notre sensibilité de lecteur, de lectrice. – Magali Bertrand

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Confession étonnante et sensible d’une femme mal-mariée qui lutte contre les démons de son enfance.

Deux années durant, entre 1965 et 1966, Antonia tient un journal pour dire son quotidien et convoquer ses souvenirs. Nous sommes dans les hautes sphères de la bourgeoisie de Palerme. Entre Arturo son fils et son mari Franco, Antonia s’ennuie, étouffe, bouillonne intérieurement. Rien de cette vie mondaine de femme rangée, tenue à la discrétion et soumise ne l’enthousiasme. A contrario, elle se fane de jour en jour et les gazouillis de son tout-petit n’y changeront rien.

Comment transmettre et aimer quand on a subi, enduré le pire dans l’enfance ? Antonia détricote son histoire à partir de photos et de lettres qu’elle exhume de cartons récupérés à la mort de Nonna, sa grand-mère paternelle tant-aimée. La jeune femme entame une difficile mais nécessaire reconstruction afin de ne pas sombrer. Cette plongée dans l’enfance sera-t-elle suffisante pour retrouver le geste maternel et le goût de la vie ?

J’ai aimé le format de ce tout-petit roman, la recherche identitaire, le thème de l’émancipation féminine, les photos habilement insérées pour donner du corps à l’intrigue. La quête de liberté de l’héroïne m’a tenue en haleine jusqu’à la fin. Je reste un peu plus réservée sur la densité de l’histoire. Pourquoi ces deux seules années d’écriture du journal ? Cette correspondance intime aurait gagné à être plus étoffée et notamment en ce qui concerne la difficulté à créer le lien maternel et le chemin vers la renaissance.

Beaucoup de charme donc pour ce texte vif mais pas le coup de foudre. J’en attendais beaucoup plus. – Sandrine Guinot

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Antonia est une jeune femme censée vivre en Sicile dans les années 60, mais le beau portrait qu’en fait Gabriella Zalapi est très actuel.

La forme du journal intime permet de vivre dans l’esprit de la narratrice. Les pensées d’Antonia s’offrent en  partage avec ses interrogations et ses doutes, entre son mariage insatisfaisant et ses espoirs douchés… Le texte est court (moins de 100 pages), l’écriture est vive, les situations bien campées, les photos qui parsèment les pages ne sont pas redondantes, elles aident au contraire à figurer les personnages.

Seul problème et il est de taille : la fin – abrupte – m’a frustrée … Pour tenter de comprendre, j’ai hâte de lire des interviews de l’auteure, en espérant que la question lui sera posée sur ce point. – Marianne Le Roux Briet

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Antonia est mariée à un homme pour qui elle n’éprouve aucun sentiment, Antonia se sent prisonnière de son entourage et d’elle-même, Antonia est mal aimée, il est vrai qu’Antonia semble avoir subi les avances de son beau-père il y a quelques années, essuyant la colère de sa mère qui l’incrimina, elle et elle seule… Antonia se voit priver de son rôle de mère par une gouvernante qui la domine, Antonia a pourtant essayé à certains moments, d’après ses écrits de refaire surface…

Un petit roman très court mais très superficiel et confus et qui ne m’a pas intéressée : superficiel parce qu’écrit sous forme de journal, que peu d’informations sont délivrées clairement, que l’on n’a sous les yeux que la version des faits de notre héroïne et donc une facette unique du personnage et la vision dont l’auteur veut bien nous faire part et qu’il serait bon de pouvoir sonder un peu plus l’entourage,  parce que de rapides allusions au passé des protagonistes  sont mentionnées, sans plus…

Et confus parce que l’on s’y perd, que l’on a bien des difficultés à établir le lien entre les personnages, (je ne me suis aperçue de la présence d’un arbre généalogique qu’en fin d’ouvrage), parce que l’auteur saute rapidement d’un personnage à l’autre, parfois sans information sur son identité, parce que les informations n’arrivent que par bribes, à coup de lettres et photos sorties des caisses qu’Antonia explore après la mort de sa grand-mère.

Et puis cette héroïne qui se vautre dans son malheur, victime de son entourage et de son refuge dans un mariage qui lui permettrait d’échapper à son enfance et à sa famille, ne montre aucune qualité qui permettrait au lecteur de s’y attacher.

Un roman d’une grande banalité que j’oublierai rapidement. – Roselyne Soufflet

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Antonia est une femme libre, dans le corps d’une mère maladroite et d’une épouse malheureuse. Et comme beaucoup elle cherche sa chambre à elle ! Fouillant son passé, elle s’ouvre doucement à une autre vie, qui ne serait pas que rêvée. Au fil des photos qu’elle découvre, elle s’émancipe, devient femme, devient elle, et pas celle que les autres voudraient qu’elle soit. Elle touche du doigt les blessures de sa famille et comprend les siennes, un peu.

Ce roman, court, laisse entrevoir des combats qui parlent à de nombreuses femmes je pense. Son auteur, en peu de pages, trace les traits d’une héroïne à laquelle le lecteur a envie de s’attacher. Ce roman interroge aussi, quoi choisir, l’amour ? Sa famille, ses enfants au risque de s’oublier ? Quel équilibre privilégier, le sien, celui des autres auxquels nous sommes attachés ? Y-a-t-il un moyen de s’affranchir de son passé, de ses héritages ?

Une jolie lecture en tout cas. Et des questionnements, toujours d’actualité. – Emmanuelle Boucard Loirat

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Ce premier roman se présente sous la forme d’un journal intime. Comme son héroïne Antonia, Gabriella Zalapi a eu une vie très cosmopolite : Genève, Palerme, Paris, New York et même Vienne. Son enfance à Palerme a eu une influence prépondérante sur son écriture, elle a fait le plein d’images sensorielles. C’est à la suite d’un travail de deux ans sur des archives familiales et sur l’histoire de sa famille que l’autrice a pu écrire ce journal. Antonia , trente ans , vit avec un mari très occupé par ses activités professionnelles, qu’elle n’aime pas. Ils ont un fils, Arturo, qu’elle voudrait chérir, mais son mari lui impose une gouvernante qui la prive de son fils. C’est vraiment l’histoire d’un manque d’amour, sa mère ne l’a jamais aimée. Surtout après avoir découvert que son beau-père lui faisait des avances, c’est elle qui a été punie et envoyée dans un lointain pensionnat. Sa mère l’a d’autant plus détestée, alors qu’elle était la victime des attouchements du beau-père. L’histoire se déroule dans les années 1965-1966 , à Palerme, autant dire que cette période et cette ville n’étaient pas synonymes de libération des mœurs et que la femme y était réduite à un rôle de mère, avoir des enfants et régenter le foyer. Antonia étouffe dans un tel environnement, elle parle de tuer en elle sa passivité, « tuer en moi ces réflexes de femme soumise » , « tirer un coup de fusil sur mon immobilisme ». Le passé familial est extrêmement lourd , la famille d’Antonia a vécu dans l’Autriche du nazisme, la famille de sa grand-mère a été dépossédée de sa belle propriété sicilienne par le régime du Duce, après avoir été déclarés « ennemis de la Nation » du jour au lendemain. Ce roman, en dehors d’être le récit d’une émancipation féminine dans un contexte très machiste, nous interroge surtout sur la construction de son identité quand on dispose de plusieurs cultures, juive viennoise, palermitaine, suisse et anglaise. – Michel Carlier

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Un court roman sous forme de journal intime d’une femme mariée sans amour dans les années 60 à Palerme, enrichi de photos issues des archives familiales de l’autrice qui viennent donner au propos une épaisseur inattendue.

«Ce matin, lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais incapable de bouger. Mon corps semblait s’être dissous dans les draps et baignait dans une sueur toxique.»

L’incipit donne le ton. Antonia est prisonnière d’une situation en apparence idyllique dans une société bourgeoise palermitaine où la femme se doit d’être soumise, en représentation et désœuvrée (et où le divorce n’existe pas encore). Mère d’un enfant de 8 ans dont l’éducation est confisquée par la nurse anglaise, elle peine à prendre sa place de mère et à aimer son enfant. Elle a hérité de sa grand-mère de gros cartons remplis de lettres et de photographies. En explorant l’histoire familiale, et son histoire intime aussi, elle va trouver la force de s’émanciper, mais à quel prix ?

Il faut être attentif aux mots précis, choisis avec soin, il faut lire entre les lignes et écouter les silences d’Antonia. Ce journal intime plein d’ellipses fait des allers et retours entre le passé, où Antonia exhume de sa mémoire grâce aux documents familiaux des épisodes de son enfance qu’elle avait oubliés, et ce présent où elle se sent comme un vase creux posé sur une étagère…

Un premier roman concis, d’une grande finesse, presque trop court et pourtant si dense… – Catherine Dufau

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A Palerme, dans les années 60, Antonia a épousé un homme qu’elle n’aime pas, dont elle a eu un fils. Elle s’ennuie, étouffe, dans cette vie bourgeoise alors qu’elle rêve d’horizons libres. La découverte de lettres et de photos suite au décès de sa grand-mère lui font prendre davantage consciente de l’insatisfaction qui est la sienne. « Antonia, écrit-elle, tu dois : émerger, apparaître, sortir, te montrer, jaillir des tréfonds, manifester ta présence. Qu’attends-tu ? ». Dans le journal qu’elle tient sur un an et demi, elle raconte les souvenirs de sa vie passée, sa souffrance actuelle, sa mélancolie, ses déceptions, ses difficultés à être une bonne mère. Elle dit aussi son dégoût pour son mari et cette vie étriquée qu’il lui fait mener. Au bout de dix-huit mois d’écriture, elle se décide enfin à exister, et à faire craquer les coutures du corset dans lequel elle était enfermée. On pourrait reprocher à ce récit diariste sa brièveté, cette concision me parait cependant suffisante pour rendre compte du cheminement progressif qu’elle parcourt. En revanche, on se perd un peu dans le nombre important de membres de la famille et des liens qui les unissent – ou les séparent -, ce qui aurait mérité, pour le coup, quelques pages supplémentaires.- Emmanuelle Bastien

 

 

 

 

Grand frère – Mahir Guven

Goncourt du premier roman, mais également Prix Régine Deforges, Grand frère est un roman paru en 2017 aux éditions Philippe Rey et désormais disponible au Livre de Poche. C’est Odile d’Oultremont, auteure de Les Déraisons et Baïkonour qui a choisi de le proposer aux lecteurs de cette sélection anniversaire. Elle nous en dit quelques mots :

Grand frere

« Deux frères élevés en banlieue parisienne, l’un est chauffeur de VTC l’autre infirmier.
A travers les témoignages croisés de Grand Frère et Petit frère, on découvre la réalité d’une jeune génération franco-syrienne qui hésite entre forcer l’intégration uberisée de notre époque ou céder à l’illusion de la « terre promise » syrienne.
Mahir Guven dessine le portrait passionnant d’une fratrie sacrifiée à ses choix impossibles, avec un sens brillant du portrait. Sa langue est unique, décomplexée, tonitruante, c’est vif, c’est drôle, c’est terrible. J’en garde le souvenir de deux cœurs haletants, troublés, fiers et magnifiques.
Trois ans après, j’y pense encore, souvent, à ce roman. Et j’en suis heureuse. » – Odile d’Oultremont

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Les avis des lecteurs :

Dans une banlieue de Paris… Un homme, le daron de l’histoire, a perdu sa femme et tente autant qu’il peut, d’élever ses deux fils… L’aîné, Grand frère, est désormais chauffeur VTC. malgré son appart et son autonomie, tout n’a pas toujours été facile. Il a quitté l’école sans diplôme, s’est enrôlé dans l’armée pour en revenir perdu… Le plus jeune, Petit frère, est infirmier. Il est né pour soigner, pour venir en aide à son prochain. Il est tourné vers l’univers, vers Dieu, vers les religions. Plus calme et plus sérieux que son aîné, c’est pourtant de lui qui viendra leur fin à tous…

Sorti à la rentrée littéraire de 2017, je me souviens vaguement avoir entendu parler de ce roman. C’est grâce à la sélection anniversaire des 68 premières fois que je l’ai ouvert il y a quelques jours…

Et ce que je peux en dire, c’est que c’est une sacrée gifle… C’est un roman percutant, qui coupe le souffle, qui tord le ventre et vous submerge de questions.
C’est un roman qui sonne comme la banlieue, avec son rythme, ses mots, ses personnages emblématiques.
C’est un roman sur l’embrigadement, sur les bonnes volontés bafouées, sur les rêves piétinés et la dure réalité qui rattrape et casse tout.

C’est aussi une formidable déclaration d’amour fraternel. Le lien qui unit ces deux frères, l’incompréhension, la fidélité et la main tendue, à n’importe quel prix…

C’est enfin une histoire terriblement actuelle. Avec ces horreurs, ces blessures et ces pansements, qui tentent de masquer les douleurs et de sécher les larmes… – Audrey Thion

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Grand frère et Petit frère se racontent . Franco-syriens, ils ont suivi un parcours différent.
Grand frère est chauffeur Uber, essaye de se ranger suite à un passé de dealer .
Petit frère, plus intellectuel, infirmier compétent, s’en va faire « le docteur « en Syrie, pour pouvoir sauver des vies et trouver sa voie.
Il abandonne son frère, son père ( son daron ), la vieille ( sa grand mère ) sans les avertir.
Et s’il revenait ?

Livre très poignant qui évoque la reconstruction de ceux qui sont restés, qui se questionnent, qui condamnent et qui pardonnent. Et les désillusions de ceux qui partent. Le style mélangé d’argot et de verlan et souvent comique permet d’affronter la gravité des thèmes de l’intégration et de la radicalisation.
Tout à fait réussi . Goncourt du premier roman , mérité ! – Anne-Claire Guisard

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Premier roman à deux voix, celles de Grand frère et petit frère qui parlent tour à tour. Leur père est syrien, leur mère bretonne est décédée trop tôt. Ils grandissent en banlieue, font du foot… Leur père est chauffeur de taxi. Grand frère loupe son bac, part à l’armée et revient démobilisé pour schizophrénie. Après quelques déboires avec la loi, il devient chauffeur de VTC. Petit frère après des études d’infirmier travaille au bloc opératoire à l’hôpital Pompidou.

Petit frère disparaît du jour au lendemain, parti faire de l’humanitaire en Syrie sans prévenir son père et son frère qui passeront de nombreux mois à le chercher.

Dans ce roman Mahir Guven aborde de nombreux sujets d’actualité : les problèmes rencontrés par les chauffeurs de taxis face à la concurence des ubers, l’exploitation des chauffeurs ubérisés, la difficulté à sortir de la banlieue et à s’intégrer dans la société, la religion, les départs en Syrie, les désillusions, l’impossibilité de rentrer en France…

Malgré cela, j’ai trouvé que Grand frère avait une vision très positive sur ce que la France pouvait leur apporter.

Ce qui frappe d’emblée c’est le style inspiré du parler de la banlieue mais très lisible et compréhensible.

Et s’il faut une seule bonne raison de lire ce livre c’est son épilogue. – Michèle Letellier

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Un roman et deux témoignages. Celui du grand frère, qui raconte son parcours : son enfance, l’armée, où il a échoué, le deal, les démêlés avec la justice, sa vision de son daron aux idées bien arrêtées qui semble-t-il n’auront d’influence que sur l’aîné, des amours, une liaison « vite fait » comme il le laisse entendre, son lien avec Gwen, policier paternel non désintéressé, ses tourments au sujet du petit frère, infirmier, parti sans prévenir pour travail dans l’humanitaire… Tous ces propos sont d’une grande sincérité, ce personnage « nature » voit et juge le monde de façon très logique, conscient de ses faiblesses, mettant en doute sa façon de s’exprimer, ce langage qui immerge dans la réalité de vie des protagonistes et qui pimente agréablement la lecture.

Un grand frère émouvant qui accroche le lecteur avec ses inquiétudes, car à travers ses réflexions, on voit se profiler des soucis et on peut envisager de terribles épreuves pour ces deux frères et leur famille : un famille à la fois unie et  désunie : la mère décédée, la grand-mère en maison de retraite, le père, conducteur de taxi en conflit avec son fils aîné, (l’auteur aborde alors le problème des VTC), toutefois, un père aimant, à sa façon, capable de remuer ciel et terre à la recherche du cadet disparu, un grand frère qui crie sa colère face au comportement de ce jeune qui semble prendre le chemin de la radicalisation, sujet brûlant que l’auteur amène avec délicatesse, permettant au lecteur de découvrir lui-même l’ampleur du problème et la façon dont on peut le vivre quand on est dans une famille d’émigrés.

Un autre thème abordé : le déracinement et la quête d’une identité : qui sont-ils ces deux frères ? Mère Bretonne, père Syrien, impossibilité de lien avec le pays, les uns pratiquant une religion, les autres non, pas facile de prendre des repères pour un grand frère qui se cherche sans parvenir à répondre à toutes ses questions.

Que dire de mon ressenti de lecteur quant du récit : une tension qui monte tout au long du roman, une inquiétude grandissante, une fin surprenante.

Un récit poignant, et surtout un roman ou transparaît un amour fraternel fort et sincère.

Une bonne réflexion sur le problème de l’émigration. – Roselyne Soufflet

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Il y a de l’écho dans ma PAL…

Les propositions de premiers romans d’Odile d’Oultremont et de Gabrielle Tuloup de cette sélection exceptionnelle des 68 premières fois se sont mystérieusement suivies entre mes mains, créant dans mes lectures l’une de ses curieuses résonances dont seuls le hasard et la littérature ont le secret.

C’est ainsi que j’ai découvert tour à tour « Grand frère » de Mahir Guven, Prix Goncourt du Premier Roman en 2018, excusez du peu, et « Le chien de Schrödinger », de Martin Dumont, discret premier roman d’un homme plus habitué à créer des bateaux qu’à les monter pour en faire toute une histoire. Chacun dans sa langue, chacun dans son style, ils nous invitent à devenir les témoins attentifs et bienveillants d’une douloureuse histoire d’hommes, d’une histoire de père et de fils qui ne suit pas la voie qu’on aurait pu espérer, celle qu’on était en droit d’attendre de la vie si elle s’était montrée moins cruelle, moins retorse.

Dans chacune, il est question d’un père, chauffeur de taxi qui avale les kilomètres cramponné à sa plaque et à l’espoir de courses nocturnes bien payées pour pouvoir continuer à envisager l’avenir pour lui et sa famille, malgré tout. Il est question d’une mère, d’une épouse, partie bien trop tôt pour avoir laissé derrière elle des souvenirs et des hommes terminés, solides sur leurs pattes, vaillants face à la vie et sans ce regret lancinant d’un amour, d’une douceur, d’un parfum, d’un lien qui faisait tenir debout, qui faisait tenir ensemble. Il est question de fils qui ont tenté de trouver dans le silence parfois bourru mais toujours aimant de ces pères solitaires des raisons de grandir, de fils qui s’en vont sans qu’on comprenne pourquoi ni comment continuer à vivre avec cette douleur en plus. Et puis, il est question de choix, ceux que l’on fait, bons ou mauvais, ceux que l’on croit faire et qui nous échappent, ceux que l’on regrette et ceux que l’on aimerait ne jamais avoir eu à faire.

Rien n’est simple ni tranché, rien n’est manichéen dans ces vies d’hommes si différentes et si proches, et, si leurs mots ne sont pas les mêmes, s’ils n’ont ni la même tonalité ni la même force, s’ils ne prennent pas la même voie (la même voix) pour y parvenir, Mahir Guven comme Martin Dumont ont su donner à leurs personnages des contours et une réalité qui ne laissent ni insensible, ni indifférent. Dans les deux cas, très belle découverte ! – Magali Bertrand

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Un bouquin coup de poing sur un sujet, très actuel, le destin d’une fratrie d’origine syrienne dans la société française partagée entre la débrouille, une certaine intégration dans une société et un univers globalement difficile et le retour à ses origines, ici se sentir une vocation de défenseur d’un peuple en guerre. Un destin différent entre deux frères ; pour l’un chauffeur VTC, accessoirement indic par contrainte, à son compte après un parcours de petit délinquant et son frère infirmier qui va vouloir choisir l’humanitaire en Syrie avant de glisser vers le terrorisme.

Conflit générationnel avec un père – chauffeur de taxi ayant choisi l’intégration la plus totale possible dans sa patrie d’adoption, peu sensible à la pratique religieuse et ses fils tous deux plus versés vers une certaine pratique de la religion musulmane mais aussi marqués par une société française de la banlieue assez inégalitaire.

Le lecteur est entraîné par des chapitres courts par chacun de ces deux frères dans leurs évolutions, leurs choix de vie et d’orientation. A l’heure où le frère parti en Syrie revient en France après un parcours particulièrement chaotique et de plus en plus violent, quel est son véritable dessein, comment va t’il être perçu par ses anciens amis et son père ? Quels choix va devoir faire  son frère pour sauvegarder les liens familiaux, pour éviter le pire s’il devait survenir, comment gérer les silences et les absences de son petit frère ?

De nombreuses pistes, constats de toute sorte sont autant de voies que le lecteur va devoir suivre avec une écriture parfois âcre et un certain suspense aménagé jusque dans les dernières pages. – Olivier Bihl

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Grand Frère, c’est celui qui, après une jeunesse agitée faite de trafics et de petits délits, a choisi de se ranger et fait désormais des journées à rallonge au volant de sa voiture pour gagner sa vie comme chauffeur VTC. Le petit frère, lui, après être devenu infirmier, a progressivement glissé dans la religion, fréquenté les milieux intégristes de l’Islam et a finalement décidé de  partir en Syrie par idéal et pour se rendre utile en soignant ceux qui en avaient tant besoin. Ce départ en Syrie hante les pensées du grand frère et il tente de comprendre comment tout a pu basculer, en rejouant le film de leur enfance et de leur histoire familiale, de leur passé qui les relie à la Syrie, ce pays que leur père a dû fuir jeune. En parallèle, le petit frère raconte ces rencontres qui l’ont fait dévier d’une vie calme et toute tracée en France, la décision de partir, le voyage et le piège qui s’est refermé sur lui, son retour en France pour commettre le pire.

J’ai aimé ce récit à deux voix qui se répondent et nous laissent entrevoir, quelque part entre ces deux vérités, l’attachement fraternel très fort qui demeure au-delà de la colère et de l’incompréhension de chacun à l’égard des choix de l’autre. Le langage est celui des jeunes de banlieue (heureusement, il y a un glossaire !), il nous plonge dans le caléïdoscope de cette jeunesse aux facettes si variées et qui essaie de se frayer un chemin entre délinquance et intégrisme.

Grand frère est une belle découverte de cette saison des 68 premières fois, un livre que je n’aurais certainement pas lu sans qu’il me soit proposé et que j’aurais certainement refermé en jetant un œil sur quelques pages, rebutée par le langage. Je suis heureuse d’avoir franchi le pas et partagé ces moments avec ce Grand Frère. – Nathalie Ghinsberg

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Roman social et psychologique déroutant, percutant, bluffant, Grand frère est un premier roman sacrément maîtrisé.
Déroutant pour moi en raison du vocabulaire employé, un mélange d’argot, d’arabe, de sabir des cités donnant naissance à une langue brute et râpeuse, violente et imagée. Heureusement qu’il y a un glossaire en fin de livre !
Percutant car il donne à voir sans masques ni faux semblants une réalité qu’il est beaucoup plus confortable d’ignorer, celle de tous ces émigrés arrivés en France dans l’espoir d’une vie meilleure et à qui la société ne laisse pas vraiment de chance, de toute ces générations nées en France mais coincées entre deux cultures et qui ne trouvent pas plus leur place.
Bluffant dans sa construction et la tension psychologique croissante qui accompagne l’histoire. Bluffant aussi par cette fin que je n’ai pas vue venir et que j’ai trouvée excellente.

Grand frère raconte sa vie depuis sa voiture (il est chauffeur Uber), son quotidien, ses galères, son père chauffeur de taxi syrien jamais remis de la mort trop précoce de sa femme bretonne, qui cuisine pour son fils pour lui transmettre un peu de sa culture, sa grand-mère rapatriée d’Alep installée dans une maison de retraite, son frère plus jeune, plus intellectuel, infirmier, parti depuis trois ans en Syrie, dont ils sont sans nouvelles. En écho et en alternance de chapitre, Petit frère raconte son quotidien à lui, très crédible et plutôt terrifiant de mon point de vue…

Personnellement, en raison du vocabulaire utilisé, j’ai trouvé ce roman difficile à lire, question de génération sans doute, bien qu’il soit terriblement efficace et d’une finesse psychologique remarquable ! J’avoue que la fin m’a bluffée et que du coup j’en ai oublié mes réticences ou les pauses qui m’ont été nécessaires au cours de ma lecture… Un auteur à suivre… – Catherine Dufau

Le chien de Schrödinger – Martin Dumont

Le chien de Schrödinger est le premier roman de Martin Dumont, paru au printemps 2018 au sein de la toute nouvelle branche littérature des éditions Delcourt. C’est Gabrielle Tuloup, auteure de La nuit introuvable et de Sauf que c’étaient des enfants qui a choisi de le proposer dans cette sélection anniversaire. Martin et Gabrielle ont publié leur premier roman la même année et se sont souvent trouvé ensemble lors d’événements ou de prix notamment au Festival de Chambéry et depuis, ils se lisent mutuellement. Le deuxième roman de Martin Dumont, initialement prévu en mai, paraîtra en janvier 2021 sous le nouveau label des éditions Delcourt : Les Avrils. En attendant, Gabrielle Tuloup nous présente Le chien de Schrödinger :

Le chien de schrodinger

« Le Chien de Schrödinger est un roman qui fait danser les possibles derrière les portes.

Un roman qui interroge notre notion univoque de la vérité et pose cette question inconfortable : « il y a-t-il de beaux mensonges ? » J’insiste : pas de mensonges légitimes ou utiles, de beaux mensonges, de ceux qui colorent une réalité trop insupportable.

Ce que j’ai admiré dans le livre de Martin Dumont, c’est que l’histoire ne perd jamais la délicatesse et la pudeur comme ligne de vie, même au plus profond des abîmes de l’inacceptable : la mort d’un enfant. On y suit les personnages, en apnée, en espérant, à l’image des plongeurs, savoir faire ralentir son cœur qui bat un peu trop vite à la surface du monde.

Crayon à papier à la main, combien de phrases ai-je soulignées, combien d’accolades ou de petites croix dans la marge ? C’est toujours juste, sans concession. Juste dans la révolte, juste dans la douceur, juste dans le passage de l’une à l’autre.

Mais ce que j’ai aimé par-dessus tout, c’est que ce texte qui nous emmène dans une chambre d’hôpital et qui raconte avec une précision frappante les soubresauts de l’âme face à la souffrance d’un être aimé, n’est pas un roman sur la maladie. Le propos est ailleurs. Il est dans le partage silencieux, dans l’à côté batailleur, dans les forces qu’un amour immense ne cesse de renouveler contre l’usure.

Avec Martin Dumont, au bout des pages, les horizons n’en finissent plus de dessiner l’espoir, vaille que vaille. » Gabrielle Tuloup

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Les avis des lecteurs :

« J’ai dit « merci » mais je ne le pensais pas. On fait ce qu’on peut avec ses lèvres. »

Quelques lignes suffisent dans ce court roman pour toucher et nous lier à la tendresse tissée entre Jean, père célibataire, et son fils, jeune adulte à qui la vie sourit. Une maman disparue dont l’histoire se confie entre les lignes, une douloureuse première déchirure, laquelle a renforcé  une paternité responsable, désireuse et aimante chez Jean, chauffeur de Taxi la nuit. Très vite la maladie s’invite, ou plutôt s’impose, fait effraction entre le père et le fils et nous écoutons Jean, nous le suivons dans le dédale des épreuves et des annonces en escalade. Jean se livre à la première personne et nous embarque avec lui dans sa traversée. Les phrases sont courtes, un vocabulaire de tous les jours : Jean partage avec simplicité et humilité ce qui fait un quotidien, dans sa plus stricte banalité, ce qui fait un quotidien heurté de plein fouet par la souffrance, la terrible, celle d’un corps aimé appelé à s’échapper et à ne plus porter, cran d’arrêt d’un quotidien apparemment ordinaire, pourtant unique et donc toujours exceptionnel même confondu à des milliers d’autres.

« J’ai regardé la porte et j’ai compris que ça viendrait de là. Je ne savais pas quoi – d’ailleurs je ne voulais pas savoir. Je n’étais pas prêt. Je fixais cette porte et je priais pour qu’elle ne s’ouvre pas. Jamais. J’ai eu soudain envie de me jeter dessus. Pour la bloquer, pour casser la poignée qui brillait sur le fond blanc. C’était stupide, mais tant qu’elle restait close, tout restait possible. Je veux dire, dans le couloir, il y avait encore l’incertitude. Les futurs, ils étaient là ; ils dansaient derrière la porte. Une foule d’éventualités, leur probabilité. Oui, tant qu’on n’ouvrait pas, la réalité restait libre ; elle pouvait filer dans toutes les directions. Des mondes parallèles. Je les voyais distinctement – les beaux, et puis les autres, un peu plus moches. C’est normal, il faut partout de l’équilibre. Non, ce qui compte, c’est l’espoir. Un mot de trop, une expression ou une porte qui s’ouvre – c’est la mort du conditionnel. »

La singularité de cette histoire recèle le commun de nos amours, nos espoirs et rêves et l’universalité de nos chagrins, des plus terribles ou plus inoffensifs. Jean dit ce qui le transperce, son impuissance, sa sidération, ses lâchetés tellement humaines, ses silences refuges, des silences souvent plus pleins que les discussions gratuites et polies, les débordements de la parole expulsée pour que l’âme respire enfin et les mots étranglés, inutiles face à l’innommable.

Martin Dumont retraduit fidèlement l’hébétude et la rage qui bouleversent les vies à travers les dialogues, gestes, malaises des humains entre eux devant l’absurdité d’une jeunesse arrachée. Et dans cet enchaînement de jours et de nuits qui voient progresser l’invasion du corps encore enfant, Jean et les acteurs familiers, amis et soignants qui gravitent autour de Pierre, se questionnent sur la vérité, ce qu’il faut croire ou non, ce qu’il faut divulguer, révéler, forcer et finalement quel sens aura de dire et savoir à tout prix. Or  la vérité n’est-elle pas subjective ? « Si on considère que la réalité est dépendante de l’observateur, pourquoi la sienne serait moins vraie qu’une autre ? »

Dans une réalité objective et matérielle des faits, nous ne percevons et ne retenons que rarement les mêmes sensations, paroles, visages, situations, et à quoi servira alors « d’avoir raison », surtout face à l’inéluctable de la mort qui tranche et sépare ?

Le chien, ou le chat de Mr Schrödinguer, est prétexte à penser ce rapport à la vérité, au savoir sur soi, sur les autres…Il y a bien des choses qui nous restent inconnues, et plus encore dans cet intolérable cruel, dans l’absence d’une parole attendue, le secret lourd et indisposant… Et ne pas savoir ce que recèle une boîte opaque nous oblige à faire des choix, à s’élever et continuer en y projetant des lumières, des colères, des regrets ou des possibles.

L’annonce d’une non guérison : nous ignorons souvent comment la personne la reçoit, ce qu’elle en retient, entend et comment elle se retraduira dans son comportement les lendemains, et selon les personnes autour.

L’essentiel à retenir est certainement bien dans le lien sincère qui unit et qui partage ce que la vie a de beau et le combat de ce père pour rendre à son fils son destin, celui qu’il aurait pu écrire alors même que la vie lui tourne le dos. « J’ai frissonné. Je me suis rendu compte comme j’étais fier. Ce môme, c’était mon plus grand succès. Un truc à réussir sa vie. (…) J’ai pris sa main. Il a sourcillé légèrement et je me suis dit que peut-être il entendait. Ou alors qu’il me sentait. Ca suffisait. Alors j’ai parlé. Je lui ai dit sa vie. Je lui ai tout raconté. (…) J’ai parlé sans m’arrêter. Je lui ai tout dit, tout expliqué. Je lui ai rendu sa vie. Il fallait bien que quelqu’un lui rende. »

C’est un acte d’amour qui est superbement retraduit ici, sans ambage, sans pathos, sans leçon, sans certitude, uniquement dans cet amour vrai, sincère aussi, impuissant soit-il. L’hommage d’un père à son fils. – Karine Le Nagard

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Que d’émotions dans ce livre ! Une relation très forte entre un père et son fils.

Jean a perdu sa femme accidentellement et élève seul son fils avec beaucoup d’amour. Ils partagent la passion de la mer et le plongée en apnée.  Mais Pierre ne s’aperçoit pas que l’état de santé de son fils se dégrade et que celui-ci se fatigue de plus en plus : la nouvelle tombe, cancer du pancréas avec peu d’espoir de guérir.

Pierre est bouleversé et culpabilise. Il doit faire face à cette situation, aider son fils, lui apporter de la joie  jusqu’à mentir afin de le voir heureux. !! Que faut-il  faire ? Dire la vérité ou mentir ? A chacun de juger.

Je ne suis pas sortie indemne de ce livre, très vite lu. Tout en délicatesse, lumineux même si le sujet ne l’ai pas, une écriture toute en douceur. Un premier roman magnifique !!! – Joëlle Radisson

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Jean est chauffeur de taxi. Il élève seul son fils depuis le décès accidentel de sa femme alors qu’il était encore un tout jeune enfant. De cette vie à deux est née une grande complicité, un amour décuplé et un des souvenirs chaque jour renouvelé. Mais à 20 ans, Pierre est fatigué. Il ne va pas bien et le diagnostic tombe. Commence alors pour Jean une autre vie, une nouvelle réalité…

Martin Dumont signe ici un premier roman époustouflant de justesse et d’émotion. Sans jamais verser du côté larmoyant, il nous livre le combat d’un père pour ne perdre pied, ne pas fléchir devant la maladie de son fils.

Les phrases sont courtes, les mots sont à leur place et on regarde ces deux hommes se démener pour fuir une réalité qui les dépasse.
Comment accepter l’inacceptable ? Comment soulager son enfant de ces douleurs intolérables ? En s’inventant une nouvelle vie, en imaginant un rêve qui se réalise, en enjolivant les jours qui passent… Mais la culpabilité fait alors place parfois au soulagement… Et la douleur, la colère et la peur changent de visage.

On lit ce roman en apnée, on cherche son souffle, on a le cœur qui ralentit. On partage l’amour infini de ce père qui pourrait tout inventer pour que son fils quitte ce monde en beauté…

Merci aux 68 premières fois pour cette lecture touchante et douloureusement intense… – Audrey Thion

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Il y a de l’écho dans ma PAL…

Les propositions de premiers romans d’Odile d’Oultremont et de Gabrielle Tuloup de cette sélection exceptionnelle des 68 premières fois se sont mystérieusement suivies entre mes mains, créant dans mes lectures l’une de ses curieuses résonances dont seuls le hasard et la littérature ont le secret.

C’est ainsi que j’ai découvert tour à tour « Grand frère » de Mahir Guven, Prix Goncourt du Premier Roman en 2018, excusez du peu, et « Le chien de Schrödinger », de Martin Dumont, discret premier roman d’un homme plus habitué à créer des bateaux qu’à les monter pour en faire toute une histoire. Chacun dans sa langue, chacun dans son style, ils nous invitent à devenir les témoins attentifs et bienveillants d’une douloureuse histoire d’hommes, d’une histoire de père et de fils qui ne suit pas la voie qu’on aurait pu espérer, celle qu’on était en droit d’attendre de la vie si elle s’était montrée moins cruelle, moins retorse.

Dans chacune, il est question d’un père, chauffeur de taxi qui avale les kilomètres cramponné à sa plaque et à l’espoir de courses nocturnes bien payées pour pouvoir continuer à envisager l’avenir pour lui et sa famille, malgré tout. Il est question d’une mère, d’une épouse, partie bien trop tôt pour avoir laissé derrière elle des souvenirs et des hommes terminés, solides sur leurs pattes, vaillants face à la vie et sans ce regret lancinant d’un amour, d’une douceur, d’un parfum, d’un lien qui faisait tenir debout, qui faisait tenir ensemble. Il est question de fils qui ont tenté de trouver dans le silence parfois bourru mais toujours aimant de ces pères solitaires des raisons de grandir, de fils qui s’en vont sans qu’on comprenne pourquoi ni comment continuer à vivre avec cette douleur en plus. Et puis, il est question de choix, ceux que l’on fait, bons ou mauvais, ceux que l’on croit faire et qui nous échappent, ceux que l’on regrette et ceux que l’on aimerait ne jamais avoir eu à faire.

Rien n’est simple ni tranché, rien n’est manichéen dans ces vies d’hommes si différentes et si proches, et, si leurs mots ne sont pas les mêmes, s’ils n’ont ni la même tonalité ni la même force, s’ils ne prennent pas la même voie (la même voix) pour y parvenir, Mahir Guven comme Martin Dumont ont su donner à leurs personnages des contours et une réalité qui ne laissent ni insensible, ni indifférent. Dans les deux cas, très belle découverte ! – Magali Bertrand

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Autant le dire sans plus tarder, j’ai énormément aimé ce livre pour sa sensibilité, sa justesse de ton. Les phrases sont concises, mais pesant leur poids de sens. Martin Dumont les ordonne avec une maitrise stupéfiante, ou pas si on considère que son métier d’architecte naval l’entraine à s’y connaitre en équilibre. Un premier roman remarquable qui laisse espérer un excellent second.

Schrödinger est cité en exergue en comparaison entre le défaitisme de Shöpenhauer et l’optimisme de Leibniz. Et s’il n’y avait pas de juste milieu ? Ou plutôt si on pouvait être à la fois l’un et l’autre comme Françoise Giroud l’a souvent exprimé pour définir son tempérament.

Ayant lu le titre un peu trop vite, je m’attendais à trouver un chat, … ou un chien à la rigueur. Surtout que Le chat de Schrödinger a déjà été écrit (par Philippe Forest, collection Blanche chez Gallimard, en 2013). Et que personne n’a jamais su pourquoi le Prix Nobel n’a pas mis dans sa boite un rat ou un autre animal, ni si c’était son propre chat qui lui avait inspiré sa théorie.

Le début de l’histoire m’a totalement déstabilisée. Plutôt agréablement malgré le contexte assez sombre. On ne contrôle pas tout prévient Jean dans les premières pages (p. 19). Le narrateur est chauffeur de taxi (comme un des personnages de Grand frère, un autre livre de la sélection). Dieu qu’il aimerait, du moins comprendre ce qui est arrivé, ne pas naviguer sa vie à vue.

Depuis presque vingt ans, il maraude chaque nuit à bord de son taxi, pour ne pas perdre une miette de son fils, Pierre, qu’il a élevé seul depuis la mort brutale de sa femme Lucille, au cours d’un accident de voiture. Il lui a transmis son goût pour la plongée, ces moments magiques où ensemble ils descendent se fondre dans les nuances du monde, où la pression disparaît et le cœur s’efface. Mais depuis quelque temps, Pierre est fatigué. Trop fatigué. Il a beau passer son temps à le regarder, Jean n’a pas vu les signes avant-coureurs de la maladie. Alors de l’imagination, il va lui en falloir pour être à la hauteur, et inventer la vie que son fils n’aura pas le temps de vivre. Quand la vérité s’embrouille, il faut parfois choisir sa réalité.

Existe-t-il de beaux mensonges ? Sont-ce ceux qu’on fait aux autres, pour leur bien, ou ceux que l’on fait à soi-même ? A-t-on le choix de dire toujours la vérité ? La connait-t-on d’ailleurs ?

Jean et son fils Pierre y sont confrontés à plusieurs moments de leur vie, au cours d’une balade nocturne en découvrant une lumière rouge à la surface de l’océan, à l’annonce d’un diagnostic, en voulant réaliser un projet qui leur tient à cœur.

Martin Dumont l’explique plus simplement pour résoudre la hantise de Pierre, tenaillé par le besoin de savoir si la mort de Lucille ne serait pas un suicide déguisé. Sa belle-mère lui apportera un peu de paix en lui suggérant que cette histoire est une boite qu’on ne peut pas ouvrir (…). Il n’y a que des suppositions, des peut-être, et le poids qu’on décide de leur donner (p. 107). Alors pour vivre avec ce dilemme, la seule solution est de « choisir, inventer une vérité« . Qui deviendra notre vérité. Un peu à l’instar d’Alain Gillot dans S’inventer une île, pour supporter la mort d’un fils.

Parallèlement aux interrogations cruciales autour du mensonge et de la vérité, ce premier roman soulève aussi la question du présent. On ne devrait jamais attendre. Toutes ces choses que l’on préserve; c’est un coup à mourir sans en profiter (p. 82) … également de ces bons moments dont l’auteur nous prévenait au tout début du récit (p. 19) qu’il fallait en profiter.

Cette réflexion est plus que jamais vérifiée pendant la période de confinement dont nous allons probablement sortir, mais dans quel état, et avec quelles priorités ?

Quant au damier de la couverture, il m’évoque désormais le miroitement de l’eau au fond d’une piscine, la déformation des corps plongés dans un liquide suite à la réfraction, illusion d’optique et pourtant réalité.

C’est un livre que je vais souvent recommander. – Marie-Claire Poirier (A brides abattues)

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La dernière fois que j’ai été aussi émue par l’amour d’un père pour son fils, c’était avec « l’horloger de Saint Paul », le film de Bertrand Tavernier.

Dans ce « Chien de Schrödinger », les personnages sont magnifiquement campés et impressionnent avec douleur, leurs espoirs devant l’inéluctable, les mensonges de l’un, ce que l’autre est prêt à croire pour espérer encore un peu…

 J’ai beaucoup aimé le mélange de délicatesse (les silences…) et de réalisme (la maladie…) qui se trouve partout dans ce beau roman triste, illuminé par l’amour paternel. – Marianne Le Roux Briet

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Un genre souvent repris et l’originalité de celui-ci tient dans le récit d’un père tout en pudeur, sans pathos excessif mais un moment d’émotion très fort. Un cancer fulgurant pour le fils de Jean, chauffeur de taxi au quotidien, déjà endeuillé par la disparition violente de sa compagne pour laquelle il cultive par ailleurs un profond sentiment de culpabilité et dont sa belle-famille semble lui en faire aussi reproche. Il lui reste peu de temps pour offrir à Pierre un ultime cadeau…

Dans ce court roman, c’est aussi la relation intime de ces deux êtres à travers la passion de la mer et le soutien moral qu’ils s’offrent respectivement dans cette vie sans mère. De très beaux moments que l’auteur nous fait partager mais aussi ses doutes, le paradoxe de vouloir offrir la seule chose qui maintient Pierre un peu plus longtemps, l’invention d’un mensonge mais aussi la culpabilité de le tromper… et puis que faire après…

Une belle écriture et une fluidité dans le récit, une très agréable lecture toute en sensibilité et en beauté. – Olivier Bihl

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Un roman tout en tendresse et en douleur, l’histoire de l’amour inconditionnel d’un père pour son fils.

Jean a tissé une grande complicité avec son fils qu’il a élevé seul après le décès de la mère. Sa vie s’organise entièrement autour de lui et que ne ferait-il pas pour qu’il puisse aller au bout de ses rêves. Parmi leurs passions partagées, il y a la plongée en apnée et parmi les rêves de Pierre, il y a ce roman terminé alors que la maladie s’est déjà invitée sans crier gare. Et voilà Jean parti à la rencontre d’éditeurs, prêt à tout pour que le roman de son fils soit édité. Déchiré par le chagrin, il va s’inventer une histoire pour que son fils puisse vivre encore des instants de bonheur. Faire exister un livre qui n’existe pas, c’est la vie face à la mort, c’est choisir sa propre réalité, sa propre vérité, c’est comme un paradoxe de physique quantique et quand on préfère les chiens aux chats, cela devient Le chien de Schrödinger…

L’écriture de Martin Dumont semble couler de source, elle nous donne le tempo, contient notre respiration dans un maëlstrom d’émotions. L’auteur nous livre un récit émouvant, empli d’humanité, où la douceur et la délicatesse font face à la révolte. Un récit qu’on lit en un souffle, submergé par le drame vécu par Pierre et Jean, emporté dans le sillage de cette relation bouleversante entre un père et un fils que la vie n’épargne pas. Il y a là deux cœurs qui battent à l’unisson et font battre le nôtre et le pouvoir infini de la mer qui sait absorber l’amour et le chagrin. Superbe !

Merci à Gabrielle Tuloup d’avoir proposé ce très beau roman pour la sélection anniversaire des 68 premières fois ! Une très belle découverte ! – Josyane Sydenier

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« Il y a eu des philosophes grandement renommés – comme Schopenhauer- qui ont déclaré que notre monde était extrêmement mal fait et triste, et d’autres comme Leibniz- qui l’ont trouvé le meilleur des mondes possibles. » Erwin Schrödinger

Peut-être tout simplement que le monde est ce qu’on en fait et Jean a choisi résolument son camp …

Un court roman plein de délicatesse pour raconter le monde d’un père qui bascule avec la maladie de son fils. Un fils qu’il a élevé seul, travaillant de nuit avec son taxi pour mieux profiter du jour avec lui. Il n’a rien vu venir, il s’en veut. Alors il va essayer de réaliser un des rêves de son fils quitte à prendre des libertés avec la vérité. Y a-t-il de beaux mensonges ? Faut-il toujours dire la vérité… Jean oscille entre la révolte, l’abattement, la culpabilité et l’envie d’embellir ce quotidien qui s’effrite entre ses doigts. Il a tellement envie d’y croire…

Tout dans ce roman sonne juste, tout est délicat et terriblement poignant sans jamais tomber dans le pathos. Une merveille de pudeur et d’humanité concentrée sur 120 pages.
Merci Gabrielle Tuloup pour cette proposition ! – Catherine Dufau