Dénouement – Aurélia Foglia

“ Les escaliers sonnent sous ses talons, l’entrée sent les fleurs qui cuvent, le couloir est de marbre, elle court, prise de culpabilité. Les meubles sont là mais les autres ? “

Denouement

Une vie de couple, une vie qui s’éteint dans le pathétique du quotidien qui échappe, s’enlise, mince fil qui relie. Une femme dans le brouillard, dans le dénuement du rien, de ce moment où tout s’échappe, s’étiole, est bancal, cherche un nouveau souffle, une autre vie, un autre possible à vivre. Le dénouement dans le dénuement. Trouver l’issue de secours, tenter de reconstruire une vie quand tout s’extrait de soi : la femme, la mère, la fille, l’amante, la maîtresse, soi. Se débattre. Séparer l’ivraie de l’ivresse, de tout ce qui bloquait, empêcher de respirer, d’être. Retrouver l’essentiel, l’essence vitale. Est-ce possible ?
Dans une langue contemporaine, rapide, précise, concise, à la limite d’une certaine « violence imagée », d’une noirceur dépressive, de lignes de fuite et d’horizon qui s’amenuisent, deviennent floues, Aurélie Foglia nous amène à la recherche d’un soi, à nous poser des questions sur ce nous, ce Elle qu’elle ne prénomme pas ou peu, lorsque le couple n’est plus rien et que rester ne sert à rien, malgré l’enfant, malgré la vie, malgré les schémas dans lesquels on se bat, se reproduisent inlassablement.
Pas d’état d’âme ou de ton larmoyant. Une forme de non-émotion, d’usurpation, de vol. La mise à sec d’une réalité, la livraison brute de ce on qui n’est plus, du détachement de la vie quand tout s’éloigne, meurt, se délie. Des phrases sèches et grasses comme des couteaux qui étalent grossièrement la peinture défraîchie. Une poésie comme un appel d’air qui entre par bourrasque, fraie dans la lueur d’un dénouement, d’un silence qui s’use et devient une possible vie, avec ou sans colère, abattement raisonnement. L’effacement avant le réveil d’un être vivant. Dénouement.
« Il n’y a pas d’organe plus caché que le cœur. » – Sabine Faulmeyer
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C’est l’histoire d’une usure, d’un désespoir, de la vulnérabilité, de la honte.
Voici venu le moment de la grande résolution : partir.
Dolorès est une épouse, une mère, une prof de math qui s’accommodait du rapport confortable dans sa vie aux objets, à sa famille tel le robot ménager fiable, silencieux.
Elle se décompose, elle s’effondre de l’intérieur.
Elle même devenue la chose de son mari, elle s’écroule. Transparaît ainsi sa fragilité.
Deux axes dans ce livre sont intéressants.
Tout d’abord, les personnages : ils sont tous abominables, monstrueux.
Sa mère, être égoïste et insensible, le vieil ami, mi fermier mi rentier qui donne un sens à la vie via le chagrin et le renoncement, son fils, David, petite boule de refus destructrice et cruelle, la banquière « philosophe », l’avocate, acide, grossière, brutale. Enfin, Christophe, son mari riche, protecteur, pervers qui la réduit à l’état de loque, de dépendance. Il fait de Dolores une moins que rien.
Elle va avoir la force de combattre cet état de soumission pour replonger à nouveau… tel est le dénouement de chacune de ses histoires : la rupture.
Le second axe qui peut être relevé dans ce roman c’est la place que réserve Dolores aux objets et le parallèle qu’elle en fait avec sa déliquescence.
Malgré ces deux entrées, les répétitions, les longueurs peuvent agacer.
Ce roman ne m’a pas déplu mais je n’en ferai pas mon coup de cœur de la semaine ;). – Alexandra Lahcène
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Dolorès quitte son mari et affronte seule les fins de mois difficiles, et l’indifférence de son fils qui lui préfère son père et lui dit, avec la brutalité et l’égoïsme de l’enfance, qu’il ne l’aime pas. Elle finit par s’inscrire sur un site de rencontre et se met à fréquenter Jean. Qui va la quitter à son tour.

Quitter ou être quitté. Aimer, puis ne plus aimer, parce qu’on est trop différents, parce que la vie à deux relève parfois d’une alchimie qui se ne fait pas. Dolorès s’interroge, souffre, déprime, et se montre parfois d’une intransigeance aussi forte que celle de ses partenaires. Elle est enfermée dans un processus de répétition dont elle ne sort d’autant moins qu’elle semble assez passive, se maintenant dans une position de victime qui l’empêche de se remettre en question. Difficile, à mon avis, d’avoir beaucoup de sympathie pour ce personnage, ainsi que pour les autres, qui sont tous assez monstrueux à leur façon. A commencer par le père, une espèce de brute mal dégrossie, un peu pervers, et le fils, dont la cruauté m’a semblé peu vraisemblable. Sans parler du deuxième compagnon, encore plus brut de décoffrage que le premier. Par ailleurs les choix de l’auteur, avec un point de vue unique, celui de Dolorès, une narration chronologique au présent, l’omniprésence des objets personnifiés, qui devient à la longue assez pesante, donnent au récit un aspect longuet et répétitif auquel je n’ai pas adhéré. – Emmanuelle Bastien

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Dolores quitte son mari volage en lui laissant son fils David , petit despote hyperactif . Cette vie lui pèse , l’abandonner aggrave sa dépression . Elle trouvera refuge auprès de Jean , il finira par se lasser .
Roman sur la complexité de vivre, l’insatisfaction, les ambivalences et les contradictions. Pourquoi toujours vouloir reproduire ce que l’on a fuit ?
Texte plutôt juste , mais pas incontournable voire agaçant … – Anne-Claire Guisard
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« Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté ». Alain, Propos sur le bonheur

« Et si elle n’en veut pas, de la liberté ? Elle ne pense qu’à s’en débarrasser de sa liberté, cette seconde virginité malvenue de la solitude. »

Elle, c’est Dolorès. La douleur, c’est elle. Alors, quand elle se peint ainsi,

« Elle qui est si bien lunée. S’émerveillant, d’aussi loin qu’elle se souvienne, d’une branche qui bouge, d’une nuance dans un nuage, toujours d’accord et de bonne humeur, au point que cette joie sans raison fait d’elle un être presque inadapté au réel, à sa jungle, à ses logiques sombres et rapaces. »

 pitié, ne vous faites pas avoir, c’est un faux !

Dans ce roman, tout n’est qu’absence d’horizon et de perspectives, tout est d’une grisaille éteinte et désolante.

Enseignante de mathématiques en collège, Dolorès quitte Christophe, son mari volage, abandonne derrière elle le confort d’une maison et son fils, David, un gamin odieux qui, la plupart du temps, la laisse vaincue :

« Cet enfant n’a jamais fait corps avec elle, même quand elle le portait, un inconnu qu’elle découvre toujours avec une sorte de crainte. »

Dénouement raconte, quoi de plus banal, la séparation d’un couple. Le désarroi et la dépression post-divorce qui menacent Dolorès d’effondrement sont transcrits dans une langue moderne faite de phrases hachées, déconstruites pour dire sa souffrance, son impossibilité d’être à ce qui l’entoure, la perte de ses repères :

« Un restaurant sert non pas à manger mais à se retrouver face à face et patienter, c’est-à-dire parler, n’avoir rien d’autre à faire que se. »

Le texte est saturé – gangréné serait plus juste – de termes négatifs, dépréciatifs : le climat y est menaçantimpossibledifficilemonotone ; elle y est craintiveabîmée ; les gens y sont frileux ; les meubles, sombres, les photos, surexposées ; tout n’est que malentenduécroulementfissures ; les objets sont casséséchoués. La syntaxe, quant à elle, suinte de phrases aux formes au pire négative au mieux restrictive, c’est dire !

« Ils n’étaient pas. Pas spécialement séduisants. Pas jeunes pas riches rien. Ne crois pas. C’était pas moi qui choisissais. Je. Prenais ce qui se présentait. »

Dénouement, écrit du seul point de vue de Dolorès, pâtit des choix narratifs opérés. Cette monotonie univoque, même si elle sert le propos, m’a anéantie dans ce flot que Dolorès « débite à toute vitesse sans y mettre d’intonation » et où peu de clichés m’auront été épargnés.

Alors quand soudain, là, vers le milieu du livre, je tombe enfin sur ce que je n’attendais plus,

« Elle, Dolorès, se lance. Il est grand temps. Parce qu’à présent de tout son être abîmé il y a quelque chose dont elle veut se saisir, c’est la vie. »

 l’incurable optimiste que je suis veut y croire. Je me dis que la lectrice en moi va pouvoir aller l’avant, s’extirper de ce marasme, de cet horizon bouché, indépassable et sans issue. Le moment est venu de rompre avec le passé, pour elle, avec les 146 pages précédentes, pour moi et, pour nous deux, de jeter un dernier coup d’œil dans le rétroviseur avant de prendre un nouveau départ.

J’en serai pour mes frais. C’est accablant ! Alors, quand se noircissent les dernières lignes, je suis soulagée de pouvoir unir ma voix à celle de Jean, amant de passage trouvé sur Internet :

« Je ne peux plus. Je te jure. Peux plus. À bout. On s’était juré de ne pas s’installer dans le mensonge tu te souviens ? Je pars à l’étranger. J’ai quelqu’un. »

Je pars. J’ai une autre lecture.  – Christine Casempoure

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Il faut être plutôt en forme et optimiste lorsqu’on attaque Dénouement, qui est une apologie du verre à moitié vide, incarné par une jeune femme sur qui le destin s’acharne obstinément : son couple bat de l’aile, son enfant la rejette c’est d’ailleurs un petit monstre insupportable, son travail ne la passionne pas et l’angoisse et la relation avec ses parents la conforte dans son sentiment d’imposture. La séparation est inéluctable, avec perte et fracas, le macho qui est son ex, entend bien tout gagner dans l’histoire. L’attitude de l’enfant, la confronte à ses propres faiblesses qu’elle vie comme autant d’échecs dont elle s’attribue tous les torts. Quelle soit femme, mère ou enfant, Dolorès porte bien son prénom.
Une petit lueur d’espoir apparaît lorsqu’elle essaie de se reconstruire, après un épisode de dépression sévère : Internet est un portail facile mais peu fiable. La rencontre et la relation qui se met en place avec Jean semble vouée dès le départ à l’échec.
Belle écriture avec le sens de la formule, mais un tantinet désespérant tout de même. La pathologie dont souffre cette jeune femme appose un filtre grisâtre sur le scénario de sa vie, et une petite thérapie semblerait hautement nécessaire, sans laquelle le schéma d’ensemble risque fort de se répéter sans relâche
Histoire malheureusement banale d’une dépression ordinaire, avec une vraie qualité d’écriture. – Chantal Yvenou
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Dolorès, c’est la dépression latente. Elle n’en peut plus d’être coincée dans son beau pavillon de banlieue, entre les horaires de l’école et le ménage, entre son fils David, enfant hyperactif qui se conduit comme un véritable despote auprès d’elle, et un mari qui la trompe, sans même s’en cacher vraiment !
Elle décide enfin de fuir ce foyer, elle préfère se retrouver seule, abandonner ce fils qu’elle ne comprend pas et qui ne l’aime pas, le mari, le pavillon qu’elle a décoré elle-même, elle laisse tout, ne demandera rien au moment du divorce. Elle embarque quelques effets personnels pour revenir chez ses parents, mais là, la relation entre eux n’est pas au top non plus. Elle finit par s’installer dans un studio, elle ne peut pas se permettre de prendre plus grand, son salaire de prof à mi-temps n’est pas suffisant. Il y a bien cette rencontre, Jean, une aventure trouvée sur un site de rencontre, qu’elle espère durable, mais qui finalement se révélera décevante, pas fait pour elle ! Jean finira par ressembler fortement à celui qu’elle vient de quitter. Elle finira par se lasser de Jean aussi, pour partir à l’étranger, mettre de la distance entre sa famille et elle !!
Laissera-t-elle sa dépression derrière elle ?!
Il vaut mieux commencer ce livre pleine d’optimisme face à la vie !! Sinon, on est sûr d’arriver à la fin de l’histoire, un tantinet dépressive ! – Brigitte Cheminant

Le détachement – Jérémy Sebbane

On grandira plus tard.

Le detachement

J’ai lu ce roman très rapidement, me laissant happer par les vies de Juliette et Maxime et j’ai trouvé l’approche originale.

Juliette rêve littéralement sa vie. Elle ne fait rien, ne travaille pas et attend « que la vie soit plus clémente ». Comme cela n’arrive jamais, elle rêve et y croit si fort qu’elle présentent ces rêves comme la réalité aux autres, principalement à son meilleur Maxime. Celui-ci n’est pas dupe, mais la laisse faire. Cela le distrait, sa vie à lui n’est pas simple. Juif, il voudrait faire plaisir à ses parents, épouser une fille juive et fonder une famille. Seulement, il préfère les garçons et a très peur de l’amour et de souffrir. Il travaille dans le monde de la politique, écrit les discours des ministres, mais est bien trop tendre pour ce monde-là et ne se sent pas heureux.

C’est une histoire assez simple finalement que propose Jérémy Sabbane mais qui fonctionne. Un portrait d’une génération désabusée, qui ne croit plus en la politique française (l’histoire se déroule sous le quinquennat de Hollande), qui s’abrutit dans des fêtes mondaines, qui préfère rêver sa vie plutôt que d’affronter la réalité. Et puis il y a une jolie réflexion sur que faire quand on entre pas de moule ? Que faire de notre différence ? La subir, l’assumer, la gommer, la nier ?
J’ai également trouvé intéressant de découvrir le monde des ministères de l’intérieur. L’auteur s’y connaît puisqu’il a lui-même été la plume de personnages politiques, dont Manuel Valls, avant de se lancer dans l’écriture.

« Pour ne plus avoir peur du passé, nous l’avions corrigé et pour ne pas craindre l’avenir, nous avions décidé de l’inventer« .
Une jolie découverte. – Marie-Anne Pittala
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Une grande surprise qu’a été ce roman pour moi.
Je ne m’attendais pas du tout à ce type d’histoire mais j’ai adoré.
Les personnages sont très bien décrits et on y croit. Le tout est vraiment agréable à lire. Le style est simple.
Les thèmes abordés au fil du livre sont d’actualité : la politique, la sexualité, l’érotomanie, le théâtre, les attentats.
Je suis subjuguée par l’audace de cet auteur de réunir tous ces sujets dans une même histoire, et ça tient la route !
La chute de l’histoire est terrible et on ne s’y attend pas du tout.
Il s’agit là d’une lecture troublante, névrotique… – Emilie Troussier
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Ça commençait plutôt bien : une héroïne mytho, et fière de l’être (ou tout au moins prompte à minimiser l’importance et l’impact de ses déformations de la vérité), un interlocuteur qui tel un poisson rouge au milieu d’un banc de requin, tente de se frayer un chemin dans les hautes sphères gouvernementales (alors qu’il n’a pas fait l’ENA!), dont l’instabilité n’a d’égale que la mouvance avec laquelle il recherche un compagnon. Ces deux-là étant fort sympathiques, on chemine volontiers avec eux en compatissant aux aléas de leur destin.
Et puis un mensonge, une ré-interprétation des faits, vient casser la fantaisie. La mythomanie devient érotomanie. Plus qu’un défaut attendrissant, cela devient une pathologie. Et tout l’art de l’auteur est de nous balader sas que l’on sache tout de suite où est la vérité.
C’est sur un drame, collectif et individuel que s’achève le récit. Et là on a plus envie de pleurer que de rire.
L’auteur sait manier la langue et manipuler son lecteur.
N’y a t-il pas cependant un trop grand contraste entre l’entrée en matière, légère et drôle et cette fin autrement grave? J’avoue avoir mis un peu de temps à comprendre l’évolution du discours, qui sur le moment m’a paru incohérent. Il aura fallu quelques jours de décantation pour que tout prenne sens.
J’en garderai un bon souvenir. – Chantal Yvenou
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Le roman est centré sur Juliette et Maxime, deux amis très proches, fusionnels, depuis l’enfance confidents l’un de l’autre de leurs amours déçus et de leurs rêves. Ils ont trente ans.
Maxime aime écrire, il erre entre la jungle du pouvoir, où il exerce la fonction de plume d’un politicien, et le marécage de la littérature et des acteurs, où il voudrait percer. Sa vie amoureuse est compliquée car il n’assume pas son homosexualité.
Juliette ne vit que par et pour l’amour d’un homme à peine rencontré et déjà mort.
Deux personnages à l’esprit imaginatif, deux âmes en errance qui peinent à trouver une existence dans la brutalité du monde réel, deux êtres immatures.
Où est le vrai, où est le faux, il faudra lire tout le livre pour le comprendre, en suivant le récit de l’un et de l’autre.
L’histoire du roman est donc intéressante, malheureusement j’ai trouvé factice la manière de la raconter. A aucun moment, je ne me suis attachée aux personnages, ils me semblaient artificiels. Ils parlent beaucoup, dans un style d’écriture très plat, un mélange de langue orale et écrite. L’identité sexuelle est au cœur du roman mais il y a très peu de sexualité. On frôle aussi la folie, sans que l’auteur ose y plonger complètement.
Je n’ai pas aimé la référence aux attentats parisiens, même si je suppose qu’ils ont été introduits en tant qu’élément de contexte de l’époque.
A mes yeux, le roman n’est pas abouti, peut-être que le sujet était un peu trop ambitieux. Ou trop vaste. – Adèle Binks
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Juliette et Maxime sont les meilleurs amis depuis l’enfance. Ils se connaissent par cœur. Maxime sait et compose donc avec la mythomanie de Juliette qui s’invente un monde auquel elle croit plus que tout.
Un soir, Juliette bascule un peu plus dans le fantasme de sa vie et Maxime refus de la suivre. Il se détache mais vit mal cette séparation.
Ils finiront donc pas se retrouver.
Difficile pour moi de mettre des mots sur cette histoire. Je pense avoir un ressenti très singulier quant à la chute de cette histoire qui prend un twist imprévisible à la toute fin.
Car pour moi, Maxime et Juliette ne font qu’un. Ils sont les deux faces d’une même personne.
Du moins c’est ma lecture et je ne pense pas être suivie pas beaucoup, j’aimerai pouvoir en discuter avec l’auteur.
Un moment plaisant en tout cas. – Emmanuelle Coutant
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Depuis toujours, Juliette aime raconter des histoires. Maxime, son seul confident, l’écoute et fait semblant de la croire. Bienveillant, il sait qu’elle a souffert. Mais tout bascule entre les deux amis lorsque Maxime, à qui Juliette a narré durant des semaines une relation passionnée avec un dénommé Raphaël, découvre que ce dernier est mort le soir de sa rencontre avec la jeune fille. Juliette qui refuse de vivre dans le réel préfère croire que tout le monde se ligue contre elle pour nier son histoire d’amour avec Raphaël. Elle devient une veuve imaginaire, s’invente la vie qu’elle aurait pu avoir avec le défunt et va à la rencontre des proches du jeune homme qui n’ont jamais entendu parler d’elle. Fatigué des mensonges de son amie, Maxime se détache d’elle. Et si la solution était d’inventer un autre monde moins décevant que celui dans lequel ils évoluent ?

Le détachement est un roman à deux voix qui met en scène une amitié inconditionnelle entre deux jeunes gens. Elle, mythomane, va se révéler érotomane au gré des pages. Lui, une plume, va accéder à son rêve, devenir conseiller politique et être confronté à la violence de ce milieu sans pitié pour le non-énarque qu’il est. Elle se rêve en veuve éplorée d’un homme disparu qui ne l’a jamais connue, lui se rêve auteur d’un comédien qu’il admire secrètement, se rêve amant d’un jeune homme alors même qu’il n’assume pas son homosexualité. L’un comme l’autre trouve refuge dans leur bulle, leur imaginaire, plutôt que d’affronter la réalité. Tous deux sont immatures, en ont parfaitement conscience et se disent qu’ils grandiront plus tard.

Je ne vais pas vous mentir, d’abord j’y ai cru. Puis très vite mon mental m’a déconnectée de la réalité. J’étais passionnée par l’histoire que Jérémy Sebbane me racontait, j’étais attachée à Juliette et Maxime au point de ne faire qu’une comme eux. Impossible de lâcher ce livre. Très vite j’étais déjà ailleurs, dans le cabinet d’une psy, d’un ministre… et puis subitement j’ai grandi. C’est donc complètement détachée que j’ai tourné la dernière page.

J’aurais aimé prolonger un peu la réalité, vous raconter des histoires… Bien que la plume de Jérémy Sebbane soit agréable, fluide, bien qu’il m’arrive parfois de tenter de rendre la vie plus jolie, bien que nous aurions pu nous aimer, je ne vais pas vous mentir, Le détachement ne m’a pas embarquée. – Fabienne Defosse

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« Depuis toujours, j’aime raconter des histoires. Pas mentir. Juste prolonger un peu la vérité. Tenter de rendre la vie plus jolie, plus supportable. (…) Le seul qui me comprend, c’est Maxime. Lui non plus, il n’aime pas le réel. Il le trouve décevant. »
Maxime et Juliette sont amis. Jeunes adultes, proches de la trentaine, évoluant comme ils peuvent dans notre monde qu’ils jugent, à raison ou non, là n’est pas tellement la question du roman, trop violent et contraignant. Maxime réussit malgré tout à s’inscrire socialement quand Juliette ne travaille pas, fuit les gens, un peu canard boiteux, à la marge. Les deux s’entretiennent et se soutiennent dans cette différence dont ils disent souffrir, cette sensibilité décalée qu’ils revendiquent aussi par moments.
L’auteur emploie le terme « adulescents » lors d’une soirée en début du roman. Il s’agit bien de cela, dans le refus de la réalité trop cruelle à affronter, ce ton toujours à la frontière de la moquerie, de l’insolence, de l’effronterie pour mettre à distance, et se complaire aussi parfois dans un déni protecteur. Prendre de haut le monde et ces autres si décevants pour ne surtout pas se remettre en cause, ne pas trop se bousculer même si l’un comme l’autre continuent de s’enfoncer dans la mièvre répétition de leurs peurs, lâchetés, empêchements et amours malheureux… Les arrangements respectifs et complices qui relient au début de Maxime et Juliette, vont au fur et à mesure les séparer car l’écart grossit et les manigances avec la Réalité des deux amis ne relèveront plus de la même mécanique consciente.
Étonnant le titre de ce roman quand tout tourne, selon moi, autour de l’attachement : le rêvé, espéré, naïf, exacerbé, obsessionnel, tordu, cruel, défensif, régressif, pulsionnel, fusionnel… .et j’en passe. Détachement en intitulé comme un appel, un nécessaire bouleversement à opérer pour s’équilibrer, s’ancrer à une place ? Se détacher des repères lesquels s’ils sont essentiels un temps, peuvent ne plus correspondre les années passant, les idéaux qu’il faut parfois revoir à la baisse, les ambitions à dégonfler pour se recentrer sur les élans plus humbles mais authentiques ? Le détachement dont je me peux m’empêcher d’entendre la tâche à faire disparaître, à blanchir, dissimuler quand sa noirceur créé trop d’embarras…
Je dois être honnête : j’ai eu du mal à adhérer à cette histoire, du mal à être touchée par les personnages et à être emportée par leur amitié. Les digressions permanentes pour servir leurs propos très auto-centrés sur la vie, propos souvent très en surface, refoulant systématiquement l’honnête introspection, survolant la vraie nature des problèmes au profit du rictus ou du souffle à provoquer avec un trait d’esprit, un humour grinçant, très parisien (microcosme affiché), m’ont un peu ennuyée. Les rôles secondaires restent ternes, dans une séduction facile, exagérément sûre d’elle, et ce narcisse décomplexé est vite irritant. La pudeur serait-elle en cause pour se protéger ? Je garde la question ouverte faute de l’avoir suffisamment ressentie à la lecture, au cours de laquelle j’aurais aimé plus de sincérité.
Il y aurait eu matière autour du mensonge et de la pathologie avérée de Juliette laquelle se convainc de vécus partagés, loin, loin d’un déni usuel, recours facile par le grand nombre. La tournure que prend le livre à cette révélation offre les meilleurs passages : Juliette est inquiétante et ses intrusions audacieuses, obstinées, dans l’existence d’une famille sont bien retranscrites. Les dialogues sonnent justes, le décor est campé et on sent monter la dangerosité de cette intrigante qui trouble jusqu’au lecteur, comme font vaciller ceux qui ne laissent aucune place au doute minimal, densité de la conviction fatale, claironnée, semble-t-il infaillible alors qu’irraisonnée, pierre angulaire d’une néo-réalité qui soutient toute la structure de la jeune femme.
Or nous revenons à Maxime et son épanchement ! Ce va et vient narratif entre les deux protagonistes essouffle selon moi le lecteur, comme un combat d’égos dont on se retrouve spectateur, encore et toujours eux… Quels étaient donc la trame et l’objet de ce roman ? Il aura bizarrement plus résonné en moi comme deux journaux intimes lesquels ne se répondent pas mais se montrent, noyant une intrigue pourtant bien écrite, rarement développée, laquelle monte en puissance dans un style fluide…en quelques pages abandonnée, au profit d’un égotisme un peu trop adolescent à mon goût.
La fin se voulait peut-être surprenante, inattendue. Le recours à un événement tragique devient prétexte à un drame inopiné et à un hommage à l’émotion un peu déplacée puisque rien ne rend honneur à Juliette, malgré l’intention annoncée. Juliette, une fois mise à nue, est presque cruellement délaissée dans la déception et le malaise décrits, sans autre élan ou main tendue sinon encore dans les non-dits d’une amitié de plus en plus factice. Ces derniers mots m’ont lestée d’une sensation désagréable : utilisation un brin facile des émotions nationales pour se faire valoir plus que pour mettre en lumière un autre ou un lien.
Le détachement est donc bien à l’œuvre…mais de quel attachement parlait-on et duquel fallait-il se défaire ? Bien sûr se devinent, entre les lignes défensives et complexées, les deux solitudes qui se raccrochent l’une à l’autre…. le délitement d’une affection vieille de la jeunesse partagée….or quel traitement en est-il fait ici ? Le détachement deviendrait posture ou étape simplement décrite ? Mes questions s’accumulent, preuves de ma grande perplexité. Avancer masqué, camoufler la tendresse derrière une ironie redondante, la tendresse dont on attrape au vol quelques échappées toujours rapidement recouvertes, balayées par les fumigènes de la dérision et de la fuite, tend à desservir l’histoire, à risquer de paraître futile et à créer de la distance avec le lecteur, à ne pas l’attacher en effet.
Cependant l’écriture de ce premier nous permet de découvrir un vrai talent pour le sens de la répartie, un ton incisif et sans doute un regard affuté et éclairé sur des univers impitoyables, regard dont j’aurais apprécié davantage l’observation poussée. – Karine Le Nagard
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Vivre sa vraie vie avec détachement, vivre ses rêves avec détachement. Maxime est un jeune homme, qui travaille dans le milieu politique, dont l’auteur apparemment connaît bien les coulisses. Désabusé sur la politique, sur les intrigues dans les cabinets ministériels, désabusé par sa vie personnelle (est il vraiment homosexuel, pourquoi être aussi déçu, désabusé, est ce l’air du temps de cette génération ??!!!). Juliette, son amie de toujours, vit dans ses rêves et y croit dur comme fer en ses aventures et entraîne les autres dans ses rêves, fantasmes. Des pages intéressantes sur l’air du temps, sur les trentenaires parisiens. Des pages touchantes sur la suite des attentats de Charlie et de novembre. Trois derniers chapitres avec un cruel retour à la réalité, de la vraie vie avec la soirée de novembre dans Paris et quand la violence anonyme fait prendre conscience de la réalité. Un petit bémol pour ce texte, par l’emploi de mots trop familiers (« maquer », « gerber », « nazes »), de la novlangue et quelques termes que je qualifierai vulgaires (« tu te fous de ma gueule », « tu pécho des gay.. »). L’auteur passe de Racine, Proust au langage familier, voire vulgaire. (découvert un terme « nithridatisé » = insensibilité, indifférence acquise par l’habitude, un mot qu j’ai découvert et grâce à mon dictionnaire préféré, j’ai découvert que c’était un terme proustien). Donc des bons moments mais aussi des moments qui m’ont sensiblement agacés.- Catherine Airaud
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Ce roman est écrit à deux voix. Il alterne lui (Maxime), elle (Juliette).
On suit nos deux héros dans leur vie de tous les jours. On vit leurs fantasmes, la difficulté de la vie réelle. Ce sont deux amis qui ne se quitte pratiquement pas et qui finiront par s’éloigner, puis ils se retrouveront.
Juliette se crée un monde imaginaire, ne cherche pas de travail et vit dans l’irréalité. Elle n’arrive pas à grandir.
Maxime, conseiller politique est déçu par son travail et ses amours.
Tous deux sont de grands enfants.
Ce roman mêle l’amour, l’amitié, la politique. Un livre agréable à lire. Le début est amusant et au fil du livre des sujets plus graves dont abordés jusqu’au dénouement final. – Hélène Grenier

Le corps d’après – Virginie Noar

C’est le début. L’absence de sensations. Les inquiétudes irrationnelles. La peur que, soudain, tout s’arrête. Alors, stupéfier les joies dans le sillon des lendemains incertains. Ne pas s’amouracher d’un tubercule en formation, c’est bien trop ridicule et puis, sait-on jamais, il pourrait. Mourir. Je me sens coupable. D’un bonheur qui ne vient pas. Je me sens coupable. Des larmes insensées alors que je devrais sourire. Et puis, ce matin-là, j’entends. Entre les quatre murs silencieux qui ne voient pas le désordre alentour, j’entends. Le balbutiement de son cœur.

Le corps d apres

Voilà un livre qui ne peut pas laisser indifférent, un livre qui bouscule et qui dérange.
Par la crudité des mots d’abord, par la remise en question du « que du bonheur » obligatoire après la naissance d’un enfant, par tout ce que l’auteure dit sur la sexualité . Toutes les idées reçues sont passées au laminoir dans une langue imagée et crue .
Virginie Noar ose tout .

Le Corps d’après, c’est celui de l’héroïne du livre, après l’accouchement du 1er enfant.
Je pense que beaucoup de femmes se reconnaîtront dans ce qu’elle dit du bouleversement que peut provoquer l’arrivée du premier bébé qui va faire d’elles la mère qu’elles ne sont pas encore : Le corps meurtri, dont elle se demande s’il redeviendra un jour comme avant (au début du livre, on est avec l’héroïne du roman, dans la salle de bain, juste après l’accouchement, dans le sang et la peur, une vraie scène primitive), la peur de ne pas savoir s’y prendre, la peur de ne pas arriver à être mère. Très fort aussi comme elle exprime sa panique devant ce bébé totalement dépendant d’elle, du pouvoir que cette dépendance lui donne sur lui, la peur de cette effrayante responsabilité aussi.
Tant il est vrai que la naissance de l’enfant signe la fin de l’insouciance.
Tout est dit aussi sans tabou de la perte de liberté qu’implique cette dépendance pour elle, et dans cet amour fou qu’elle sent monter en elle pour l’enfant.
Pour ne citer qu’un passage : sur la table de nuit, un petit comprimé blanc, blanc comme du lait . Si elle le prend, elle arrête la lactation, c’est le dilemme  » sein ou biberon  » qui se pose là de façon particulièrement imagée.
Ce livre est très riche, il aborde aussi le problème du bouleversement de la sexualité du couple après la naissance.
C’est un livre qui s’adresse à toutes les femmes – beaucoup je pense se reconnaîtront en elle – et aux hommes aussi .
Un livre aussi très personnel, la naissance de ce premier enfant fait revivre la petite fille qu’elle a été, et cette résurgence du passé nous permet de mieux comprendre encore les émotions que provoque la naissance de l’enfant.
En fait ce roman est celui d’un accouchement, oui , mais surtout celui de l’accouchement d’une femme à son vrai « moi « ,à ses désirs à elle, indépendamment de ce que la Société attend d’elle.
Juste une petite réserve personnelle, à la fin du livre, un passage que je trouve un peu exhibitionniste, je pense que le livre aurait gagné à être plus bref.
Peut-être aussi par moment un langage un peu trop sophistiqué …
mais ne boudons pas le plaisir d’être remué par ce premier roman qui, pour moi, est une réussite.
Une écriture très personnelle et beaucoup de culot, merci Virginie Noar. – Monique Poncet Montange

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Le corps d’après est le récit d’un enfantement, et d’une lutte. Contre les injonctions, le bonheur factice, le conformisme, les corps asservis. Au bout du chemin, pourtant, jaillit la vie. Celle qu’on s’invente pied à pied, coûte que coûte.

Un texte brut, cru sur la douleur d’être mère, femme, la peur, la dépossession de son corps par une société masculine remplie d’obligations et d’injonctions, sur la place de la femme dans cette société, la peur et la difficulté à inventer sa propre voie, à oser se faire confiance.

En parallèle à ce cheminement, la narratrice dont on ne connait pas le prénom livre des bribes de son enfance, une enfance difficile qui a conditionné la femme qu’elle est devenue, ainsi que sa sexualité.

Une écriture haletante, hachée, singulière, puissante, dérangeante pour un rapport au corps que j’ai personnellement trouvé surprenant…Des mots durs, brutaux, parfois même excessifs à mon goût et quelques (trop)rares moments de douceur …- Catherine Dufau

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Quel bel hommage à la Femme !

Je ne sais même pas par où commencer tellement ce roman-manifeste est dense. Surprenant aussi dans l’écriture, sa forme est originale.
J’ai pensé à un assemblage de mots (d’idées) qui rappelle le Slam . Ce fameux mouvement poétique très rythmé qui se passe aussi sur scène.
Déroutant aussi avec des bouts de mots, posés sur la ligne comme pour marquer l’importance de chaque item.

L’auteure travaille auprès de femmes et cela se ressent dans sa façon de les décrire, les sublimer surtout.
Moi-même en tant que maman, je n’ai pu que me remémorer ces instants où la vie prend forme dans notre utérus, où l’angoisse nous tenaille, mais aussi la peur, la joie, le doute. La similitude s’arrête là.
La narratrice (qui n’est pas nommée) est morcelée. Un peu comme dans un syndrome schizophrénique. Elle se définit avec plusieurs corps/fonctions (sexué, médical, transgénérationnelle vis à vis de sa mère…).
Cette narratrice est aussi en colère. Tout au long de sa vie, elle se rebelle.

Le ton est cru, sans filtres mais riche en émotions. Voire parfois trop, ça déborde. J’ai finalement eu peu d’empathie pour l’héroïne. Elle donne cette impression de parler au nom de toutes les femmes, cela donne donc une distance.

C’est presque un pamphlet, le féminisme qui parle à tous, surtout pour sortir de ses idées reçues.
Attention, le ton et intime et brusque, il faut savoir apprivoiser ce texte.
Sacré coup de poing – Catherine Quart Foisset

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La narratrice est une jeune femme à l’enfance compliquée. L’amour, le désir, la violence et les errances ont peuplé son adolescence. Aujourd’hui, l’idée de ce qui deviendra un enfant émerge avec le premier test de grossesse, premières émotions partagées avec le futur père… Mais ce qui importe n’est-il pas de savoir comment être mère, le devient-on, est-ce automatique, cet instinct maternel dont tout le monde nous bassine les oreilles, existe-t-il ? Et comment se déroule cette période hors du temps, d’un corps qui se transforme pour en abriter un autre, étranger et tellement proche.
Viennent alors les incertitudes, les angoisses, les questionnements, et si je ne savais pas, et comment va se transformer ce corps qui ne m’appartient presque plus. En parallèle, et en italique dans le roman, les souvenirs d’enfance, une enfance pas si facile ni si gaie que cela, à rechercher l’amour d’une mère.
Étonnant, violent, contestataire, Le corps d’après est un livre combat. Ce combat pour se réapproprier son corps, celui en mutation, qui en invente un autre, qui se dédouble, mais qui pendant des mois va appartenir aux obstétriciens qui l’auscultent, l’observent, le fouillent, le violentent contre ou malgré la volonté des femmes. Qui devra être conforme aux attentes d’une société moralisatrice et contraignante, parsemée d’interdits et d’obligations, et du côté du corps médical, de dictats et d’examens forcés, non expliqués, non acceptés mais fait comme si le consentement médical n’avait pas à être demandé.
Car comment lutter si l’on ne sait pas, si l’on n’ose pas, par méconnaissance souvent, par peur, par crainte de mal faire. La femme tente de protéger coûte que coûte cette intégrité qu’on lui refuse parfois, par habitude, lassitude, parce qu’on est le sachant. Face à ces violences gynécologiques qui semblent d’un autre temps, mais qui sont bien contemporaines, la narratrice ose dire non. Puis vient le temps de l’accouchement, ce plus beau jour de sa vie, qui se fait dans la douleur, l’incertitude, le silence et le mépris de ces sachant qui une fois encore n’expliquent pas, ne rassurent pas…
Donner la vie, une violence inconnue, inavouable, un bonheur aussi, celui de créer cet autre qui sort de soi… que l’on découvre peu à peu, auquel on doit s’attacher, mais aussi se détacher pour le laisser être lui. – Dominique Sudre
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Le corps d’après, d’après grossesse, d’après accouchement.

L’auteure zappe sur différentes périodes de sa vie, son accouchement, son enfance, sa période porno/internet, sa mère, ses rencontres, le père de son enfant…

Je ne sais que penser de ce livre. Le fait qu’elle parle au nom de toutes les femmes m’a gênée.

Même si son livre est puissant, aborde des problèmes concernant une grande majorité de femmes, j’aurais préféré qu’elle parle d’elle. On s’y serait reconnu ou pas.

C’est un livre qui pousse les femmes à se rebeller et c’est très bien, il y a des choses à changer dans le domaine gynécologique. Mais j’ai trouvé son livre très pessimiste. – Michèle Letellier

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Ce n’est pas un roman. C’est un témoignage, un manifeste, un cri déchirant, très personnel, dans lequel je me suis souvent reconnue. J’applaudis que Virginie Noar ait osé dire ce que j’avais enfoui au fond de ma mémoire en pensant avoir vécu quelque chose d’unique.
Elle relate ce qu’un accouchement peut avoir de tragique. Elle dénonce les diktats d’une médecine mécanique. Elle exprime bien entendu le désarroi (légitime) de l’accouchée débordée par les événements et qui au final devient une mère.
Ce n’est pas écrit à l’eau de rose. C’est poignant. Magnifique. Essentiel.
A mettre en parallèle avec les livres publiés par Martin Winckler. Ce médecin a écrit avec beaucoup de justesse sur ce sujet (et aussi sur le désarroi des médecins, et sur la fin de vie), notamment Le corps des femmes, chez P.O.L. et qui lui est un « vrai » roman. – Marie-Claire Poirier

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Forte et fragile, provocante et sensible la femme de ce livre se cherche, cherche à apprivoiser cette féminité tapie entre ses jambes ;

L’exposer, en jouir, la taire …être libre de la soumission consentie au désir, à l’homme, à l’enfant.

L’écriture est forte, hurlante parfois pour dire l’inacceptable subi, l’instrumentalisation des corps, la déshumanisation des soins, la machine et ses paramètres qui remplace l’homme et ses regards bienveillants.

L’auteure va au profond de l’intime, au cœur des ressentis doux ou violents pour dire le vrai, le vécu, le difficile, le pesant, le magique aussi, loin des clichés de la maman extatique son bébé dans les bras.

Une femme est tout cela : regardez-nous, écoutez-nous, aimez-nous si vous voulez mais surtout respectez nous …. – Christiane Arriudarré

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Un livre ambitieux par le thème et l’écriture, et qui navigue entre roman, témoignage et manifeste féministe.

Un livre que j’ai beaucoup aimé, bien que agaçant comme son héroïne, femme pleine de contradictions, de générosité, débordant de certitudes et d’hésitations.

Débordant, voilà le mot. Les émotions jaillissent à tout bout de page, l’héroïne est un être de passion, qui nous livre les bouillonnements à l’intérieur de son corps, de l’adolescence à la maternité.

Il s’agit d’une femme en construction, morcelée, une femme-caméléon, une femme qui ne connait pas les frontières de son corps. J’ai eu l’image d’une maison avec des portes battantes et des fenêtres entrebâillées, des volets qui claquent, des clés qui ouvrent et ferment des serrures.

Comment en est-elle arrivée là, l’auteure ne l’explicite pas, juste quelques références à sa mère. Quel parcours de vie peut mener à une telle incomplétude, voire schizophrénie ?

D’un chapitre à l’autre, avançant ou reculant dans le temps, j’ai découvert le corps pluriel de cette femme.

Il y a le corps sexué, le corps-plaisir, celui qui est ouvert à toutes et à tous, celui où tout est permis, y compris de jouer avec la douleur, corps parfois pathétique dans sa recherche de l’ivresse.

Le corps-objet médical, qui peine à s’entrebâiller, où les soignants entrent par effraction, avec lequel elle se sent impuissante, en colère, humiliée.

Le corps maternel, corps-girouette balloté, proie des  injonctions sociétales et des convictions intériorisées : la puissance physique du corps de la femme, capable de l’enfantement, capable de nourrir l’enfant.

Le corps-malade, outil pour se faire aimer de sa mère.

En quoi tous ces corps habités par la même femme sont-ils si différents ?

Oui, cette femme est complexe, comme tout être humain, et je peux me reconnaitre en elle, car qui n’a pas douté de son corps, que ce soit à l’adolescence (ou à la vieillesse), devant la maternité (ou la maladie), à propos de sa sexualité, féminine ou masculine. Toutes et tous nous traversons ces questionnements, en cela, ce livre pose des questions essentielles.

Là où ce livre m’est étranger, c’est quand l’héroïne généralise ses sentiments, ses opinions, à l’ensemble des femmes, quand elle dit « nous » au lieu de « je ».

Elle est persuadée s’être déconstruite par rapport à sa mère, à la société, et avoir accédé à la liberté d’être elle-même, mais je m’étonne qu’elle reste sujet de croyances comme l’instinct maternel  et qu’elle confonde autodétermination et individualisme.

Bref, j’ai beaucoup aimé ce livre ! – Dominique Aldeving

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Quel beau premier roman, hymne à la vie, l’envie, le désir. L’avant, l’après du couple, de la mère en devenir, de ce bébé en création devenu poupon glouton, indissociable de la mère créatrice, apeurée encore par ces premiers balbutiements, lents, à dupliquer pour y trouver un rythme naturel. Le corps d’après c’est tout ce qu’on ne dit pas sur l’enfantement à venir. C’est le désir fou, fort de deux amants devenus amoureux qui concrétisent un trois pour l’instant en stand by. Ce corps à corps flamme incandescente, ce désir indomptable, insoumis, libre. Ce sont ces injonctions médicales qui prennent le pas et imposent le dénuement de la femme objet. C’est la peur de devenir cette mère imparfaite et non née qui prendra chair et vie en même temps que l’enfant roi, lumière et guide. Et puis c’est cet après à reconstruire, du corps et du désir, du trois nouveau. Ce sont ces gestes à apprendre et cette fusion évidente à vivre. Et cette femme pleine, devenue autre, à accepter dans son désir complet. L’écriture est rapide,  hachée, belle et pleine, insoumise, imparfaite aussi parfois pour dire ces maladresses de mère détresse. Devenir mère n’est pas une évidence. Rester femme désirante non plus. C’est un indispensable à lire pour toutes celles et tous ceux qui croient à la liberté d’être et de devenir celle qu’on veut… « notre désobéissance est œuvre, notre insoumission nécessaire, notre corps le rempart d’une lutte obligée  » le fol amour qui dompte le corps, de jouissances absolues se transforme en cruautés nécessaires pour expulser l’amour, la vie. Et retrouver ce corps ardent, autrement. J’ai adoré, vous l’aurez compris. Lu dans le cadre des 68 premières  fois, merci les fées pour ces écrits libertaires et nécessaires, pour ces mots impacts. Quant à vous, Virginie Nvous avez donné aux femmes leur puissance méritée. – Alexandra Com

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Dans ce récit (pas toutafé un roman mais pas non plus un journal intime), la narratrice devient mère. Elle raconte son aventure, sa métamorphose et son enfantement, la sienne et celle de sa fille. Elle dit aussi la douloureuse expérience de naître, d’être et de vivre femme. « L’intolérable douleur de l’espèce. Femelle. » Elle dit les luttes menées et celles qui lui restent encore à vivre. Pas à pas, elle s’invente, se bat, avance et se révèle enfin. Cette narratrice est une femme qui nous ressemble un peu ou du moins, ses questionnements, ses errements, ses combats sont un peu les nôtres. Elle livre tout, sans ambages, dans une langue crue, libre. C’est le récit d’une transformation qui à la fois émeut, parfois dérange, toujours bouscule et questionne notre rapport au corps, à la sexualité, au plaisir, à la féminité, à la maternité, à la société (et à ses injonctions). C’est un premier roman que j’ai trouvé très fort, courageux. J’ai noté des tas de passages que j’ai épinglés tout partout chez moi. Des mots que je voudrais transmettre à ma fille, quand ce sera le temps de lui dire ce qu’est la féminité et comment vivre avec. Vraiment. Pleinement. S’y essayer du moins. Et d’en faire une force.
Ce récit est dédié : « Aux fillettes qu’on a prises pour des poupées en plastique qui ont fermé les yeux quand on les a couchées à terre et les ont rouverts quand elles se sont relevées ». Il se termine par ses mots : « Je sais nos corps comme une armée de petites filles en désordre, je sais nos corps valables. Indociles privilèges. Notre désobéissance est en œuvre. Notre insoumission nécessaire. Nos corps, le rempart d’une lutte obligée. » – Framboise Lavabo
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Hymne ou élégie à la féminité, à la maternité?
Ce récit, tant il est difficile d’y associer le mot roman, est une confession excrément intime de tout ce qui peut tourmenter l’esprit féminin, de la petite enfance, celle qui crée les les ancrages pour les souffrances futures jusqu’à l’âge adulte, lorsque la terrible étape de la maternité vient bouleverser encore ce qui semblait être établi sur des critères façonnés par l’entourage, la famille, la société.
Les questions sont ordinaires, et constituent le fond e commerce de toute une littérature censée comprendre et proposer des solutions, comme si elles existaient, ces solutions. Puis-je être mère? Qu’est ce que c’est être une bonne mère? Jusqu’à ce que l’urgence d’un petit être vagissant refoule ces interrogations pour laisser place à un instant maladroit et toujours culpabilisant.
La grossesse, avec son lot de modifications corporelles aussi étranges que l’évolution de l’enfance vers la puberté, la sensation d’être habitée, et surtout l’intrusion intempestive de mains étrangères à l’intérieur de son corps, pour d’autres raisons que le plaisir partagé, dans une volonté de bien-faire qui ne se pose plus les questions de l’accord de la patiente.
Point culminant de l’épreuve : l’accouchement. Décrit avec sensibilité et réalisme, cette douleur incomparable qui survient par vagues successives, annihilant tout raisonnement logique, avec la seule terreur de la vague suivante. Et puis les tissus meurtris, déchirés, qui sonnent le deuil du corps jouissant d’antan. Assortis d’une fatigue immense, hypnotisante, délétère. Et la naissance de l’angoisse permanente pour la survie de l’enfant.
A qui s’adresse un tel récit? Aux femmes, sans doute, pour faire ressurgir ce vécu plus ou moins lointain. Mais je serais curieuse de savoir ce qu’en pensent les hommes s’ils tentent l’aventure de se plonger dans cette lecture. – Chantal Yvenou
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On ne connaîtra pas le nom de la narratrice qui vit sa première grossesse avec les angoisses que cela génère, qui voit avec une sorte de terreur son corps se modifier. Mais on entendra sa voix tout au long du récit. Pour dire la violence ressentie face au mépris et à l’indifférence des médecins auxquels elle a eu affaire. Pour dire les douleurs physiques de l’accouchement, les douleurs morales,cette forme de dégoût d’elle-même et le traumatisme qui perdure ensuite. Pour dire l’angoisse de devenir mère. Qu’est-ce que devenir mère ? « Ce n’est que du bonheur. » entendra-t-elle à maintes reprises. Et pour elle, meurtrie dans sa chair ? Est-ce exister, être « convenable » aux yeux de tous ? Ce corps transformé par la grossesse et l’enfantement sera-t-il encore capable de désir ? Et comment sortir des angoisses liées à ce corps violenté, abusé, qui surgissent des réminiscences du passé ?
D’une écriture saccadée, crue, incisive, Virginie Noar dit avec beaucoup de réalisme tout ce que ressent la narratrice au fil de ses expériences et rend compte de sa difficulté à trouver un équilibre, à trouver sa place dans une société moralisatrice qui dicte le rôle qui doit être assigné aux femmes. Tout se révèle par rapport au corps. Corps réduit à une simple matrice, corps malade, corps éveillé aux désirs, à la sexualité, corps malmené, maltraité, vulnérable…
Il y a des points de réflexion très intéressants dans ce premier roman. On sent chez Virginie Noar la volonté et l’urgence de réveiller les consciences. Ce livre, qui n’est d’ailleurs pas vraiment un roman,ni vraiment un témoignage, sonne comme un combat à mener pour que les femmes puissent s’affranchir des tabous, des injonctions sociétales, se réapproprier leur corps, pouvoir être femme et être mère sans culpabiliser, en toute liberté.
Une lecture en demi-teinte pour moi . Je n’ai pas été totalement séduite par l’écriture, très brusque, et la construction narrative, parfois désordonnée. Vouloir relier l’intimité d’une seule femme à l’universel m’a semblé très ambitieux mais pas totalement abouti.
Il reste malgré cela un récit très fort et percutant, le récit d’une naissance et d’une renaissance qui questionne sur des points fondamentaux. On sent toute l’énergie et la sincérité que Virginie Noar a mis dans ce premier roman. C’est déjà beaucoup ! – Josyane Sydenier
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Certaines femmes disent que le jour de l’accouchement est le plus beau de leur vie… Je me demande à quoi ressemblent les autres jours de leur vie.” – Florence Foresti (on a les références qu’on peut !)
Donner la vie, c’est rendre la mort possible en même temps. C’est terrifiant et merveilleux.
Ce premier roman n’en est pas un. Le Corps d’après de Virginie Noar tient plus de l’essai, voire du manifeste dans ses dernières pages ou, plus sûrement, du témoignage de l’intime.
La narratrice anonyme – l’autrice, peut-être ? – rend compte par le menu – toute pudeur bue, et c’est libérateur – des modifications d’un corps, le sien, qui accueille son premier enfant. Un corps qui depuis le plus jeune âge a connu la maltraitance, le viol, la pornographie et qui, pas rancunier, lui a fait connaître en retour le plaisir.
Un corps multiple et complexe, à la fois possession et objet possédé.
La forme narrative choisie est intelligente, jouant l’alternance entre passé et présent, entre des souvenirs issus de l’enfance de la narratrice, ces “années gelées” faites d’un “mélange d’immense tristesse et de joie tendre, une sorte de confusion trouble entre désordres joyeux et misère sociale, coups, humiliation, force fraternelle, grandes folies, corps souffrants, heureuse nostalgie, hurlements, tête baissée, rires d’enfant” et l’évolution de sa grossesse, la préparation à la venue de cet enfant à naître, ce moment où “Il y a des problèmes. Il y a des problèmes partout dans le corps des femmes, surtout quand elles sont fécondées et mues par la mission de maintenir l’humanité en existence valable. Mais les experts en blouse blanche sont là pour les prévenir, les empêcher, les étouffer, tous ces problèmes.
L’écriture est crue, vraiment, pour dire la froideur du milieu médical, l’ignorance et la perplexité anesthésiée de la future mère qui laisse les autres jouer de son corps… à son corps défendant.
Une écriture sans filtre pour exposer les doutes, les interrogations, les craintes,
J’aime être enceinte. Je me sens pleine, épanouie, exaltée d’une féminité nouvelle. Mais quand tout sera fini, il sera l’heure d’une autre vie. Pas la mienne. La sienne, c’est tout.
la lutte contre les injonctions de la société “c’est que du bonheur”, puis l’accouchement, la douleur inapprivoisée parce qu’inapprivoisable au moment de mettre au monde un être à la fois étranger et tellement proche, un presque soi et pourtant autre.
Une écriture délétère qui révèle le corps meurtri, mais soulagé, alors que pointe déjà l’angoisse consubstantielle à toute naissance.
Je ne ressens rien, juste le soulagement d’en avoir fini avec cette guerre perdue d’avance. Je suis vidée, je suis douleur, je suis un corps amputé.
Ou encore
Puis-je redevenir un corps vierge d’enfant, revenir en arrière, changer d’avis ? […] il doit bien y avoir des solutions pour régler tous les problèmes des mères incapables.
Et le père, dans tout ça ? Incapable, lui aussi ? On n’en saura rien, ou si peu. Il est évacué en quelques lignes au hasard du récit, exilé dans la marge
Lui, à côté de nous, contemple dans le silence cet instant arrêté ; il est devenu un papa, et peut-être se dit-il « c’est elle, c’est ma fille », ou peut-être qu’il ne se dit rien parce qu’il est là, c’est tout.
et c’est à ce moment-là que je décroche.
Cette narratrice, en glissant du “je” au “nous”, semble vouloir parler au nom de toutes les femmes et, assez contradictoirement j’en conviens (mea culpa), au lieu de m’inclure, elle me met à distance :
Notre désobéissance est œuvre. Notre insoumission nécessaire. Notre corps, le rempart d’une lutte obligée.
La raison, si raison il y a, est à trouver éventuellement dans ma propre expérience. J’ai eu la chance que mes deux grossesses ne soient que du bonheur et je ne me reconnais nullement dans ce témoignage-là, dans ces revendications que je n’ai pas.
Alors, et c’est bien dommage, ce livre, de prime abord ambitieux et sincère, est devenu crispant ; autant j’aime le témoignage, autant je goûte moins le manifeste. – Christine Casempoure

Francis Rissin – Martin Mongin

« Vous croirez m’avoir enterré sous un mausolée du Père Lachaise, ou avoir déposé mes cendres dans la niche d’un petit colombarium de province ; vous croirez que j’aurai disparu, et pourtant je serai encore là, parmi vous – aussi vrai que je m’appelle Francis Rissin ».

Francis Rissin 2

« Qui est Francis Rissin ? » Cette question au cœur de cet objet littéraire non identifié deviendra obsédante au fur et à mesure de sa lecture. Onze parties pour tenter de répondre à cette énigme, onze chapitres qui s’enchâssent dans une mise en abyme dantesque qu’on se surprend à dévorer, animé, comme tous les personnages, par le désir d’en découdre et de découvrir un visage, une histoire.
Je me suis crue maline en comprenant assez vite que je n’obtiendrai pas de réponse dans cette quête acharnée mais me suis retrouvée piégée par une seconde interrogation toute aussi entêtante, et peut-être tout autant inutile : quel était donc ce livre ? Et quel en était l’objet ?
Ce livre est avant tout un premier roman virtuose. Incroyablement abouti pour un premier né, cet ouvrage est vertigineux et nous embarque dans un vortex ingénieux, mystérieux, risible et effrayant lequel tourbillonne une série de personnages tous unis par la recherche obsédante, et envoutante de ce cher Francis, et dont nous rejoindrons rapidement la ronde étourdissante, pions nous-mêmes de cet échiquier littéraire brillant.
L’auteur multiplie les pistes, poupées gigognes ; il nous perd entre fiction et réalité en mêlant les dates, les repères culturels et personnalités connues à l’invention toute romancée de cette histoire et son imaginaire parfois débridé. Tour à tour polar, témoignage, article de presse, il varie les styles narratifs et les tons. Après une plongée dans le récit biographique et presque mystique de notre Francis national telle l’hagiographie d’un saint, nous flirtons avec les bords sombres, inquiétants ou magiques de la science fiction. D’une expo parisienne à une fête païenne de la consommation devenue langage commun, du remake de la traversée de Paris, ici souterraine et savoureusement drôle au délire mégalomaniaque d’un tyran, ce roman psychédélique et addictif nous noie littéralement dans des univers distincts lesquels s’emboîtent, se recoupent, s’embrouillent (et nous avec !) en distillant ici et là des indices et en jouant de la récurrence des personnages, des lieux, étoffant les scénarii ou resserrant l’étau…. Labyrinthe auquel on prend goût, dans lequel on se laisserait bien enfermer, parfois engourdis et somnolents, ou au contraire, duquel on voudrait s’échapper en pressant la cadence …. Le malaise ambiance les chapitres et on divague au gré des symboles, des signes à décoder, des rébus dignes des songes ou des pires cauchemars… Roman topographique qui nous ballade littéralement dans toute la France et nous livre une cartographie détaillée de notre territoire national des « trous du cul du monde » aux grandes villes. La précision géographique fouillée qui nous ancre au sol, nous cogne à la roche et nous baigne dans ses cours d’eau, tranche avec le trouble des situations, le nébuleux des poursuites bien souvent embrumées et dès lors rêvées ou réelles ?
Quel est dès lors son objet ? La peinture d’une France que nous connaissons plus ou moins bien, la radiographie d’un état qui enchaîne les crises sociales ? Un pays dès lors multiple, complexe fort d’un inconscient collectif, somme de fantasmes individuels ? La démonstration de notre soif d’absolu, de notre voeu, plus ou moins avoué de l’homme providentiel pour rêver un monde meilleur et bien sûr du risque que l’unicité du sauveur à adorer comporte ? La dangerosité de l’image, du sacré par définition irreprésentable, et ce qu’elle véhicule de fanatismes et d’extrêmes ? La force inouïe du nombre, du groupe, de la foule pour élever une voix et entraîner des actes parfois bien loin du discours originaire ?
Francis Rissin est à la fois tout cela et plus encore… Lire Francis Rissin est une expérience laquelle peut continuer à agiter longtemps après avoir fermé le livre. Une expérience distrayante (le rire y est franc et le cynisme délicieux), haletante (elle nous plonge au cœur d’une épopée folle), anxiogène (nous oblige à observer les dérives que l’on connaît déjà), dérangeante (nous retranche dans nos propres attentes et leurres), amère (nous prouve encore notre nécessité impérieuse à croire, croire en quelqu’un, quelque chose, pour trouver l’essor, la motivation, l’envie, et remplir, occuper, inventer dans cette existence humaine dont on n’aura jamais de cesse d’interroger le sens…)
Francis Rissin nous envole avec lui sous acide, et sous l’acide d’un réel contre lequel on craint de se heurter et que l’on contourne à coups d’illusions, de symbolique et d’imaginaire. La construction narrative impeccablement maîtrisée a-t-elle pour but de nous faire lâcher prise et accepter la somme de nos projections sur le monde qui bon an mal an s’ébranle protéiforme sous nos yeux. Engrenage géant, monstrueux qui n’en finit pas de s’emballer et dont nous sommes tous – lecteurs, citoyens, rêveurs- les mécaniciens impuissants et fous d’espoirs !! Réfléchir, penser, ne pas céder aux chants des sirènes mais entendre la clameur, et ne pas trop fouiller non plus car n’y a-t-il pas péril, comme tous les accidentés, suicidés, assassinés du livre, à vouloir résoudre un mystère ? Le chasseur de tornades ne risque-t-il pas d’être avalé par le phénomène qu’il poursuit, exactement comme moi dans le brouillon de ces mots pour saisir la portée de ce roman-phénomène alors même qu’« on ne sait pas, sur ce sujet, si le texte exprime un souhait, une crainte, un rêve, une interdiction, une impossibilité, une invitation, une mise en garde. Et devant tant d’incertitudes, on se demande presque, pour finir, si l’écriture ne serait pas le tout –l’alpha et l’omega- de l’expérience elle-même, et si ça ne s’arrêterait pas là. » ?!!!
Entre fascination et mélancolie, Francis Rissin est une expérience dont je ne suis pas sortie indemne, hantée par d’insatiables questions, dont une me taraude et que j’aimerai poser à l’auteur : quelle vocation a, ou pas, l’écriture devant notre condition humaine ?
Ce livre est sans conteste un grand premier, un grand tout court, totalement inédit et novateur dans notre paysage éditorial. Sinon la consolation qui m’a manqué avec l’invitation finale à écouter au-dehors, la sempiternelle et répétitive clameur, semble-t-il toujours sourde aux réflexions les plus éclairées…
« Avec le temps, j’ai un peu retrouvé mes esprits. J’imagine qu’on projette parfois sur le monde ce qui nous trotte au fond du crâne ». – Karine Le Nagard
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Il n’y a pas de mots pour décrire ce roman, véritable ovni littéraire. Il faut se sentir à la hauteur du challenge, pour se plonger dans les 600 pages du roman.
L’auteur nous perd au fil des chapitres, chapitres qui sont autant de petites histoires centrées autour d’une seule et même personne « Francis Rissin ». On dévore le livre pour en apprendre plus sur ce personnage et on déambule entre enquête policière, récit presque biblique, science-fiction… On se rapproche de Francis Rissin mais peut-on réellement connaître quelqu’un ? Qui est Francis Rissin ? Quand se passe le roman ? Pourquoi tant de phénomènes étranges arrivent-il ? C’est autant de questions que vous vous poserez à la lecture de ce livre… Mais pour ne point trop en dire et pour saisir la « grandeur », le « mystère » de ce personnage, il faudra plonger dans ce livre et tourner ses 611 pages. Très bon moment de lecture qui mélange tellement de styles qu’on ne peut qu’apprécier (tant qu’on a pas peur des longs romans)… – Ana Pires
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Qui est Francis Rissin ?
Une professeure d’université cherche à mettre la main sur un livre intitulé « L’approche de Francis Rissin », œuvre inconnue au bataillon, écrite par un certain Pierre Tarrent, tout aussi inconnu. Au prix d’efforts insensés, cette femme découvre avec stupéfaction que cet auteur n’existe pas. Si ce dernier n’existe pas, qu’en est-il de Francis Rissin ? Cette affaire ne serait-elle qu’un canular ?
Mais Francis Rissin refait surface quand son nom apparaît sur de mystérieuses affiches placardées partout en France. Ce patronyme se propage de villages en villages, de régions en régions ; scandé, répété, l’homme devient l’objet d’une immense clameur et d’un espoir fou. Francis Rissin serait-il l’homme providentiel que la France brigue après un Pétain et un de Gaulle ? Serait-il le sauveur, celui que le pays appelle de ses vœux pour le sortir des ténèbres, le propulser vers la lumière et lui inspirer un souffle nouveau afin de lui rendre sa grandeur ? Qui est ce « Francis Rissin » ?
Le récit très habile est construit autour de 12 chapitres qui proposent une version de notre Francis, empruntant à tous les genres littéraires : le roman noir, le polar, la fiction politique, la science fiction. Une fresque se dessine composée de différents portraits de ce personnage. Pour autant, le mystère demeure.
Au fur et à mesure de cette narration incroyable, le lecteur se laisse convaincre de changer de perspective. L’enjeu est moins l’identité de Francis Rissin, que l’image qu’il incarne. Que doit prouver un homme providentiel, un leader charismatique, pour s’attirer l’extase d’une population ? Vaste sujet… Ce premier roman de Martin Mangin va laisser des traces à n’en pas douter. Fable politique, conte philosophique, il décrit de manière décalée – on sentirait presque une pointe de candeur -, les affres de notre société contemporaine. Manifestement, il prend beaucoup de plaisir à nous embarquer dans cette épopée hors des sentiers battus. Et nous aussi. Chaque chapitre apporte son lot de surprises, contribuant à un rythme enlevé. L’écriture est légère et pleine d’humour. Les 611 pages se tournent frénétiquement et à l’issue de ma lecture, je me suis sentie moins bête qu’au démarrage. C’est aussi une qualité de ce livre, il rend son lecteur intelligent. Une œuvre aussi extravagante que brillante. Ne passez pas à coté. – Hélène de Montaigu
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Se lever une demi-heure plus tôt pour pouvoir terminer ce livre.
Un livre qui m’aura tenue en haleine pendant plus de 600 pages et quasi 6 jours.
Un livre impossible à résumer, indescriptible, brillant qui s’amuse de sa lectrice.
Francis Rissin est raconté en onze chapitres, à l’écriture chaque fois différente.
A la fois quête d’un homme, d’un livre, on oscille entre roman policier, roman d’apprentissage, fable politique voire même un peu de science-fiction.
Sans que ça ne soit à aucun moment factice, superficiel, incohérent ou non crédible.
Un livre qu’on lit comme un polar, dans lequel on se surprend à vouloir vérifier certains faits, certains noms.
Est-ce que ce je lis est une fiction ou une réalité ?
Un roman qui interroge à sa manière les limites de la fiction et l’identité.
Un roman drôle, dont la construction est brillante.
Un roman où quand tu refermes la dernière page, tu te surprends à penser « mais il faut que je le relise ».
Parce que ce premier roman (non mais comment on fait pour écrire un truc pareil la première fois?), est très malin et glisse des détails au fur et à mesure qui souvent t’en rappellent d’autres.
Un roman qu’on ne lâche pas.
Un roman qui vaut bien ses 611 pages et ses critiques élogieuses. – Hélène Goelen
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Mais qui est Francis Rissin ? Si on ne veut pas trop en dire sur ce roman, c’est certainement le résumé le plus simple à proposer. Mais c’est un peu bref pour donner une idée de ce qui attend le lecteur qui se plongerait dans ce pavé de plus de 600 pages…
Les bases sont posées sur la quatrième de couverture : ce n’est pas un roman fleuve mais la réunion de 11 récits qui forment une mosaïque autour de « l’insaisissable Francis Rissin ». Insaisissable, c’est bien le mot. Car ces récits ne m’ont absolument pas aidée à y voir plus clair.
Partons du fait que des affiches en bleu et blanc au nom de Francis Rissin surgissent de nulle part dans toute France, de préférence rurale et reculée, sans que personne ne sache qui est ce type ni comment elles arrivent sur les murs des villages, les places publiques, les troncs d’arbres. Selon les chapitres, on en apprend plus (ou pas) sur ce personnage, son parcours et sa postérité, on assiste au délire social des Français séduits par cette personnalité au caractère soudain mystique, on ausculte les ressentiments personnels et les petits jeux de certains qui cherchent à comprendre ou à profiter de la situation.
Les textes, compilés sans logique chronologique, sont chacun portés par un nouveau narrateur, sans lien avec le précédent, et rédigés dans un mode narratif totalement différent. On passe ainsi du journal intime au roman policier, de la retranscription d’une conférence au récit fantastique. C’est tour à tour inquiétant, haletant, mystérieux, réaliste, paranormal, sinistre… Bref, ça part dans tous les sens.
En soi, pourquoi pas, ça pourrait même être très réussi. Mais aucune de ces histoires ne m’a captivée, peut-être à cause du style, peut-être parce que je ne voyais pas où on allait. Comme on change de narration toutes les cinquante pages environ, j’ai tenu bon en me disant à chaque fois « cette fois-ci, je vais comprendre ». Si bien qu’au final, j’ai lu le livre en entier, même si j’ai survolé certains passages (le fait d’être dans un train pendant cinq heures d’affilée a certainement participé à cet acharnement malgré mon scepticisme grandissant). Ma conclusion est simple : je n’ai pas du tout passé un bon moment en compagnie de ce roman et je suis très perplexe quant à son intérêt. – Claire Sejournet
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Est-ce un candidat pour les élections ?

Depuis peu, des affiches fleurissent dans les villes et villages de France. Océane Pouzettat, la secrétaire de mairie de Chalamont en a aperçu deux, collées de chaque côté du porche de la mairie. Des affiches bleues de grand format, sur lesquelles se détache le nom de « FRANCIS RISSIN », écrit en capitales  blanches dans une police de caractère. Il est difficile de dire si d’autres affiches sont apparues avant cette date. De quoi affoler.

Mais ce n’est pas tout …

Nous voici embarqués dans une quête effrénée pour comprendre qui est Francis Rissin mais aussi le trouver car personne ne l’a vraiment rencontré, ou, qui sait ?

Investis de notre rôle de Sherlock Holmes, à l’affût des moindres indices, page après page, nous sentons que nous approchons du but : Francis Rissin semble prendre chair peu à peu, s’incarner, mais … voici d’autres zones de flou qui nous renvoient à la case départ.

Chers lecteurs, voici ce qui vous attend en lisant « Francis Rissin » car Martin Mongin est un véritable magicien qui manie avec brio l’art du suspens. Il vous entraîne à travers les chapitres, lève peu à peu le voile, quand il vous sent proches … pour mieux vous plonger dans d’autres mystères. Et si vous vous accrochez au fil des pages, il vous réserve une grande surprise.

En attendant, vous aurez l’occasion d’échauffer votre cerveau, secouer vos neurones et de plonger dans le grand huit. Une roue vertigineuse où il s’agira de savoir si «il y a quelqu’un ici qui pense à la France ? ».

« Francis Rissin » comme vous l’aurez compris est un véritable spécimen. Un roman atypique construit sur deux thèmes principaux qui s’entrecroisent : celui de l’homme providentiel, ou du sauveur de la nation, et celui de la créature qui échappe à son créateur. Chaque détail est sous pesé, tant sur le fond et sur la forme. Une forme kaléidoscopique où chaque chapitre recèle une facette nouvelle de cet homme insaisissable, un angle spécifique de lecture. L’ensemble construit sur une structure pyramidale, organisée autour du chapitre 6.

C’est brillant ! Je n’en dis pas plus je vous laisse savourer ! – Lilia Tak-Tak

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Quelle étrange lecture ! Quel étrange personnage ! Quelle étrange construction !
Quelque soit votre style de lecture préférée vous trouverez votre bonheur dans ce roman (?).
Ce livre est construit comme un recueil de nouvelles, chacune ayant un style bien marqué et portant un regard nouveau sur un seul et même phénomène : Francis Rissin.
Bien sûr les 600 pages contiennent quelques longueurs, mais les éclairages variés sur une situation pour le moins insolite, des affiches au nom de Francis Rissin fleurissent sur tous les murs des villes de France, maintiennent le lecteur en alerte.
On pourrait parfois penser à des évangiles tant la figure de Francis Rissin apparaît parfois totalement mystique.
Pour un moi un OLNI pur, pas un grand coup de cœur mais la curiosité a fait son travail. – Emmanuelle Coutant
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Mais qui est donc ce Francis Rissin, qui donne son nom à un épais roman ? Du jour au lendemain, dans les provinces françaises, fleurissent des affiches mentionnant ce simple patronyme. Pas de photo, pas de slogan, pas d’explication. Juste un nom qui va peu à peu imposer sa présence et faire son chemin dans les esprits, laissant le champ libre à toute forme d’interprétation.
Est-il cet homme intègre qui va bannir mensonges et clientélisme de la classe politique ? Est-il celui que tout le monde attendait et qui va enfin sortir la France de son marasme ?
L’auteur multiplie les témoignages pour tenter de cerner la figure de cet être insaisissable plébiscité par une majorité de Français dont il n’hésite pas à flatter les bas instincts. Au fil des chapitres se dessinent les traits d’un homme providentiel, cette fiction surgissant dès que le ciel de l’histoire s’assombrit. Un costume que n’importe qui selon les circonstances peut endosser avant de se muer en despote tyrannique. Un personnage conjointement construit par quelque ambitieux opportuniste et un peuple avide de se sentir enfin écouté.
Je me suis lancée dans cette lecture avec la plus grande curiosité: le buzz (soigneusement orchestré par mon amie Nicole), le thème, et puis le souvenir persistant de ces énigmatiques affiches apparues un temps sur les murs de Paris et sur lesquelles on voyait un visage juvénile et rieur associé à un nom, John Hamon, sans plus de détails…
Si la construction du récit est plutôt habile, levant un à un les voiles sur l’identité du héros tout en l’enveloppant paradoxalement de mystère, si le jeu sur l’espace fictionnel et la manière dont chaque individu peut l’investir, y compris à son corps défendant, m’a semblé tout à fait intéressant, je dois néanmoins dire que j’ai trouvé l’ensemble un peu bavard, un peu long et peut-être un peu trop démonstratif. L’auteur est prof de philo et je dirais que cela se sent. Il joue fort adroitement avec son sujet, mais il m’aura manqué un style, une forme de jubilation littéraire pour savourer pleinement ce texte non dénué de pertinence… – Delphine Depras
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De mystérieuses affiches sont placardées un peu partout en France, dans les villes comme les villages. Qui est ce Francis Rissin dont le nom apparait avec des lettres bleues sur fond blanc ? Tous s’interrogent, la presse comme la police ainsi que tous les Français. Qui est cet énigmatique Francis Rissin ? Un candidat aux prochaines élections présidentielles, un homme politique providentiel ? Une « Bernadette Soubirous » en bermuda qui entend la Vierge Marie et fait des miracles ? Un artiste complètement déjanté ? Un militant écologique anti-nucléaire ? Un dictateur illuminé prêt à relancer la peine de mort abolie depuis plus de trente ans ?
Ce roman composé de onze récits, onze voix différentes fait appel aux techniques du roman policier ou du fantastique, ou a parfois l’apparence d’un journal intime ou d’un thriller politique. Onze voix, très peu de dialogues cependant. Soit Francis Rissin prend la parole soit ce sont ceux qui le recherchent.
Dans cette campagne d’affichage sauvage, massive, sans slogan ni message clairement exprimé, seuls apparaissent quelques symboles de la France : sa carte géographique, le coq gaulois et le camembert ! Qui voterait pour un tel candidat ? Eh bien détrompez vous Francis Rissin électrise, galvanise les foules qui le suivent partout, tel le gourou d’une secte, un mégalomane narcissique.
Insaisissable mais omniprésent ce Francis Rissin ! Martin Mangin brouille les pistes et interpelle le lecteur qui ne sait d’abord que penser d’un tel ouvrage mais qui en persévérant, incrédule devant le style et l’imagination délirante de l’auteur continue sa lecture afin de savoir jusqu’où ira l’auteur dans sa démesure, dans son délire.
Comme ce livre mélange le réel et la fiction et qu’il a été écrit fin 2018 impossible de ne pas y voir une allusion à Emmanuel Macron et à sa façon de gérer la France. Un candidat qui avait lui aussi proposé aux Français une autre alternative que les partis classiques pour les dernières élections présidentielles. Un livre en résonance avec la crise politique qui agite la France depuis près d’un an : l’auteur puise t’il ses sources dans la crise des gilets jaunes ? En tout cas il analyse le comportement des Français toujours à la recherche d’un leader, d’un « grand homme » pour les conduire vers un monde meilleur. Le livre est truffé d’allusions à la mère Patrie, à la Nation, à la grandeur de la France.
Un roman écrit comme un jeu de piste où l’on se perd souvent, une sorte de chasse à l’homme lorsque l’enquêteur essaye de suivre à la trace Francis Rissin qui, quand il croit enfin l’avoir attrapé, s’échappe et s’évanouit dans la nature. Francis Rissin se présente comme l’homme providentiel, le sauveur de la Nation voire carrément – n’ayons pas peur des mots – Dieu. Il représente la figure du chef, du père ou d’un super-héros. Un berger qui guide ses brebis, un apôtre qui transmet la bonne parole de Dieu au peuple.
Premier roman inventif, original, paranoïaque : ce livre est un OENI (Objet Ecrit Non Identifié,) un objet littéraire totalement atypique, limite psychiatrique : parfois je mettrais bien l’auteur sous camisole de force ! Certaines scènes sont carrément surréalistes notamment quand les deux petits vieux commencent à délivrer la France du pouvoir en place juste en s’adossant à des murs dans les catacombes de Paris. D’autres sont déstabilisantes comme celles de cannibalisme.
Martin Mangin – tiens ça rime avec Francis Rissin – est un auteur culotté et audacieux qui a pris beaucoup de risques en se lançant dans cette aventure. Limite élitiste, il nous abreuve de références dont on ne sait plus à force si elles sont réelles ou inventées. Grand pari de l’éditeur d’avoir accepté de publier un tel manuscrit. Ce livre ne peut pas laisser indifférent mais de là à ce qu’il plaise à tout le monde, j’ai un gros doute.
Bientôt les élections municipales ne vont pas tarder à battre leur plein, Francis Rissin va-t-il s’y présenter ? – Françoise Le Goaëc
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C’est un premier roman atypique et absolument inclassable. Un OVNI littéraire !

« Le roman possède une structure pyramidale, organisée autour du chapitre 6. Dans la première moitié du livre (chapitres 1 à 5), Francis Rissin, qui n’était qu’un nom sur des affiches électorales, prend peu à peu chair, il s’incarne, il vient progressivement à l’être. Du simple nom d’un illustre inconnu, on se rend compte rapidement que des gens l’ont vu, puis que certains même l’ont approché, puis une exposition est organisée en son honneur, même s’il reste dans l’ombre, puis on nous donne à lire une partie de sa biographie. Dans le chapitre 6 le lecteur a sous les yeux le journal intime de Francis Rissin en personne (à moins que…), et on peut sans doute difficilement être plus proche de l’intériorité d’un individu qu’au moment où on lit ses états d’âme. Et puis la deuxième partie du livre (chapitres 7 à 11), c’est le mouvement inverse. Ce qui avait pris corps, ce qui avait pris consistance, commence doucement à se déliter, pour s’évanouir lentement mais sûrement, pour rejoindre le néant dont il était sorti (à moins que…) » Martin Mongin interviewé sur www.lamadeleinedelivres.com

L’auteur est professeur de philosophie et son propos est éminemment politique, si bien que j’ai sûrement zappé certaines choses tant j’exècre la politique. J’y ai vu néanmoins une sacrée critique de la société française dans une construction étonnante utilisant divers styles narratifs. Cela va du cours magistral à une enquête policière en passant par un journal intime entre autres par exemple… Certains chapitres m’ont paru longs, mais j’ai pourtant toujours tourné les pages tant j’avais envie de savoir où voulait aller l’auteur… Au final c’est un roman dont je suis bien incapable de vous dire si je l’ai aimé ou pas. C’était une expérience de lecture étonnante, malgré la sensation de me faire mener en bateau par l’auteur( il y a une interrogation constante du rapport entre fiction et réalité), et je ne regrette pas de l’avoir lu ! – Catherine Dufau

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Quelle originalité! Je me suis laissée mener dans ce jeu de piste à onze volets. J’ai été déroutée, happée, amusée… Difficile à qualifier, ce roman est à la fois fiction et réalité, policier et politique… J’ai été bluffée par sa construction. – Anne-Christine Busnel
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Dans ce roman, tout étonne, et d’abord sa structure. En onze parties construites de façon fort différentes, tantôt un cours magistral d’université, tantôt une enquête de police, un rapport administratif, les délires d’un fan absolu ou encore les écrits des apôtres, tout y passe dans cette dystopie totalement décalée. Y compris les mots et les délires du journal intime de Francis Rissin lui-même, excusez du peu. Mais en fait, qui est-il ? Qui le connait ? Qui a compris ses desseins ? C’est l’alerte générale dans tout le pays, qui est Francis Rissin ?

De son existence supposée à son existence avérée. Des affiches fleurissent sur tous les murs en France et le plus fin limier suit ses traces de village en village. Mais Francis Rissin sillonne le pays et nul ne peut le suivre, le devancer ou même l’arrêter. Capable de soulever les foules par son seul charisme, ce nouveau messie des temps modernes est aussi totalement incompris du pouvoir en place. Pourtant tous ceux qui l’ont connu l’apprécient, et tels des apôtres, ils écrivent les évangiles de Francis Rissin.

Car oui, en vérité, je vous le dis, dès sa jeunesse il savait qu’il lèverait une armée pour sauver la France… Tient, ça vous rappelle quelqu’un ?  

Stupeur, colère et inquiétude, voilà les sentiments qui dominent dans tout le pays… Comment peut-il être présent à différents endroits à la fois éloignés géographiquement et très proches dans le temps. Le mystère s’épaissit. Et si c’était Rissin versus Rissin ? Sont-ils nombreux ? Est-il un ? Est-il multiple ? En vérité, une fois encore, sachez-le, Francis est légion !

Je ne vous en dis pas plus, j’en ai d’ailleurs déjà trop dit, car parler de ce roman tellement différent de tout ce qu’on lit habituellement n’est pas aisé. Alors si vous aimez les paris impossibles, si quelques six cent pages ne vous rebutent pas pour tenter de percer à votre tour ce mystère, soyez curieux, immergez-vous, acceptez le challenge, et partez à la découverte de Francis Rissin. Puis venez me dire ce que vous en aurez pensé ! Attention, il me semble cependant que ce roman est avant tout à conseiller aux lecteurs passionnés, tant il est dense, déroutant et singulier. – Dominique Sudre

Le bal des folles – Victoria Mas

“ Libres ou enfermées, en fin de compte, les femmes n’étaient en sécurité nulle part. Depuis toujours, elles étaient les premières concernées par des décisions qu’on prenait sans leur accord.”

Le bal des folles

Il était prudent, à la fin du 19ème siècle de ne pas afficher une conduite hors des sentiers battus, lorsque l’on était une jeune femme de bonne famille. La sanction menaçait toute « déviante » : direction la Salpétrière, sans autre forme de procès, sans certificat médical, sans même avoir eu un comportement constituant un danger pour soi-même ou pour autrui. D’ailleurs, il est vraisemblable que la seule volonté de l’entourage suffisait à faire enfermer toute personne jugée gênante pour ses proches. Et bien sûr, une fois prisonnière de la sinistre bâtisse, il est extrêmement compliqué de prouver sa « normalité ».
C’est l’époque où Charcot travaillait sur les manifestations de l’hystérie, qu’il mettait en évidence par l’hypnose, devant un groupe d’étudiants admiratifs.
Certes les connaissances étaient maigres concernant le fonctionnement du corps humain, mais l’expérimentation faisait fi de l’individu. Aussi la folie pouvait-elle s’exposer, et se donner en spectacle, comme c’était la coutume une fois par an à l’asile, au cours de ce Bal des folles qui donne le titre à l’ouvrage.
A travers l’histoire d’Eugénie, qui a le tort de posséder des pouvoirs de communication avec les morts, Victoria Mas nous convie au quotidien des habitués du service de psychiatrie, patientes et soignants, et c’est toute la détresse de ces femmes qui apparait entre les lignes.
Témoignage d’un temps passé, peu enclin à prendre du recul sur ses pratiques scientifiques, le roman a le mérite de rendre hommage à ces femmes victimes de la folie de leur entourage.
Sans pathos, basée sur des documents historiques, le roman se parcourt avec agrément, tout en frémissant d’indignation sur le sort injuste de ces femmes humiliées.
Premier roman, déjà deux fois remarqué (Prix Stanislas et Talents Cultura), présent dans la sélection du prix Fémina, Victoria Mas fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature. – Chantal Yvenou

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L’année dernière, à la même époque , j’ai lu La part des flammes de Gaëlle Nohant . (Cet épisode tragique de l’incendie du Bazar de la Charité dans le Paris de 1897). Je me sentais dans la même atmosphère, cette ambiance feutrée des salons bourgeois, cette même victimisation des femmes. Une société corsetée où l’importance du pouvoir patriarcal est déterminante.
A la fois roman d’histoire et sociologique, l’auteure décrit le quotidien de ces femmes démunies qu’on enferme parce qu’elles ne rentrent pas « dans leur rôle ».
Elle utilise un fait historique (le bal des folles institué à l’hôpital de la Salpêtrière) comme toile de fond pour rendre hommage à ces femmes étiquetées hystériques.
Bien documenté, ce récit pointe du doigt la suprématie du corps médical, peu enclin parfois à prendre du recul envers des pratiques éprouvantes. Ayant travaillé dans le milieu psychiatrique, et ayant eu connaissance de ces protocoles terribles, je me suis tout de même indignée face à cette barbarie. Heureusement qu’aujourd’hui ces méthodes cruelles sont remplacées par la panoplie des médicaments (chimie) entre autres.
Une intrigue est mise en place dans les coulisses de l’hôpital avec des destins tragiques, des personnages de femmes finement décrites et des rebondissements inattendus.
Avec cette impression de « déjà vu, déjà lu », je me suis ennuyée tout de même. La part du surnaturel (spiritisme) ne m’a pas convaincue, m’attendant plutôt à des descriptions réelles de pathologies psychiatriques (c’est mon côté professionnel qui reprend le dessus)
Malgré tout, la plume est agréable mais on est loin de l’œuvre de Margaret Atwood , Captive qui a exactement décrit les symptômes repris ici.
Un premier roman tout de même prometteur car il permet la réflexion sur la condition féminine toujours d’actualité, cette liberté chèrement acquise. A peine un siècle… – Catherine Quart Foisset

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Paris, 1885. Le professeur Charcot officie à l’hôpital de la Salpétrière, qui accueille de nombreuses femmes soignées pour hystérie. Il est secondé par une nombreuse équipe médicale, dont Geneviève, une infirmière admirative du grand homme. Elle prend en charge Eugénie Cléry, placée là par son père qui a découvert qu’elle est capable de voir les défunts et de les entendre. Eugénie voit apparaître le fantôme de Blandine, la sœur de Geneviève, disparue des années plus tôt. De quoi ébranler les convictions de l’infirmière…
Ce roman mêle très habilement diverses thématiques : le statut des femmes à la fin de ce 19ème siècle si rigoriste, dans une société patriarcale si prompte à les enfermer dès lors qu’elles s’écartent de la place qu’on leur a assignée ; l’internement abusif ; les conditions d’hygiène et de soins désastreuses – on traite les hystériques à coup d’éther et de compression sur les ovaires ; enfin, la pratique du spiritisme fort à la mode à l’époque. Solidement documenté, il fait la part belle à ces deux personnages très romanesques que sont Geneviève et Eugénie, au milieu d’autres aliénées tout aussi attachantes. Le roman se déroule sur les quelques jours qui précèdent le fameux Bal des Folles, seul moment où ces femmes peuvent se montrer à un public mondain qui espère secrètement assouvir sa curiosité morbide et assister en direct à une fameuse « crise » ; à ce bal n’y sera d’ailleurs consacré qu’un chapitre qui vient clore le récit dans un dénouement en apothéose. Sur la forme, Victoria Mas nous offre un roman de facture classique, écrit dans une langue très fluide et élégante, avec un usage des temps parfaitement maîtrisé. C’est donc fort agréable à lire, même si on pourrait reprocher au roman un côté un brin trop appliqué, un peu trop lisse. – Emmanuelle Bastien
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Un vrai coup de cœur pour cette rentrée littéraire.
Ce roman a une écriture souple, légère, concrète, sans fioritures. Je l’ai dévoré. Il m’a profondément touchée et émue.
Le thème est très bien abordé et documenté pour une histoire se déroulant à la fin du XIXème siècle. Je ressors aussi de cette lecture avec de nouvelles informations concernant ces pathologies dites féminines.
Les personnages sont attachants. Ce monde de femmes violentées par les hommes de l’époque, pour qui tout leur était du. Elles arrivent heureusement à se soutenir et à créer un petit groupe amical.
Qui est folle ? L’aliénée ou la soignante ?… – Emilie Troussier
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Comme les bourgeois qui viennent se donner le frisson en frôlant la folie au cours du traditionnel bal de la mi-carême, Victoria Mas nous invite à pousser les portes ordinairement bien closes de l’Hôpital de la Salpêtrière pour venir au-devant de celles que l’on va un peu vite à baptiser « les folles ». Car en cette fin de XIXème siècle, la nuance n’est pas de mise pour gérer l’hystérie, cette toute nouvelle, et bien pratique, trouvaille permettant de régler sans états d’âme les troubles de celle d’une femme encombrante ou d’une fille rétive. On y croise la toute jeune Louise, nouvelle star des expériences publiques du grand Charcot, la doyenne Thérèse, rassurée d’être coupée d’un monde qui lui fut hostile, la sévère Geneviève, gardienne austère et mystérieuse. On voit s’en approcher Eugénie, forte tête et personnalité troublée par de curieux phénomènes, candidate idéale au prochain « bal des folles ».
Victoria Mas dessine avec rigueur les contours angoissants de ce lieu de sinistre réputation, synonyme d’enfermement et de silence contraint pour tant de femmes. Elle évoque avec beaucoup de conviction l’expérience si particulière de ceux que l’on nomme les spirites, charnières, malgré eux, d’un passage entre vivants et morts, suscitant immanquablement chez leurs contemporains des envies jamais tout à fait éteintes de bûchers expiatoires. Néanmoins, si le contexte est passionnant, l’histoire intéressante et fort bien documentée, les personnages attirants, il manque à l’ensemble un je ne sais quoi de souplesse et de grâce qui empêche de se laisser toucher. Il m’a semblé que l’auteure, si tendue vers le désir de bien faire, si attentive à rester rigoureuse et à tenir sa ligne, si désireuse de montrer combien ses héroïnes étaient privées de leur voix avait muselé la sienne, nous privant de l’essentiel, sa petite musique personnelle, son grain de folie à elle. – Magali Bertrand
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« Les cours publics du vendredi volaient la vedette aux pièces de boulevard, les internées étaient les nouvelles actrices de Paris, on citait les noms d’Augustine et de Blanche Wittman avec une curiosité parfois moqueuse, parfois charnelle. Car les folles pouvaient désormais susciter le désir. Leur attrait était paradoxal, elles soulevaient les craintes et les fantasmes, l’horreur et la sensualité. (…) Les folles n’effrayaient plus, elles fascinaient. »
La Salpêtrière, Paris, fin XIXème. Nous sommes invités à un bal particulier, celui organisé par les services psychiatriques, autrement dit l’Asile de la Salpêtrière, avec toutes les femmes qui y sont enfermées, les folles, internées, dérangées, sorcières, décadentes de l’époque, pour certaines réellement prisonnières d’une pathologie, pour beaucoup d’autres « juste » victimes des exigences bienpensantes de l’époque sur les femmes et leurs statuts.
Victoria Mas nous plonge avec véracité dans les milieux modestes, ouvriers et bourgeois de la capitale pour nous conter, à travers cette festivité annuelle, les conditions aliénantes et très réductrices des femmes. De Louise à Eugénie, en passant par Thérèse et tant d’autres, nous assistons aux conséquences terrifiantes des carcans, des pouvoirs masculins et familiaux qui ordonnent une vision du monde qu’il ne faut surtout pas déranger, vision érigée en Vérité par définition unique et absolue, sous le joug d’un patriarcat et d’une religion encore très dominants.
Ce roman nous rappelle notre héritage, le chemin parcouru et le temps si long pour changer, lequel malgré ses cycles n’annule jamais le danger permanent, et malheureusement revérifié, de rebasculer dans des mœurs, dogmes, politiques qui dénigrent les corps et désirs féminins, minimisent les maux et mots des femmes et menacent leurs places, ambitions égales dans nos sociétés.
C’est un roman facile à lire, intéressant quand bien même il développe finalement très peu le sort des patientes aux mains de la Médecine toute puissante, l’objet expérimenté plus que soigné, une science masculine dépendante d’une croyance encore toute cléricale… Le contexte véridique sert d’assise et de décor à une fiction rondement menée, et dans le sens d’un scénario bien ficelé, malgré une écriture dénuée de style singulier, ce premier, fort de personnalités attachantes, est plaisant à découvrir et utile pour condamner les convictions folles des Humains.
« Ces gens qui l’ont jugée, qui m’ont jugée moi….leur jugement réside dans leur conviction. La foi inébranlable en une idée mène aux préjugés. T’ai-je dit combien je me sentais sereine, depuis que je doute ? Oui, il ne faut pas avoir de convictions : il faut pouvoir douter, de tout, des choses, de soi-même. Douter. » – Karine Le Nagard
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Le bal des folles est ma deuxième lecture dans le cadre des 68 premières fois. Ce roman ayant déclenché un fol enthousiasme sur Instagram, je n’avais aucun doute : j’allais me régaler. L’enfermement arbitraire des femmes « déviantes » selon les codes de la bonne société en 1883 à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris, où officiait le docteur Charcot, neurologue réputé. Le bal de la mi-carême qu’il y organisait conviant le tout-Paris, pour distraire les aliénées. En filigrane, la condition des femmes à cette époque. Tout concourait à exciter ma curiosité. Hélas, au risque de passer pour une folle, je suis restée sur ma faim. Le sujet, en or, est malheureusement survolé et c’est bien dommage. J’ai regretté que la narration, à l’exception d’une scène brève, n’accorde que peu de place à Charcot qui demeure dans l’ombre. Le lecteur n’assiste pas au bal des folles pourtant en ligne de mire du roman et, accessoirement, titre du livre. L’intrigue, l’internement forcé d’une jeune fille de bonne famille coupable de communiquer avec les morts, se révèle trop restreinte à mon goût. Quant au dénouement, il m’a paru improbable. Les jolis portraits de femmes troussés par la plume alerte de Victoria Mas m’ont un peu consolée de cette impression d’inachevé.
Pour me remettre de mes émotions, je me suis replongée dans ce film génial, The Magdalene Sisters, primé à Venise en 2002 , qui dénonce, à partir d’histoires véridiques, l’enferment arbitraire de femmes en Irlande dans les tristement célèbres blanchisseries. Ces institutions furent créées sous l’égide de l’Église catholique en 1922, la dernière blanchisserie ferma ses portes en 1996 ! Les folles, les filles « légères », les fille-mères ou celles dont les familles ne voulaient plus, étaient abandonnées dans ces bagnes tenus par des bonnes sœurs à poigne. Allez jeter un œil, c’est terrifiant. – Hélène de Montaigu
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Le Bal des folles de Victoria Mas marque ma huitième lecture des romans de cette sélection des 68 premières Fois…
J’avais entendu parler de ce livre lors de la présentation de la rentrée littéraire par une des librairies que je fréquente et, déjà, je savais que je le lirai, intéressée par le thème et intriguée par son traitement.
Ce roman est bien écrit, captivant et surtout il donne à lire et à voir de beaux portraits de femmes. L’intrigue rappelle sans doute un peu le film d’Alice Winocour, Augustine, sorti en 2012, et nous plonge à sa manière dans l’univers des folles de la Salpêtrière à la fin du XIXème siècle.
Le récit est précisément daté, sur à peine trois semaines entre le 3 et le 18 mars 1885. S’il remonte jusqu’au 20 février, c’est juste pour contextualiser l’arrivée d’une des héroïnes principales à l’asile, pour montrer comment un père peut décider d’aliéner sa propre fille. Cette économie de temps démontre combien il était facile à cette époque de museler une femme, de l’annihiler fut-elle une délinquante, une fille de la rue ou une épouse, son propre enfant ou encore sa domestique…
En effet, le thème central de ce roman tourne autour de l’aliénation… à la fois trouble mental, passager ou permanent, qui rend l’individu étranger à lui-même ou au monde qui l’entoure et l’empêche de mener une vie normale ou, du moins, de répondre à la norme en vigueur dans la société bien-pensante et un ensemble d’assertions plus poussées qui m’interrogent. Au-delà des notions médicales, l’aliénation véhicule une forme d’hostilité collective, une volonté de déshumaniser et d’asservir.
Ici, les aliénées sont des femmes, des jeunes filles dont la société patriarcale dispose et qu’elle déplace, interne, retire du circuit au motif qu’elles seraient folles, hystériques, épileptiques, mélancoliques… Ce sont des femmes qui, bien souvent, se démarquent et que l’on préfère enfermer, oublier, rayer… Si les aliénées ne sont pas folles en entrant à la Salpêtrière, elles le deviendront forcément, le système se chargeant de les aliéner pour de bon…
Face à elle, dehors, un monde de voyeurs et de curieux : ceux qui assistent aux cours publics du Dr Charcot et celles et ceux qui viennent danser, sur invitation, au fameux bal de la mi-carême, où l’on exhibe les folles comme des bêtes curieuses, des figures de cirque… Entre les deux, le milieu des soignants, les médecins et les internes, l’intendante, les infirmières et le personnel féminin, toute une palette de degrés d’autorité et de pouvoir, de marche de manœuvre et d’impuissance.
L’ensemble baigne dans une atmosphère étrange. Quelques mois plus tard à peine, en mai 1885, mourra Victor Hugo dont les activités spirites ne sont un secret pour personne ; ce père éploré espérait ainsi entrer en contact avec sa fille Léopoldine… Dans le roman de Victoria Mas, un père aliène sa fille qui possède le don rare de communiquer avec les défunts. Beau parallèle, rapprochement particulièrement efficace…
J’ai apprécié cette lecture même si la fin, annoncée, est sans surprise… L’épilogue, cinq ans après les faits relatés délivre un terrible message, à la fois glaçant et sublime.
Un excellent premier roman. – Aline Raynaud
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(…) Le bal des folles est un premier roman et, en tant que tel, on lui pardonne de ne pas éviter certains écueils. La réflexion sur la société de cette fin de siècle, sur la frontière ténue qui séparait alors la psychiatrie, du spiritisme ou de la religion est intéressante, mais guère originale ni aboutie. Les pratiques de Charcot sont à peine évoquées si bien que l’on n’apprend rien du quotidien de ses patientes. Seules quelques figures stéréotypées émergent de la foule des internées et l’histoire se concentre assez (trop) vite sur la relation Eugénie-Geneviève qui est le nœud de la tension constante qui croît au fil des pages.
Le bal des folles est un joli roman, porté par une écriture simple sans afféteries, mais qui manque de profondeur et qui souffre de l’inévitable comparaison avec La salle de bal d’Anna Hope, à l’atmosphère d’une noirceur anxiogène et au dénouement sublime. Paru il y a trois ans, ce roman avait obtenu le Prix Femina étranger 2017 et le Grand Prix des lectrices Elle 2018. – Christine Casempoure
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Le roman de Victoria Mas évoque ces femmes internées à la Salpêtrière au XIXe, que l’on appelait les folles, les hystériques ou même les aliénées. Elles sont sous la responsabilité de cette figure devenue mythique de la neurologie et de la psychiatrie, le professeur Jean-Martin Charcot qui expérimente sur elles toutes sortes de nouveautés. Ces pauvres femmes sont parfois effectivement malades, mais le plus souvent elles ont été internées là par un père, un mari, un frère qui ne demande qu’à en être définitivement débarrassé. Car qui veut d’une épouse qui se révolte, d’une fille qui a été violée, d’une sœur qui exprime un souhait d’émancipation ?
Dans les dortoirs de l’hôpital, point de salut, ni lecture, ni activité, tout au plus quelques bavardages, le plus souvent une isolation forcée et désastreuse pour leur équilibre déjà bien fragile, un peu d’éther de temps en temps pour calmer les crises des malades. Et qui se soucie de leur bienêtre ? Le bon docteur Charcot préfère ses séances publiques d’hypnose, où une jeune et jolie malade est endormie pour tenter de lui faire reproduire les crises d’hystérie qui les qualifient si bien, devant un public plus voyeur que soignant et au prétexte de faire avancer l’étude de leur comportement… Chaque année à la mi-carême un bal voulu par Charcot est organisé pour elles dans l’enceinte d’hôpital. Le bal des folles confronte les bourgeois et les personnalités du tout Paris fascinés par ces femmes qu’ils vont côtoyer un instant.

Victoria Mas s’intéresse à quelques-unes d’entre elles, Geneviève, l’infirmière dévouée, effacée et attentive, Thérèse, la folle enfin à l’abris des violences du monde extérieur entre les hauts murs de l’hôpital, et Eugénie, la douce et brillante jeune femme qui vient d’être internée à la demande de son père. Car en cette année 1885, Eugénie s’intéresse aux esprits et aux écrits d’Allan Kardec, se demandant si les défunts parlent aux vivants. C’en est trop pour son père et pour l’honneur de sa famille, la voilà exilée elle aussi auprès de ces malheureuses qui peuplent les dortoirs de l’hôpital.

Le bal des folles est avant tout un éclairage sur le sort des femmes, sur les violences qu’elles ont eu à subir entre ces hauts murs symbole d’enfermements, sur la façon dont de tout temps elles sont écartées de la vie publique par les hommes qui les gouvernent, ici point de couvent mais un hôpital, rien de pire pour perdre tout à fait la raison et ne plus faire d’ombre à des pères de famille bien égoïstes. C’est aussi un excellent roman par son écriture à la fois réaliste et descriptive, qui nous entraine avec ses personnages attachants et bouleversants de vérité et de raison. – – Dominique Sudre

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Avant de commencer ce roman, j’avais quelques a priori vis-à-vis du thème de l’aliénation et du Professeur Charcot, malgré les avis dithyrambiques.
Merci aux 68 premières fois et à Victoria Mas de m’avoir permis de découvrir ce livre, vers lequel je ne serai pas allée. Une belle surprise …
L’histoire se déroule à la Salpétrière à la fin du 19ème siècle, dans le service du Professeur Charcot. Là nous faisons connaissance avec Geneviève, Louise, Thérèse et Eugénie. Des femmes issues de divers horizons : bourgeoisie, prostitution …
Ces femmes comme les autres sont enfermées et ne pensent qu’en cette période au bal organisé pour la mi-carême et préparent leurs atours. Une effervescence règne jusqu’à la date du Bal où sont conviés les bourgeois. Ils seront là pour se moquer et railler ces femmes.
J’ai bien aimé ce livre qui quelque part est une ode à la femme, même si à l’époque ce n’était pas facile pour elles. Ce roman se déroule en 1885, c’est à la fois proche et éloigné, et heureusement que la condition féminine a évolué.
L’histoire de Geneviève, Louise et Eugénie est très différente et l’on s’attache à ces femmes. Elles sont très émouvantes.
J’ai très vite lu ce livre qui pour un premier roman est saisissant.
Une plume à suivre. – Hélène Grenier

Attendre un fantôme – Stéphanie Kalfon

“ En chacun de nous, quelque chose guette et sommeille. Quelque chose qui a peut-être à voir avec ce qui n’a pas eu lieu dans l’enfance. Tout ce qui avec l’âge, en s’éloignant, au contraire nous empoigne et nous inhibe.[…] On s’apprivoise, on biffe, on s’échoue, on déchante on s’enflamme on défaille on s’emporte et voici que résonne au-dessus du vide la voix d’un peut-être qui d’un simple sursaut nous maintient à jamais non rassurés.”

Attendre un fantome

 

Très court texte de 120 pages, Attendre un fantôme est un roman éprouvant. Éprouvant et remarquable dans la narration. Remarquable au sens de qui n’est pas ordinaire.
Deuxième roman de Stéphanie Kalfon, Attendre un fantôme m’a déstabilisée du fait de sa construction qui alterne de façon radicale, presque brutale entre de magnifiques fragments narratifs et de longs dialogues fastidieux, presque des monologues, d’une violence inouïe. Conversations entre une mère et sa fille, une mère et ses propres parents, une mère et un beau-père, une mère et elle-même.
Bien sûr Attendre un fantôme est le récit d’une relation familiale toxique, d’une violence larvée qui rôde sans qu’on la voit, déguisée, destructrice, celle de cette mère pathologique.
Mais ce n’est pas ce qui a retenu mon attention. Les dialogues m’ont lassée, éloignée de l’essentiel, le travail de deuil. Sûrement sont-ils là pour exacerber le côté sordide et malveillant de cette famille, de cette mère, pour donner au reste du roman tout son sens, son ampleur. Toute sa fulgurance.
Les questions essentielles traitées ici furent pour moi,
Comment se résoudre à vivre derrière la violence d’une disparition, d’autant plus que celle-ci est brutale, consécutive à un meurtre, un attentat ?
Comment peut on faire son deuil lorsque la mort de l’être aimé a été tue ? Pas de corps, pas d’au-revoir, pas de cérémonie, temps soustrait, temps révolu.
Et là, à ce niveau, le texte est magnifique. Les mots sont vifs, écorchés, brillants. Douloureux et brûlants. Attendre un fantôme est à lire pour cela. Rien que pour cela. – Sandrine Guinot
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Kate, jeune fille de dix-neuf ans, apprend par sa mère que son amoureux Jeff est mort dans un attentat en Israël. Kate doit encaisser la nouvelle, surtout que le décès a eu lieu quelques semaines auparavant, sa mère, voulant la préserver, lui a caché. Oui mais voilà, comment faire un deuil en étant sous l’emprise maternelle, oppressante et étouffante. « Dans quelques minutes, elle va s’emparer de ma vie, mon chagrin, m’engloutir noyée vivante dans la parole. » Attendre un fantôme est un récit familial. Celui des relations fortes et destructrices. Il explore les entrailles d’une relation à double courant. Cette mère qui de prime abord nous semble bienveillante se révèle au final être un démon, ne faisant qu’enfoncer sa fille dans un mal-être psychologique puissance 1000. « Que serait la mère si elle n’était plus le centre nucléaire de son minuscule monde ? » Kate subit, elle n’a que ça à faire et ne sait faire que cela. Mais cette perte de l’être aimé est un électrochoc, une roue de secours, une brèche pour qu’enfin Kate existe ou tout du moins essaie d’exister en dépit de cette mère corrosive. Ne plus attendre pour vivre sa vie. Stéphanie Kalfon m’a une nouvelle fois séduite dans son écriture. La puissance des mots nous donne à détester cette mère avec la boule au ventre, impuissante. L’envie de tendre la main à Kate, de lui dire va-t’en, souffle, respire, on n’a qu’une vie. La rancœur ne m’a pas quittée de toute la lecture, jusqu’à la dernière ligne. Un second roman qui questionne sur le sens et l’intérêt ou pas des relations familiales. « Être malheureux, c’est attendre un fantôme. » – Héliéna Gas
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Encore une fois Stéphanie Kalfon (Le parapluies d’Erik Satie, un premier roman d’une musicalité et écriture d’orfèvre) nous emmène dans les tourments de l’âme, dans la solitude des êtres qui subissent les déchirements et errances familiales, les pulsions mortifères et fantomatiques, les relations familiales vampiriques, les détresses enfantines devenues adultes. On côtoie la violence sournoise et silencieuse, les mots écorchés, les gestes d’une banalité effacée qui égratignent et qui un jour, sournoisement, font chuter, tomber.
Stéphanie Kalfon nous entraine dans un roman où le rôle maternel prend toute sa dimension mythologique, dramatique, où son visage ressemble à une Médée moderne, n’hésitant pas à tuer ce qui a été tué. Une histoire russe où chaque poupée s’emboite l’une dans l’autre, où chaque être ne peut se passer de l’autre, où les relations familiales tissent, dans le silence, une vie fantomatique. La violence se trame, bâtit sur des mots doux et tendres, tentaculaires et insidieux, étouffants, comme déguisée, malveillante sous son masque de pureté, une main qui porte secours pour mieux étouffer, redevenir l’enfant qu’il a été, reprendre possession de l’adulte devenu.
D’une écriture tout en finesse, les mots s’emboitent les uns aux autres, les personnages vampirisent, masquant le quotidien sournois et machiavélique, la dualité entre l’affect et le sournois laissant place à une force envie de vivre, au prise de risque, celle d’exister. Attendre un fantôme ou oser vivre, oser être. – Sabine Faulmeyer
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Pour la première lecture, j’ai découvert le second roman de Stéphanie Kalfon, Attendre un fantôme.

Kate apprend la mort de son amoureux, cible d’un attentat. Elle l’apprend de la bouche de sa mère, l’autre personnage central de ce roman qui décortique les sentiments.
Mais je crois que l’histoire importe finalement peu dans ce roman. Tout repose sur l’exposition des sentiments et des caractères de cette galerie de personnages. Que j’ai détesté cette affreuse mère et son compagnon mou, et que j’ai eu de la compassion pour Kate qui doit évoluer au milieu de cette famille pourtant plus banale qu’on ne l’imagine…
Une première découverte surprenante et parfois déroutante, entre réalisme décortiqué et envolées poétiques, pour entrer dans la ronde des 68premières fois – Marianne Lamour

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Jeff, le petit ami de Kate est mort dans un attentat en Israël. Soucieux de l’épargner, sa famille, et surtout sa mère, lui cachent l’événement jusqu’à ce qu’elle le découvre, quelques semaines plus tard, dans la presse.
Quelle étrange idée qu’a donc la mère de Kate ! Et que cela semble donc bien peu crédible ! N’importe quel parent bien attentionné n’aurait jamais fait une chose pareille, et aurait au contraire accompagné sa fille dans ce douloureux processus du deuil. Mais attentionnée, la mère de Kate ne l’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Elle est si toxique que c’est leur relation qui prend le pas sur le chagrin de Kate, et c’est d’ailleurs paradoxalement cette thématique qui donne un peu de force à un roman qui m’a paru un peu creux au demeurant, écrit dans une langue parfois poétique mais souvent un peu ampoulée, qui abuse des métaphores et des effets de style : « Aussi lui prouvent-ils leur amour en la protégeant de leur assourdissant silence, tendant sous ses pieds le trou noir du déni, et rattrapant au vol toutes les balles perdues. » Kate converse avec le fantôme de Jeff, lui raconte une scène où un père maltraite son enfant dans un restaurant, cela n’en finit pas et on se demande ce que l’auteur veut nous dire, de ces enfants mal aimés, de ces parents pervers, à part que peut-être son ami a vécu cela aussi, comme elle : ce roman est tout autant l’histoire de ces enfants maltraités que celui du deuil. Le roman se rattrape tout de même dans ses dernières pages, lorsque enfin Kate ne vit plus avec le fantôme de Jeff, qu’elle a cessé de l’attendre, même si, quand on a fermé le livre, on reste dubitatif sur ce que l’on vient de lire. – Emmanuelle Bastien
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« Ainsi, les gens qui l’aiment, s’ils veulent lui faire plaisir, doivent ne jamais être heureux. C’est normal, la moindre des choses est de rester moindre. »
Rester moindre, Kate s’y exerce et s’y astreint depuis l’enfance au point de se dissoudre pour ne pas exister sous la menace disséminée au quotidien par le désir mortifère d’une mère. Moindre elle le devient encore plus après le décès de son premier amour, mort redoublée par la négation aigüe de cette Mère toute puissante pour annuler ou réécrire les événements, les gens, l’histoire…
C’est encore une fois autour des silences, des absences, des morts que la plume de Stéphanie Kalfon s’agite. Dans un premier roman éblouissant, elle nous embarquait grâce à son phrasé unique, sa ribambelle de mots dentelés dans l’œuvre d’Erik Satie, musique aux silences-aimants, là où la vie se suspend et attend.
La suspension est le lieu de Kate. Son amoureux meurt dans un attentat, Kate risque sa vie à attendre : souffle coupé, parole niée, interdit chevillé au corps, tête embuée de ne pas pouvoir penser. « Dans ce climat où sa vie s’asphyxie, le sens des choses piétine sur le néant, la logique est inversée, rien n’est saisissable. La vie est un espace mourant où vrai et faux sont une doublure au verso de la même fiction. » Kate grandit dans le pays de l’emprise où le non-sens est roi, poupée adoratrice d’une Reine de cœur castratrice pour laquelle le symbolique est un outil destructeur au service du Rien dont on ne revient pas « les mots trempés dans sa chaleur immonde sont pris en otage. Ils existent oui, mais confusément. Tout y est mensonge d’ailleurs sauf cette confusion qui fait leur essence et par laquelle ils perdent leur poids à la manière d’un noyé au large qui perd son souffle. Le tracé des voix qui passent est improuvable. Ce qui s’y passe s’efface aussitôt énoncé. Ce qui fait événement dans le présent en même temps s’absente et se retire : pas vu pas pris. Au pays du malaise, les mots, les gens et les mémoires ont l’épaisseur d’un rien. »
Comment prouver aux autres, et avant tout à soi-même, la nocivité d’une intonation de voix, d’une intention contraire au discours énoncé, d’un mauvais projeté derrière un sourire resplendissant ? Comment décrire ce sifflement givrant, le maléfique chantant qui s’entonne, s’entête et trouble l’esprit envahi et chancelant ? Sous la menace constante d’injonctions paradoxales, l’enfant perçoit vaguement, comme une foule de sensations captées au vol mais de suite rejetées dans la cale de l’oubli, le perfide, le mépris, le sourd travail de sape infiltré dans les mots maternels d’une affreuse. Stéphanie Kalfon réussit à nous dire ce malsain où « on crie aphone », « sur cette terre de dessous la terre et le regard ». Folie socialisée, inscrite, si difficilement détectable par le quidam, voire admirable sous son apparat de perfection, l’auteure la compare audacieusement à la neige : ce blanc manteau immaculé, aux flocons légers, évanescents, devant laquelle grands et petits s’extasient, dont on admire les paysages féériques mais dont on ne soupçonne pas l’écrasante asphyxie, l’imposante paralysie des sens, la cristallisation solide et aliénante de la vie qui grouille en dessous. « une mère neige n’a pas de visage. Elle tend sa dangereuse surface où le monde n’est que le miroir lustré où rien ne commence et rien d’advient. Par quoi tout s’interrompt. Même la lumière en deçà de son souffle est plus obscure que l’assombrissant espace où se mourir en elle, dans le niveau subnival de la vie. »
Rage de cerbère dissimulée derrière un visage de sainte, tour à tour cinglante et affectueuse, cette mère distille son amour-poison dans les veines de Kate et la dévore pour sauver sa peau. Elle écrit et s’invente une histoire, avec elle en grande héroïne et sacrifie sa fille sur l’autel de son récit, la ligne de vie sculptée par ses soins. « Elle a préparé au millimètre le scénario morbide où elle se donne le premier rôle. Au début, force de trop son sourire. Juste assez pour alerter mais ne rien dire. Il s’agit de m’affoler en silence, de préférence. Il faut que je pressente, oui, pas encore que je sache ( …).Voilà, elle tisse un mensonge propre à son image où tout ce qu’elle a fait compte comme preuves à sa décharge. Dans ce mensonge elle est aimante, protectrice, fragile, bienveillante. Le mythe qu’elle vient d’inventer contre le réel, pour le distordre, va recouvrir la vérité, la cacher comme on dissimule un corps assassiné. Ce que ma mère vient de faire c’est un meurtre. »
En perdant Jeff deux fois, la mort de l’aimé jusqu’au recouvrement de leur réalité commune, Kate semble s’effondrer et se fondre totalement « dans l’arrière-pays du vrai, où les fous et les faibles courent tout nus vers le néant ». Mais cet événement tragique provoquera, dans cette ultime évaporation de soi, le sursaut nécessaire pour rompre le charme mortifère de l’absence. Kate et Jeff resteront les seuls personnages prénommés du roman, sans doute pour honorer leur subjectivité bafouée.
Ce deuxième ouvrage est une suite de scènes extrêmement détaillées, scrutées sous une loupe grossissante, vidéos probantes de l’infinie et minutieuse communication non-verbale pour mieux nous immerger dans un malaise, un indicible seulement perceptible par la foule de ces précis, ces cillements, mouvements, mimiques… ressentis mais si souvent refoulés par la bouche aspirante du déni banalisant . Ce circuit n’est pas commun, nous sommes pris dans les méandres d’une lutte pour survivre et cette foule de métaphores en tourbillon, de métaphores toutes percutantes et exigeantes, est une façon sensible de nous narrer l’impossible à expliquer, sinon dans l’éprouvé. Ce roman est une expérience qui confirme le talent de l’auteur, son talent pour capter les vulnérabilités et les détresses et réussir à les symboliser, à les incarner grâce à une écriture aux images expressives, incroyablement perçantes et profondes. Il désarçonnera par sa forme ; nous ne nous inscrivons pas dans une narration logique et fournie, mais peut-être justement dans une histoire à dimension parallèle, zone clandestine où la vie nous mêle aux autres mais à laquelle on ne participe pas, vision dissociée du monde – « Etre vivante ne suffit plus, non, être vivante est un leurre ». Le vrai fantôme n’est peut-être pas celui que l’on croit….
Ce roman si précis dans ses mots, si nébuleux dans sa construction, est selon moi une intelligente réflexion sur le piège du vile dont les enfants sont victimes et comment, devenus grands, dans les eaux troubles où ils naviguent, ils doivent cesser d’attendre. Les fantômes existent mais les attendre c’est risquer de s’emmurer avec dans une outre-vie. Stéphanie Kalfon nous invite une nouvelle fois à créer notre mélodie singulière en composant avec ou autour des fêlures des notes de vie, comme elle le fait avec son style si singulier mêlant incroyable perspicacité et sublime poésie. – Karine Le Nagard
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Jeff est tué dans un attentat à Jérusalem. Un mois est passé depuis sa mort, pendant lequel Kate, sa compagne, était en vacances, coupée du monde. Un mois de silence que la mère de Kate brise à son retour, lui annonçant la nouvelle à sa façon, en tragédienne qui ménage son effet : elle savait, mais n’a rien dit. Alors, la vie de Kate se fige, comme gelée par le grand hiver du mensonge qui recouvre tout, même la douleur du deuil. Immobile face à cette mère toxique qui l’enneige, Kate se met en pause, elle attend, sans bouger. « Respirer c’est risquer de casser quelque chose. » Mais comment apprivoiser sa douleur si on ne cesse de la remuer ? Déjà, dans son premier roman (Les parapluies d’Erik Satie, mon chouchou de la session hiver 2017 des 68 premières fois, que je ne cesse d’offrir depuis), l’écriture de Stéphanie Kalfon faisait corps avec son personnage. Elle parvient à nouveau à dire la violence des mots dits et non dits à travers une langue chaotique, entre le flot de paroles de la mère et les phrases que Kate ne parvient pas à extraire d’elle-même. – Amélie Muller (article paru dans le numéro 198 de la revue Page des libraires)
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Que de violences dans ce petit roman ! Ça commence par un mort, dans un attentat à la bombe en Israël. Déferlent ensuite toutes ces pages remplies de violences psychologiques. Que de méchanceté et de cruauté chez la maman de Kate! Sous prétexte de vouloir la protéger parce qu’elle sait mieux que personne ce qui est bon et bien pour elle, elle lui cache la mort violente de son petit ami , assassiné à Jérusalem. Et quand elle estime que le moment est venu de lui annoncer, quelle mise en scène ! Quelle horrible bonne femme ! On comprend plus tard, quand cette mère rend visite à ses propres parents, que l’histoire familiale se répète et le seul conseil que l’on a envie de crier à Kate, c’est de fuir, de s’éloigner de cette famille où le silence est une arme terrible. Partir loin de cette mère toxique ,castratrice .
Je n’ai malheureusement pas réussi à aimer cette histoire de deuil volé. Ces successions de scènes de dialogues entre une mère et sa fille où je n’avais qu’une envie, c’était de dire à Kate « d’envoyer balader sa mère  » , ce qu’elle essaie sans grand effet lors d’un repas au restaurant ne m’ont pas convaincue. Je n’ai pas éprouvé d’empathie pour Kate, malgré sa détresse et son malheur. Dommage, ces thèmes de deuil impossible à faire et de relations familiales violentes étaient pourtant intéressants mais Stéphanie Kalfon n’a pas réussi à me toucher. – Marie-José Severin
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J’ai ressenti beaucoup de choses en lisant ce livre, car son histoire me touche particulièrement…
J’ai ressenti la tristesse de Kate, son abandon dans cette tristesse, son incompréhension face à l’indicible mais aussi sa colère contre sa mère… Une mère qui prend beaucoup de place, qui veut être le centre de sa vie…
On ressent une certaine colère/haine également contre cette mère. Cette mère qui se justifie, qui ne trouve pas les mots, qui fait comme si de rien n’était… Ce personnage que l’on apprend à un peu comprendre à la fin, face à la mère de la mère…
Malgré ces différents sentiments, j’ai trouvé que le livre juxtaposait trop de choses et cela m’a un peu fait perdre le fil… On pense au début suivre la tristesse et le deuil d’une fille mais ensuite la relation de cette même fille avec sa mère et enfin la relation de la mère avec sa propre mère… Beaucoup de choses, de bonnes choses mais « trop » de choses.
Le livre se lit néanmoins très vite et je ne doute pas que d’autres lecteurs/lectrices seront peut-être plus sensibles à sa lecture. – Ana Pires
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Kate apprends la mort de son fiancé un mois après les faits, une nouvelle d’abord cachée puis annoncée par sa mère, une mère omniprésente,étouffante, surjouant son rôle comme elle le ferait au théâtre ou au cinéma. Comment ne pas être hanté par un fantôme alors que l’on a été privé du deuil d’un proche ? Stéphanie Kalfon nous emmène avec une plume talentueuse vers les relations difficiles entre les membres d’une même famille, entre une mère et sa fille. Malgré la violence de mots, les mensonges, les secrets et les non-dits, c’est dans la douleur, le malheur, et l’attente de ce fantôme que Kate va se reconstruire. Deuxième livre de Stéphanie Kalfon après le si délicieux Les parapluies d’Erik Satie .Un livre poignant, attachant, dont les personnages sont décrits au plus près de leurs sensibilités. – Philippe Hatry
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Très délicat de commenter un texte aussi violent, percutant et gênant. S’il est des livres qui font du bien, qui ouvrent des portes, qui vous apportent joie et détente, il est est d’autres, dont celui-ci qui vous serrent le cœur, vous coupent le souffle, vous portent au malaise et font souffrir. Le thème de la mère, de la famille, malfaisante est devenu un classique. Cette famille toxique, cette grand-mère et surtout cette mère dysfonctionnelle, perverse, aigrie, cruelle, manipulatrice, malfaisante, vit et construit mensonges sur mensonges pour garder la main haute sur sa fille Kate, la jeune femme héroïne de ce livre. Il s’agit en fait d’une répétition sordide perpétuée par les femmes de la famille pour nier leurs compagnons et étouffer les élans de liberté de Kate. L’écriture est étrange et extrême, entre transcendance et errances illogiques, certaines phrases ou paragraphes sont des bijoux flamboyants, d’autres des divagations sans issues. J’ai même parfois eu envie de sauter quelques mots ou phrases répétitives qui n’enrichissaient pas le propos ou même l’obscurcissent. La problématique est passionnante et bouleversante, mais le style de narration de ce livre m’a un peu déçue. A trop vouloir digresser on perd parfois le fil des émotions. – Martine Magnin
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Ce qui est marquant dans ce livre, c’est l’écriture.
L’écriture décrit une histoire brute et brutal. C’est une écriture sans filtre et crue. Je pense que pour traiter du sujet d’un deuil si brutal, c’était ce qu’il fallait.
Par moments, ce livre est dur à lire. On est face à une incompréhension totale, notamment face aux réactions de la mère. Le seul souci je dirai, c’est que j’ai eu du mal à m’attacher aux personnages. Ils sont tellement atypiques que parfois on les aime, parfois on les déteste, parfois on en a peur même.
J’ai trouvé que l’auteure savait vraiment faire ressentir les émotions. On sent cette colère face à la situation. On est démunis face à cette mère qui veut cacher le deuil de l’amoureux de sa fille.
Ce livre est un ovni, il arrive comme un cheveux sur la soupe pour nous mettre un coup de poing.
J’ai adoré cet ovni, mais il m’a fallu du temps pour réussir à faire le point et en parler alors que je l’ai dévoré en une soirée. – Marion Catherinet

Le cœur battant du monde – Sébastien Spitzer

« Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié ».

Le coeur battant du monde

Après l’impressionnant portrait de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer s’attaque à Karl Marx, réussissant par la même occasion un formidable livre qui mêle à la fresque historico-politique une quête romanesque au possible. Époustouflant!
Sébastien Spitzer est arrivé en littérature il y a deux ans avec Ces rêve qu’on piétine qui nous avait fait découvrir l’étrange Magda Goebbels. Pour son second opus, il a choisi de revenir un peu plus loin en arrière, dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où l’industrialisation gagne chaque jour du terrain et où la société vit de profondes mutations. Pour faire revivre cette époque, il n’imagine pas seulement quelques témoins de l’Histoire en marche, mais s’attache aussi à deux acteurs de ce changement, Friedrich Engels et son ami «Le Maure», de son vrai nom Karl Marx.
Lorsque s’ouvre le roman, il sont tous deux en Angleterre, contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste et leur participation aux soulèvements de 1848 en Allemagne. Engels est à Manchester où il dirige avec son père une usine de filature et Marx à Londres où il poursuit son combat par l’écrit d’articles et la rédaction de ce qui va devenir Le Capital.
C’est dans cette «ville-monde immonde» que vit aussi Charlotte, contrainte à quitter son Irlande natale pour trouver refuge cette «Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.»
Grâce à ses qualités, la jeune fille qui sait manier l’aiguille, mais aussi «ranger, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête» va se voir confier la mission de nourrir et d’élever un bébé dont l’origine est secrète et qu’on appellera Freddy.
On l’aura compris, Sébastien Spitzer nous offre d’explorer la grande Histoire par son aspect le plus romanesque, à la manière de Dumas père. Cet enfant, objet de toutes les convoitises et qui, au fil des années va lui-même chercher à percer le mystère de sa naissance, nous vaudra quelques savoureux épisodes, guet-apens, tentative d’assassinat, fuite effrénée. Bref, une riche panoplie propre à séduire le lecteur.
Mais ce n’est pas là se seule qualité, loin de là!
On saluera le remarquable travail documentaire qui nous fera découvrir la vie quotidienne sous le règne de Victoria, quelques épisodes marquants de la Guerre de Sécession, sans oublier la révolte des Irlandais contre la couronne britannique dépeints à chaque fois à travers les destins des personnages, fort souvent victimes des soubresauts d’une économie qui s’industrialise et se mondialise de plus en plus.
Et nous voilà au troisième point fort de ce superbe roman, celui qui met Friedrich Engels et Karl Marx en face de leurs contradictions et retouche quelque peu l’image des deux hérauts du communisme. Les 800 employés de l’entreprise Ermen & Engels de Manchester – dont quelques dizaines d’enfants – que dirige le fils Engels ne bénéficieront d’aucun privilège et seront bien loin d’être les fers de lance d’une quelconque dictature du prolétariat. Lorsque le coton américain viendra à manquer du fait du blocus, Friedrich Engels n’aura même aucun scrupule à se séparer de sa force de travail. Après tout, il lui fait bien trouver les moyens de soutenir financièrement Le Maure, qui entend mener grand train, tout en rêvant au «grand bouleversement» qu’il pressant «au cœur même du cœur battant du monde capitaliste». Il voit les contradictions et les failles du système : «Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié.» Pourtant, comme le rappelle Michel Onfray dans Le crocodile d’Aristote (Albin Michel) et dont l’hebdomadaire Le Point a publié quelques extraits, «Marx a été et fut un bourgeois en tout.» Par son origine sociale, par ses études, par son mariage (il épouse la baronne Jenny Von Westphalen) et surtout par sa vie intime et son rapport au travail: «il engrosse la servante qui habite sous son toit et vit de l’argent donné par son ami». Et pour faire bonne mesure, on y ajoutera les heures passées à spéculer au Stock Exchange.
Sur le plan des mœurs, on ajoutera encore à ce tableau les deux sœurs Mary et Lydia qui partagent la couche d’Engels au grand dam du voisinage.
Dense, riche, enlevé: voilà une belle découverte de cette rentrée et la confirmation du talent de Sébastien Spitzer. Si les jurés des différents prix littéraires de l’automne cherchent encore à compléter leur sélection, on ne saurait trop leur conseiller de se plonger dans ce livre! – Henri-Charles Dahlem
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Il y a deux ans, Ces rêves qu’on piétine, figurait en bonne place parmi mes préférés de la sélection. J’avoue une prédilection pour les romans historiques, quand la grande Histoire nous est donnée à lire par le prisme de l’individuel et de l’intime.
Ici, encore une fois, le titre attire et interpelle : Le Cœur battant du mondeMe voilà partie à la rencontre du fils caché de Karl Marx, dans l’Angleterre ouvrière de la deuxième moitié du XIXème siècle, dans un univers à la manière de Charles Dickens.
L’intérêt premier de ce livre réside dans le paradoxe de l’aura de Karl Marx, rêvant à « une internationale qu’il a décidé de loger au cœur même du cœur battant du monde capitaliste » et l’image peu reluisante que nous en donne Sébastien Spitzer, celle d’un parasite vivant aux crochets de son ami Engels, d’un mari sous la coupe de son épouse et surtout d’un homme incapable d’assumer « son affreuse erreur », sa « sinistre maladresse » ; c’est ainsi qu’il qualifie lui-même la grossesse de sa domestique et la naissance du bâtard dont il est le géniteur.
Ensuite viennent les descriptions détaillées de la vie ouvrière dans les usines textiles d’une Angleterre qui assoit sa puissance économique sur l’exploitation des travailleurs et plus précisément des ouvrières. La très belle écriture de Sébastien Spitzer, détaillée, travaillée, imagée donne réellement à lire, à voir et à s’imprégner d’une ambiance ; ainsi que je le disais, Dickens n’est jamais loin et cette intertextualité en filigrane auréole l’ensemble du récit.
Le roman nous entraine aussi en pleine guerre de sécession américaine et ses conséquences sur les marchés européens, touchés par la « cotton panic ».
Enfin, il y a l’oppression des irlandais, poussés à l’émigration par la famine et la misère, revenus des champs de bataille américains plus pauvres qu’avant. Là, le livre prend des allures de roman d’aventures, avec poursuites, prises d’assaut et combats aux côtés des « fenians », ces nationalistes belliqueux, prêts à tout pour lutter contre la suprématie anglaise.
Certes, avec ce deuxième livre, Sébastien Spitzer ne nous surprend plus vraiment ; il persiste dans ce qu’il sait faire et qu’il fait bien, avec talent. J’ai pris plaisir à cette lecture, à la fois didactique et captivante.
Un roman bien documenté, porté par un réel travail de recherche, mais qui a su garder une part d’originalité dans le traitement de l’intrigue.
Sébastien Spitzer devient une valeur sûre. – Aline Raynaud
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C’est le premier livre que j’ai lu pour les 68 et mon deuxième grand coup de cœur. J’avais beaucoup aimé « Ces rêves qu’on piétine » et celui là confirme l’immense talent de Sébastien Spitzer.
J’ai aimé ce mélange de fiction et de réalité. Le contexte historique, le Londres du milieu 19ème est criant de réalité.
Charlotte, irlandaise ayant fui la famine avec son ami se retrouve seule enceinte à Londres après que celui-ci soit parti tenter sa chance aux USA. Elle va perdre l’enfant, recueillir et élever seule sans beaucoup d’aide le « bâtard » du Maure alias Karl Marx.
Cet enfant a réellement existé bien que l’on sache peu de chose à son sujet.
Karl Marx passe son temps à écrire l’œuvre de sa vie « Le capital » tout en vivant de façon bourgeoise avec sa famille aux crochets de son ami Engels.
La force de Sébastien Spitzer est de faire vivre pour ses lecteurs tous ces personnages historiques. C’est un merveilleux conteur et quand on ouvre un de ses livres on ne peut le reposer qu’une fois terminé.
Et cerise sur le gâteau le visage de l’enfant sur la couverture est réellement craquant ! – Michèle Letellier
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Voici un roman instructif et riche d’enseignements. Sébastien Spitzer sait parfaitement manier la fiction pour la mettre au service de faits, d’anecdotes méconnues et souvent incroyables, et d’épisodes historiques lesquels nous parlent d’un temps en écho à notre actuel. C’est très documenté, l’auteur connaît son sujet et nous plonge de façon admirable dans une Angleterre digne de Dickens. Intéressant de voir comment déjà la mondialisation est à l’œuvre et comment les événements se répondent et s’enchaînent dans des séries de conséquences désastreuses ou salvatrices, souvent fructueuses ou catastrophiques pour l’économie devenue Souveraine dans le quotidien des Hommes. Les descriptions sont irréprochables peut-être trop, trop fournies, trop détaillées, trop… à se perdre, et à se languir parfois.
Ce deuxième roman, sans nul doute, confirme une plume et un talent visionnaire pour embarquer le lecteur dans des épopées, des fresques humaines. On adhère, on y croit, et on apprend foule d’épisodes clés. Et cependant, malheureusement, j’aurais bien du mal à voiler mon manque d’enthousiasme, lequel m’interroge encore.
Peut-être le sentiment grandissant, au fur et à mesure des pages, que le fil romanesque m’éloigne du cœur du sujet, ou que celui-ci restera trop survolé à mon goût ? Un enfant, un bâtard, voué à être éliminé, rescapé grâce à l’amour maternel endeuillé d’une femme, un enfant rejeté par un grand, un Nom, un théoricien et pas n’importe lequel, à l’origine d’une élaboration sociale et économique de l’Histoire, à l’origine de mouvements révolutionnaires et de courants politiques majeurs du XIX et XXèmes siècles… De ces contradictions originelles inhérentes aux cœurs humains, ces zones d’ombre indissociables aux lumières ingénieuses, de cet écart naît un enfant lequel viendra, malgré lui, incarner, personnifier ce que le père abandonnique aura mis tant de temps à mettre en mots : le combat pour survivre et pour défendre sa dignité au milieu du pouvoir économique et de ses enjeux financiers.
J’aurais sans doute apprécié que l’auteur fouille les sentiments de cette figure historique, analyse, scrute, mette sous loupe ce peu à quoi se jouent les destins, les grands tournants et tourments d’une existence et d’une époque : une femme, une maîtresse, un orgueil, une névrose, une blessure, un caprice….et qu’il accorde à cet enfant, contraint de courir et suivre dans une fuite effrénée les adultes qui lui tendent la main, qu’il accorde à cet enfant un peu plus que le courage en action. Les personnages secondaires, tous hauts en couleurs et acteurs du sauvetage, servent une intrigue, la vraie reine du roman, la mécanique pour que tous les rouages, événements, véracités s’emboîtent, ce en quoi c’est d’ailleurs une réussite, intrigue qui, selon moi, finit par reléguer à un plan annexe celui qu’on pensait honorer dans ce récit. Il m’a manqué dans le roman la promesse du regard affiché sur la couverture, la profondeur de sa conscience, de son désarroi innocent, et donc lucide, sur la cruauté du monde adulte.
Le cœur battant du monde serait-il toujours celui d’anonymes oubliés, cachés, niés ?
« Chaque jour, quand retentit la cloche pour annoncer la fin de la journée de travail, une larme coule sur sa joue, minuscule. Une larme chargée de tout ce que cette petite vie lui a pris et ne lui rendra jamais. » – Karine Le Nagard
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Décidément Sébastien Spitzer semble vouloir s’attaquer à des sujets difficiles et s’intéresser de très près à des personnages historiques particulièrement antipathiques ou pour le moins controversés. Après la terrifiante Magda Goebbels dans le mémorable « Ces rêves qu’on piétine », c’est donc à Karl Marx de passer sous sa plume, à contre-pied de sa biographie officielle encore largement expurgée par les gardiens du temple de l’idéal communiste.
Le cœur battant du monde, c’est celui du grand capitalisme, de l’argent roi. Celui de ces hommes invulnérables qui mènent le monde depuis toujours tandis que le commun des mortels se partage les miettes. Comme un goût d’éternel recommencement.
Karl Marx a incarné, en la théorisant, la lutte contre ce capitalisme mortifère. Une intelligence brillante, de grandes idées, de belles formules, d’implacables théories. Sauf que les théories ne font pas les actes. Et que Sébastien Spitzer nous décrit un personnage vivant complètement à l’encontre de ce qu’il préconise. Une dichotomie frisant la schizophrénie.
A moins de s’y être intéressé de près, comment imaginer en effet que Karl Marx vivait confortablement avec sa femme aristocrate, Jenny la rouge (quelle sale bonne femme autoritaire, méprisante et odieuse !) et ses enfants, dans un luxe petit bourgeois, totalement aux crochets de son « ami » Engels, gérant d’une usine familiale de coton prospère
Karl Marx, un individu incapable d’un mot de réconfort pour cet ami quand il perd son épouse, un personnage ayant un rapport névrotique avec l’argent et pour lequel le moindre travail salarié est inenvisageable ; Karl Marx qui fait un enfant à sa bonne et qui s’en débarrasse comme un sac de linge sale parce qu’il peut nuire à sa réputation… Et justement, c’est de cet enfant dont il est question ici. Et c’est là que débute le roman et que s’achève le récit historique. Car cet enfant, s’il a bel et bien existé, a été confié à une famille d’adoption puis officiellement reconnu par Engels, décidément «bon ami-à tout faire ».
On suit donc les histoires mêlées de Karl Marx et de sa famille, d’Engels l’ami fidèle, de Freddy le fils caché et de Charlotte sa mère adoptive, dans le roman, qui élève cet enfant comme son fils, dans la plus grande pauvreté. Sébastien Spitzer entraîne son lecteur dans un texte riche, de la guerre de sécession Outre-Atlantique et de la crise du coton qui en découle jusqu’aux révoltes des Irlandais colonisés. Le texte est enrichi de remarquables descriptions de l’Angleterre des années 1850, plongée dans la crise. Des descriptions qui m’ont évoquées le roman Nord et Sud d’Elizabeth Gaskell ou les romans de Dickens.
Bref, un roman foisonnant, instructif et édifiant. – Laurence Simao
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Que dire d’un livre passionnant et instructif ; qui nous replonge au XIXème sous le règne de la Reine Victoria.
L’Histoire , avec une grand H, du Royaume Uni, regorge d’anecdotes historiques, et celles sur les Chartistes ne sont pas des moindres. Je ne vous ferais pas l’apologie du livre romancé de Sébastien Spitzer, qui est truffé de descriptions et de détails rigoureusement véridiques sur la vie des gens de basses conditions et des petits bourgeois de l’époque.
A n’en pas douter, au cours de la lecture, on ressent les odeurs de moisi des cloaques de Londres, la transpiration des travailleuses (les petites mains) derrière les machines à carder le coton, que la tuberculose guette, leurs douleurs, leurs espoirs et désespoirs.
L’écriture est belle, dense et envolée, quelques longueurs toutefois.
Je n’ai pas lu le premier roman de Sébastien Spitzer, je n’ai donc pas de point de comparaison, contrairement à certaines, mais celui-ci est tout ce que j’aime, quand on me propose un livre historique sur le Royaume Uni, et surtout si il concerne la période Victorienne ! – Brigitte Cheminant
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Un texte romanesque à souhait avec des personnages historiques ultra connus : Karl Marx, le Maure, Engels et surtout le bâtard de Karl Marx, élevé par une nourrice, Bonne Maman. Cette fois Sébastien Spitzer, pour son second roman (j’avais beaucoup apprécié la lecture de son premier « ces rêves qu’on piétine », déjà découvert grâce à 68premieresfois) va nous narrer la vie du bâtard de Karl Marx. Des pages à la Dickens, sur la misère ouvrière, sur la crise du coton anglais, sur la bourse anglaise, sur l’impact de la guerre de Sécession sur l’économie mondiale. Des personnages féminins touchants, Bonne Maman, la nourrice, mère de Freddy, Lydia, la compagne d’Engels. le personnage d’Engels est aussi important dans ce texte et son ambivalence, bourgeois, ami intime de Marx et qui attend et prépare la révolution ouvrière en allant à la chasse à courre. Un livre historique romanesque. Il fallait oser romancer la vie de ces personnages historiques et « casser » un peu leur image iconique. j’ai beaucoup apprécié cette lecture et la description de cette époque, qui a des échos avec la nôtre et cette lecture m’a replongé dans le souvenir du film très réussi de Raoul Peck « le jeune Marx », que je vous conseille fortement. – Catherine Airaud
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« Prend-on la vie autrement que par les épines ? » – René Char, Retour amont
« Combien de femmes faut-il pour faire un homme ? Freddy en a eu deux. C’est son algèbre intime. Une pour le mettre au monde. Une seconde pour l’élever. »
Londres. Deuxième moitié du XIXe siècle. « [La] capitale de l’empire le plus puissant de l’histoire. […] l’Empire britannique porte en lui ses propres contradictions. Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. »
La révolution industrielle, la prospérité fragile, et les richesses ostentatoires qui côtoient la misère la plus sordide. « La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. »
Le capitalisme. « L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié. »
Le drame irlandais. « En trois ans, le mildiou réduisit en bouillie infâme et malodorante tous les plans de pommes de terre d’Irlande. »
L’antagonisme avec l’ennemi de toujours. « Les vieux Anglais si bons n’avaient laissé aux Irlandais que le varech et la tourbe. »
C’est dans cet ici et maintenant que Charlotte, émigrée irlandaise, arrive dans l’East End de Londres. Elle est enceinte de son premier enfant – un fils, elle en est sûre – dont le père, comme beaucoup d’Irlandais, est parti chercher fortune outre-Atlantique. Sans le sou, elle a dû vendre ses longs cheveux auburn contre deux misérables shillings. Agressée, Charlotte perd l’enfant qu’elle porte, mais « la vie étant sœur de hasard » (S. King), elle place sur son chemin le docteur Malte, homme providentiel qui, non content de lui sauver la vie, lui confie un nourrisson, Freddy, le fils naturel que Karl Marx a eu avec Nim, la bonne.
« Freddy n’a pas de pays. Il est l’enfant de personne et de nulle part. »
Cette fresque est habitée de personnes réelles et de personnages fictifs : Marx, la baronne Johanna von Westphalen son épouse et leurs filles, Friedrich Engels et ses conquêtes, des pairs du royaume, des syndicalistes, des ouvriers exténués, laminés, des fenians et des femmes… de si beaux personnages de femmes.
Beaucoup de destins s’entrelacent, souvent s’entrechoquent, alors même que Sébastien Spitzer tresse faits historiques et inventions « dans ce livre [où] tout est vrai, ou presque », tisse des destinées individuelles avec celle d’une société et d’un pays en proie à une profonde mutation.
C’est indéniable, un vent romanesque souffle dans ce roman fort bien documenté sur l’Angleterre victorienne : la guerre de Sécession et les répercussions du blocus sur les manufactures textiles anglaises obligées de fermer les unes après les autres, les réunions clandestines, les émeutes et la répression aveugle, la révolte irlandaise contre le joug de la Couronne, jusqu’à l’émergence d’une vision socialiste au travers de ses deux figures emblématiques, Friedrich Engels et Karl Marx, dont l’auteur ternit quelque peu l’aura.
Ces deux-là ont été contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste. Le premier est sommé de gagner Manchester et d’y prendre la direction de l’entreprise textile familiale, le second s’abîme dans la rédaction du Capital. Le roman met en lumière leur curieuse relation en plus de souligner leurs contradictions intimes. Engels est cet homme ambigu qui rêve d’une révolution ouvrière alors qu’il emploie plusieurs centaines de tâcherons dont il n’hésitera pas à se séparer, la crise venue. C’est un être complexe, aux mœurs aussi dissolues que son amitié pour Marx est indéfectible. Engels paie tout, absolument tout des dépenses somptuaires de Marx. Il s’occupe également de lever les obstacles pour que le Maure se consacre tout entier à l’écriture du Capital, dont on se prend à douter qu’il voie le jour. Quand Engels est dans l’action, Marx cogite. Ce « bon à rien », « infoutu de gagner le moindre penny », vit dispendieusement aux crochets d’Engels. Marx ? un écornifleur ? Oui.
Mais ces hommes, aussi intrigants soient-ils, n’éclipsent pas les sublimes personnages féminins qui sont l’un des cœurs battants de ce roman. À commencer par Charlotte, personnage fictif dont on ne peut que louer le courage farouche face à l’adversité la plus tenace :
« Charlotte est bonne-maman. Elle est à la fois sa complice, son soleil, l’adulte qui dit non, l’amie qui dit oui. »
« C’est lui qui l’a relevée, Freddy. C’est bien lui qui l’a soutenue quand elle était à terre. Il est son presque fils, son plus que fils, devenu l’homme de sa vie. Elle s’était dit qu’une mère, ça donnait des racines et des ailes. Freddy n’a pas de racines. Il est né dans la boue. Il a grandi dans un taudis. Mais ses ailes ont poussé. »
Et que dire de Mary et Lydia, les bien réelles sœurs Byrnes, petites mains prêtes à tout accepter, à tout sacrifier pour Engels dont elles sont toutes deux éprises, ou pour une cause qu’elles trouvent juste, quitte à se réinventer ?
« Les femmes savent faire cela. Elles savent rendre les hommes heureux. »
Et Freddy, le petit gars grandi dans le plus extrême dénuement matériel avec pour seule richesse l’amour inconditionnel et bienveillant de Charlotte ? Il vit, souffre, tombe, se relève avec une opiniâtreté peu commune. Contrairement à son père trop occupé à rédiger son grand œuvre, pour Freddy la lutte se fait dans l’action.
Le cœur battant du monde nous embarque dans une Angleterre qui suinte la misère, souffre, proteste et menace de se soulever. On vit au plus près des personnages, des manufactures jusqu’aux maisons closes, des cloaques jusqu’aux résidences cossues, de l’Angleterre jusqu’à l’Irlande et retour.
C’est rude, c’est dur, c’est violent. Mais c’est également aussi sombre que lumineux.
Pour son second roman, Sébastien Spitzer a repris la recette – celle du docufiction – qui, il y a deux ans, avait fait le succès mérité de Ces rêves qu’on piétine, paru aux Éditions de l’Observatoire : aller fouiller dans les plis de l’Histoire pour mettre au jour l’incident escamoté, la péripétie commodément balayée sous le tapis.
Bien que l’appareil soit le même ici comme on dit en cuisine, il m’a semblé que cette fois la sauce prenait un tout petit peu moins bien. Loin de moi l’idée de mettre en doute les qualités de conteur de Sébastien Spitzer, de mésestimer les remarquables recherches documentaires – l’auteur n’est-il pas journaliste ?- et d’oublier combien elles ont opportunément et naturellement trouvé leur place dans la trame du récit.
Alors, à quoi tient ma légère déception d’aujourd’hui ?
Peut-être à ma réticence à voir un auteur réitérer l’exercice en choisissant de recourir à un même ressort au risque de s’enfermer dans ce qui a fait son succès chez un autre éditeur. Le cœur battant du monde est plus brouillon, plus touffu car, paradoxalement, plus (trop ?) travaillé (j’assume la contradiction !) ; il n’évite pas des dialogues parfois prosaïques et se (me) perd dans des descriptions qui dilatent inutilement un texte par ailleurs fiévreux et haletant. Et je n’y ai pas tout à fait retrouvé cette écriture aérienne, poétique, si spontanée et habile pour creuser à l’essentiel, et qui m’avait tant plu. – Christine Casempoure
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J’avais aimé son premier roman et je ne suis pas déçue par Le cœur battant du monde, bien au contraire. J’ai aimé plongé dans cet univers à la Dickens en plein cœur d’un Londres qui n’a rien de celui que l’on connait maintenant ! Insalubrité, misère, souffrance rythment cette ville où l’on découvre le personnage de Charlotte, jeune femme enceinte dont l’amoureux est parti en Amérique pour faire fortune. Si l’avenir qu’elle espérait ne se réalisera pas, elle va pourtant vivre un destin exceptionnel en devenant la mère de substitution du bâtard de Karl Marx ! Il faut dire que Sébastien Spitzer nous plonge dans une histoire de famille assez inattendue et dresse le portrait peu glorieux de figures mythiques : Marx et Engels.
A travers cette histoire de filiation honteuse, l’auteur du cœur battant du monde tisse plusieurs intrigues. L’histoire de Freddy, le fils illégitime de Marx, est bien sûr le cœur battant de ce roman qui a pour décor une réalité sociale et historique bien sombre : guerre de Sécession, crise du textile en Europe, misère, pauvreté, logement insalubre, faim sont autant d’éléments qui nous donnent l’impression de marcher dans les rues boueuses de Londres, Manchester ou Liverpool. Mais on découvre aussi des figures que l’Histoire ont mythifiées et que Sébastien Spitzer écorne avec une certaine délectation. Karl Marx cède sa place de grand auteur du Capital pour devenir un homme grossier, profiteur, amoureux de l’argent qu’il n’a pas ! Le communisme en prend pour son grade ! Engels, bigame, fils d’industriel qui n’a pas réussi à tuer le père pour se construire, apparaît comme le brave petit toutou de son cher Karl, du Maure qu’il sert plus que de raisons !
Heureusement que les femmes sont là pour relever le niveau – certes Freddy et les Irlandais ont eu aussi des valeurs – Charlotte, mère courage, Lydia, sœur malheureuse mais Irlandaise avant tout et Tussy, la fille de Marx qui a les valeurs que son père vante mais n’a pas vraiment sont autant de figures qui font battre le cœur de ce récit.
« C’est lui qui l’a relevée, Freddy. C’est bien lui qui l’a soutenue quand elle était à terre. Il est son presque fils, sont plus que fils, devenu l’homme de sa vie. Elle s’était dit qu’une mère, ça donnait des racines et des ailes. Freddy n’a pas de racines. Il est né dans la boue. Il a grandi dans un taudis. Mais ses ailes ont poussé. »
Vous l’aurez compris : une fois dans ce récit, difficile de le lâcher ! D’aucuns diront que l’intrigue centrale manque peut être de rythme mais j’ai apprécié toutes les sous intrigues qui se tissent et le décor social et historique.
En résumé : un roman qui est aussi bon que le premier ! Vivement le prochain ! – Emilie Gracia
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C’est le cœur battant que j’attendais ce deuxième roman de Sébastien Spitzer, pas de trac, non, j’avais tant aimé le premier que j’étais certaine de retomber sous le charme, d’envie, de plaisir à venir, d’impatience. C’est le cœur battant que j’ai dévoré les premiers chapitres, prête à me laisser séduire à nouveau par la belle plume alerte et percutante de l’auteur, touchée, déjà, par la force vibrante de Charlotte, jeune femme blessée dans son âme et dans sa chair mais déterminée à faire de Freddy, l’enfant qu’on lui confie, le fils que la vie lui a arraché avec violence. Enthousiaste, je suis partie à la découverte du « cœur battant du monde », de cette Angleterre sombre et grouillante, noire de crasse et de colère, écartelée entre une industrialisation galopante et lucrative pour les uns et un chômage mortifère pour les autres. Surprise, j’y ai rencontré deux images marquantes de l’Histoire avec un grand H, Engels et Marx, dans un contexte intime dont j’ignorais tout et pour lequel j’affutai ma curiosité. C’est le cœur battant que, au fil des chapitres, j’ai guetté le moment où l’histoire allait s’emballer, prendre tout son sens, me balayer d’émotion, et puis…et puis…est-ce moi ? Est-ce lui ? Spitzer m’a perdue dans le dédale des multiples fils de narration qui semblaient irriguer le roman sans vouloir réellement trouver un aboutissement parlant, logique. Il m’a déstabilisée avec cette plume extrêmement policée (que j’appelais pourtant de mes vœux, je m’en souviens, à la lecture de « Ces rêves que l’on piétine », un comble !) qui semblait avoir perdu son élan, certes excessif parfois, mais si enthousiaste, si personnel ! Il m’a semblé, et je le regrette, que je passais à côté du sens même que l’auteur avait voulu donner à ce récit.
Qu’importe ! Si cette fois-ci la rencontre n’a pas eu lieu, je ne suis pas rancunière et je ne doute pas que la plume de Sébastien Spitzer saura, en une autre occasion, me rallier à son charme ! – Magali Bertrand
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Londres, en plein cœur du XIXème siècle. Les usines de coton tournent à plein, c’est comme une ruche qui grouille. Caché dans une bâtisse plus que modeste, un certain Karl Marx passe ses journées au milieu des livres, préparant son propre opus…
Superbe saga qui n’est pas sans évoquer Dickens. Très kinesthésique, ce roman propose tellement d’images, d’odeurs et de sensations qu’on n’a aucun mal à s’y plonger. On est au cœur de l’action.
Les personnages sont très bien dessinés, et attachants, chacun dans son genre. Charlotte, Lydie ou Tussy sont des femmes d’une trempe extraordinaire, ancêtres des premières féministes !
A découvrir absolument ! – Frédérique Leroux
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Digne héritier de Charles Dickens, l’auteur nous décrit avec force détails une Londres victorienne, la vie de ces petites gens au milieu du XIXème siècle. Charles Dickens a toujours privilégié le rôle de l’enfant innocent comme figure centrale de ses romans (David Copperfield …) dans ce livre c’est aux pas de Freddy, l’enfant caché, recherché car indésirable que l’on s’attache. On assiste à toutes ses tentatives pour se sortir de sa misérable condition, à sa passion pour la teinture du coton.
L’actualité mondiale est au cœur du livre, « le cœur battant du monde » à travers les mouvements ouvriers sous le règne de la Reine Victoria, la crise du coton, la guerre de Sécession aux Etats-Unis, les combats des Irlandais opprimés contre les Anglais suite à la Grande famine…
J’ai été très sensible aux nombreux portraits de femmes présentes dans ce livre, prêtes à tout pour défendre une cause qui leur tient à cœur. A Charlotte, abandonnée par son fiancé, et qui se bat comme une lionne pour offrir une vie décente à cet enfant qu’elle a recueilli. A Mary Burns, ouvrière dans l’usine textile d’Engels qui partage ses idées révolutionnaires et également sa couche. A Lydia Burns, sœur de la précédente et également partie prenante de ce couple polygame, fervente soutien d’abord de la condition ouvrière puis du combat des Irlandais opprimés. A « Tussy » troisième enfant de Karl Marx, dans le livre, la véritable « révolutionnaire » de la famille.
Dans la fiction de Sébastien Spitzer, le révolutionnaire n’est pas celui que l’on croit ! – Françoise Le Goaëc
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Quelle est l’histoire du fils illégitime de Karl Marx, dont la naissance et l’existence ont été tues bien après la mort du penseur révolutionnaire ? Quelles personnes l’ont recueilli alors qu’il n’était qu’un nourrisson ? Quels ont été ses modèles, ses peurs, ses combats, ses amours ?

C’est sur les pas de ce mystérieux jeune homme que Sébastien Spitzer nous mène, tout au long de ce second roman.

Fresque historique aboutie, Le coeur battant du monde nous plonge dans le Londres grouillant de la fin du XIXème siècle – en pleine révolution industrielle et aux prémices chaotiques de la mondialisation – dans ses faubourgs puants, parmi ses communautés d’exilés, d’ouvriers besogneux et ses milliers d’indigents frappés par la famine.

L’on y suit tout particulièrement Freddy – ce « bâtard » né en 1851 d’un homme obsédé par la rhétorique communiste et d’une femme employée par la famille Marx – ; Charlotte – jeune femme d’origine irlandaise ayant perdu son enfant à la suite d’une agression, qui adoptera le jeune Freddy – ; Engels – né d’une famille protestante, héritier de l’entreprise de textile familiale et compagnon de révolte de Karl Marx.

L’atmosphère est admirablement bien retranscrite par l’auteur, qui nous plonge dès les premières pages dans cette ville agitée, en ébullition, où les violences sont tantôt brutales, parfois insidieuses et où les idées pour une société différente, non guidée par l’argent et les puissants, éclosent.

Non seulement l’auteur crée une toile de fond habilement ficelée, mais Sébastien Spitzer s’illustre – encore une fois – par son talent de portraitiste, notamment de femmes puissantes, féministes malgré elles, la volonté de survivre chevillée au corps. 

Cette belle découverte littéraire m’a cependant laissée légèrement frustrée : quelque peu déçue par l’intrigue du roman (et particulièrement son dénouement), j’ai surtout regretté que la figure de Karl Marx soit en réalité maintenue dans l’ombre d’autres personnages, tant du fils que de son compagnon de lutte, Engels.

Certes, le projet littéraire de Sébastien Spitzer ne consistait sans doute pas à livrer une biographie romancée de cette figure éminente de la pensée occidentale, mais j’aurais aimé qu’il en fasse un personnage à part entière, lui qui ne manque pas de relief et de contradictions !

Au final, si l’ambiance du roman m’a assurément happée – malgré quelques premières pages difficiles à surmonter -, le plaisir de lecture aurait été assurément complet si la focale avait été principalement ajustée sur Karl Marx.  – Caroline Pineau