Les nuits d’été – Thomas Flahaut

« Pour les darons, grandir, ça a été apprendre à rester à sa place. Pour Thomas et Louise, grandir, ça a été apprendre à fuir. »

Ils se retrouvent pour un été dans la région de leur enfance , Thomas, Louise et Medhi, frère, soeur et copain, à peine sortis du moule de l’adolescence « Grandir, ça a été apprendre à fuir ». Ils traînent tous les trois une sorte de mélancolie et d’ennui. Pas de projection d’avenir, alors pas défaut les garçons travailleront cet été à l’usine la nuit. Elle s’apprend cette usine où ont bossé dur les pères. Le lieu épuise, on s’oublie devant les machines, elle « constitue un enjeu existentiel, presque mystique », elle vous dévore. Louise observe, analyse ,enregistre les ressentis pour franchir le pont des émotions.

Le paysage apporte beaucoup à la tonalité du récit « L’usine, un cube doré entouré par des forêts de sapins dont la noirceur a déjà, à cette heure, la profondeur d’une nuit sans lune ». Le décor accentue la froide distance des sentiments et la difficulté à livrer ses pensées. On boit, on fume, on parle peu.

Belle peinture du monde ouvrier, de la transmission échouée, de la rupture générationnelle et d’une jeunesse aux rêves meurtries. – Corinne Tartare

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«Il paraît que les saumons vont mourir là où ils sont nés. C’est une tragédie naturelle qui a son pendant social. Retourner à la vie d’avant, pour les hommes, c’est faire comme les saumons. » Thomas, Louise et Mehdi ont grandi ensemble dans une zone pavillonnaire près de Besançon. Confrontés aux affres de l’âge adulte, ils vont renouer le temps d’un été avec l’usine qui fut au cœur de leur enfance, dans laquelle les ouvriers subissent de plein fouet la crise économique et sont remplacés par des opérateurs, fonction déshumanisée.

Dans cette chronique douce-amère de la transmission entre les générations, on suit avec beaucoup de poésie et de mélancolie ces jeunes personnages attachants, miroirs d’une jeunesse désœuvrée, sous pression.

Le roman se veut également le portrait d’une région désindustrialisée qui lutte pour sa survie, « un monde qui a aboli le soleil par le sommeil, un monde où n’existe que la succession infinie des nuits d’été. » Une certaine atmosphère un peu ouatée, un peu lascive, se dégage des pages de ce livre au réalisme souvent troublant. – Boris Tampigny

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Ce roman figurait sur ma liste de livres à lire de la rentrée littéraire 2020. D’autres livres ont retenu mon attention, puis la rentrée littéraire d’hiver 2021 est arrivée et la lecture de ce livre s’est encore éloignée. Heureusement les 68 premières fois ont sélectionné ce second roman pour lui permettre de toucher davantage de lecteurs. Et quelle belle lecture ! Merci pour ce premier envoi !

Ce roman se lit facilement. Je suis très vite entrée dans la vie de Thomas, Louise et Mehdi. Je l’ai presque lu d’une traite. Impossible d’abandonner les personnages dans leurs tourments. Bref je me suis attachée à ces jeunes gens.

Thomas Flahaut alterne les voix des 3 personnages principaux. On revit ainsi certaines scènes deux fois mais avec un point de vue différent. C’est l’histoire d’une génération, d’ados qui essaient de devenir adultes mais avec le poids de l’héritage social ils ont toutes les peines du monde à y arriver et à trouver leur place.

Louise et Thomas sont jumeaux. Ils ont 25 ans. Ils font leurs études à Besançon. Thomas rate son examen et ne peut plus s’inscrire à l’université. Il n’ose pas le dire aux « darons ». Ces parents qui ont mis tous leurs espoirs dans la réussite de leurs enfants. Le père a travaillé de nuit dans une usine suisse toute sa vie afin de gagner de l’argent et permettre à son fils de « profiter du jour ». Ils habitent dans un quartier d’Audincourt, « Les Verrières ».

Au début du roman il y a des références à Charlie Chaplin. Vous l’aurez compris, il est question de classes sociales dans ce roman. Les copains se sont sentis trahis lorsque Thomas est parti au lycée général alors qu’eux allaient au lycée professionnel. Cet été, il va travailler dans la même usine que son père retraité. Il y retrouve Mehdi, un copain d’enfance. On passe de nombreuses nuits à Lacombe avec eux et Miranda (la machine), les cadences, la fatigue. L’usine ne rapproche pas Thomas et son père, ils restent toujours chacun dans leur silence, leurs non-dits.

Je vous laisse découvrir les deux autres personnages qui ont autant à vous dire sur ces travailleurs frontaliers et cette génération de désillusionnés. Et comme ce sont des jeunes, vous trouverez aussi quelques fêtes, de l’amour, beaucoup d’alcool et quelques joints !

Le titre fait référence aux nuits d’été passées à l’usine mais aussi à un disque aimé par la « daronne », « Les nuits d’été » de Berlioz. Il est vrai qu’il y a une part de mélancolie dans ce roman.

Ce roman social me rappelle celui de Nicolas Mathieu (« Leurs enfants après eux », Goncourt 2018). Il sonne juste, on sent qu’il y a une part de vécu.

Bref, un coup de cœur pour moi ! – Joëlle Buch

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« Les saumons vont mourir là où ils sont nés. C’est une tragédie naturelle qui a son pendant social. »

C’est l’histoire d’invisibles, ces jeunes de moins de trente ans qui, le temps d’un été, seront opérateurs frontaliers intérimaires embauchés chez Lacombe pour fabriquer des stators.

Les gestes, les opérations, la cadence, le bruit se répètent et s’enchaînent.

Thomas, étudiant raté dont le père, qui a lui-même subi les dégâts de l’usine sur son corps, espérait que son fils puisse profiter du jour, et Mehdi, travailleur saisonnier alternant entre la suisse et le Jura, offrent leurs rêves et leur sommeil à cette chaîne d’assemblage.

Louise, Sœur de Thomas, écrira une thèse sur ces travailleurs frontaliers, ces deux univers qui s’affrontent : les fixes contre les intérimaires, les ouvriers contre les opérateurs, les vieux contre les jeunes.

Ces trois jeunes vont chercher leur place dans cette société, une identité.

C’est l’histoire d’une malédiction, c’est l’histoire d’ombre/de lumière, de rouge/ de gris, de bruit/ de silence, de fuite/de résistance, de relations/de séparations, de colère/ d’amour.

Un second roman lumineux qui mérite d’être lu.

« Malgré l’ardeur à la tâche que l’usine leur impose, malgré leurs silences, les ouvriers gardent au fond des poches une poignée de poudre à canon bien serrée dans un poing bien réel et bien dur qui, un jour, qu’ils en soient sûrs, se retournera contre eux. »Alexandra Lahcène

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Les nuits d’été racontent une saison d’été durant laquelle trois amis d’enfance Thomas, Medhi et Louise se retrouvent dans leur quartier les Verrières, dans une ville du Doubs frontalière de la Suisse. C’est un quartier populaire et ils y ont grandi.
Thomas et Medhi travaillent dans l’usine où leurs pères ont travaillé et y sont saisonniers , tandis que Louise écrit sa thèse en sociologie sur les ouvriers frontaliers entre France et Suisse.
C’est un été particulier, celui où devenus adultes ils prennent conscience de l’écart social qui s’est creusé entre eux et avec leurs amis d’enfance notamment par les études.

Thomas Flahaut raconte que l’idée du livre lui est venu lorsque lui même en 2013 a travaillé dans l’usine où ses grands-parents et son père ont travaillé.

Dans son livre, Thomas Flahaut parle d’héritage social, d’un monde ouvrier qui n’est plus parce que l’industrie se meurt.
C’est un roman engagé sur fond d’amitiés, de rêves, mais aussi de désarrois profonds devant un avenir bouché. On s’attache à chacun des personnages, on vibre avec eux, on voudrait pour chacun des lendemains radieux tant on voit que cela ne sera pas le cas.
Thomas Flahaut écrit sans concession une réalité violente. Il écrit sans fards, et son écriture précise et dense est aussi délicate. Il y a beaucoup de finesse dans ce roman qui décrit un monde sombre.
On en sort à la fois touché et bouleversé par tant de grâce. – Sonia Chatain

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Ce texte aborde la vie entre le Jura et la Suisse et les travailleurs frontaliers, qui traversent la frontière le soir pour travailler dans les usines suisses, en 3/8.
Thomas est un jeune étudiant qui rentre pour l’été, après avoir échoué ses études universitaires à Grenoble et qui va se faire engager comme intérimaire dans une usine suisse.
Mehdi, un ami d’enfance qui est resté dans la petite ville de province, où il vivote en poste d’intérimaire et aider son père, un ouvrier en pré retraite qui vend des poulets rôtis dans les parkings des grandes surfaces.
Louise, la sœur jumelle de Thomas, étudiante en sociologie,, qui finit son parcours universitaire et va rédiger son mémoire de fin d’étude, qui va porter sur les ouvriers frontaliers.
Car on se situe à la frontière entre le Jura et la Suisse.
Ce roman parle de la vie à l’usine, des usines qui déménagent entre les frontières, qui ouvrent, qui ferment et dont les données salariales sont de simples données mathématiques.
A travers des personnages touchants, l’auteur nous parle de l’évolution de la vie au travail, de beaux portraits de l’ancienne génération (des pères qui ont été broyés par le travail sur des chaînes d’usine…), de l’actuelle génération (certains essaient de s’en sortir par le biais des études ou qui essaient de trouver leur place dans ce nouveau monde du travail..)
Un texte qui m’a rappelé la lecture de « Elise ou la vraie vie » que j’avais eu le plaisir de relire lors de la dernière sélection des 68 ainsi que « à la ligne ».
Il y a dans ces pages de beaux moments, sur les routes de montagne sur les motos, sur les relations entre les ouvriers dans la nuit des usines. Car ce titre pourrait faire penser aux douces nuits d’été, de vacances, mais que nenni, ici il parle ici des nuits de travail, dans des chaînes d’usine où des pièces sont fabriquées, calibrées, où le travail des ouvriers est chronométré et dans lequel les salariés, titulaires ou intérimaires, ne savent pas la plupart du cas, à quoi sert ces satanées pièces !!!
J’ai apprécié aussi les pages descriptives du milieu social, les pages sur les relations entre les personnages. – Catherine Airaud

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Ce roman est une fine évocation de la classe ouvrière d’aujourd’hui, l’usine où les opérateurs ont remplacé les ouvriers, ce qu’est l’héritage social, ce que signifie être transfuge sociale, comment fonctionne les rapports de domination…

Le tableau bâti autour de ces notions pourrait sembler indigeste ou intimidant car partial ou lourdement idéologique. Cela n’arrive pas car l’auteur orchestre un récit à la fois plein de douceur et d’attention aux personnages : deux amis d’enfance engagés comme saisonniers dans l’usine suisse où leurs pères ont sué avant eux, et la sœur de l’un d’entre eux étudiante en sociologie et axant sa thèse sur le travail frontalier qui façonne la vie de la Franche-Comté depuis des générations. 

Il parle de ce que fait le travail sur les corps et les esprits. J’ai souvent pensé à Joseph Ponthus et son « A la ligne » lorsque Thomas Flahaut évoque le bruit, la fatigue, les corps qui souffrent.  Mais j’ai aussi pensé à Annie Ernaux et son écriture sans effets de manches.

Dans « les nuits d’été », il est aussi grandement question du passage à l’âge adulte, avec les rêves et les désillusions propres à la fin de l’adolescence : la fin de l’insouciance, les choix qui s’opèrent (souvent par défaut), les ami.e.s qu’on garde ou qu’on perd, la famille dont on s’éloigne…

Au final, j’ai aimé ce vrai beau roman d’apprentissage, poignant et profond.   – Marianne Le Roux Briet

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Un jour un professeur m’a dit que puisque j’étais fille d’ouvriers, j’étais moi aussi destinée à appartenir à ce monde. Je n’ai pas entendu « destinée » mais « condamnée ». J’ai alors développé le renoncement puis la peur de ne pas pouvoir en sortir et, pire encore, de transmettre la condamnation.

J’ai donc pu, en lisant le roman, me reconnaître en Mehdi, en Thomas et en leurs pères.

L’écriture est souple et sensible. Les personnes sont attachantes.

Le voyage a été plus agréable que je ne le pensais a priori.

Merci Thomas Flahaut de nous rappeler les sacrifices et les efforts de nos parents, et de nous dire que notre loyauté ne se mesure pas à la longueur de la chaîne qui nous relie à eux mais à notre capacité de vivre notre vie. – Stéphanie Justin

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C’est l’été, mais sans les réjouissances.
Mehdi reprend comme chaque année son travail d’intérimaire à l’usine, cette fois Thomas, qui a abandonné ses études, s’y colle aussi.
C’est un travail de nuit, fatigant, qui attend ces jeunes frontaliers.
Leurs pères étaient déjà ouvriers dans cette Suisse qui n’a que ça à leur offrir.
La descendance subit le même sort, mais que quelques mois par an, et encore moins quand l’usine est décentralisée.
On peut tenir un peu, si l’amour sonne à sa porte et au prix de compensations alcoolisées et dangereuses.
Ce roman nous invite à lire une fresque sociale sombre, dans cette vallée du Doubs pauvre, belle, escarpée mais tristement mortelle. – Anne-Claire Guisard

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Thomas. Mehdi. Louise. C’est l’été à l’usine. Et l’été à l’usine dans cette zone frontalière entre le Jura et la Suisse ne ressemble en rien à l’été, mais plutôt à l’hiver. Dans ce roman social où tout part en sucette, entendez par là « des vies d’usine » qui, en une génération, se sont vidées de sens et de repères, Thomas Flahaut nous fait croiser la route de trois jeunes issus d’un monde ouvrier qui ne se reconnait plus. La faute à qui ? Principalement aux « Suisses », ces hommes en chemises blanches (quand les ouvriers, eux, portent polos colorés) qui, au fil d’une société de plus en plus libérale, ont transformé leur pays en une banque géante. Une banque sans cœur, sans âme et sans vergogne qui profite éhontément des intérimaires Français travaillant de nuit dans ses usines. Le quatrième personnage est l’usine, ogresse ultra-moderne qui, 24 heures sur 24, avale et recrache ses « opérateurs » chargés de dompter des Miranda par dizaines, machines à fabriquer des pièces dont personne ne sait réellement à quoi elles serviront.

Comment exprimer ce que je ressens en refermant ce livre ? Peut-être sa lecture est-elle arrivée à la mauvaise place, peu de temps après « Ce qu’il faut de nuit » ? Peut-être suis-je lasse de laisser mes yeux courir sur des pages et des pages de tristesse et d’injustices ? Peut-être ai-je atteint mon « niveau-max-compassion » envers les désirs empêtrés dans les lianes du passé et empêchés de grandir ?

J’avoue être restée « à la marge » des personnages. L’écriture de Thomas Flahaut a eu bien du mal à me cueillir, à faire vibrer en moi les cordes émotionnelles. C’est moi qui suis devenue « frontalière », observant de loin ces destins que l’on pressent d’emblée voués à l’échec.

Pardonnez-moi Thomas, je pense que vous avez écrit un bon livre, à mi-chemin entre le roman et le documentaire (cette volonté affichée de mélanger les genres m’a-t-elle également laissée sur ma faim ?). Sincèrement, je suis convaincue que je ne l’ai pas lu vos nuits d’été à la bonne période, me concernant. Et tous les lecteurs compulsifs savent qu’il y a « des bons » et des « mauvais moments » pour aborder tel ou tel thème traité dans un ouvrage littéraire.

Pardonnez-moi Thomas, mais j’ai un désir fou de printemps, de fleurs qui s’ouvrent, de lumière. Et d’amours heureuses. – Karine Fougeray

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C’est une usine où l’on fabrique de petites pièces, des stators, dont les ouvriers eux-mêmes ignorent la destination. Une usine en Suisse où les pères venus de France ont usé leurs os et où les fils vont à leur tour y travailler comme intérimaires. Thomas, qui vient de rater ses études à la fac, y retrouve Mehdi, son copain d’enfance, et s’attelle comme les autres à la Miranda, qu’il faut nourrir et soigner quand elle tombe en panne. Après une nuit de labeur, le dos en vrac, il faut reprendre la voiture ou la moto, Thomas s’écroule sur son lit pendant que Medhi va aider son père à vendre ses poulets rôtis. Et puis il y a Louise, sœur jumelle de Thomas, qui entame la rédaction d’une thèse sur les ouvriers frontaliers et se rapproche de Mehdi. L’été est beau dans le Jura, mais on y dort le jour pour travailler la nuit, les corps sont fatigués, on fixe des objectifs irréalisables, des réunions se tiennent, on parle de délocalisation, et les « opérateurs de production », puisque c’est ainsi que dans le monde nouveau de l’industrie on les nomme, assistent impuissants au démantèlement des machines.

Les fils marchent tant bien que mal dans les pas de leurs pères. Thomas a bien tenté de trouver une autre voie, mais seule Louise est parvenue à échapper au déterminisme social. Pas complètement cependant : elle porte en elle, profondément ancré, le destin de cette population ouvrière, au point d’en faire le sujet de sa thèse, dans laquelle Mehdi, aimé le temps d’un été tient une place prépondérante. Roman d’une classe ouvrière méprisée par les cadres, roman d’amours malheureuses, ce récit vibre d’une beauté nostalgique, à l’embauche au crépuscule, aux petits matins de fatigue à la sortie de l’usine, dans l’ombre bleutée des sapins du Jura. – Emmanuelle Bastien

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Thomas rejoint cet été là l’équipe de nuit d’une usine pour travailler, et remplir le temps rendu libre par l’abandon de ses études. Revenu au bercail familial, les parents ignorent tout de la perdition de leur fils. Thomas y retrouve l’ami de toujours Mehdi, lequel a déjà pour habitude de venir travailler là les étés, dans l’Usine pour laquelle leurs pères respectifs ont tant sacrifié. Louise, la sœur de Thomas, revient aussi pour respirer loin de son appartement d’étudiante et tenter de progresser dans la rédaction de sa thèse centrée sur les ouvriers frontaliers…Entre Suisse et France, notre trio évolue ainsi dans le quartier de leur enfance, sur les routes qui mènent à la douane avant l’Usine, les cols, la forêt, le béton des villes industrielles au milieu d’une nature agricole et sauvage.

C’est avec une machine, une Miranda splendide, une mécanique incarnée que nous commençons ce roman en découvrant en même temps que Thomas les gestes à opérer, les pannes à accueillir, la panique et l’attractivité de la machine reine, reine déchue pourtant puisque menacée de désossement sous peu. L’Usine en frontière, en zone à part, en pays suisse avec des ouvriers français, des anciens et des intérimaires, pour faire tourner le peu qui reste d’une productivité en passe d’être déplacée. L’Usine comme un pays, un territoire à elle seule puisqu’elle aimante des hommes qui lui consacrent une vie. Une enclave dans cette Nature en col, en monts, en vallées encaissées et en quartiers industriels. Et d’enclave à enclume il y a peu de lettres pour suffire à nouer, sceller des chaînes de l’héritage, de la culpabilité, trop de lettres pour autoriser des enfants à transcender en confiance vers un horizon plus large, différent.

Thomas Flahaut nous offre une analyse juste de ce qui se joue pour le quidam dans ces délocalisations, ces managements voués à une productivité toujours plus concurrente, ces entreprises qui soldent les hommes aux machines…Plus qu’une peinture sociale, il nous définit un espace, l’organisation démographique et architecturale qui en dépend et masse l’Usine en son cœur. L’Usine comme si elle vissait à jamais à quelque chose de lourd ses visiteurs, ses occupants, même après sa fermeture, son abandon….Les ruines perdurent : fantomatiques elles s’enracinent et finissent par se fondre à la Nature qui l’encercle. Elles deviennent des endroits de jeux, de fêtes nocturnes et squats clandestins, poumon toujours vivace d’une enfance, d’une jeunesse qui apprivoise son environnement, et de s’en échapper ou s’y enterrer ?

Comment ces jeunes se donnent le droit d’exister, d’aspirer à autre chose quand on leur a transmis un investissement sans faille, une fierté malgré le harassement, une appartenance identitaire ? Comment se donner ce droit quand leurs parents se sont épuisés dans un corps à corps à leur outil de travail pour leur offrir une sécurité, une assise ? « Son père avait assimilé cet univers de gestes et de bruits qu’est l’usine. Un univers aride où la douleur est repoussée sans cesse au bout de l’opération, au bout de la nuit, au bout de la semaine, au bout de la saison, jusqu’au congé annuel, jusqu’à la retraite, jusqu’à l’accident. »

Jeunesse désenchantée ? Ou au contraire plus que jamais biberonnée au réel du monde ouvrier, aux zones industrielles déchues, au chômage, au non-choix d’un travail…Ce trio est plus que jamais attachant et s’incarne devant nous nettement. Ils se connaissent bien et leurs liens nous incluent tout de suite au milieu d’eux, sans besoin de verbiage ou de long discours. Le silence rythme, espace, temporise les mots, voire piège les échanges nécessaires mais colore aussi d’une belle pudeur l’affection sincère et l’amour naissant. Aucun des trois n’est dupe, de la fuite agie, ou subie, ou encore détournée ; aucun des trois ne s’illusionne sur les peurs qui tenaillent et empêchent l’affranchissement ni sur l’égo qui conduit aux lâchetés et évitements…« Pour les darons, grandir, ça a été apprendre à rester à sa place. Pour Thomas et Louise, grandi, ça a été apprendre à fuir. »

Ils s’efforcent de s’inscrire, de manœuvrer pour grandir toujours avec une sincérité désarmante. La découverte amoureuse entre Mehdi et Louise, Louise qui n’est plus la sœur, ni même qu’une simple fille mais La Fille auprès de qui on se dévoile dans la confiance que l’amour insuffle. La frontière image, au-delà d’une délimitation physique entre deux patries, les passages, les transitions où l’enfant-adolescent finit de quitter l’insouciance, de se défaire des attentes non-avouées et enjeux affectifs d’un foyer, étapes où un jeune tranche des choix responsables d’adultes…

Mehdi, en prince majestueux, navigue à vue dans le vide laissé par le départ d’une mère, vide  porté par l’honneur muet d’un père et avec comme seul repère, phare d’une existence, l’Usine dévorante devant laquelle on s’incline malgré tout. Mehdi découvre l’amour et peu à peu le vide résonne d’autres échos, chants de possibles loin des lieux désaffectés et sordides et pourtant si familièrement rassurants. « Mais aujourd’hui, surtout, il y a Louise. Les yeux perdus dans une nuit depuis longtemps espérée, une nuit sans machine, Mehdi sent que le vide de cet atelier qu’ils traversent main dans la main pour rejoindre la cour, Louise l’a soudain rempli. Le vide n’est plus qu’un décor dans lequel seule Louise existe. Le visage de Louise est un foyer, ses paroles et ses baisers tracent les frontières d’un pays nouveau. Là, il n’y aura pas de place pour cette tristesse, cette colère ressentie dès le réveil, depuis toujours, se souvient-il. »

Pourtant l’Usine offre aussi une place qu’il n’est pas utile de justifier ni de revendiquer et dans cet entre-soi ouvrier la honte ne se faufile pas, on partage ce qui ne s’explique pas d’une implication du corps, d’une inscription sociale, d’un labeur qui permet un bâtit pour une famille. Ainsi l’extérieur où tout se tente pour un mieux-être peut paraître à bien des égards assez effrayant.

Thomas Flahaut réussit à nous transmettre cette ambivalence, cette trouille au ventre en conflit avec le désir légitime d’avenir meilleur lequel s’embarrasse peut-être d’un sentiment de trahison envers ceux qui ont ouvert la voie… sans compter cet orgueil auréolé d’humilité vaillante, cet orgueil qu’il est dangereux de voir se refermer sur lui-même, risquant ainsi de piéger les gens qui s’aiment, de les emmurer alors même qu’ils ont les clés pour œuvrer à la libération des uns et des autres.

L’atmosphère, l’ambiance nous enveloppe, nous porte. Ces nuits chaudes ; la torpeur hypnotisée de Thomas qui se robotise pour faire chaque jour et ne plus penser ; la sensualité de Louise qui s’épanouit, dépasse les limites sclérosantes de l’ici ; la lucidité taciturne de Mehdi laquelle vacille devant un autrement qui s’amorce, qui semble s’ouvrir…On ressent la force des regards ; la lourdeur des épaules voutées des pères dont on sait la tendresse recouverte par tant d’années d’efforts et de chagrins ravalés ; l’élan amoureux, timide, craintif et qui éclot de plus en plus solide. Cette histoire est poignante et les dernières pages m’ont émue aux larmes : je les ai lues au ralenti comme une scène de film où subitement on pressent la tournure dramatique, le souffle suspendu et le cœur qui tombe.

Très beau roman qui vient confirmer la promesse du premier, déjà cinématographique, déjà social, interrogeant le dieu économie qui régit des vies, rendant hommage au courage des hommes et des femmes qui tentent de construite à partir d’une terre où ils sont nés, où ils s’implantent, d’où ils recommencent, une terre abîmée, construite, déconstruite, d’où l’exil parfois s’impose … – Karine Le Nagard

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Le titre du roman fait penser à l’insouciance, au farniente, à la fête. Il n’en ait rien, on suit le quotidien de trois amis d’enfance : Thomas et Louise jumeaux et Mehdi.

Trois jeunes qui malgré leurs rêves et espoirs d’une vie meilleure que celle de leurs parents se voient revenir au quartier pour « trimer » à l’usine.

Il y a Thomas qui a raté la fac et qui rentre honteux pour se consacrer au travail à l’usine, comme son père avant lui. Un père qui se sera tué à la tâche pour offrir un « avenir » à ses enfants.

Mehdi qui vit au grès des jobs saisonniers, habitué à sa situation qui va pourtant voir un autre avenir s’éclairer devant lui.

Et Louise qui étudie à l’université et qui va elle aussi se lier à cette usine pour en raconter ses travailleurs, ses frontaliers qui se tuent à la tâche pour fabriquer des bouts de stators dont ils ne connaissent même pas l’utilité.

Cette usine est à elle seule un personnage, toujours présente, latente. L’action s’y passe et elle va venir bouleverser ces trois jeunes qui se cherchent. 

Ce roman est avant tout l’histoire d’une classe sociale qui essaye de se dépasser et sortir de sa condition. Thomas Flahaut raconte tout cela d’une façon juste, sensible et émotion. – Ana Pires

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Thomas a raté la fac. A tel point que l’université refuse sa prochaine inscription. Alors il rentre aux Verrières, dans la maison des darons, là où il a grandi. Mais il ne dit rien à ses parents, pas encore. D’abord parce qu’il a honte et puis parce qu’il ne sait pas comment sortir de 4 ans de mensonges… Dans cette ville du Jura, frontalière de la Suisse, Thomas va apprendre le langage de l’usine, la même que celle où s’est épuisé son père. Il est intérimaire de nuit, pour l’été, aux côtés de son ami d’enfance, Mehdi. Chacun à leur façon, ils vont devoir faire le deuil de leurs rêves, de leurs espoirs, et avancer sur un chemin escarpé…

Les nuits d’été de Thomas Flahaut n’ont rien de la douceur du soleil couchant. Thomas et Mehdi ne goûtent aux nuits estivales que derrière leur Miranda, ces machines infernales enracinées à La Combe. Leurs pères s’y sont épuisés, espérant pour leurs fils un avenir meilleur.
C’est bien ce qui est le plus difficile à vivre pour ces deux amis. Un sentiment d’échec, de retour en arrière, de honte. Ils n’ont pas fait mieux, même si ils ont essayé…

Thomas Flahaut écrit avec justesse sur ces jeunes adultes perdus, qui ne trouvent pas de sens à leur vie, qui se croit invisible tant qu’ils n’ont pas de place dans le monde du travail.
L’amour et l’amitié les maintiennent à flots, difficilement parfois…

Une écriture maîtrisée et des personnages attachants font de ce roman une image un peu triste mais touchante d’une France à l’industrie qui se meurt, de parents qui espèrent mieux et d’enfants qui ont bien du mal à trouver leur place…

Encore une belle découverte. – – Audrey Lire & Vous

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Je découvre cet auteur et son deuxième ouvrage. Son écriture puissante nous entraîne à la frontière franco-suisse dans un univers de désillusion, de désespérance et de douleurs sourdes. Ce livre fut pour moi d’une lecture âpre et difficile. Avais-je envie de le suivre dans les méandres usés de ces destins déjà promis à l’abîme, au cœur de ces familles laborieuses, harassées et pauvres, dans le bruit de ces usines délabrées destinées à la fermeture ? Le moral en prend un coup. Mais l’écriture est là, sincère, brûlante, urgente. Un jeune amour naît sur ces braises. Les personnalités s’affrontent et se réconfortent. C’est la portrait acide d’une vie industrielle sans âme en déclin, des injustices sociales, des projets abandonnés, des désirs ultimes, des rêves impossibles. Ce texte est poignant, bouleversant, dérangeant, comme une épine au pied que l’on ne saurait ôter. La vie des sans projet est terrifiante, la vie contemporaine est trop difficile. Il est nécessaire et urgent d’en parler, d’écrire et de lire. Où sont nos rêves devenus ? Coup au cœur, mais pas coup de cœur. – Martine Magnin

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« Thomas, sans outil de travail, est réduit à compter les heures qui passent. Compter les heures est plus long que de les laisser filer derrière soi, absorbé par les répétitions digestives de la machine. Il n’a rien d’autre à faire que contempler son reflet dans la paroi de Plexiglas encore intouchée de la Miranda de Mehdi. Thomas, tu as maigri. Louise le lui a dit cet après-midi. Les dégâts se voient maintenant dans toute leur ampleur. »

Vous qui ouvrez ce roman oubliez l’atmosphère légère et mutine des nuits d’été que l’on imagine chaudes, lascives et langoureuses, harmonie de bonheur sensuel et d’amours éphémères. Les nuits d’été auxquelles nous convie Thomas Flahaut sont l’envers du bonheur, et le tranchant des premiers mots qui ne forment même pas une phrase « Fer brûlé et plastique fondu » plante le décor et suffit à ôter toute illusion. L’été de ce roman, le 2e de l’auteur après Ostwald (Éditions de L’Olivier, 2017), sera « noir comme la nuit ».

Le Doubs frontalier avec le Jura suisse. La Suisse. Celle de l’usine. De l’atelier C. De la Miranda. Voilà où vont se passer les nuits d’été de Thomas Ledez, étudiant en échec, qui a méthodiquement, scrupuleusement raté tous ses examens au point que l’université lui refuse le renouvellement de son inscription. La fois de trop. Comment diable cet « étudiant qui jurait […] de ne jamais foutre les pieds dans cette usine à laquelle son père avait fait don de sa santé et de sa joie », va-t-il s’y prendre pour annoncer au daron et à la daronne que ses nuits seront celles de l’usine Lacombe pour faire « le métier de son père, un métier solide, quand toute sa vie d’avant n’était qu’un grand et orageux nuage » ? C’est bien simple, il ne le fera pas. Pas tout de suite. 

Le « grand et orageux nuage » n’a réussi à prévenir ni les espoirs vaincus, ni l’horizon flou, ni l’avenir, lui, bien tracé par le déterminisme social de ce coin de France. Les Nuits d’été est le roman d’une génération qui veut fuir Les Verrières pour un ailleurs dont elle perçoit mal les contours, mais qu’elle a élu en opposition à ce qu’elle connaît, et qui finalement se retrouve prise en tenaille entre un idéal rêvé et la vie, la vraie : 

« Pour les darons, grandir, ça a été apprendre à rester à sa place. Pour Thomas et Louise, grandir, ça a été apprendre à fuir. S’enfuir d’ici ne serait pas une mauvaise chose. Ce serait la seule fuite raisonnable de l’été. »

À travers ses trois personnages touchants et attachants, Thomas et sa jumelle Louise, tous deux 25 ans, et Mehdi l’ami d’enfance, Thomas Flahaut trace, le temps de quelques semaines d’été, au fusain noir, le portrait mélancolique d’une jeunesse perdue à un moment charnière de son existence, quand le passé ne peut plus être un refuge et quand l’avenir précaire n’est qu’interrogations.

Les Nuits d’été, ce ne sont pas que les fêtes organisées dans la forêt où l’on s’écroule à bout d’alcool et de fatigue, c’est avant tout l’usine. Et l’usine, ce sont les « objectifs […] conçus pour être inatteignables. Quand, malgré tout, on est près de les rattraper, ils grimpent subitement », c’est le vacarme incessant, car le silence qui succède à l’usine, c’est encore l’usine (excusez-moi de plagier Guitry sur Mozart). L’écriture de Thomas Flahaut où s’essoufflent les juxtapositions rend très bien la fatigue compacte qui hébète les « opérateurs » et use les corps :

« La nuit devient une longue et unique phrase formée de verbes qui ne se conjuguent qu’à l’infinitif, charger, surveiller, contrôler, attendre, enfiler, plier, rompre, ouvrir, fermer, attendre, décapsuler, enfiler, renverser, ramasser, vider, remplir, interrompre, relancer, attendre, décharger, vérifier, déposer, envelopper, pousser, descendre, traverser, actionner, charger, sortir, monter, charger, surveiller, contrôler, attendre. Jusqu’à la pause de une heure du matin. »

Les Nuits d’été, c’est « un univers aride où la douleur est repoussée sans cesse au bout de l’opération, au bout de la nuit, au bout de la semaine, au bout de la saison, jusqu’au congé annuel, jusqu’à la retraite, jusqu’à l’accident. »

Ce roman n’en est pas vraiment un, en ce qu’il n’est pas que fiction. En puisant dans sa propre expérience (le personnage principal ne s’appelle-t-il pas Thomas ?), Thomas Flahaut lui a donné la force documentaire d’une chronique pour dire l’absurdité de ces corps qui maigrissent et s’épuisent à fabriquer des stators dont nul ne sait à quoi ils serviront, pour dénoncer le démantèlement d’usines en vue de leur délocalisation, pour rendre compte de ces vies d’usine qui ne lâchent rien et « gardent au fond des poches une poignée de poudre à canon bien serrée dans un poing bien réel et bien dur qui, un jour, que [les chefs suisses] en soient sûrs, se retournera contre eux. » Beaucoup de choses dans ce roman – solidarité, entraide, odeurs, bruits, fatigue, cadences, anéantissement, etc. – dessinent un lignage fort avec les feuillets d’usine d’À la ligne de Joseph Ponthus (La Table ronde, 2019 ; Folio, 2020), auxquels on pense, immanquablement et qui, eux aussi, pour des raisons à la fois semblables et autres, ne sont pas un roman (lisez-le !).

Les Nuits d’été interroge la place de chacun, dans la société, la famille, les relations amicales. Une place qu’interroge au sens strict Louise, doctorante en sociologie à l’université de Besançon. Elle a choisi de présenter une thèse sur cette vie ouvrière qui ne peut s’enraciner nulle part puisqu’à cheval entre deux pays. Peut-être sa manière à elle de ne pas oublier ? de ne pas se couper complètement du monde ouvrier d’où elle vient ? Une place qu’essaient de trouver tant bien que mal Thomas et Mehdi, qui passe ses nuits à l’usine et ses jours à aider son père à vendre des poulets rôtis sur les parkings des grandes surfaces.

Qu’il est malaisé ce passage à l’âge adulte qui se heurte à la réalité sociale ! Qu’elle est nostalgique et lucide la radioscopie de cette région en perdition ! Et enfin, qu’il est beau et mélancolique le portrait de ces trois jeunes gens impuissants à se hisser à la hauteur des rêves que leurs parents ont eus pour eux, leur incompréhension mutuelle finissant de les éloigner au moment où, paradoxalement, les fils mettent leurs pas dans ceux du père !

« De ce silence est tissée toute la relation qu’il entretient avec son fils. Depuis quand ? Thomas s’est parfois posé la question. D’aussi loin que puissent remonter ses souvenirs, le daron a toujours été bavard dans des situations où lui-même ne parvenait pas à dire un mot. »

Selon moi, au-delà de la dénonciation des nouveaux diktats économiques qui précipitent la désagrégation de bassins industriels entiers, réduisant à une peau de chagrin tout un tissu économique et social, ce roman est celui de la frontière et du passage. La frontière franco-suisse évidente parce que physique et géographique, mais aussi la frontière entre adolescence et âge adulte, entre complicités d’enfants et amours de jeunes adultes, entre insouciance et dure réalité, entre convictions et désillusions, entre attentes et résultats, entre idéal et concrétude. Et enfin, celle, précaire car chaque jour menacée, entre les membres d’une famille qui ne semblent plus faits pour se comprendre et que l’on aimerait voir réconciliés.

Les Nuits d’été est le roman du crépuscule et du désenchantement, celui d’« un monde qui a aboli le soleil par le sommeil, un monde où n’existe que la succession infinie des nuits d’été. »

Le 2e roman de Thomas Flahaut est authentique et dense, porté par une écriture sobre et sincère qui l’empêche de tomber dans la démonstration et le réquisitoire lourdauds. Je sais que l’époque est à l’envie de douceurs réconfortantes pour beaucoup d’entre nous, moi y comprise. Paru l’été dernier, ce roman lent, qui raconte la fin d’un monde où la nuit s’infiltre partout et où même les amours sont malheureuses, s’y prête peu. Ce serait quand même dommage de passer à côté de ce beau récit. – Christine Casempoure

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S’il fait lourd sur les nuits d’été du côté de Montbelliard, ce n’est pas uniquement parce que, là comme ailleurs, la canicule pèse de tout son poids. Non, il n’y a pas que la chaleur pour empêcher Thomas, Louise ou Mehdi de dormir. Il y a le travail, d’abord, que l’on s’en va, comme tant d’autres, comme leurs pères avant eux, chercher, nuit après nuit, de l’autre côté de la frontière, dans cette usine nichée au bout d’une route dont les virages sinuent entre des sapins à l’accent suisse. Il y a ce sentiment curieux, ensuite, qui grandit et bouscule un lien d’éternité, une presque fratrie dont il faudra timidement redessiner les contours. Et puis il y a l’angoisse, la peur rampante qui rôde, et monte, et enfle, qui rajoute à la sueur de la nuit travaillée ou de la lumière des jours d’été les suées froides et mauvaises de la mauvaise conscience ou des mauvais lendemains à venir. Les nuits d’été de ces trois jeunes gens sont jalonnées de leurs doutes : sont-ils à leur place ? Sauront-ils la trouver sans trahir ce qu’ils sont ni ceux dont ils portent les espoirs et la fierté ? Y a-t-il seulement une place pour eux dans ce monde si mouvant qui semble s’effacer devant leurs pas ?

J’avoue avoir été très touchée par ce deuxième roman de Thomas Flahaut dont je découvrais, par cette lecture, la plume généreuse et poétique, au service d’une thématique à priori peu encline à développer ni l’une ni l’autre de ces qualités. On y sent passer le souffle d’un Bernard Lavilliers chantant « Je voudrais travailler encore » et l’âme d’un Joseph Ponthus, chantre respectueux et douloureux des travailleurs A la ligne. Dans ce texte, dont le temps d’écriture fut arraché à celui de plusieurs gagne-pain cumulés avant même la genèse de son premier roman, ce jeune auteur très engagé invite ses lecteurs à s’interroger sur des paradoxes perpétués de génération en génération autour des notions de travail, de transmission, de solidarité. Il y offre son propre regard, encore éclairé de l’intérieur par les étoiles et les fantômes des nuits d’été qui furent les siennes là-bas, dans cette région de fromages et de frontières, d’usines et de sapins, et c’est beau, très beau. – Magali Bertrand

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Thomas et Louise, des jumaux de 25 ans, et Mehdi sont des amis d’enfance, des amis du quartier, celui des Verrières, en Franche-Comté, pas loin de Montbéliard.

Mais si le père avait trimé pour que Thomas s’en sorte et parte à la ville faire des études qui lui permettrait d’échapper à la vie des ouvriers, celui-ci s’est sans doute un peu fourvoyé. Ou bien avait-il des aspirations plus hautes que ses capacités, toujours est-il que fort de ses échecs aux études de médecine, c’est dans l’usine qu’il pose aujourd’hui son bardât pour avancer.

Voilà donc Mehdi et Thomas désormais collègues à l’usine, la seule qui embauche dans ce coin où la zone a gagné du terrain. Celle-là même où travaillaient déjà leurs pères, qu’ils avaient rêvé de fuir, mais qui inexorablement les ramène à leur condition.

Job d’été ou études manquées, qu’importe puisque finalement les voilà qui triment comme le autres, sans aucun espoir de s’en sortir un jour. Il faut alors apprendre le maniement des machines, le bruits, les odeurs, la solidarité et l’entraide, les gestes de sécurité et le rythme intensif de la production.

Jusqu’au jour où… les actionnaires, les délocalisations, les patrons peu soucieux de leurs ouvriers, tout y passe et l’usine ferme pour se réinstaller plus loin, mais avec beaucoup moins de travailleurs. Et cette délocalisation se fera au grand désarrois de toutes ces familles qu’elle faisait vivre dans la vallée.

Dans cette même usine, Louise, la sœur de Thomas, est venue poursuivre sa thèse sur les ouvriers frontaliers. Elle va se rapprocher de Mehdi le solitaire, l’enfant resté au pays qui travaille dans les stations de ski l’hiver mais à l’usine tous les étés, qui rentre à moto par l’autoroute transjurane pour passer la frontière entre la France et la Suisse. Lui seul dans ce trio sait déjà ce que veut dire la précarité.

Chacun à leur manière, ils incarnent une partie de cette jeunesse de plus en plus désespérée qui ne sait plus où est son avenir. Dans ce monde gouverné par l’argent, où les dirigeant suivent le bon vouloir des actionnaires, l’humain n’est plus au centre. C’est aussi un monde de silence que nous décrit l’auteur, entre frère et sœur, avec les parents, ceux de Thomas ou le père de Mehdi, silence de ouvriers jamais entendus par des patrons invisibles.

Fils d’ouvrier, Thomas Flahaut a lui-même travaillé dans une usine, dans le Jura bernois il avait d’ailleurs déjà évoqué ce thème du monde ouvrier et de ses problématiques dans son précédent roman. Il a le talent de le faire sans acrimonie, avec justesse et réalisme. Il nous propose une analyse sociale de la jeunesse d’aujourd’hui, à un moment charnière de la vie entre adolescence et âge adulte, avec ses rêves, ses désillusions et ses attentes, tout en donnant une vraie dimension romanesque à son histoire. Il y a là à la fois l’amitié, la mélancolie, la douceur mais parfois la violence des nuits d’été. – Dominique Sudre

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Ce livre nous conte l’histoire de Thomas, Louise sa sœur jumelle et de Medhi leur copain.
Thomas a échoué à ses examens et ne peut se réinscrire à la Fac. Sa sœur prépare sa thèse qui parlera des ouvriers. Mehdi comme depuis sept été, travaillera à l’usine la nuit. A vingt cinq ans, on s’imagine pouvoir s’élever socialement et éviter l’usine où leurs pères se sont échinés.
Dans ces nuits d’été, on retrouve donc Medhi et Thomas à l’usine. Thomas s’occupe de La Miranda et des pièces à sortir, car il y a des objectifs à atteindre, souvent impossible.
La frontière géographique, ainsi que l’usine et les machines sont omniprésentes dans ce livre. Ces jeunes qui passent la frontière suisse plusieurs fois par jour, pour se rendre à l’usine.
Pourquoi l’on délocalise cette usine et l’on démonte ces machines ?
Cette jeunesse en quête de repères mais qu’il est difficile de passer à l’âge adulte. Un roman social ancré dans une vrai réalité avec des personnages attachants. – Hélène Grenier

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Ce roman raconte l’histoire de parents qui ont voulu le mieux pour leurs enfants, mieux pour eux, c’étaient les études, et le fait d’échapper au travail en usine,

C’est aussi l’histoire de trois jeunes qui se cherchent, Louise, qui poursuit un cursus de sociologie, qui découvre l’amour, qui semble fuir par peur de la vie active, Thomas son frère, qui n’ose avouer à son père son échec et la fin de ses études, Thomas qui est embauché pour travailler à l’usine, Thomas qui déprime, Thomas qui doute de ses capacités, Thomas qui se tait… et Mehdi, employé à l’usine la nuit et qui travaille à la vente des poulets rôtis avec son père le jour… Trois êtres qui se croisent et qui évoluent chacun à leur façon, qui essaient de vivre, qui partagent des bribes de leur vie avec le lecteur, les bribes d’une vie qui promet errance et ennui, fuite et impossibilité de s’exprimer alors que l’on démonte peu à peu, toutes les machines de l’usine qui va être transplantée, générant chômage et conditions de travail qui se dégradent.

On observera l’impuissance de chacun face au pouvoir des employeurs, on observera la difficulté des jeunes à s’installer pour envisager leur vie future, difficulté courante désormais et pas seulement dans cette région que décrit l’auteur.

Je n’ai pu m’empêcher en lisant ce beau roman, de faire le rapprochement avec quelques-uns des Rougon Macquart de Zola car il décrit avec précision la situation sociale d’une famille d’ouvriers avec deux-cents ans de différence.

Un roman qui fait réfléchir et montre combien il est difficile de devenir adulte, et combien la précarité paralyse, empêche l’action et amène à baisser les bras. – Roselyne Soufflet

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Difficile de chroniquer ce livre car à la fois riche et déroutant… Le thème des délocalisations plus ou moins sauvages des usines en France que les nouveau propriétaires étrangers, après avoir encaisser un maximum d’aide, démontent, plus ou moins discrètement, ou délocalisent c’est surtout le sort de ces intérimaires ou ouvriers attachés à leurs outils de production qui sont proprement débarqués sans solution …  mais aussi leurs histoires personnelles. C’est autour de Miranda, le prénom donné à l’outil de production de ce petit groupe, que tout se joue et se délite.

Ici c’est la région du Doubs, frontalière de la Suisse qui sert de cadre à ce récit âpre, précis taillé au scalpel. Le narrateur Thomas va nous faire vivre avec hargne, précision l’histoire de vie d’amies et d’amis enfance (Mehdi, Louise, Thomas) profondément attachés à leur région qui y vivent dans l’urgence et sans projection sur leur avenir. Pour les uns, échecs scolaires et universitaires dont les parents espéraient tant qu’ils sortiraient de ce milieu ouvrier pour un meilleur avenir, pour d’autres la survie et la volonté d’un père que son fils lui succède dans son affaire précaire de rôtisserie sur les marchés. Mais de fait c’est une fresque sociale sur quelques mois, les caractères de chacune et chacun sont parfaitement rendus, l’amour des ouvriers pour leur outil de travail, les cadences imposées, le manque de perspective professionnelle, les petits boulots et les moments trop rares de complicité, de tendresse et d’amour, de drame aussi alors que la rédemption se présente d’une génération sacrifiée souvent.

Sensibilité, connaissance du contexte, discours social bien rodé, révolte plus ou moins contenue, comme souvent Thomas Flahaut fait partager sa rage et ses combats à ses lecteurs avec talent. Il n’y trouve tout de fois pas son propre apaisement. – Olivier Bihl

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Thomas et Louise sont frère et sœur jumeaux. Ils ont passé leur enfance dans un quartier populaire d’une ville du Doubs. Leur père est ouvrier/frontalier dans une usine suisse. Il a tout fait pour que ses enfants « creusent leur trou », qu’ils fassent mieux que lui, raison pour laquelle il les a poussés à faire des études.

Mehdi, leur ami de toujours, de son côté, a suivi les traces de son père et a été embauché dans cette usine suisse.

Thomas a échoué dans ses études d’histoire mais n’ose pas l’avouer à son père ; il va rejoindre Mehdi comme intérimaire pour l’été et va découvrir l’enfer de ces nuits passées à faire tourner ces machines exigeantes pour satisfaire les cadences.

Louise, étudiante en sociologie, va revenir à la maison pour rédiger sa thèse sur ces ouvriers qui traversent la frontière toutes les nuits pour aller travailler.

Mais l’usine doit fermer et leur univers va s’écrouler…

« C’est ainsi que l’usine s’apprend, comme une langue étrangère ».

« Le daron retrouve son silence chéri dont Thomas craint soudain d’avoir hérité. Peut-être même est-il contagieux. C’est la maladie de l’usine. »

« (…) un monde qui a aboli le soleil par le sommeil. Un monde où n’existe que la succession infinie des nuits d’été ».

« (…) mais il (Mehdi) associe le dévissage de ces machines au désossage de sa propre famille. Ce sont ces machines qui ont bousillé son père, entraîné par effet domino le départ de sa mère avant de le lâcher là, lui, le fils, le produit de ces démolitions successives, sans possibilité immédiate de gagner de quoi vivre, avec pour seul horizon la fuite ».

« Il (Mehdi) ressent le vide. Les gens comme moi ne sont là que pour remplir brièvement des espaces vides, pense-t-il. C’est à ça que nous servons.  Nous sommes des mottes de terre que l’on déplace dans des trous. Ces trous, nous sommes encore les seuls à pouvoir les remplir. Plus pour longtemps dit-on. Les trous, deviennent rares, se rétrécissent. Le père disait, trouve autre chose que l’usine. Le père disait, trouve quelques chose à faire, fais-toi ton trou. Tans qu’il y a des trous, il y aura des hommes pour s’y épuiser. Mais le creuser, son propre trou, c’est autres chose. »

C’est un très bon roman où l’auteur nous décrit avec justesse et sans concession cette vie de labeur, ces ouvriers qui « laissent leur santé » à l’usine dans ces industries vouées à disparaitre. Il nous embarque dans la vie de ces jeunes sur qui pèse le poids de cet héritage lié à la situation sociale et leurs difficultés à s’en libérer.

Une fresque sociale du 21ème siècle qui me rappelle certains volumes des Rougon-Macquart…

C’est une belle découverte ! – Anne Laude

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Une saison d’été, trois amis d’enfance qui retournent dans le quartier populaire qui les a vus grandir, et se retrouvent à un moment charnière de leur vie, la petite vingtaine, un pas dans les études, l’autre dans la vie active selon les parcours. Thomas a échoué dans ses études supérieures et se fait embaucher comme saisonnier dans l’usine de son père, désormais retraité, poussé par Medhi qui y travaille déjà. Louise, sœur jumelle de Thomas, va démarrer une thèse en sociologie sur les ouvriers français transfrontaliers, on est tout proche de l’opulente Suisse.

Thomas Flahaut a beaucoup de talent pour saisir cet étrange moment, comme flottant, du passage à l’âge adulte, lorsqu’on réalise les écarts sociaux, déjà présents dès le départ, qui se sont creusés par les études, rendant pour certains l’entrée dans le monde du travail difficile. Le personnage est souvent touchant, perdu dans son échec alors que son père, cassé par l’usine, rêvait d’ascension sociale plutôt que de voir son fils trimer dans son usine. Les dilemmes de Louise sont également très justement décrits, entre son désir de reconnaissance et la peur de trahir son milieu, elle qui utilise les codes des sciences humaines pour observer cet univers ouvrier paternel, doit le faire avec objectivité alors qu’on sent en elle la volonté de rendre justice par l’écriture de sa thèse.

Les personnages sont intéressants. Ce sont les interactions qu’ils ont entre eux qui m’ont moins convaincues, un peu trop schématiques et attendues. C’est la belle écriture de Thomas Flahaut qui m’a parfois ramenée à son texte, portée par une voix sincère, profondément sincère.

En fait, ce qui m’a le plus intéressé dans ce roman, ce ne sont pas les personnages ni le romanesque insufflé et tissé en eux, c’est l’horizon quasi sociologique et éminemment politique des mots qui parlent de l’héritage ouvrier et des mutations de ce monde avec une authenticité vibrante. Il décrit magnifiquement le corps à corps de l’homme avec la machine et le travail aliénant.  Il réinterprète la lutte des classes dans le monde contemporain actuel, l’usine du livre étant désossée par les actionnaires suisses sous le regard des ouvriers en CDI et des intérimaires qui font le même travail mais  dont la précarité les empêche de se dire ouvrier.

C’est là que ce roman sensible m’a touchée, dans la mélancolie de ce monde qui disparaît. La citation en exergue de L’Établi, écrit par Robert Linhart au lendemain de mai 68 (également cité par Leurs Enfants après eux, de Nicolas Mathieu, comme une évidence) prend tout son sens lorsqu’on referme les pages. – Marie-Laure Garnault

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Trois jeunes gens, la vingtaine naissante, Thomas et sa sœur Louise, Medhi, l’ami d’enfance, trois jeunes gens en quête d’un sens à leur vie. Dans cette région frontalière du Jura, leurs pères furent ouvriers en Suisse. Désireux d’échapper à ce destin, Thomas est allé à l’université. Il n’ose pas annoncer à ses parents qu’il a tout foiré.  Mehdi travaille l’hiver dans une station de ski et l’été à l’usine. Louise, étudiante en sociologie, prépare une thèse sur les ouvriers frontaliers. Thomas et Mehdi se retrouvent le temps d’un été, intérimaires dans cette usine où bossaient leurs darons. Au cours de ces quelques semaines devant leurs machines nommées Miranda dont ils tentent d’apprivoiser le langage, au cœur de ces nuits d’été laborieuses, ils feront le deuil de ce monde ouvrier qui meurt sous les coups de butoir d’un capitalisme  brutal où même le mot ouvrier a disparu du vocabulaire. 

Rien d’extraordinaire ne se produit véritablement dans ce roman où l’on suit pas à pas  ces trois personnages attachants, en proie au doute, à la peur d’un avenir incertain, sur lesquels l’auteur porte un regard très tendre. En toile de fond, Thomas Flahaut brosse l’univers de l’usine, la condition des travailleurs frontaliers et le rapport de l’homme au travail. Un très beau texte, captivant et émouvant servi par une plume délicate et subtile. Thomas Flahaut signe un superbe récit à la fibre très humaine. Une merveilleuse lecture. – Hélène de Montaigu

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Lire aussi les billets de :

Marie-Claire Poirier : http://abrideabattue.blogspot.com/2021/05/les-nuits-dete-de-thomas-flahaut.html

Fabienne Defosse : https://the-fab-blog.blogspot.com/2021/05/mon-avis-sur-les-nuits-dete-de-thomas.html

Delphine Depras : http://delphine-olympe.blogspot.com/2020/10/les-nuits-dete.html

Françoise Floride : https://ffloladilettante.wordpress.com/2021/06/11/les-nuits-dete-de-thomas-flahaut/

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