Antoine Bloyé – Paul Nizan

Antoine Bloyé est paru la première fois en 1933, sept ans avant le décès de son auteur à l’âge de 35 ans. Traducteur, critique littéraire, professeur de philosophie, Paul Nizan est également très engagé politiquement au parti communiste avec lequel il rompra lors de l’annonce du pacte germano-soviétique. C’est Stéphanie Dupays, auteure de « Brillante » et de « Comme elle l’imagine » qui a choisi de faire découvrir ou redécouvrir ce roman aux lecteurs de cette session anniversaire. Elle nous dit pourquoi :

Antoine Bloye

« « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Tout le monde connaît ces deux phrases qui forment l’incipit d’« Aden Arabie », mais comme souvent l’arbre cache la forêt, elles masquent une œuvre aujourd’hui négligée. Peut-être aussi que les polémiques qui jalonnèrent la courte vie de Nizan (1905-1940), ami de Sartre, journaliste communiste qui prit ses distances avec le Parti et fut excommunié par Aragon et ses amis, contribuèrent à faire oublier que, derrière l’homme engagé, il y avait aussi un formidable conteur d’histoires. Il faut lire « Antoine Bloyé », le premier roman de Nizan car il possède à la fois la rage et la fougue de la jeunesse et une maîtrise de l’art romanesque à faire pâlir les primo-romanciers d’aujourd’hui. A travers le portrait d’un homme, Antoine Bloyé, le cheminot qui, à force de travail et de persévérance, s’est hissé dans la bourgeoisie et s’est perdu en cours de route, on peut entendre un cri de révolte contre l’aliénation d’un capitalisme rampant, le confort bourgeois qui ne répond pas aux aspirations de l’individu. Autant de motifs qui résonnent encore aujourd’hui. Et puis Nizan a cet art unique de croquer en quelques images saisissantes un trait de caractère, de condenser en une formule incisive quelques belles sentences sur la vie qui en font un moraliste énergique.  Energie du désespoir bien sûr. »Stéphanie Dupays

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Les avis des lecteurs :

Antoine Bloyé, c’est vous, c’est moi, c’est tout le monde, c’est personne…Et pourtant, elle raconte tant sur notre monde du vingt-et-unième siècle, cette vie banale, cette vie de travailleur, la vie de cet homme qui, dira-t-on plus tard, a su profiter d’un ascenseur social.

Né dans une famille humble, pourtant déjà mieux lotie que ne l’étaient ses parents, Antoine fait partie de ces quelques élèves « remarqués pour leurs capacités, et que l’on considère dignes de bénéficier d’un enseignement complémentaire un peu plus étoffé que le certificat d’études. Pas par bonté d’âme, mais par pragmatisme : l’industrie est en plein essor et réclame des bras et des cerveaux, et il faut former des travailleurs. C’est ainsi qu’il se retrouve aux Arts et Métiers à Angers. Studieux et compétent, ouvert sur le monde qui éclaire d’un jour neuf l’humilité de ses origines.

Le parcours est sans surprise, diplôme, errance affective jusqu’à ce que des parents soucieux de caser leur fille ne posent une option sur le jeune homme prometteur.

Et c’est la réussite, pour un temps, pour les apparences, comme en témoigne le train de vie. Trop âgé pour partir au front, c’est tout de même la guerre qui rattrapera notre homme pour une fin de carrière dans la déchéance.

C’est la politique du verre à moitié vide qui se dessine chapitre après chapitre, et on imagine l’exercice qui consisterait à reprendre le même déroulement avec le verre à moitié plein! Il vaut mieux en effet avoir un moral d’acier pour ne pas sombrer dans le désespoir face au constat des manipulations dont nous sommes l’objet, par des êtres eux-aussi manipulés. La question est : qui est le maitre des manipulations?

Le recrutement, la formation des travailleurs résultait d’une vision à court terme, bousculée sans état, d’âme par la guerre, et intégrée dans un plan d’ensemble obscur. Mais si l’on compare à notre situation actuelle, on a bien l’impression qu’il n’y a plus de plan du tout, et que le navire glisse sur des eaux incertaines ayant perdu tout plan de route.

C’est écrit simplement, sans lyrisme, sans effet de manche, est c’est d’autant plus efficace. Un roman marquant. – Chantal Yvenou

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« Antoine n’avait jamais trouvé le temps de faire le point : il attendait. Il attendait peut-être de découvrir qu’il était heureux…Rien ne l’avait intéressé particulièrement à lui-même, que de brefs accents fièvreux. Rien ne lui avait signalé les occasions où il était été un homme, jamais il ne s’était sérieusement demandé le sens de l’expression, être un homme. A peine avait-il connu le sens des mots de son milieu : être « quelqu’un ». Et après tout, entre quarante et cinquante ans, il avait été « quelqu’un », au sens où les bourgeois l’entendent (…). Comme cela lui avait été arraché, il s’apercevait brutalement que ce n’était rien, que c’était un succès qui ne comptait pas, un succès qui ne lui lassait rien. Il se sentait mis à nu et plus pauvre qu’il ne l’avait jamais été. »

Me voilà bien démunie au moment d’écrire un billet sur Antoine Bloyé. Nous finissons la troisième semaine de confinement en ce début de printemps 2020 et il semblerait qu’il nous en reste autant, peut-être plus. J’ai lu cet ouvrage lentement et je dois bien l’avouer laborieusement pendant cette période. Ma concentration mise à mal, diminuée, s’est lancée dans cette lecture comme dans une ascension laquelle a nécessité des étapes, des refuges, quelques rétropédalages pour redessiner la voie à suivre. Je ne me sentais pas à la hauteur du texte sous mes yeux et ce sentiment me poursuit aujourd’hui pour en dire quelque chose. Ma seule conviction partageable : c’est un très grand roman et l’écriture y est remarquable.

Nous faisons connaissance avec Antoine Bloyé sur son lit de mort, lors des heures lugubres de sa veillée, en présence de son épouse, son fils et des proches, connaissances qui défilent. Nous sommes dans les années 1930 en province. Ensuite la narration reprend la biographie de cet homme, de sa naissance à sa fin de vie dépressive. Antoine Bloyé n’est pas un héros, ni un salaud. Il est un homme de son temps, fils d’ouvrier issu du monde rural, bon élève à qui les études réussissent et ouvrent une voie meilleure, plus confortable que l’univers prolétaire dans lequel il a grandi. Il se mariera, aura deux enfants, dont une fille aînée qu’il aura la douleur de perdre après des années de maladie. Il prendra du galon, déménagera de promotion en pavillon plus bourgeois, louant un dévouement exemplaire à son métier, à son emploi, seul moteur de son quotidien.

C’est évidemment bien plus qu’une vie que nous découvrons au fil des pages. Au-delà d’un parcours ordinaire, c’est la peinture d’une France du début du siècle, des rouages d’une société à l’industrie toujours croissante et aux places sociales encore très inscrites et  respectées comme telles. Cependant on oublie très vite le presque siècle qui nous sépare de cette période, seules les vieilles locomotives nous le souviennent, car la voix de Paul Nizan, oui sa voix, son ton, son écriture précise, limpide, percutante, incroyablement moderne dans une langue admirable, profonde, de celle qui vous font grandir – on y mesure chaque mot, chaque phrase nous embarque et pèse l’idée, le sentiment, l’ambivalence – la parole donc de Paul Nizan m’est apparue si contemporaine, si actuelle. Tout le long de cette lecture, je l’ai entendue, cette voix. Elle s’est imposée à moi comme la voix d’un jeune homme de son temps, notre temps. Sans en avoir l’air, sans jugement féroce, pointant la véracité des faits, leur enchaînement, la précision des détails dans la ronde de nos semblables, des scènes ordinaires aux plus dramatiques, des rituels qui nous rassemblent aux regroupements professionnels, il démontre (dénonce ?)  la fadeur d’une existence toute tendue par le travail, par le chemin tracé de l’emploi, lequel en plus de nourrir un homme et sa famille ouvre la potentielle ascension, voie de la réussite, le croit-on. Antoine Bloyé s’y engage sans trop y réfléchir sinon poussé par une ambition première, simple : gagner un univers qui l’intéresse davantage et qui lui permettra, une fois la mécanique lancée, de le mener vers une vie plus aisée, et surtout bien établie à laquelle il n’aura jamais pensée, ni peut-être même rêvée. « Il faut gagner sa vie, il faut faire son travail, pensait-il, on lui avait toujours enseigné ces choses-là, comme des vérités que personne n’a pensé à mettre en question depuis que le monde tourne. Mais tout ce qu’il aurait pu atteindre lui coulait entre les doigts comme du sable de mer qu’on verse dans le désœuvrement des vacances : tout son travail cachait le désoeuvrement essentiel. »

Tant qu’il se sentira utile et nécessaire, tant que sa fiabilité sera au service et à pied d’œuvre, il marchera droit dans le défilé d’un présent aux lendemains sans surprise. Au surgissement d’une injustice qui jettera le doute sur la qualité de sa posture, puisque son équilibre tenait seul à son métier, Antoine commencera à vaciller et à ressentir un corps, une tête pensante et toute l’ambivalence de ses sentiments ravalés jusque là. « Antoine avait longtemps vécu à l’intérieur de ces fortifications élevées autour de lui, autour de ce bon mari, de ce bon travailleur, de tous ces bons « personnages » qu’il avait été, il avait longtemps pris part à la conspiration en faveur de la vie, de cette vie qui n’était pas la vie. Et voici : il révoquait la certitude en doute, il rejetait ces haies protectrices, ces boulevards dérisoires, ces farces solennelles : il n’y avait plus qu’un vertige intérieur, un tourbillon d’une puissance sans pitié, un gouffre marin qui tournait doucement au fond de sa poitrine et absorbait dans son mouvement aveugle toutes les apparences, toutes les assurances qui passaient à portée de son avide attraction. Toutes les eaux vont à la mer, toutes les épaves vont aux abîmes, – ces choses arrivaient parce qu’une des barrières qui lui avaient caché la mort, le néant, s’était abattue, la barrière sociale de l’orgueil, la barrière du métier, parce qu’il avait eu un jour un avertissement du côté du cœur, pour si peu… »

 La malhonnêteté et l’ingratitude malgré son investissement sans faille, le mépris des dominants qui règnent sur le système le heurteront de plein fouet l’obligeant à faire retour sur ses choix ou non-choix, à s’interroger sur le désir, les plaisirs et les essentiels dont il s’était malgré lui dépourvu.

Paul Nizan interroge alors la place. La place sociale, la place nécessaire à se faire pour exister aux yeux des autres, la place à imposer pour survivre, celle qu’on se choisit ou qu’on nous prédestine. Cette question est éternelle et nous traverse tous dans la vie que nous tentons de construire ou poursuivre ou endurer….Antoine s’éprouve en traître à l’égard de son propre père et du monde ouvrier auquel il appartenait, car il est devenu un patron et a rejoint ceux qui commandent, ordonnent, régulent. Même s’il le fait loyalement, sans jamais démériter de son engagement, sans jamais compter ses heures auprès des hommes qu’il encadre, il n’appartient plus au groupe de ses origines, lequel s’il n’est pas aux pouvoirs semble avoir préservé les valeurs solidaires du partage et l’ancrage au réel. « La manifestation redescendit vers le Toulon. Antoine la regardait descendre en chantant : il était seul, les grévistes emportaient avec eux le secret de la puissance ; ces hommes sans importance emportaient loin de lui la force, l’amitié, l’espoir dont il était exclu. Ce soir-là, Antoine comprenait qu’il était un homme de la solitude, un homme sans communion. (…) Il détestait alors les ouvriers, parce qu’il les enviait en secret, parce qu’il savait au plus profond de lui-même qu’il y avait plus de vérité dans leur défaite que dans sa victoire de bourgeois. »

Est-ce utile de dire combien cette vision sur le travail dominant, conduisant les vœux, orientations, aliénant jusqu’à nos désirs, les rendant muets, puisque c’est ainsi que tout le monde vit pour nourrir un pays, une économie, le travail comme une servitude et espérer y trouver du mieux pour sécuriser….est-ce utile de dire combien ce livre parle de nous, de notre société, déjà, encore. Si les rites et codes semblent moins probants, moins ancrés et respectés entre les castes, la justice sociale toujours autant vulnérable reste menacée et le travail joue toujours le rôle trop pressant d’inscription au groupe ou de facteur d’exclusion, sans omettre carte d’identité parfois encore trop réductrice.

Paul Nizan à travers la vie ordinaire et le désarroi toujours singulier d’un homme, son introspection troublée, presque naïve et donc désespérée de tout ce temps perdu, nous bouscule, nous émeut, nous dérange aussi et témoigne de notre tentative consciente ou non, constante, courageuse et humble de créer un chemin, le sien, au mieux, au plus heureux, au moins malheureux…« Ce n’était plus de la mort corporelle qu’il avait peur, mais du visage informe de toute sa vie, de cette image vaine de lui-même, de cet être décapité qui marchait dans la cendre du temps à pas précipités, sans direction, sans repères. Il était ce décapité, personne ne s’était rendu compte qu’il avait tout le temps vécu sans tête. Comme les gens sont polis…personne ne lui avait jamais fait remarquer qu’il n’avait pas de tête…Il était trop tard, il avait tout le temps vécu sa mort. »

L’émotion réside dans ce retour au père, à qui Paul Nizan semble s’adresser avec ce personnage fictif ; et la filiation, laquelle il faut égaler, dépasser ou honorer, nous offre ou nous encombre toujours d’un héritage et d’origines impossibles à effacer. C’est un hommage authentique, sans flatterie ni idéalisation, la reconnaissance d’un homme par son fils, lui-même devenu homme gagné par la lucidité et l’âpreté de l’expérience. « Mais il n’est pas dans la coutume des hommes que les fils pénètrent toutes les pensées qui se forment dans la tête des pères comme de grosses bulles douloureuses, et les fils ne sont pas des juges sans passions. »

Ce roman est celui d’une prise de conscience, tardive ou non qu’importe ! Elle se fait rarement sans remous, sans souffrance, sans regrets peut-être. Antoine Bloyé, dès lors, nous relie à sa cause car le sens des choses, le destin que l’on s’écrit ou qui nous choit….Et le monde auquel on participe sans recul, par duplication, fatalité ou éducation, et qu’on oublie parfois d’observer, de penser, de  parler…impossible de finir mes phrases, ces dimensions n’appellent que l’infini des points suspendus au mystère, et plus près de nous encore à la catastrophe qui nous incombe et qui nous oblige à prendre part, position dans la protection de notre planète et des institutions pour nous y réunir….

En ces temps de confinement, je n’aurai pas trouvé consolation dans l’histoire de cet homme. Mais la rencontre avec Paul Nizan, écrivain brillant, éternellement jeune et talentueux dans sa perception de ses contemporains et de l’universel commun, la découverte de sa langue ciselée, à aucun moment futile, exigeante et belle, furent d’un réel réconfort en ces jours troubles et une invitation, toujours à renouveler, d’un retour aux essentiels.

« Antoine n’avait pas de loisirs pour d’autres mouvements humains que les mouvements du travail. Comme tant d’hommes, il était mené par les exigences, les idées, les jugements du travail, il était absorbé par le métier. Point d’occasion de penser à soi, de méditer, de se connaître, de connaître le monde. (…) Pendant quatorze ou quinze ans, il n’y eut pas d’homme moins conscient de soi et de sa propre vie, moins averti du monde qu’Antoine Bloyé. Il vivait sans doute, qui ne vit pas ? Il suffit d’avoir un corps bien étanche pour imiter les attitudes de la vie. Il agissait, mais les ressorts de sa vie, les mobiles de son action n’étaient pas en lui. L’homme ne sera-t-il donc toujours qu’un fragment d’homme, aliéné, mutilé, étranger à lui-même ? » – Karine Le Nagard

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Antoine Bloyé vient de mourir. Allongé sur son lit, il est veillé par sa femme et son fils. Chacun dans sa peine, dans sa douleur, ils assistent à une vie de labeur qui s’éteint. Antoine Bloyé est un homme simple, balloté au gré des rêves, des envies et des nécessités des uns et des autres. Sans jamais se retourner, ni regretter, il a suivi son chemin…

Dans le cadre de notre sélection anniversaire, les 68 premières fois ont choisi de nous faire découvrir l’un des premiers romans de Paul Nizan.
Terriblement d’actualité, cette histoire est le singulier et triste parcours d’un homme sans grande ambition. Alors qu’il s’élève dans la bourgeoisie, Antoine Bloyé ne semble pas véritablement maître de ce qui lui arrive. Il suit le chemin qu’on trace devant lui, il accepte les décisions qu’on prend pour son avenir, et il finira malgré cela dans une déchéance rapide et brutale.

L’écriture de Paul Nizan est plutôt agréable. il faut aimer les grandes descriptions, les ambiances à la Zola, où la lutte des classes et l’ascenseur social est le fond de l’histoire.

J’ai apprécié cette découverte, sans pour autant qu’elle soit une pépite pour ma part… – Audrey Thion

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Un roman digne de Zola. Un récit sans émotion mais plein des détails de la vie quotidienne d’un homme. L’écriture porte ce roman, précise, percutante, faisant de ce roman un roman moderne, toujours d’actualité. Toutefois, lecture que je qualifierais de laborieuse. – Anne-Christine Busnel

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La question des transfuges de classes fait régulièrement l’objet d’articles, reportages télévisés, études sociologiques : quels sont les marqueurs du passage d’un monde économique et culturel à l’autre ? Comment le vit-on ? Passer du monde des pauvres à celui des riches, est-ce trahir ses origines ? Rester dans son monde d’origine, est-ce une garantie de bonheur ?

Le roman de Paul Nizan ne répond pas directement à ces questions mais les évoque de façon subtile, et oblige le lecteur/la lectrice à se les poser.

Il fait entrer dans le corps et l’esprit d’Antoine Bloyé, pur produit de la méritocratie scolaire chère à la IIIe République ; issu de parents qui n’ont pas reçu d’éducation, il est totalement hermétique aux questions de classes sociales, de dominants et de dominés, mais il est fasciné par la vitesse et la technicité de son temps. En même temps que ce jeune homme intelligent accède au savoir et aux études et devient ingénieur ferroviaire, il intègre la bourgeoise provinciale en se mariant dans un monde auquel il n’appartiendra jamais et que Nizan montre comme limité, paisible et hypocrite. Et même si Antoine Bloyé sent bien que quelque chose cloche dans sa vie apparemment empreinte de réussite, il ne pourra jamais mettre le doigt sur ce qui le gêne confusément, au faîte de sa richesse comme au soir de sa vie lorsque sa position sociale aura décliné.

L’écriture est réaliste et précise, parfois froidement rageuse, toujours stylée.

Le roman s’ouvre sur une citation de Karl Marx. Mais selon que l’on croit ou pas à la lutte des classes, que l’on croit ou pas que les révolutions les feront disparaitre, le livre de Paul Nizan se lira comme le roman d’un ascension sociale brisée ou l’inéluctable chute d’un homme du peuple que la bourgeoisie n’a jamais vu comme un de ses fils. – Marianne Le Roux Briet

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Quelle écriture, simple, directe, sincère et puissante. Je me sens toute petite de vouloir commenter un texte si parfait, si sobre et fort. Au delà de l’écriture, j’ai été séduite de revisiter cette époque qui a dû être socialement délicate de l’industrialisation. Nous sommes au début du 20° siècle, un moment de rupture sociale, l’arrivée de la petite bourgeoisie qui se glisse effrontément entre la bourgeoisie traditionnelle et le monde ouvrier, en particulier dans le domaine en pleine extension du ferroviaire (décrit avec une précision d’historien). Paul Nizan nous offre son regard sur la culture bourgeoise, son sentiment de confort mérité, ses arrangements avec la bonne conscience, et sur le monde ouvrier enchaîné dans un quotidien de labeur sans horizon, sans progression, sans droit autre que de se taire. Il nous livre les inconforts de la posture de son héros, entre l’utilisation de son intelligence et la soumission à sa caste, sa crainte de trahir ses origines, de dépasser le père, voir même se marier avec une jeune bourgeoise… Il y a de la transgression dans l’air dans cette époque où les meilleurs enfants de la classe ouvrière pourraient prétendre à une vie plus aisée. Paul Nizan nous touche, Il touche en tous cas ceux qui ont une revanche sociale à prendre. Il parle à tous ceux qui veulent, ont voulu ou voudraient s’élever socialement: faire mieux, faire plus que son milieu d’origine, s’en sortir. Ils parlent de aussi de la honte qu’on peut ressentir à lâcher les siens pour aller plus loin. – Martine Magnin

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Comme il pourrait être tentant d’affirmer de façon péremptoire qu’il n’y a rien à dire d’Antoine Bloyé, employé consciencieux de la compagnie des chemins de fer à l’ambition modeste et raisonnable, mari sans grande passion ni grandes exigences, père à la présence discrète mais non distante, modèle même , donc, de cette classe entre deux eaux que l’on appelait alors « la petite bourgeoisie », sorte de no mans land un peu fadasse hésitant entre une classe ouvrière gagnant sa vie les mains dans le cambouis et la caste inatteignable de ceux qui les glissent dans des gants de prix , les « Grands Bourgeois ». Ce serait oublier un peu vite qu’il est le personnage central du premier roman de Paul Nizan, né avec le XXème siècle et mort de sa deuxième guerre mondiale, façonné à la philosophie et à l’engagement politique comme à la littérature et au journalisme, à l’image de celui dont il partagera un temps la « thurne », Jean-Paul Sartre. C’est sans doute pour cette raison que l’on sentira affleurer, sous les émanations désuètes qu’exhale par bouffées ce romans comme une savonnette de vieille dame le parfum de violette , la profonde mélancolie d’un homme qui voit sa vie échapper à sa propre volonté et filer entre ses doigts avec une rapidité qu’il n’avait ni anticipée, ni mesurée. Comme tout un chacun.

Car c’est ce qui touche dans ce roman à la fausse simplicité, à la platitude calculée, à l’angoissante lucidité. Derrière la vie suffisamment neutre, équitablement dotée de petites joies et de grands chagrins d’un Antoine Bloyé, apparait en filigrane ce questionnement philosophique qui ne manque pas nous tarauder tous d’une voix plus ou moins forte selon que le bruit et l’agitation de notre propre existence se font plus ou moins envahissants : que ferai-je, que fais-je, qu’ai-je fait de ce temps de vie qui me sera , m’est ou m’a été donné ? C’est d’une beauté pure et triste, un peu comme un mois d’octobre dont le soleil ne fait que souligner l’éclat des feuilles qui tombent. A lire avec un moral solide et une tasse de chocolat chaud ! – Magali Bertrand

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