L’attrape-coeurs – J.D. Salinger

Le choix de Stéphanie Kalfon auteure sélectionnée deux fois avec Les parapluies d’Erik Satie puis Attendre un fantôme s’est porté sur ce célèbre roman publié en 1951 et vendu à plus de 65 millions d’exemplaires dans le monde. Une sorte de monstre sacré (aussi bien le roman que l’auteur) qu’il n’est pas toujours facile d’aborder ou de retrouver pour ceux qui l’ont lu dans leur jeunesse. Stéphanie nous en dit quelques mots avant ceux des lecteurs :

L Attrappe coeur

« Un roman des profondeurs, qui n’est pas simplement une invitation à l’aventure, aux mille vies que la vie offre en promesse à l’enfance, qui n’est pas qu’un mouvement continu dans le rythme kaléidoscopique du vivant, dans la cadence poétique et vulgaire – héroïque, fantasmée, humoristique, tendre – d’un enfant qui s’éloigne fugue rap conspire crache admire questionne mord s’égare… mais qui emporte avec lui tous les quatre cent coups par où le langage, quand il frissonne exact, devient une palpitation, une voix qui ne nous quitte plus. C’est un roman que je ne peux plus relire tellement j’y suis attachée, au sens où chaque phrase qui s’y trouve s’attache à moi et m’empêche de parler. Il me happe dans sa mélodie, et coupe toutes mes musiques. Pour me laisser dans l’émotion pure, celle d’avoir un peu moins de solitude autour de soi, et l’horizon d’un vagabondage à partager en guise d’existence, qui serait une fête où on ne se sent pas à l’étroit ». – Stéphanie Kalfon

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Les avis des lecteurs :

1951 : Jérôme David Salinger nous offre un roman certainement original pour l’époque, qui a dû contrarier une bonne partie de la société américaine, et qui aurait déjà pu s’intituler la cause des adolescents. Il faudra attendre quelques années pour que l’on écrive sur une période aussi difficile de la vie d’un être humain.
J.D. Salinger, par ce récit, nous livre un véritable plaidoyer en faveur des adolescents. Il confie la parole à l’un d’eux : Holden, avec sa façon de s’exprimer des ados de l’époque, qui peut faire sourire aujourd’hui, si on la compare avec le jargon de nos jeunes, car à l’époque, pas de verlan, de l’argot déjà, pas mal de qualificatifs empruntés au registre familier voire injurieux, des phrases qui terminent par « et tout », un langage qui reste compréhensible et ne justifie aucun glossaire contrairement à des romans comme « Fief  » de de David Lopez ou « Grand frère » de Mahir Guven. Je salue au passage le travail du traducteur qui a dû bien s’amuser !
Notre ado, donc, Holden Caulfield, nous raconte son aventure. Il se présente, noyant cette présentation dans une abondance de détails, relatant des événements qui n’ont pas forcément de liens, il expose ses trois jours de fugue, met sur le même plan, sa fugue, le problème des canards de Central Parc l’hiver, les désagréments causés par son voisin de chambre qui s’assoit toujours sur le bras du fauteuil, la mort de son frère… Il raconte de façon extrêmement confuse, ce qui témoigne de son désordre intérieur, il se cherche, se détruit pour espérer se reconstruire, c’est du moins le projet qu’il laisse entendre : devenir un adulte, se marier et assurer le bien-être de sa famille. Son projet, il le présente durant ses déambulations dans la ville de New-York, errance à la fois effective et symbolique.
Ce qui est formidable dans son exposé de sa vie, de ses soucis, de ses amours, c’est la façon dont il communique : ses idées inconscientes s’échappent pour aller droit se loger dans la tête du lecteur sans que celui-ci ait beaucoup d’effort à fournir, ainsi donc l’auteur est parvenu à ses fins : faire comprendre le mal être d’un jeune, et faire reconnaître que l’on ne passe pas de l’état d’enfant à l’état d’adulte sans une transition souvent douloureuse.
On comprendra rapidement le personnage :
Holden transgresse, c’est que tout ado qui se respecte sait le mieux faire : il cherche à braver les interdits en buvant de l’alcool, en côtoyant une prostituée, en quittant son établissement, en n’écoutant pas les conseils de ses interlocuteurs,
Holden déteste ou plutôt, il rejette : le cinéma qui lui a pris son frère aîné parti à Hollywood, il déteste les profs, il déteste d’une façon générale, les adultes, il déteste ses pairs par peur, il déteste à outrance… Mais une chose est certaine, à travers son intarissable bavardage, on ressent un amour profond à l’égard de sa famille.
Après une courte adaptation à ce parler d’adolescent confus et bagarreur qui polémique volontiers, on sourira en lisant certaines de ses affirmations, de ses évaluations abusives (« Je devais bien avoir fumé ce jour-là trois cartouches de dix paquets… Sous le manuel, il y avait un tas de carnets, des carnets elle en a dans les cinq-mille… »), on s’attache, on se demande ce qu’il va devenir, comment va se terminer cette histoire. On interprète ses paroles, on se demande s’il finira par sortir de sa chrysalide, et puis on se dit que oui, certainement, et on comprend alors combien le passage à l’état adulte est laborieux. On comprendra également que cette période est celle de toutes les déviances et de tous les dangers qui menacent les futurs adultes.
Un classique à ne pas manquer. – Roselyne Soufflet

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Dans les années 1950, Holden Caulfield, adolescent new-yorkais, est viré de son lycée privé. Peu envieux de retourner dans sa famille après cet échec cuisant, il quitte en pleine nuit l’internat et rejoint New York, la ville qui ne dort jamais. En rupture avec son univers, il se retrouve à errer dans les rues, fréquentant les bars, parcs et retournant même chez un de ses anciens professeurs. Attaché à sa sœur Phoebe, il reviendra vers elle en cachette un soir où toute sa vision du monde et sa prise de conscience du temps qui passe vont le bouleverser à jamais …
Roman d’une adolescence chaotique, JD Salinger décrit la jeunesse insouciante d’un adolescent qui oscille entre confiance en lui et doute. La vie va le frapper comme il ne l’aurait jamais imaginé et très vite, il se rend compte que sa confiance en lui n’est que de l’insouciance quant à la vie somme toute assez protégée qu’il a la chance de vivre auprès de parents appartenant à un milieu favorisé, de parents qui s’inquiètent pour lui, pour son éducation comme de son instruction…
Avant de lire ce roman, j’avais beaucoup entendu parler de ce roman qui est souvent décrit comme un roman sulfureux. Il a été interdit à sa parution, accusé de pousser les jeunes au suicide :O Du coup, c’est vrai que je m’attendais à un roman beaucoup plus trash. Or ce roman ne l’est pas du tout. Loin d’être pour autant consensuel, je trouve ce roman … universel dans sa façon de parler de l’adolescence et des révoltes qui naissent à cet âge de la vie où l’enfance s’éloigne et brise au passage des idées que l’on s’était faites du monde qui nous entoure. JD Salinger parle sans tabou – de toute façon il n’y a pas à en avoir – de l’adolescence mais également de thèmes plus difficiles auxquels sont confrontés notre anti-héros, Holden Caulfield : alcool, tabac, prostitution, sexualité.
Toutefois, même si ce roman a ses côtés noirs, je retiens surtout l’attachement de Holden pour sa petite sœur Phoebe, qui semble d’ailleurs être la seule lumière dans sa vie (ou l’idée qu’il se fait de sa vie). Les moments qu’il passe avec elle sont d’une tendresse qui rappelle au personnage que si le malheur, les idées sombres existent, il y a également l’amour qui illumine le reste…. Voilà pour le fond, passons à la forme.
JD Salinger choisit de faire parler Holden avec toutes ses tournures de phrases bancales, ses réflexions oralisées qui parfois sont proches d’un parler argotique. Holden fanfaronne, pense à haute voix et quelquefois interpelle d’autres personnages. On ne peut que se mettre dans la tête de Holden pour voir sa vision du monde comme on ne peut que ressentir l’agacement des autres personnages avec lesquels ils discutent. Holden est un solitaire sociable – il est maladroit dans sa façon de s’adresser aux autres et quand il les questionne, il le fait avec tellement de maladresse que ses interlocuteurs prennent mal ses questions et finissent par s’énerver… Même si Holden ne le voit pas, en tant que lecteur, on ressent une certaine empathie pour lui tant il en devient pathétique …
Comme il s’agit d’une traduction en français, je suis curieuse d’entendre Holden discuter par la « vraie » voix de Salinger, c’est-à-dire lire le roman dans sa version originale. Allez, ce sera mon petit défi à faire avant de mourir 😉
En bref, je trouve que ce roman est intemporel dans sa manière de décrire l’adolescence, cet âge trouble où la puberté ne fait pas qu’agiter les hormones. JD Salinger est une voix libre qui n’hésite pas à parler des noirceurs de la vie pour un adolescent en rupture qui voudrait être confronté à la vraie vie, celle des adultes, celle faite de sexe, argent et liberté. Pas un coup de cœur, mais un roman que je n’oublierai pas de sitôt tant par ses thèmes, son écriture que par son personnage principal, qui je pense, a parlé, parle et parlera à tous ses lecteurs…  – Eglentyne Helbecque
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Holden Caufield est exclu de son collège. A quelques jours avant les vacances de Noël, il décide de s’enfuir et de rentrer à New-York. Il va alors traîner, écumer les bars, tâcher de retrouver d’anciennes petites amies sans parvenir à trouver les réponses aux questions qui le taraudent. A mi-chemin entre l’enfance qu’il encense, par le truchement de sa petite sœur Phoebe, et l’âge adulte qu’il critique fortement, il peine à trouver sa place.

Certes, le roman a pris quelques rides, et le lecteur d’aujourd’hui peut sourire, à suivre Holden dans son vagabondage urbain et psychologique, et dans sa révolte adolescente. Pourtant, ses réflexions sont d’une justesse qui fait fi des époques : « On ne sait jamais si les filles elles veulent vraiment qu’on arrête ou si elles ont juste une frousse terrible » (p.115), comme une prémonition du discours actuel sur la « zone grise » et la notion de consentement ; au musée, il y a ces mots d ‘une lucidité extrême sur l’esquimau qui pêchera à jamais son poisson dans le lac gelé ou les cerfs qui n’en finiront pas de boire dans la mare (p.148) alors que le visiteur, lui, changera à chaque visite. Il y a en Holden un mélange d’égocentrisme enfantin et de maturité qui finit par rendre le personnage touchant, quand il regarde les jambes des filles et se demande quel sera leur avenir, imaginant qu’elles vont épouser pour la plupart des « mecs complètement abrutis ». Et je ne résiste pas à trouver génial son discours lorsqu’il débarque complètement ivre chez sa petite amie, d’un réalisme incroyable. Voilà peut-être pourquoi il faut lire L’attrape-cœur. – Emmanuelle Bastien

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Ce livre est un monument de la littérature américaine et nous ramène soixante-dix ans en arrière.
Je l’ai apprécié en le lisant tout en écoutant un album de MoriartyWhen I ride ou Jimmy dont les paroles l’accompagnent à la perfection.

Holden Caulfield vient d’être renvoyé de son école et se trouve ainsi libre de revenir à NewYork quelques jours avant les fêtes de Noël. Sonner chez ses parents équivaudrait à se dénoncer. Alors il déambule en attendant que les jours se passent. Et nous raconte le moindre de ses faits et gestes avec un ultra romantisme.

Auparavant il nous fera partager l’essentiel des rituels d’une université américaine, la vie en chambrée, la difficulté à supporter les camarades. Ses lectures aussi et je me suis étonnée de le savoir relire La ferme africaine (p.30).

Le jeune homme est constamment en action et pourtant on ne peut pas dire qu’il se passe grand chose.  On le suit dans ses pérégrinations souvent cocasses et ses obsessions, par exemple celle de savoir ce que deviennent les canards de Central Park lorsque le lac est pris par le gel. Une interrogation qui ne lâche pas Cali qui la reprend dans la chanson de l’album L’Amour parfait, Il y a une question.

Beaucoup de ses pensées tournent en boucle dans son cerveau tandis qu’il fume et s’alcoolise. Sa manière de partager ses réflexions est touchante parce que la sincérité du personnage est indubitable et saisit le lecteur auquel le narrateur s’adresse dans un vouvoiement respectueux qui contraste avec des formules comme ça m’a tué, qu’il répète à tout bout de champ.

On est en empathie totale avec lui lorsqu’il revient sur la leucémie de son frère et sur la douleur de la perte (p.51).

On a envie qu’il fasse la bonne rencontre qui le sortira de l’adolescence mais il erre, un peu comme la balle perdue d’un flipper, d’un ancien professeur à un autre, qui chacun à leur manière l’imagine courir vers un échec effroyable, et se heurte aussi à des personnes qui profitent de sa naïveté. Autour de lui, le monde n’est qu’hostilité et corruption à l’exception de sa petite soeur, la môme Phoebé. Suffira-t-elle pour le ramener à la lumière et le sortir de son désenchantement ? – Marie-Claire Poirier

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« On s’étourdissait de mots anodins pour contenir le surgissement de l’intime. Pour écraser les fleurs noires des mauvaises pensées. Certains trouvaient refuge dans le superficiel, dans la débauche, dans l’alcool, l’errance ou dans la berceuse des mots. » Agnès Schnell, L’Enfance aux brumes.

« — Bon Dieu, a dit le gars Luce, ça va donc être une conversation typiquement à la Caulfield ? J’aimerais bien le savoir dès maintenant. »

Il y a 10 ans, J. D. Salinger s’éteignait à Cornish, New Hampshire, où il s’était retiré dès 1953, à 34 ans à peine. Tout en continuant à écrire, il n’avait plus publié depuis 45 ans ; sa dernière nouvelle, Hapworth 16, 1924, ayant paru en 1965 dans le New Yorker.

Association de deux nouvelles retravaillées pour l’occasion, (I’m Crazy et Slight Rebellion off Madison, parues respectivement en 1945 et 1946), L’Attrape-cœurs n’est donc pas un premier roman tel qu’on l’entend. En effet, ces nouvelles mettaient déjà en scène Holden Caulfield et allaient donner la trame de l’histoire à venir, à savoir le renvoi de Pencey Prep, sa décision impromptue d’errer trois jours dans un New York neigeux et glacial pour éviter de rentrer affronter ses parents avant le début des vacances de Noël.

Beaucoup de choses ont été écrites sur ce roman, véritable phénomène littéraire au moment de sa parution à la mi-juillet 1951 aux États-Unis, et je ne vois pas quelle autre pierre je pourrais légitimement ajouter à un édifice critique pléthorique.

Deux trois questions me lancinent tout de même.

  • Comment un tel succès outre-Atlantique a-t-il pu être publié 2 ans plus tard dans l’indifférence du public français ? 

Doux euphémisme de dire que l’intrigue de L’Attrape-cœurs est mince quand deux lignes suffisent à la résumer. Ce n’est pas elle qui porte ce roman, mais son personnage, ce garçon de la marge dans la plus pure tradition de ces récits d’anti-héros que sont les romans picaresques. Donner la parole (et quelle parole !), depuis l’asile où ses parents l’ont fait interner après son errance new yorkaise, à ce marginal renvoyé 4 fois d’un établissement scolaire, est à l’aube des années 50 une stratégie d’écriture subversive qui explique, en partie, les nombreuses attaques et censures dont ce roman polémique a été l’objet, mais aussi l’engouement qu’il a suscité.

Quand Holden Caulfield prend la parole à la 1re personne, il devient la figure centrale d’une œuvre dont il habite chaque page à défaut de trouver où s’abriter dans cette ville qu’il connaît pourtant par cœur. Et comme nul autre que lui-même ne peut assumer son discours, L’Attrape-cœurs est avant tout l’aventure d’une voix. La littérature américaine a été et est encore par bien des aspects une littérature de la voix. Les auteurs américains perpétuent la tradition du tall talk et des tall tales, ils sont fascinés par le flot de cette voix qui ruisselle, par cette volonté farouche de mettre des mots sur une réalité changeante.

Quand j’ai lu The Catcher in the Rye pour la toute première fois, c’était au milieu des années 80, le roman avait 30 ans, moi, 20. J’étais inscrite en fac de Lettres à étudier la traduction ainsi que les littératures et civilisations anglo-saxonnes, et j’ai été percutée par le triomphe de l’oralité, le flux inendiguable de ces dialogues et digressions qui venaient puiser leur authenticité dans l’écoute attentive de la langue de tous les jours. À l’été 1951, Salinger en libérant la parole envoyait dans les cordes le discours romanesque traditionnel. Car, le véritable héros du roman n’est pas Holden Caulfield ni même New York, mais bien le langage et son incapacité à dire ce qui nous entoure et à communiquer avec les autres.

Dès le chapitre 3, nous sommes prévenus :

« Je suis le plus fieffé menteur que vous ayez jamais rencontré. C’est affreux. »

Le revoilà, ce « vous » récurrent, présent dès la 1re ligne du roman et qui percute oui, qui tient le lecteur captif des rets du discours. Au dédale new yorkais que Holden arpente trois jours durant répond le dédale du langage.

« Je ne suis pas très sûr que Phoebé comprenait de quoi je parlais, après tout ce n’est qu’une petite fille. Mais au moins, elle écoutait. Si au moins quelqu’un vous écoute c’est déjà pas mal. »

Suis-je plus avancée que Phoebé ? Est-ce que j’écoute Holden ?

Dans les soliloques interminables – et, certains diront, passablement rasoirs ! – de Holden Caulfield, Salinger reprend ce que Mark Twain avait inventé au siècle précédent (The Adventures of Huckleberry Finn), à savoir la langue de l’adolescence, émaillée d’expressions boiteuses, l’artificialité en moins… du moins pour un temps. J’y reviendrai.

L’Attrape-cœurs reste l’histoire d’une fuite éperdue dans le langage, À force de divaguer, Holden paraît presque perdre le contrôle de son récit.

« Je sais pas trop ce que je veux dire par là mais c’est pourtant bien ce que je veux dire. »

C’est une échappée dans un labyrinthe de digressions qui, par définition, récusent la fixité, ignorent le chemin tracé.

« Moi j’aime bien quand on s’écarte du sujet. C’est plus intéressant. »

Avec Holden Caulfield, la parole est, à son image, dense, confuse, intranquille.

« C’était un cours où chaque élève doit se lever en pleine classe et faire un laïus. Et si le gars s’écarte du sujet on est censé gueuler immédiatement « Digression ! » Ça me rendait dingue. J’ai eu un F. »

Parler beaucoup pour taire l’essentiel de cette vie qui « est un jeu, mon garçon. La vie est un jeu, mais on doit le jouer selon les règles. »

Holden Caulfield conserve tout au long de son récit ce ton mi-blasé, mi-cynique, qui donne à entendre le désœuvrement de la vie quotidienne dans l’Amérique urbaine de l’après-guerre. Avec lui, Salinger, à son insu, annonce les personnages vaguement perdus et inquiets, en marge, ces rêveurs à la recherche d’eux-mêmes dans un monde qui n’est plus le leur, dont s’empareront John Hawkes ou encore William Gaddis une décennie plus tard.

Encore aujourd’hui, 70 ans après sa publication, L’Attrape-cœurs aborde des thèmes qui sont toujours d’actualité – ces questions existentielles qui se posent à un adolescent en souffrance alors qu’il s’apprête à faire le grand saut dans l’âge adulte.

« Des milliers de petits mômes et personne avec eux – je veux dire pas de grandes personnes – rien que moi. Et moi je suis planté au bord d’une saleté de falaise. »

Mais Holden Caulfield, coincé dans les années 50, n’est plus du tout représentatif de l’adolescent américain et sa voix attiédie n’est plus actuelle. Qu’ils sonnent faux à mes oreilles françaises ces calques « et tout »« ou quoi »« ni rien », ces « ouah » stéréotypés, poisseux, et tellement éloignés du « boy » anglais ! Une traduction doit se travailler à l’oreille pour donner l’impression que le texte a été écrit directement dans la langue cible. Elle ne doit pas être un obstacle à la lecture.

Cela m’amène à la 2nde question.

  • Y a-t-il une date de péremption pour un roman ? Quand ? comment ? pourquoi ? Et sa traduction ?

Les héros de la Beat Generation, ceux de Jack Kerouac bien sûr, mais aussi de William Burroughs ou mieux encore ceux de Thomas Pynchon, qui sillonnent le pays, changent de petite amie comme ils devraient changer de chemise, ont eu tôt fait de figer Holden Caulfield, ses valeurs vieillottes et sa slight rebellion dans une époque dépassée par la contre-culture.

Une question ne m’a pas quittée tout au long de cette lecture :

« Hey, dites donc, vous avez vu les canards près de Central Park South ? Le petit lac ? Vous savez pas par hasard où vont ces canards, quand le lac est complètement gelé ? Vous savez pas ? »

Je plaisante, celle-ci est l’une des idées fixes de Holden et elle est moins anodine qu’il n’y paraît. Les canards sont-ils mieux lotis que lui ? Ont-ils, eux, un endroit où se réfugier quand l’hiver étreint New York ?

Non, la question qui est restée là à occuper mon esprit est la suivante : n’est-il pas temps de retraduire L’Attrape-cœurs ? Peut-on encore aller à l’économie et se contenter de dépoussiérer la traduction proposée en 1986, il y a 34 ans tout de même, par Annie Saumont (1927-2017) qui, elle-même, bien timidement, avait tenté de donner un second souffle à la 1re traduction française (1953) que l’on devait au tout jeune Sébastien Japrisot ?

Une langue bouge sans cesse, on ne parle pas aujourd’hui comme il y a 70 ou même 34 ans.  Tout en posant la délicate question de la modernisation d’un roman culte – qui en France fit un flop -, la mise en chantier d’une nouvelle traduction pourrait lui gagner des lecteurs qui, étrangers à la langue qu’ils entendent, préfèrent passer leur chemin. Pour restituer la modernité de la langue, il faudrait en supprimer l’argot périmé, trouver le juste équilibre entre traduction littérale et expression idéale afin que le lecteur plongé dans le livre ne réfléchisse pas toujours à la langue dans laquelle il a été écrit. Toute traduction étant un instantané de la langue à une époque donnée, elle se devrait donc d’être remise sur le métier régulièrement. Ces dernières années, de telles entreprises ont été menées avec succès pour les œuvres de Raymond Chandler par exemple. Josée Kamoun a revisité le 1984 d’Orwell récemment… mais là, c’est une autre histoire.

« J’ai l’impression que tu cours à un échec effroyable. Mais quel genre d’échec, je ne le sais pas encore. Honnêtement. »

Sinon un échec, du moins une déception, voilà ce qu’est cette lecture en français, à 30 ans de distance, et je ne saurais dire combien je suis chagrinée qu’elle vienne ternir un souvenir de jeunesse, car je ne fais pas exception, je suis comme beaucoup de lecteurs :

« Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie. Mais ça n’arrive pas souvent. »

Ce n’est pas arrivé cette fois-ci, en tout cas. – Christine Casempoure.

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