Fief – David Lopez

Fief est le premier roman de David Lopez paru en août 2017 (Editions Seuil) et remarqué sur de nombreuses listes de prix littéraires avant d’être couronné par celui du Livre Inter. C’est Julie Estève, auteure de Moro-Sphinx et de Simple (tout juste sorti au Livre de Poche) qui a choisi de le faire découvrir aux lecteurs à l’occasion de cette sélection anniversaire. Elle nous dit pourquoi :

Fief

« J’ai choisi Fief, le premier roman de David Lopez car il propose une expérience littéraire radicale, une langue qui suit à la trace une bande de potes coincés dans un territoire, entre les villes et la campagne. Les phrases sentent le shit, la loose, la flemme. C’est une langue qui dit tout de l’ennui et de l’amitié, de la périphérie, des clivages de classe, de la honte. Jonas, le héros, boxe. Voit une fille des beaux quartiers mais rien n’explose jamais, tout est intérieur, presque triste. C’est le ratage à tous les étages, pourtant persiste, lancinant, le besoin de rêver. Pour raconter ça, on plonge dans un style hyper rythmé, drôle, tendre. Je me rappelle une scène hilarante. L’un des personnages suggère une dictée – une dictée ça change des cartes et des joints. Ce fut un vrai fou-rire, et c’est si rare les fous rires en littérature. » – Julie Estève

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Les avis des lecteurs :

Fief (sens figuré) : domaine où quelqu’un est maître.

Ils s’appellent Ixe, Poto, Untel, Virgil, Sucré, Jonas. Ils sont sortis de l’adolescence mais n’ont pas envie d’être des adultes. Entre deux âges, ils vivent là où ce n’est ni la banlieue, ni la grande ville, ni la campagne. Jouer aux cartes, fumer, s’embrouiller, s’incruster dans des fêtes où ils ne sont pas invités et fréquenter la salle de boxe où Monsieur Pierrot les entraîne. Mais la boxe, c’est comme la vie : ça fait peur. « Dans le public on est dégagé de toute responsabilité, on peut s’enthousiasmer pour un combat sans prendre en compte la détresse, la solitude du perdant. C’est confortable d’être ici. D’être spectateur. » Jonas, le narrateur, le sait bien, lui qui aurait l’étoffe d’un champion s’il s’entraînait vraiment et cessait la fumette et la bière. Mais encore faudrait-il en avoir envie ou désir. Or, prendre et donner des coups, ce n’est pas son truc, à Jonas. C’est pour cela qu’il préfère rester au bord du ring, au bord de la vie. « Dans la vie je ne vais que là où j’ai pied. La différence, c’est que dans l’eau je sais quels sont les mouvements à effectuer pour ne pas me noyer. »

Le seul domaine où ils ont l’impression d’être maîtres de leur sort, c’est le langage. Cette langue qu’ils triturent pour ne pas la subir, pour en faire leur propre code, qui exprime leur appartenance à un groupe, dresse une sorte de muraille entre eux et les autres, ceux des quartiers bourgeois, ceux de la ville, les parents, et délimite ainsi leur fief, en quelque sorte. Mais ces murs enferment autant qu’ils protègent et, à l’intérieur, le temps est différent, rythmé par les scansions du rap et la chorégraphie des gestes de reconnaissance. Le temps se répète à l’infini, comme un cercle dont on ne peut ou ne veut sortir.

Lahuiss est le seul qui parvient tant bien que mal (et pour combien de temps ?) à traverser ce rempart linguistique et à maîtriser aussi bien la langue académique que celle de ses potes. La dictée qu’il propose est, de ce point de vue, un morceau d’anthologie, un moment à la fois hilarant et désespérant. Car David Lopez se garde bien de catégoriser ses personnages. Ce serait si simple si ces jeunes hommes étaient des brutes analphabètes, barbares, violents et bornés ! C’est loin d’être le cas ! S’ils ne savent pas les exprimer dans des termes conventionnels, ils ressentent profondément les enjeux du langage dont ils s’exilent. Ils ont conscience de leur résignation et la colère de Ixe lorsque Lahuiss leur dédie une citation de L. F. Céline en témoigne : « On devient rapidement vieux, et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi. ».

Je l’ai trouvé beau-déchirant, ce premier roman porté par la poésie du réel. Pour moi, l’empathie a fonctionné à plein et, le temps d’une lecture, j’ai adopté le regard que pose Jonas sur le monde, sur le sien et sur celui qu’il ne parvient pas à faire sien. « Fief » possède cette force indéfinissable, faite de toutes les fragilités assumées et de tout ce qu’on accueille pour se préserver des combats finalement dérisoires. – Sophie Gauthier

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« C’est important l’équilibre pour un boxeur. Sinon, il tombe. »

Fief c’est bref, court, concis. Et pourtant tout est dans le mot : le milieu, le clan, les codes, les repères, la zone délimitée, le trou paumé.  Le mot se prononce vite, se siffle, se jette, se pulse et il suffit à regrouper ceux qui s’y reconnaissent. Il sonne comme l’univers de Jonas que nous suivons et déclenche la langue hachée, nouvelle, rituelle et slamée des personnages. Une langue ou un langage…J’ai été déroutée les premières pages, jusqu’à me braquer, sentir les défenses se lever face à l’inédit d’un parler, tout à la fois lent, mais difficile à suivre dans l’échange impoli, sans présentation, non annoncé par la syntaxe et typographie.  L’absence de ponctuation dans des phrases à rallonge, très descriptives (foison de détails au premier abord futiles) et dialoguées nous plonge, immerge dans un cercle très privé, un clan aux surnoms singuliers, qui renforce le sentiment d’étrangeté et le tournis dans lequel nous sommes pris. La ronde des mots jetés, des visages qui se saluent, nous ballote à la façon du pétard qui circule et se passe de mains en mains. Le flot gouailleur et rythmé du groupe de copains qui échangent le vide qui les rassemble dans un langage bien rôdé, nous embrouille, répulse un peu et nous perd jusqu’à provoquer le malaise au début. « Fumer n’était plus l’occupation, on fumait en se demandant ce qu’on allait bien pouvoir foutre. On n’était plus dehors. On s’est enfermés. On a opté pour d’autres jeux. Des jeux auxquels on peut jouer assis. On ne se lance plus de glands. On ne se lance plus de boules de neige. On ne se balance plus des ballons de basket dans la gueule. On ne se lance plus que des insultes. »

Mais le charme opère, il opère même très vite. La langueur des phrases qui nous inclut peu à peu dans le club est tranchée par des paroles plus courtes, incisives, du narrateur Jonas quand, de nouveau seul, il parle ses journées, son décor, ses occupations. C’est net, direct, sans nul besoin de séduire ou de fausser, minimiser ou édulcorer une réalité, pourtant peu attrayante. Il énonce et on voit. On voit les moindres détails d’une mimique, d’un geste, d’une peau, d’un galbe, d’une hésitation. On entend le sourire complice, le grognement vexé, le souffle susceptible, l’inquiétude interdite, le rire hilare et compagnon. Et ce malgré le peu de paroles échangées entre eux car il n’y a plus grand-chose à dire de ce qu’ils savent déjà et de trop. Ils font jour après jour. Jonas témoigne de la façon dont il évolue et l’acuité de son regard nous immerge parfaitement dans ce fief.

Fief c’est un territoire, une topologie : celle d’un monde à la fois commun et singulier, puisqu’il est celui de Jonas et son entourage. Familier, banal, enclave entre ville et campagne, entre autoroute et départementale, fleuve et canal…deux rives, deux collines qui se font face et opposent les vielles pierres aux tours bétonnées,  bourgeois et prolétaires. C’est le pavillon, le quartier, la cité, un club de boxe, un jardin abandonné, une chambre confinée. « Chez nous, il y a trop de bitume pour qu’on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu’on soit des vraies cailleras. Tout autour, ce sont villages, hameaux, bourgs, séparés par des champs et des forêts. Au regard des villages qui nous entourent, on est des citadins par ici, alors qu’au regard de la grande ville, située à un peu moins de cent kilomètres de là, on est des culs-terreux. »

Jonas partage ce domaine avec les amis de toujours. Ils se regroupent, s’agglutinent dans le peu d’espace dédié ou mansarde improvisée au cœur d’un jardin abandonné, et remplissent le vide encombrant : inventent des jeux de cartes aux principes de points inversés pour auréoler le plus grand démuni, se chambrent, chamaillent, trafiquent, un peu, et se grisent dans des volutes parfumées aux effets de moins en moins probants, mais indubitablement nécessaires pour brouiller les gris, marrons ternes de leur environnement. « …on joue à un jeu pour lequel on reconnaît entre nous qu’il nécessite une sacrée dose de chance. Celle qu’on n’a pas dans la vie, on la surine aux cartes. »

Les rapports sont instinctifs, le respect n’est pas à démontrer et ne rougit pas de l’agacement comme mode de communication ni du dialecte grommelé, parfois vulgaire, rassurant.            Ces grands mômes sont attendrissants et l’on sourit avec eux devant leur sincérité désarmante, même grimée derrière des apparats de rue qui forgent une identité, ou plutôt une appartenance. « Mais j’en prends quand même un pour taper sur l’autre, ça cafouille dans tous les sens, on se chiffonne, on se mêle, on se froisse, mais quelque part on communie. En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister. »

La vie est un combat de boxe et le fief est un ring où chacun tente de trouver et préserver un équilibre pour esquiver des coups, en donner des justes, et pourquoi pas viser la coupe laquelle ouvrira d’autres horizons. La danse des corps qui combattent est admirablement retranscrite et on ne s’ennuie pas à imaginer les mouvements retenus, déliés, tout en muscles et en malice des ces garçons pour qui la boxe devient la voie des rêves

La colère est absente de ce premier roman. Pourtant la lucidité douloureuse de ce territoire sans espoir avec laquelle le narrateur Jonas nous parle pourrait glisser vers un discours plus vindicatif et revendiquer, accuser, pointer…Il n’en est rien. Jonas et son entourage sont authentiques, directs et presque empreints d’une certaine sagesse à composer avec le domaine dans lequel ils sont nés, résolus ou résignés à faire avec, fatalité d’un destin qu’il n’est pas toujours aisé à déjouer malgré les possibles. Jonas et ses amis seraient donc les maîtres de ce fief, ou des vassaux d’un nouveau genre, bien contraints d’y développer, dérouler un quotidien, régulé par la société seigneuriale, faussement acteurs de leur existence puisque pris dans les limites d’un territoire, baigné d’ennui.

Je retiendrai derrière la tristesse en filigrane dans le texte, la tendresse, celle de l’amitié, celle des anciens pour les plus jeunes, la tendresse maladroite dès lors qu’il faut composer avec le désir sexuel et la relation plus intime avec l’autre, la tendresse digne de celui qui reste pour celui qui quitte. Etonnamment, au-delà de cette écriture orale, langagière, nullement démonstrative, l’élégance est bien le mot qui me vient quand je pense à Jonas et ses acolytes. Elle se pare, pudique, se perd dans des attitudes adolescentes ennuyeuses et parfois irritantes mais l’inoffensivité des jeunes est réellement touchante car toute révélatrice de leur non-choix de vie, du fief ainsi subi, fief château de l’enfance à préserver, fief piège de l’adulte en devenir qui se cogne à la réalité. « Et bien souvent je m’imagine avoir le même destin, un destin qui me permettrait de me rencontrer moi-même, sans les autres, qui ne constituent plus qu’un miroir déformant. Seul sur une île je n’aurais personne à qui me comparer. Et je pourrais travailler à ma survie, pour ne plus avoir à me demander si je vis bien. Heureusement j’en ai trouvé qui me ressemblent. On se soutient dans cet exil. Tous solidaires, ensemble. Tous à vouloir sortir du rang pour se retrouver enfin seuls, et tenter de comprendre ce qu’on est censés faire avec ça. » Entre nostalgie et constat, il s’agit bien d’une vie et de son décor réel dans lequel on n’a pas d’autre choix que de faire, chaque jour qui passe. Chapeau bas aux seigneurs qui se méconnaissent dans ce fief et à David Lopez pour ce premier roman reçu comme un uppercut au ralenti, enrobé dans un nuage de beu,  presque envoyé en caresse pour que l’impact soit accusé mais non violent, empreinte que je ne suis pas prête d’oublier ni d’effacer. – Karine Le Nagard

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Cette lecture fut, pour moi un véritable calvaire pour aller à son terme.

Je le regrette mais l’évocation de l’univers banlieues/ boxe/ drogue/ drague et même copains, ici, est sûrement très réaliste mais pour moi c’est un livre sans Histoire ni nouveautés. J’ai eu l’impression qu avec cet énième récit, je relisais le millième témoignage d’un succession de faits divers dont les journaux nous abreuvent plus ou moins régulièrement mais pour le reste pas un moment d’âme de cette communauté, pas un personnage à qui s’attacher. Un récit décousu, un vocabulaire, hélas trop commun et à la limite du franchement vulgaire. Quelques pages échappent à ces regrets (les souvenirs de la plus petite enfance, les digressions comico – philosophiques, certaines réparties) mais pour moi tout cela est trop long au global.

Je ne remets, naturellement pas en cause l’écriture et l’auteur mais ce livre n’était probablement pas pour moi. – Olivier Bihl

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Jonas, le narrateur de « Fief« , vit dans une ville moyenne française, dans une zone pavillonnaire à mi-chemin entre le quartier des tours et celui des belles maisons.

Il se laisse vivre entre ses copains qui lui ressemblent et qui sont sa vraie famille, fréquentant en dilettante les rings de boxe et sa petite copine, reproduisant fidèlement le modèle paternel, sans perspectives, sans limites, sans responsabilités ; une sorte d’Alexandre le Bienheureux du périurbain, dont la philosophie est, comme dit le livre : «Pas de plan. Pas de calendrier. Juste être».

Inutile de dire que ce n’est pas dans cet ouvrage qu’on trouvera des recettes d’ascension sociale, des exemples de sortie par le haut ou des justifications de travailler plus pour gagner plus…

A la dernière page, on se dit : ce n’est pas gai-gai, quel dommage, tout cette énergie gâchée… Oui mais, quelle langue ! Elle sonne juste et vrai et traduit à merveille les relations amicales et fraternelles de cette bande de potes qui tuent le temps entre rage, ennui, oisiveté, humour et innocence, avec leur argot, leur verlan et leurs mots venus de leurs langues d’origine, dans une scansion qui rappelle le rap, sa rage, sa fluidité et ses exagérations. – Marianne Le Roux Briet

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Ils s’appellent Romain, Poto, Habib, Lahuiss, Ixe, Untel à graviter autour de Jonas qui n’est pas le centre du groupe, car on ne peut pas les désigner à proprement parler sous le terme de « bande » même s’ils passent presque tout leur temps libre ensemble. Du temps ils semblent en avoir à revendre. Et ils l’occupent à glander, au sens propre comme au sens figuré, sur le pré carré de leur Fief.
S’ils formaient une bande, Jonas en disputerait la tête avec Lahuiss. Mais oserait-il durablement, lui qui lui concède la capiteuse Wanda ?
Jonas est pourtant un mec qui pourrait en imposer. Il est boxeur. Mais il lui manque sans doute un modèle à qui s’identifier pour aller plus loin, plus haut. Un autre modèle que celui de deux fumeurs régulier de shit, son grand frère, et son père, dont on sait juste qu’il joue au football comme vétéran. Les mères sont totalement absentes du roman.
Et puis surtout, comme l’écrit avec beaucoup de justesse David Lopez, réussir c’est trahir (p. 87), donc risquer de perdre ses amis. Il n’y aurait rien de pire pour Jonas, surtout s’agissant d’amis d’enfance.
Ce roman fait penser à L’attrape-coeurs, autre roman de la Sélection Anniversaire des 68. Celui-ci est proposé par par Julie Estève, qui avait écrit Simple, un roman d’une grande sensibilité. Il est touchant, à condition d’accepter que la réalité (dérangeante) que nous narre David Lopez existe.
Je reconnais n’avoir eu guère d’envie à supporter leurs échanges verbaux, leur inaction, leur inclinaison pour d’interminables parties de cartes que nous lecteurs avons un peu de mal à suivre, entre des bouffées incessantes … de bédo. Il faut s’acclimater au lexique comme à la syntaxe. Exemple (p. 44 ) : Ixe se place derrière Poto, et dans un rire il dit hey Poto pourquoi t’as un 8 un 2 une dame un valet un 7 et un 5 ?
On n’entre pas dans ce langage comme dans un moulin. L’auteur s’est manifestement battu contre les mots, pour construire ses phrases. Le texte est intentionnellement très parlé, mais très élaboré, d’une précision remarquable. Une fois apprivoisé, sa musicalité devient presque envoutante. On s’installe dans la conversation que Jonas entretient avec nous en le suivant dans l’analyse qu’il fait sur de multiples sujets, chapitre après chapitre, chacun pouvant presque être lu indépendamment des autres. Il nous raconte le meilleur moment de l’année en laissant émerger de la tendresse. Il nous invite à une séance de jardinage sous un angle plutôt décalé quand on s’interroge sur la mauvaise herbe. Et on goûte un humour savamment dosé.
Je referme le livre avec mélancolie, quittant Jonas à regret, avec le sentiment de l’abandonner à son sort sans avoir rien tenté, alors qu’il suffirait peut-être de pas grand chose pour que la partie ne soit pas jouée, et d’avance perdue.
On assiste avec délectation à une scène d’anthologie, avec la dictée de quelques paragraphes d’un extrait de Céline (Chapitre Virgule p. 85) et on en conclut qu’il sont au moins deux (Lahuiss et Jonas) à sortir du lot. Pas tant parce qu’ils ont de l’orthographe, mais de la culture. Et que certaines lectures auraient le pouvoir de les faire bouger. Une phrase de l’écrivain devient carrément provocatrice. On devient rapidement vieux, et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi « (Céline, Voyage au bout de la nuit).
Le lecteur comprend que la vérité vient de leur péter à la gueule, mais on s’interroge sur la puissance de la prise de conscience, car de la même façon que réussir c’est trahir, se remettre en cause est un comportement qu’ils semblent avoir décidé d’éliminer. Sinon fumeraient-ils et boiraient-ils toute la sainte journée ?

Quelques fulgurances les traversent parfois. Comme Untel chambrant Jonas : T’sais quoi Jonas, dans la vie t’es comme dans le ring, tu fais que d’esquiver (p. 82). Ou Jonas réalisant que leurs actes ont des conséquences (p. 132) en apprenant l’incarcération de Untel.
Ils consacrent l’essentiel de leur temps à s’ennuyer, activité érigée à un « high level » parce que (p. 46) L’ennui c’est de la gestion. Ça se construit. Ça se stimule. Il faut un certain sens de la mesure. On a trouvé la parade, on s’amuse à se faire chier. On désamorce. Ça nous arrive d’être frustrés, mais l’essentiel pour nous c’est de rester à notre place. Parce que de là où on est on ne risque pas de tomber.
Ils vivent dans un entre deux entre petite ville et campagne, au milieu de hameaux encore emplois déserts … il y a plus bled qu’eux, c’est certain (p. 61). On devine que Jonas aurait du potentiel avec un peu d’ambition et une hygiène de vie. Mais il laisse les gens et les évènements décider pour lui et ne se laisse pas la chance d’avoir la vie qu’il pourrait gagner. Même l’ultime combat de boxe, il le perd. Comme s’il avait la carrure sans l’envie. Avec néanmoins le courage : L’unique moyen de ne pas souffrir d’un entraînement de boxe, c’est de ne pas y aller. Moi je suis là. Alors qu’on ne vienne pas me dire que je suis incapable de faire des sacrifices (p. 11).
Il est comme asservi par la généalogie, l’environnement. Ses lectures, polarisées sur Barjavel ou Daniel Defoe ne lui permettent pas de rompre la boucle infernale qui mouline dans son cerveau. Même Candide ne le fera pas réagir : Cultiver son jardin, il est gentil Voltaire mais il faut d’abord savoir ce quo’n veut y faire pousser (p. 131). Le vrai souci est qu’il ne maitrise pas les codes (p. 173), ce qu le fait dire : Ça fait que je n’ai pas envie d’avoir à me rendre aimable pour être aimé.La réécriture de Candide par Lahuiss (décidément le plus cultivé du lot) était désopilante (p. 53) : Les gars, j’vais vous la faire courte, mais « Candide » c’est l’histoire d’un p’tit bourge qui a grandi dans un château avec un maître qui lui apprend la philosophie et tout l’bordel t’as vu, avec comme idée principale que, en gros, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Du coup Candide t’as vu il est bien, il fait sa vie tranquillement sauf qu’un jour il va pécho la fille du baron chez qui il vit tu vois, Cunégonde elle s’appelle. Bah ouais, on est au dix-huitième siècle ma gueule. Du coup là aussi sec il se fait téj à coups de pompes dans l’cul et il se retrouve à la rue comme un clandé. De là il va tout lui arriver .

L’essentiel de leur énergie est dirigée contre eux. D’abord au travers des défis qu’ils se lancent constamment. C’est toujours plaisant de voir un type qui a déclaré la guerre demander une trêve (p. 149). L’explication est donnée juste après : On a beau s’aimer de toutes nos forces, on poussera volontiers l’autre dans le vide si ça peut nous éviter d’y tomber.
Et pourtant il pourrait y avoir une vraie cohésion entre les potes : On est souvent agressifs entre nous, à s’insulter dans tous les sens, mais quand c’est sérieux on le reconnaît tout de suite (p. 95).
Ecrira-t-on semblablement dans dix ou vingt ans ? Le langage aura doute muté, enrichi de nouvelles expressions. Les piliers de bar des années 60 sont devenus des têtes d’ampoules et on les désignera autrement en 2040 mais je doute que se soit estompées les frontières entre des mondes différents qui vivent l’un à cote de l’autre sans se pénétrer. A ce titre David Lopez signe à trente ans un premier roman essentiel. – Marie-Claire Poirier/A bride abattue.
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Lu dans le cadre des 68 premières fois. Je venais juste de terminer « Grand frère » que j’ai beaucoup aimé quand j’ai ouvert « Fief ». Ma première réaction fut le rejet, « encore un style de jeunes «.

J’ai poursuivi ma lecture et peu à peu je me suis attachée à Jonas et sa bande de copains traînant dans une zone péri-urbaine, ni la campagne, ni la ville.

Jonas ses entraînements, son entraîneur, ses combats de boxe, ses amis d’enfance avec lesquels il partage parties de cartes, joints, sorties…

Je l’ai lu jusqu’au bout tout en restant à la périphérie, je ne suis pas vraiment rentrée dedans . Ce n’est pas un livre qui m’a touchée.  – Michèle Letellier

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Fief, c’est le territoire d’un groupe de jeunes qui vivent d’expédients. Ils sont souvent au chômage et se retrouvent régulièrement pour fumer de gros spliffs et jouer aux cartes. L’histoire se déroule dans une ville de province, à la périphérie de la ville, avec un pied à la campagne. Autant dire aucune perspective d’avenir pour Jonas, le héros du roman. Son personnage est complètement désenchanté, comme d’ailleurs la plupart de ses potes. Difficile de trouver une personne plus passive, il est dans l’acceptation en permanence. Il sert d’esclave sexuel à son amie Wanda, une jeune fille riche. Il boxe en amateur, mais il attend que son manager, un homme âgé mais qui croit en lui, lui offre des combats à sa portée. Seulement il y a tous ces joints qui le démotivent et le rendent incapable de mener un combat jusqu’au bout. Une vie de merde en somme, sans grand espoir. Le tour de force que réalise l’auteur, David Lopez, c’est d’avoir réussi à s’approprier cette langue qu’utilisent ces jeunes de banlieue : wesh wesh, bien ou quoi, gros, tous ces tics de langage. Au début, on tique un peu avec cette langue, et puis on finit par s’adapter à ce mélange d’argot et de verlan, avec quelques néologismes ici et là. Car l’auteur a fait des études de sociologie, il a chanté des textes de rap dans ses jeunes années, il a boxé et vécu à Nemours, il y a beaucoup d’éléments autobiographiques dans la vie de Jonas. Avec cette différence que l’auteur a plus d’avenir dans l’écriture que son héros dans la boxe. Merci aux Editions Points et aux bonnes fées des 68 qui nous fait découvrir ce texte. – Michel Carlier

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Voilà un Fief qui ne se conquiert pas sans mal…Il faut se frayer un passage entre les lignes drues de David Lopez, se faufiler dans les conversations sans fin de Jonas et ses potes aux surnoms sans queue ni tête, se cramponner pour tenir toute une partie de cartes ou un entraînement de boxe au rythme des échanges de mots, de tours, de joints, de coups, sans mollir, comme eux, sans respirer, comme eux, sans fuir, comme eux. On croit étouffer, on croit flancher, on croit renoncer vingt fois et puis…Et puis, soudain, le rythme s’apaise, la parole se fait plus fluide, le regard prend de la hauteur, de la tendresse aussi, parmi les prénoms insensés de cette bande de potes foutraques mais fidèles, on croit halluciner de voir se glisser le nom de Voltaire ou de Céline, on finit par comprendre qu’ils y ont toute leur place. On finit par comprendre aussi, en découvrant peu à peu la beauté et la puissance du style de David Lopez dissimulées sous les oripeaux des conversations creuses d’une bande de jeunes agaçants mais ô combien attachants, pourquoi le jury du Livre Inter avait décerné son Prix à ce premier roman au charme à conquérir en 2018. – Magali Bertrand

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Dans une petite ville de grande banlieue, trop verte pour être un « quartier » et trop goudronnée pour ressembler à la campagne, Jonas, Poto, Ixe, Miskine, Untel, Habib et Lahuiss tuent le temps en fumant de gros spliffs et en jouant aux cartes. Jonas se sent bien avec sa bande de potes, même s’ils ne font pas grand-chose. Ce qu’il veut, lui, c’est être tranquille, pouvoir s’entraîner à la boxe et préparer son prochain combat. Et continuer de temps en temps à fréquenter Wanda.

Un portrait de tout jeunes adultes un peu perdus, désœuvrés, qui cherchent un sens à une existence sans grande ambition. Le choix d’une langue très orale et actuelle – tchek de l’épaule, vas-y bien ou quoi, wesh gros on joue ou quoi ? – peut rebuter certains lecteurs, mais ce récit qui sonne fort juste est très bien construit. Et ce n’est pas parce que le récit est écrit dans l’argot des banlieues que l’auteur n’a pas de références littéraires, en témoigne un passage désopilant où Lahuiss, le seul à faire des études, entreprend de faire faire une dictée d’un extrait de Voyage au bout de la nuit à la bande. Un extrait : « Je lui demande s’il n’aurait pas l’extrait de Voltaire dont il nous avait parlé la dernière fois, avec des histoires de jardin et tout ça, mais il dit non, puis annonce qu’il va nous dicter trois extraits d’un livre écrit par une femme qui s’appelle Céline je crois, enfin c’est ce que j’ai cru comprendre parce que ce n’est pas facile de l’écouter avec tous les autres qui demandent quel jour on est, pour mettre la date en haut à gauche de la feuille, et ceux qui râlent parce que leur stylo n’écrit pas bien. Untel demande wech, c’est qui celle-là, et Lahuiss lui répond qu’il s’agit d’un homme, ce qui fait dire à Poto vas-y c’est quoi comme gars bizarre ça encore. » L’ensemble est très réussi et vivant, et empreint, dans son dénouement, d’une jolie dimension poétique. – Emmanuelle Bastien

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