Lettre aux Croisettes – Alexandra Alévêque

Le 10 février dernier, Alexandra Alévêque répondait à notre invitation et participait à sa première rencontre en univers carcéral, autour de son premier roman Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent. Quelques jours plus tard, avant de s’envoler vers le Grand Nord pour le tournage d’un épisode de « Drôle de ville pour une rencontre », elle nous faisait parvenir cette lettre, récit d’un moment intense et certainement unique.

 

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Crédit Photo @Sabine Faulmeyer

Aux garçons des Croisettes

Paris, mardi 11 février 2020

Messieurs,

Je vous ai quittés il y a exactement vingt-quatre heures et pour être honnête, j’ai beaucoup pensé à vous tous depuis que j’ai passé la porte des Croisettes. Vous avouerez tout de même qu’une prison qui porte le nom d’une promenade aussi chic qu’ensoleillée pourrait prêter à sourire…

Ceci est une autre histoire, parlons plutôt des sourires. Ils ont été nombreux hier. Et pourtant, je peux bien vous l’avouer maintenant, je n’étais pas tout à fait tranquille avant de faire votre connaissance. Pourtant, je l’avais voulue cette rencontre, je m’étais portée volontaire comme on dit. La date approchant, pourquoi éprouvais-je cette tension un peu désagréable ? Là encore, l’honnêteté est de mise, comme elle l’a été durant les trois heures que nous avons passées ensemble alors continuons sur cette bonne voie. Il n’est pas évident pour une personne étrangère à votre monde d’y faire une incursion. Il n’est pas simple quand on est une femme libre de rendre visite à des hommes qui ne le sont plus. Vous trouvez peut-être ça idiot et vous avez sans doute raison. Je n’avais pas peur de vous, non. Pourquoi avoir peur ? Vous êtes aux Croisettes pour des raisons différentes qui m’échappent et que j’ignore, je ne les juge pas – d’autres s’en sont chargé avant moi – et je n’avais à vrai dire aucun a priori avant de vous rencontrer. Les craintes venaient plutôt de moi : vais-je être à la hauteur ; mon intervention sera-t-elle intéressante ; réussirai-je à les faire sourire ou à écrire quelques lignes ? En conclusion, ma venue aura-t-elle une quelconque utilité dans des vies privées de fantaisie ?

Comme l’un de vous me l’a dit en riant au commencement de notre discussion : « Venir vous voir, ça permet de sortir de nos cellules ! ». Oui, bien sûr. Évidemment. C’est justement parce que les occasions de discuter, d’échanger, de rire, de voir de nouvelles têtes ne sont pas légion aux Croisettes que je devais me montrer à la hauteur.

L’ai-je été ? Je n’en sais absolument rien. Ce dont je suis sûre en revanche, c’est que vous avez été extras hier. De vrais gentlemen.

Je vous revois entrer au compte-goutte dans la salle, entre lino beige et peinture coquille d’œuf. On a déjà vu plus gai pour un premier rendez-vous mais peu importe, tout comme l’habit ne fait pas le moine, le décor n’est pas gage d’une ambiance réussie. Les uns après les autres, vous êtes venus me serrer la main. Certains m’ont fixée afin de mesurer à qui ils avaient à faire, d’autres m’ont saluée en regardant leurs baskets mais tous, vous m’avez accueillie avec une gentillesse où perçait une pointe de curiosité : qu’est-ce qu’elle va bien nous raconter la grande avec sa voix de clopeuse ?

C’est le principe de ce genre de rencontre, nous étions réunis pour échanger autour de mon roman Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent, une histoire que vous aviez choisie parmi d’autres, accompagnés par votre professeure de français. Certains avaient lu ce roman entièrement, d’autres avaient parcouru quelques chapitres mais vous saviez tous de quoi il retournait comme j’ai rapidement pu le noter.

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Crédit photo @Sabine Faulmeyer

Après une rapide présentation, un dialogue s’est ouvert qui n’a pris fin que trois heures plus tard. Nous avons parlé de nos parents, des secrets, de la mort, de l’enfance et des traces qu’elle laisse chez les adultes que nous sommes devenus. Force est de constater que j’ai apporté avec moi des thématiques lourdes et pas franchement drôles. Pour quelqu’un qui voulait vous amener à sourire coûte que coûte, on a connu meilleure attaque.

Malgré tout, votre écoute, votre humour, la pertinence de vos réflexions, la justesse de vos interventions m’ont bluffée. J’ai adoré parler de psychanalyse avec vous même si j’ai bien compris que certains ne portent pas vraiment leur psy dans leur cœur… D’ailleurs, je dois vous dire aujourd’hui que ces heures passées à discuter avec vous m’ont fait l’effet d’une longue séance d’analyse tant vos réactions m’ont parfois piquée au vif.

Et puis nous avons parlé de mon métier de journaliste, des milieux dans lesquels je me suis immergée. Votre intérêt pour mon séjour dans un monastère cistercien ne m’a pas tout à fait surprise. Comme une idiote, je rechignais à dire qu’elles vivent en cellule. J’ai été prise à mon propre piège quand vous avez évoqué les parloirs dans lesquels elles reçoivent des visites. Les carcans que je m’étais bêtement imposé ont alors sauté définitivement.

Hier, je ne suis pas venue vous parler. Non, hier nous avons discuté tous ensemble et je vous assure que vous avez donné plus que moi. Je n’ai fait qu’allumer un petit feu que vous avez nourri tout au long de l’après-midi. Vous étiez encore nombreux, plus que je ne l’imaginais, quand nous avons débuté un court atelier d’écriture. Je souris encore au souvenir de vos visages quand je vous ai indiqué le thème de la séance : écrivez une lettre à l’enfant que vous étiez.

Ça a sacrément pesté dans la salle. « Oh là là, c’est dur ça ! Vous avez mis deux ans à écrire vous, Alexandra. Nous, on a vingt minutes ! »

Oui, c’est dur de se replonger dans le passé mais vous vous en êtes sortis comme des chefs. Vous avez quasiment tous accepté de lire vos textes à haute voix. Vous avez accepté de vous livrer, de vous soumettre au jugement des autres. Après chaque lecture, les applaudissements ont résonné dans la salle. Vos écrits étaient pudiques, honnêtes et pour beaucoup rédigés dans un style remarquable.

Pour tout cela, je vous remercie encore une fois. Et si d’aventure on me le propose à nouveau, je reviendrai aux Croisettes avec grand plaisir. Il me semble que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire.

Vous remercierez Sophie, Delphine et Katy de ma part. Quant à moi, je veux dire toute ma gratitude à Charlotte et les 68 premières fois pour cette belle initiative.

Bien à vous,

Alexandra

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