Le cœur battant du monde – Sébastien Spitzer

« Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié ».

Le coeur battant du monde

Après l’impressionnant portrait de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer s’attaque à Karl Marx, réussissant par la même occasion un formidable livre qui mêle à la fresque historico-politique une quête romanesque au possible. Époustouflant!
Sébastien Spitzer est arrivé en littérature il y a deux ans avec Ces rêve qu’on piétine qui nous avait fait découvrir l’étrange Magda Goebbels. Pour son second opus, il a choisi de revenir un peu plus loin en arrière, dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où l’industrialisation gagne chaque jour du terrain et où la société vit de profondes mutations. Pour faire revivre cette époque, il n’imagine pas seulement quelques témoins de l’Histoire en marche, mais s’attache aussi à deux acteurs de ce changement, Friedrich Engels et son ami «Le Maure», de son vrai nom Karl Marx.
Lorsque s’ouvre le roman, il sont tous deux en Angleterre, contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste et leur participation aux soulèvements de 1848 en Allemagne. Engels est à Manchester où il dirige avec son père une usine de filature et Marx à Londres où il poursuit son combat par l’écrit d’articles et la rédaction de ce qui va devenir Le Capital.
C’est dans cette «ville-monde immonde» que vit aussi Charlotte, contrainte à quitter son Irlande natale pour trouver refuge cette «Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.»
Grâce à ses qualités, la jeune fille qui sait manier l’aiguille, mais aussi «ranger, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête» va se voir confier la mission de nourrir et d’élever un bébé dont l’origine est secrète et qu’on appellera Freddy.
On l’aura compris, Sébastien Spitzer nous offre d’explorer la grande Histoire par son aspect le plus romanesque, à la manière de Dumas père. Cet enfant, objet de toutes les convoitises et qui, au fil des années va lui-même chercher à percer le mystère de sa naissance, nous vaudra quelques savoureux épisodes, guet-apens, tentative d’assassinat, fuite effrénée. Bref, une riche panoplie propre à séduire le lecteur.
Mais ce n’est pas là se seule qualité, loin de là!
On saluera le remarquable travail documentaire qui nous fera découvrir la vie quotidienne sous le règne de Victoria, quelques épisodes marquants de la Guerre de Sécession, sans oublier la révolte des Irlandais contre la couronne britannique dépeints à chaque fois à travers les destins des personnages, fort souvent victimes des soubresauts d’une économie qui s’industrialise et se mondialise de plus en plus.
Et nous voilà au troisième point fort de ce superbe roman, celui qui met Friedrich Engels et Karl Marx en face de leurs contradictions et retouche quelque peu l’image des deux hérauts du communisme. Les 800 employés de l’entreprise Ermen & Engels de Manchester – dont quelques dizaines d’enfants – que dirige le fils Engels ne bénéficieront d’aucun privilège et seront bien loin d’être les fers de lance d’une quelconque dictature du prolétariat. Lorsque le coton américain viendra à manquer du fait du blocus, Friedrich Engels n’aura même aucun scrupule à se séparer de sa force de travail. Après tout, il lui fait bien trouver les moyens de soutenir financièrement Le Maure, qui entend mener grand train, tout en rêvant au «grand bouleversement» qu’il pressant «au cœur même du cœur battant du monde capitaliste». Il voit les contradictions et les failles du système : «Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié.» Pourtant, comme le rappelle Michel Onfray dans Le crocodile d’Aristote (Albin Michel) et dont l’hebdomadaire Le Point a publié quelques extraits, «Marx a été et fut un bourgeois en tout.» Par son origine sociale, par ses études, par son mariage (il épouse la baronne Jenny Von Westphalen) et surtout par sa vie intime et son rapport au travail: «il engrosse la servante qui habite sous son toit et vit de l’argent donné par son ami». Et pour faire bonne mesure, on y ajoutera les heures passées à spéculer au Stock Exchange.
Sur le plan des mœurs, on ajoutera encore à ce tableau les deux sœurs Mary et Lydia qui partagent la couche d’Engels au grand dam du voisinage.
Dense, riche, enlevé: voilà une belle découverte de cette rentrée et la confirmation du talent de Sébastien Spitzer. Si les jurés des différents prix littéraires de l’automne cherchent encore à compléter leur sélection, on ne saurait trop leur conseiller de se plonger dans ce livre! – Henri-Charles Dahlem
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Il y a deux ans, Ces rêves qu’on piétine, figurait en bonne place parmi mes préférés de la sélection. J’avoue une prédilection pour les romans historiques, quand la grande Histoire nous est donnée à lire par le prisme de l’individuel et de l’intime.
Ici, encore une fois, le titre attire et interpelle : Le Cœur battant du mondeMe voilà partie à la rencontre du fils caché de Karl Marx, dans l’Angleterre ouvrière de la deuxième moitié du XIXème siècle, dans un univers à la manière de Charles Dickens.
L’intérêt premier de ce livre réside dans le paradoxe de l’aura de Karl Marx, rêvant à « une internationale qu’il a décidé de loger au cœur même du cœur battant du monde capitaliste » et l’image peu reluisante que nous en donne Sébastien Spitzer, celle d’un parasite vivant aux crochets de son ami Engels, d’un mari sous la coupe de son épouse et surtout d’un homme incapable d’assumer « son affreuse erreur », sa « sinistre maladresse » ; c’est ainsi qu’il qualifie lui-même la grossesse de sa domestique et la naissance du bâtard dont il est le géniteur.
Ensuite viennent les descriptions détaillées de la vie ouvrière dans les usines textiles d’une Angleterre qui assoit sa puissance économique sur l’exploitation des travailleurs et plus précisément des ouvrières. La très belle écriture de Sébastien Spitzer, détaillée, travaillée, imagée donne réellement à lire, à voir et à s’imprégner d’une ambiance ; ainsi que je le disais, Dickens n’est jamais loin et cette intertextualité en filigrane auréole l’ensemble du récit.
Le roman nous entraine aussi en pleine guerre de sécession américaine et ses conséquences sur les marchés européens, touchés par la « cotton panic ».
Enfin, il y a l’oppression des irlandais, poussés à l’émigration par la famine et la misère, revenus des champs de bataille américains plus pauvres qu’avant. Là, le livre prend des allures de roman d’aventures, avec poursuites, prises d’assaut et combats aux côtés des « fenians », ces nationalistes belliqueux, prêts à tout pour lutter contre la suprématie anglaise.
Certes, avec ce deuxième livre, Sébastien Spitzer ne nous surprend plus vraiment ; il persiste dans ce qu’il sait faire et qu’il fait bien, avec talent. J’ai pris plaisir à cette lecture, à la fois didactique et captivante.
Un roman bien documenté, porté par un réel travail de recherche, mais qui a su garder une part d’originalité dans le traitement de l’intrigue.
Sébastien Spitzer devient une valeur sûre. – Aline Raynaud
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C’est le premier livre que j’ai lu pour les 68 et mon deuxième grand coup de cœur. J’avais beaucoup aimé « Ces rêves qu’on piétine » et celui là confirme l’immense talent de Sébastien Spitzer.
J’ai aimé ce mélange de fiction et de réalité. Le contexte historique, le Londres du milieu 19ème est criant de réalité.
Charlotte, irlandaise ayant fui la famine avec son ami se retrouve seule enceinte à Londres après que celui-ci soit parti tenter sa chance aux USA. Elle va perdre l’enfant, recueillir et élever seule sans beaucoup d’aide le « bâtard » du Maure alias Karl Marx.
Cet enfant a réellement existé bien que l’on sache peu de chose à son sujet.
Karl Marx passe son temps à écrire l’œuvre de sa vie « Le capital » tout en vivant de façon bourgeoise avec sa famille aux crochets de son ami Engels.
La force de Sébastien Spitzer est de faire vivre pour ses lecteurs tous ces personnages historiques. C’est un merveilleux conteur et quand on ouvre un de ses livres on ne peut le reposer qu’une fois terminé.
Et cerise sur le gâteau le visage de l’enfant sur la couverture est réellement craquant ! – Michèle Letellier
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Voici un roman instructif et riche d’enseignements. Sébastien Spitzer sait parfaitement manier la fiction pour la mettre au service de faits, d’anecdotes méconnues et souvent incroyables, et d’épisodes historiques lesquels nous parlent d’un temps en écho à notre actuel. C’est très documenté, l’auteur connaît son sujet et nous plonge de façon admirable dans une Angleterre digne de Dickens. Intéressant de voir comment déjà la mondialisation est à l’œuvre et comment les événements se répondent et s’enchaînent dans des séries de conséquences désastreuses ou salvatrices, souvent fructueuses ou catastrophiques pour l’économie devenue Souveraine dans le quotidien des Hommes. Les descriptions sont irréprochables peut-être trop, trop fournies, trop détaillées, trop… à se perdre, et à se languir parfois.
Ce deuxième roman, sans nul doute, confirme une plume et un talent visionnaire pour embarquer le lecteur dans des épopées, des fresques humaines. On adhère, on y croit, et on apprend foule d’épisodes clés. Et cependant, malheureusement, j’aurais bien du mal à voiler mon manque d’enthousiasme, lequel m’interroge encore.
Peut-être le sentiment grandissant, au fur et à mesure des pages, que le fil romanesque m’éloigne du cœur du sujet, ou que celui-ci restera trop survolé à mon goût ? Un enfant, un bâtard, voué à être éliminé, rescapé grâce à l’amour maternel endeuillé d’une femme, un enfant rejeté par un grand, un Nom, un théoricien et pas n’importe lequel, à l’origine d’une élaboration sociale et économique de l’Histoire, à l’origine de mouvements révolutionnaires et de courants politiques majeurs du XIX et XXèmes siècles… De ces contradictions originelles inhérentes aux cœurs humains, ces zones d’ombre indissociables aux lumières ingénieuses, de cet écart naît un enfant lequel viendra, malgré lui, incarner, personnifier ce que le père abandonnique aura mis tant de temps à mettre en mots : le combat pour survivre et pour défendre sa dignité au milieu du pouvoir économique et de ses enjeux financiers.
J’aurais sans doute apprécié que l’auteur fouille les sentiments de cette figure historique, analyse, scrute, mette sous loupe ce peu à quoi se jouent les destins, les grands tournants et tourments d’une existence et d’une époque : une femme, une maîtresse, un orgueil, une névrose, une blessure, un caprice….et qu’il accorde à cet enfant, contraint de courir et suivre dans une fuite effrénée les adultes qui lui tendent la main, qu’il accorde à cet enfant un peu plus que le courage en action. Les personnages secondaires, tous hauts en couleurs et acteurs du sauvetage, servent une intrigue, la vraie reine du roman, la mécanique pour que tous les rouages, événements, véracités s’emboîtent, ce en quoi c’est d’ailleurs une réussite, intrigue qui, selon moi, finit par reléguer à un plan annexe celui qu’on pensait honorer dans ce récit. Il m’a manqué dans le roman la promesse du regard affiché sur la couverture, la profondeur de sa conscience, de son désarroi innocent, et donc lucide, sur la cruauté du monde adulte.
Le cœur battant du monde serait-il toujours celui d’anonymes oubliés, cachés, niés ?
« Chaque jour, quand retentit la cloche pour annoncer la fin de la journée de travail, une larme coule sur sa joue, minuscule. Une larme chargée de tout ce que cette petite vie lui a pris et ne lui rendra jamais. » – Karine Le Nagard
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Décidément Sébastien Spitzer semble vouloir s’attaquer à des sujets difficiles et s’intéresser de très près à des personnages historiques particulièrement antipathiques ou pour le moins controversés. Après la terrifiante Magda Goebbels dans le mémorable « Ces rêves qu’on piétine », c’est donc à Karl Marx de passer sous sa plume, à contre-pied de sa biographie officielle encore largement expurgée par les gardiens du temple de l’idéal communiste.
Le cœur battant du monde, c’est celui du grand capitalisme, de l’argent roi. Celui de ces hommes invulnérables qui mènent le monde depuis toujours tandis que le commun des mortels se partage les miettes. Comme un goût d’éternel recommencement.
Karl Marx a incarné, en la théorisant, la lutte contre ce capitalisme mortifère. Une intelligence brillante, de grandes idées, de belles formules, d’implacables théories. Sauf que les théories ne font pas les actes. Et que Sébastien Spitzer nous décrit un personnage vivant complètement à l’encontre de ce qu’il préconise. Une dichotomie frisant la schizophrénie.
A moins de s’y être intéressé de près, comment imaginer en effet que Karl Marx vivait confortablement avec sa femme aristocrate, Jenny la rouge (quelle sale bonne femme autoritaire, méprisante et odieuse !) et ses enfants, dans un luxe petit bourgeois, totalement aux crochets de son « ami » Engels, gérant d’une usine familiale de coton prospère
Karl Marx, un individu incapable d’un mot de réconfort pour cet ami quand il perd son épouse, un personnage ayant un rapport névrotique avec l’argent et pour lequel le moindre travail salarié est inenvisageable ; Karl Marx qui fait un enfant à sa bonne et qui s’en débarrasse comme un sac de linge sale parce qu’il peut nuire à sa réputation… Et justement, c’est de cet enfant dont il est question ici. Et c’est là que débute le roman et que s’achève le récit historique. Car cet enfant, s’il a bel et bien existé, a été confié à une famille d’adoption puis officiellement reconnu par Engels, décidément «bon ami-à tout faire ».
On suit donc les histoires mêlées de Karl Marx et de sa famille, d’Engels l’ami fidèle, de Freddy le fils caché et de Charlotte sa mère adoptive, dans le roman, qui élève cet enfant comme son fils, dans la plus grande pauvreté. Sébastien Spitzer entraîne son lecteur dans un texte riche, de la guerre de sécession Outre-Atlantique et de la crise du coton qui en découle jusqu’aux révoltes des Irlandais colonisés. Le texte est enrichi de remarquables descriptions de l’Angleterre des années 1850, plongée dans la crise. Des descriptions qui m’ont évoquées le roman Nord et Sud d’Elizabeth Gaskell ou les romans de Dickens.
Bref, un roman foisonnant, instructif et édifiant. – Laurence Simao
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Que dire d’un livre passionnant et instructif ; qui nous replonge au XIXème sous le règne de la Reine Victoria.
L’Histoire , avec une grand H, du Royaume Uni, regorge d’anecdotes historiques, et celles sur les Chartistes ne sont pas des moindres. Je ne vous ferais pas l’apologie du livre romancé de Sébastien Spitzer, qui est truffé de descriptions et de détails rigoureusement véridiques sur la vie des gens de basses conditions et des petits bourgeois de l’époque.
A n’en pas douter, au cours de la lecture, on ressent les odeurs de moisi des cloaques de Londres, la transpiration des travailleuses (les petites mains) derrière les machines à carder le coton, que la tuberculose guette, leurs douleurs, leurs espoirs et désespoirs.
L’écriture est belle, dense et envolée, quelques longueurs toutefois.
Je n’ai pas lu le premier roman de Sébastien Spitzer, je n’ai donc pas de point de comparaison, contrairement à certaines, mais celui-ci est tout ce que j’aime, quand on me propose un livre historique sur le Royaume Uni, et surtout si il concerne la période Victorienne ! – Brigitte Cheminant
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Un texte romanesque à souhait avec des personnages historiques ultra connus : Karl Marx, le Maure, Engels et surtout le bâtard de Karl Marx, élevé par une nourrice, Bonne Maman. Cette fois Sébastien Spitzer, pour son second roman (j’avais beaucoup apprécié la lecture de son premier « ces rêves qu’on piétine », déjà découvert grâce à 68premieresfois) va nous narrer la vie du bâtard de Karl Marx. Des pages à la Dickens, sur la misère ouvrière, sur la crise du coton anglais, sur la bourse anglaise, sur l’impact de la guerre de Sécession sur l’économie mondiale. Des personnages féminins touchants, Bonne Maman, la nourrice, mère de Freddy, Lydia, la compagne d’Engels. le personnage d’Engels est aussi important dans ce texte et son ambivalence, bourgeois, ami intime de Marx et qui attend et prépare la révolution ouvrière en allant à la chasse à courre. Un livre historique romanesque. Il fallait oser romancer la vie de ces personnages historiques et « casser » un peu leur image iconique. j’ai beaucoup apprécié cette lecture et la description de cette époque, qui a des échos avec la nôtre et cette lecture m’a replongé dans le souvenir du film très réussi de Raoul Peck « le jeune Marx », que je vous conseille fortement. – Catherine Airaud
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« Prend-on la vie autrement que par les épines ? » – René Char, Retour amont
« Combien de femmes faut-il pour faire un homme ? Freddy en a eu deux. C’est son algèbre intime. Une pour le mettre au monde. Une seconde pour l’élever. »
Londres. Deuxième moitié du XIXe siècle. « [La] capitale de l’empire le plus puissant de l’histoire. […] l’Empire britannique porte en lui ses propres contradictions. Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. »
La révolution industrielle, la prospérité fragile, et les richesses ostentatoires qui côtoient la misère la plus sordide. « La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. »
Le capitalisme. « L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié. »
Le drame irlandais. « En trois ans, le mildiou réduisit en bouillie infâme et malodorante tous les plans de pommes de terre d’Irlande. »
L’antagonisme avec l’ennemi de toujours. « Les vieux Anglais si bons n’avaient laissé aux Irlandais que le varech et la tourbe. »
C’est dans cet ici et maintenant que Charlotte, émigrée irlandaise, arrive dans l’East End de Londres. Elle est enceinte de son premier enfant – un fils, elle en est sûre – dont le père, comme beaucoup d’Irlandais, est parti chercher fortune outre-Atlantique. Sans le sou, elle a dû vendre ses longs cheveux auburn contre deux misérables shillings. Agressée, Charlotte perd l’enfant qu’elle porte, mais « la vie étant sœur de hasard » (S. King), elle place sur son chemin le docteur Malte, homme providentiel qui, non content de lui sauver la vie, lui confie un nourrisson, Freddy, le fils naturel que Karl Marx a eu avec Nim, la bonne.
« Freddy n’a pas de pays. Il est l’enfant de personne et de nulle part. »
Cette fresque est habitée de personnes réelles et de personnages fictifs : Marx, la baronne Johanna von Westphalen son épouse et leurs filles, Friedrich Engels et ses conquêtes, des pairs du royaume, des syndicalistes, des ouvriers exténués, laminés, des fenians et des femmes… de si beaux personnages de femmes.
Beaucoup de destins s’entrelacent, souvent s’entrechoquent, alors même que Sébastien Spitzer tresse faits historiques et inventions « dans ce livre [où] tout est vrai, ou presque », tisse des destinées individuelles avec celle d’une société et d’un pays en proie à une profonde mutation.
C’est indéniable, un vent romanesque souffle dans ce roman fort bien documenté sur l’Angleterre victorienne : la guerre de Sécession et les répercussions du blocus sur les manufactures textiles anglaises obligées de fermer les unes après les autres, les réunions clandestines, les émeutes et la répression aveugle, la révolte irlandaise contre le joug de la Couronne, jusqu’à l’émergence d’une vision socialiste au travers de ses deux figures emblématiques, Friedrich Engels et Karl Marx, dont l’auteur ternit quelque peu l’aura.
Ces deux-là ont été contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste. Le premier est sommé de gagner Manchester et d’y prendre la direction de l’entreprise textile familiale, le second s’abîme dans la rédaction du Capital. Le roman met en lumière leur curieuse relation en plus de souligner leurs contradictions intimes. Engels est cet homme ambigu qui rêve d’une révolution ouvrière alors qu’il emploie plusieurs centaines de tâcherons dont il n’hésitera pas à se séparer, la crise venue. C’est un être complexe, aux mœurs aussi dissolues que son amitié pour Marx est indéfectible. Engels paie tout, absolument tout des dépenses somptuaires de Marx. Il s’occupe également de lever les obstacles pour que le Maure se consacre tout entier à l’écriture du Capital, dont on se prend à douter qu’il voie le jour. Quand Engels est dans l’action, Marx cogite. Ce « bon à rien », « infoutu de gagner le moindre penny », vit dispendieusement aux crochets d’Engels. Marx ? un écornifleur ? Oui.
Mais ces hommes, aussi intrigants soient-ils, n’éclipsent pas les sublimes personnages féminins qui sont l’un des cœurs battants de ce roman. À commencer par Charlotte, personnage fictif dont on ne peut que louer le courage farouche face à l’adversité la plus tenace :
« Charlotte est bonne-maman. Elle est à la fois sa complice, son soleil, l’adulte qui dit non, l’amie qui dit oui. »
« C’est lui qui l’a relevée, Freddy. C’est bien lui qui l’a soutenue quand elle était à terre. Il est son presque fils, son plus que fils, devenu l’homme de sa vie. Elle s’était dit qu’une mère, ça donnait des racines et des ailes. Freddy n’a pas de racines. Il est né dans la boue. Il a grandi dans un taudis. Mais ses ailes ont poussé. »
Et que dire de Mary et Lydia, les bien réelles sœurs Byrnes, petites mains prêtes à tout accepter, à tout sacrifier pour Engels dont elles sont toutes deux éprises, ou pour une cause qu’elles trouvent juste, quitte à se réinventer ?
« Les femmes savent faire cela. Elles savent rendre les hommes heureux. »
Et Freddy, le petit gars grandi dans le plus extrême dénuement matériel avec pour seule richesse l’amour inconditionnel et bienveillant de Charlotte ? Il vit, souffre, tombe, se relève avec une opiniâtreté peu commune. Contrairement à son père trop occupé à rédiger son grand œuvre, pour Freddy la lutte se fait dans l’action.
Le cœur battant du monde nous embarque dans une Angleterre qui suinte la misère, souffre, proteste et menace de se soulever. On vit au plus près des personnages, des manufactures jusqu’aux maisons closes, des cloaques jusqu’aux résidences cossues, de l’Angleterre jusqu’à l’Irlande et retour.
C’est rude, c’est dur, c’est violent. Mais c’est également aussi sombre que lumineux.
Pour son second roman, Sébastien Spitzer a repris la recette – celle du docufiction – qui, il y a deux ans, avait fait le succès mérité de Ces rêves qu’on piétine, paru aux Éditions de l’Observatoire : aller fouiller dans les plis de l’Histoire pour mettre au jour l’incident escamoté, la péripétie commodément balayée sous le tapis.
Bien que l’appareil soit le même ici comme on dit en cuisine, il m’a semblé que cette fois la sauce prenait un tout petit peu moins bien. Loin de moi l’idée de mettre en doute les qualités de conteur de Sébastien Spitzer, de mésestimer les remarquables recherches documentaires – l’auteur n’est-il pas journaliste ?- et d’oublier combien elles ont opportunément et naturellement trouvé leur place dans la trame du récit.
Alors, à quoi tient ma légère déception d’aujourd’hui ?
Peut-être à ma réticence à voir un auteur réitérer l’exercice en choisissant de recourir à un même ressort au risque de s’enfermer dans ce qui a fait son succès chez un autre éditeur. Le cœur battant du monde est plus brouillon, plus touffu car, paradoxalement, plus (trop ?) travaillé (j’assume la contradiction !) ; il n’évite pas des dialogues parfois prosaïques et se (me) perd dans des descriptions qui dilatent inutilement un texte par ailleurs fiévreux et haletant. Et je n’y ai pas tout à fait retrouvé cette écriture aérienne, poétique, si spontanée et habile pour creuser à l’essentiel, et qui m’avait tant plu. – Christine Casempoure
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J’avais aimé son premier roman et je ne suis pas déçue par Le cœur battant du monde, bien au contraire. J’ai aimé plongé dans cet univers à la Dickens en plein cœur d’un Londres qui n’a rien de celui que l’on connait maintenant ! Insalubrité, misère, souffrance rythment cette ville où l’on découvre le personnage de Charlotte, jeune femme enceinte dont l’amoureux est parti en Amérique pour faire fortune. Si l’avenir qu’elle espérait ne se réalisera pas, elle va pourtant vivre un destin exceptionnel en devenant la mère de substitution du bâtard de Karl Marx ! Il faut dire que Sébastien Spitzer nous plonge dans une histoire de famille assez inattendue et dresse le portrait peu glorieux de figures mythiques : Marx et Engels.
A travers cette histoire de filiation honteuse, l’auteur du cœur battant du monde tisse plusieurs intrigues. L’histoire de Freddy, le fils illégitime de Marx, est bien sûr le cœur battant de ce roman qui a pour décor une réalité sociale et historique bien sombre : guerre de Sécession, crise du textile en Europe, misère, pauvreté, logement insalubre, faim sont autant d’éléments qui nous donnent l’impression de marcher dans les rues boueuses de Londres, Manchester ou Liverpool. Mais on découvre aussi des figures que l’Histoire ont mythifiées et que Sébastien Spitzer écorne avec une certaine délectation. Karl Marx cède sa place de grand auteur du Capital pour devenir un homme grossier, profiteur, amoureux de l’argent qu’il n’a pas ! Le communisme en prend pour son grade ! Engels, bigame, fils d’industriel qui n’a pas réussi à tuer le père pour se construire, apparaît comme le brave petit toutou de son cher Karl, du Maure qu’il sert plus que de raisons !
Heureusement que les femmes sont là pour relever le niveau – certes Freddy et les Irlandais ont eu aussi des valeurs – Charlotte, mère courage, Lydia, sœur malheureuse mais Irlandaise avant tout et Tussy, la fille de Marx qui a les valeurs que son père vante mais n’a pas vraiment sont autant de figures qui font battre le cœur de ce récit.
« C’est lui qui l’a relevée, Freddy. C’est bien lui qui l’a soutenue quand elle était à terre. Il est son presque fils, sont plus que fils, devenu l’homme de sa vie. Elle s’était dit qu’une mère, ça donnait des racines et des ailes. Freddy n’a pas de racines. Il est né dans la boue. Il a grandi dans un taudis. Mais ses ailes ont poussé. »
Vous l’aurez compris : une fois dans ce récit, difficile de le lâcher ! D’aucuns diront que l’intrigue centrale manque peut être de rythme mais j’ai apprécié toutes les sous intrigues qui se tissent et le décor social et historique.
En résumé : un roman qui est aussi bon que le premier ! Vivement le prochain ! – Emilie Gracia
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C’est le cœur battant que j’attendais ce deuxième roman de Sébastien Spitzer, pas de trac, non, j’avais tant aimé le premier que j’étais certaine de retomber sous le charme, d’envie, de plaisir à venir, d’impatience. C’est le cœur battant que j’ai dévoré les premiers chapitres, prête à me laisser séduire à nouveau par la belle plume alerte et percutante de l’auteur, touchée, déjà, par la force vibrante de Charlotte, jeune femme blessée dans son âme et dans sa chair mais déterminée à faire de Freddy, l’enfant qu’on lui confie, le fils que la vie lui a arraché avec violence. Enthousiaste, je suis partie à la découverte du « cœur battant du monde », de cette Angleterre sombre et grouillante, noire de crasse et de colère, écartelée entre une industrialisation galopante et lucrative pour les uns et un chômage mortifère pour les autres. Surprise, j’y ai rencontré deux images marquantes de l’Histoire avec un grand H, Engels et Marx, dans un contexte intime dont j’ignorais tout et pour lequel j’affutai ma curiosité. C’est le cœur battant que, au fil des chapitres, j’ai guetté le moment où l’histoire allait s’emballer, prendre tout son sens, me balayer d’émotion, et puis…et puis…est-ce moi ? Est-ce lui ? Spitzer m’a perdue dans le dédale des multiples fils de narration qui semblaient irriguer le roman sans vouloir réellement trouver un aboutissement parlant, logique. Il m’a déstabilisée avec cette plume extrêmement policée (que j’appelais pourtant de mes vœux, je m’en souviens, à la lecture de « Ces rêves que l’on piétine », un comble !) qui semblait avoir perdu son élan, certes excessif parfois, mais si enthousiaste, si personnel ! Il m’a semblé, et je le regrette, que je passais à côté du sens même que l’auteur avait voulu donner à ce récit.
Qu’importe ! Si cette fois-ci la rencontre n’a pas eu lieu, je ne suis pas rancunière et je ne doute pas que la plume de Sébastien Spitzer saura, en une autre occasion, me rallier à son charme ! – Magali Bertrand
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Londres, en plein cœur du XIXème siècle. Les usines de coton tournent à plein, c’est comme une ruche qui grouille. Caché dans une bâtisse plus que modeste, un certain Karl Marx passe ses journées au milieu des livres, préparant son propre opus…
Superbe saga qui n’est pas sans évoquer Dickens. Très kinesthésique, ce roman propose tellement d’images, d’odeurs et de sensations qu’on n’a aucun mal à s’y plonger. On est au cœur de l’action.
Les personnages sont très bien dessinés, et attachants, chacun dans son genre. Charlotte, Lydie ou Tussy sont des femmes d’une trempe extraordinaire, ancêtres des premières féministes !
A découvrir absolument ! – Frédérique Leroux
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Digne héritier de Charles Dickens, l’auteur nous décrit avec force détails une Londres victorienne, la vie de ces petites gens au milieu du XIXème siècle. Charles Dickens a toujours privilégié le rôle de l’enfant innocent comme figure centrale de ses romans (David Copperfield …) dans ce livre c’est aux pas de Freddy, l’enfant caché, recherché car indésirable que l’on s’attache. On assiste à toutes ses tentatives pour se sortir de sa misérable condition, à sa passion pour la teinture du coton.
L’actualité mondiale est au cœur du livre, « le cœur battant du monde » à travers les mouvements ouvriers sous le règne de la Reine Victoria, la crise du coton, la guerre de Sécession aux Etats-Unis, les combats des Irlandais opprimés contre les Anglais suite à la Grande famine…
J’ai été très sensible aux nombreux portraits de femmes présentes dans ce livre, prêtes à tout pour défendre une cause qui leur tient à cœur. A Charlotte, abandonnée par son fiancé, et qui se bat comme une lionne pour offrir une vie décente à cet enfant qu’elle a recueilli. A Mary Burns, ouvrière dans l’usine textile d’Engels qui partage ses idées révolutionnaires et également sa couche. A Lydia Burns, sœur de la précédente et également partie prenante de ce couple polygame, fervente soutien d’abord de la condition ouvrière puis du combat des Irlandais opprimés. A « Tussy » troisième enfant de Karl Marx, dans le livre, la véritable « révolutionnaire » de la famille.
Dans la fiction de Sébastien Spitzer, le révolutionnaire n’est pas celui que l’on croit ! – Françoise Le Goaëc
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Quelle est l’histoire du fils illégitime de Karl Marx, dont la naissance et l’existence ont été tues bien après la mort du penseur révolutionnaire ? Quelles personnes l’ont recueilli alors qu’il n’était qu’un nourrisson ? Quels ont été ses modèles, ses peurs, ses combats, ses amours ?

C’est sur les pas de ce mystérieux jeune homme que Sébastien Spitzer nous mène, tout au long de ce second roman.

Fresque historique aboutie, Le coeur battant du monde nous plonge dans le Londres grouillant de la fin du XIXème siècle – en pleine révolution industrielle et aux prémices chaotiques de la mondialisation – dans ses faubourgs puants, parmi ses communautés d’exilés, d’ouvriers besogneux et ses milliers d’indigents frappés par la famine.

L’on y suit tout particulièrement Freddy – ce « bâtard » né en 1851 d’un homme obsédé par la rhétorique communiste et d’une femme employée par la famille Marx – ; Charlotte – jeune femme d’origine irlandaise ayant perdu son enfant à la suite d’une agression, qui adoptera le jeune Freddy – ; Engels – né d’une famille protestante, héritier de l’entreprise de textile familiale et compagnon de révolte de Karl Marx.

L’atmosphère est admirablement bien retranscrite par l’auteur, qui nous plonge dès les premières pages dans cette ville agitée, en ébullition, où les violences sont tantôt brutales, parfois insidieuses et où les idées pour une société différente, non guidée par l’argent et les puissants, éclosent.

Non seulement l’auteur crée une toile de fond habilement ficelée, mais Sébastien Spitzer s’illustre – encore une fois – par son talent de portraitiste, notamment de femmes puissantes, féministes malgré elles, la volonté de survivre chevillée au corps. 

Cette belle découverte littéraire m’a cependant laissée légèrement frustrée : quelque peu déçue par l’intrigue du roman (et particulièrement son dénouement), j’ai surtout regretté que la figure de Karl Marx soit en réalité maintenue dans l’ombre d’autres personnages, tant du fils que de son compagnon de lutte, Engels.

Certes, le projet littéraire de Sébastien Spitzer ne consistait sans doute pas à livrer une biographie romancée de cette figure éminente de la pensée occidentale, mais j’aurais aimé qu’il en fasse un personnage à part entière, lui qui ne manque pas de relief et de contradictions !

Au final, si l’ambiance du roman m’a assurément happée – malgré quelques premières pages difficiles à surmonter -, le plaisir de lecture aurait été assurément complet si la focale avait été principalement ajustée sur Karl Marx.  – Caroline Pineau

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