Sœur – Abel Quentin

« Le mutisme de Jenny n’arrange rien: elle a monté au fil des ans, dans le secret de ses pensées, un dossier à charge sans jamais le soumettre au contradictoire ».

Soeur

Jenny Marchand est complexée, mal dans sa peau, elle se sent impuissante à briller auprès de ses camarades par une répartie bien sentie ou à se faire remarquer par une décontraction naturelle soigneusement étudiée. Alors elle préfère raser les murs pour faire oublier son acné disgracieuse et regarder de loin le petit groupe de lycéens tellement swag au sein duquel elle rêverait d’être admise.
Qui n’a jamais connu ces moments de solitude et de désarroi ? Certains traversent l’adolescence sans troubles excessifs quand d’autres la vivent comme un véritable calvaire. Une fois parvenu à l’âge adulte, on sait combien tout cela est relatif, et, bien souvent, ce qui occupait nos pensées a progressivement gagné la périphérie de notre esprit pour finalement devenir un souvenir revenant parfois nous faire sourire.
Il suffit pourtant d’un incident, d’une parole, d’une rencontre, pour que tout bascule. Et à l’heure des réseaux sociaux, la moindre blessure d’amour propre peut prendre les proportions d’un véritable drame.
Lorsque Jenny voit son humiliation dévoilée aux yeux de tous, lisant les sourires sur les visages, découvrant les likes et les commentaires entendus sur son téléphone, elle se replie définitivement sur elle-même… jusqu’à ce qu’une voix anonyme, sur une plateforme de chat, lui offre une parole secourable.
Jenny finit par rencontrer Dounia. Celle-ci devient très vite une véritable amie avec qui elle partage ses secrets, ses pensées les plus intimes, et qui la fait entrer dans son propre cercle amical. Enfin, Jenny se sent quelqu’un et ses rêves se confondent très vite avec les paroles de miel que lui prodigue Dounia. Car il existe une communauté solide sur laquelle s’appuyer et qui n’attend que d’être rejointe par de nouveaux venus. Une communauté animée de véritables valeurs qu’il convient de défendre. Et qu’importe s’il faut mourir ici, puisque c’est pour rejoindre un au-delà mille fois plus doux.
Alors Jenny se met à réciter les sourates du Coran, change sa façon de s’habiller, reproche à ses parents leur façon de vivre. Et Dounia de flatter son intelligence et sa singularité. Jenny veut briller de l’éclat que ses anciens camarades lui ont dénié. Ils regretteront leur erreur d’appréciation et ravaleront leur mépris ! Par un acte flamboyant et irréversible, elle sera enfin remarquée, et même admirée.
Dans ce premier roman absolument remarquable, Abel Quentin montre parfaitement la mécanique de l’embrigadement djihadiste auprès des adolescents. Les recruteurs savent parfaitement cibler ce moment de vulnérabilité où l’on entre en opposition avec ses parents et où l’on peut vite se sentir isolé si l’on est en mal d’entourage amical. Ils sont à l’affût de ces quelques mots derrière lesquels se cache une profonde détresse et savent très exactement prononcer les phrases qui feront mouche.
Mais le talent de l’auteur, outre son art du récit, est de nous faire entrer dans la tête et dans les rêves de Jenny. Elle n’a pas encore quitté l’enfance, et son monde cohabite avec celui dans lequel on l’invite à entrer. En celle qui se rêvait Hermione Granger, les traits du Prophète se mêlent à ceux d’Harry Potter pour former une nouvelle mythologie dont elle serait enfin actrice. 
 
Abel Quentin signe un premier roman d’une grande acuité qui semble témoigner d’une réelle connaissance des réseaux djihadistes. Mais loin de chercher à faire œuvre de démonstration, il se place toujours à la hauteur de ses personnages pour en révéler les failles et les attentes. Et c’est ce qui donne tant de force à son roman. – Delphine Depras
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Qu’est ce qui conduit une jeune fille introvertie de quinze ans, entourée de parents aimants et élevée à Sucy-en-Loire dans une banlieue tranquille, à commettre un attentat terroriste ? C’est tout le parcours de Jenny Marchand, cette adolescente revêche mal dans sa peau, incomprise par ses parents, harcelée par ses camarades du Lycée Henri Matisse, humiliée par Clément dont elle est amoureuse, que retrace Abel Quentin dans son premier roman. Rejetée par les siens ou plutôt s’estimant rejetée par les siens, Jenny trouve en Dounia, la Lionçonne du Désert, une oreille amie, une grande sœur compréhensive. Au fil des pages, Jenny se rêve en martyre, fait sa « Jahiliyya », son parcours vers la lumière, son « chemin de Damas «. Prise dans les filets d’un islam radical, elle sera fin prête à passer à l’acte. Pendant ce temps-là à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Abel Quentin, avocat de formation, a du être confronté dans l’exercice de son métier à ces jeunes adolescents désœuvrés, en pleine crise qui, un jour, ont dérivé. Par son style d’écriture, le choix du vocabulaire, l’auteur a parfaitement su analyser tout le processus de radicalisation et nous le restitue étape par étape. Il montre très clairement le basculement de Jenny dans un autre monde. Comme un sachet de thé, le message infuse, le poison s’installe dans l’esprit, dans les pensées de Jenny jusqu’à l’obsession. Pourtant cette cause n’était pas du tout la sienne au départ mais elle lui permet de se sentir reconnue, intéressante aux yeux des autres. Dounia, l’ensorceleuse, distille différents arguments pour la convaincre en jouant notamment sur « l’orgueil puéril de l’avoir fait, de ne pas avoir flanché ». Flattée qu’on lui fasse confiance Jenny se trouve enfin intéressante. Petit à petit elle perd sa part d’humanité, comme hypnotisée. Manipulée et transformée en arme de guerre ou en projectile. Cela fait froid dans le dos. Jenny reste malgré tout une jeune fille avec des repères de son âge avec des références jusqu’au bout à son héros Harry Potter (cape d’invisibilité = jilbab, Gryffondor = Islam, Moldus = les mécréants, les mauvais Français, …).
Comment en est on arrivé là ? Les enfants d’immigrés de la 1ère génération reprochent à leurs parents d’avoir fait profil bas, d’avoir voulu s’intégrer à tout prix dans une société française qui les méprise, les humilie. Les nouvelles générations cherchent leurs marques dans ce pays qui ne les a pas totalement acceptés et les trouvent parfois dans la violence.
Sœur est une lecture commencée sans conviction à cause du sujet et terminée très satisfaite de l’avoir entreprise grâce à la façon dont le sujet a été traité. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, les terroristes ont trouvé un outil efficace pour tisser leurs toiles à l’abri des regards, imperceptiblement. Comment lutter ? Lorsque l’on s’en rend compte c’est souvent trop tard, le mal est fait. Comment éviter tout ce gâchis, toutes ces victimes innocentes ? Un livre peut être à étudier dans les collèges pour éviter les dérives ! – Françoise Le Goaëc
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Comment une gamine de 15 ans issue d’une famille aimante, bourgeoise peut-elle passer des films de Harry Potter au visionnage passif de décapitations, se rêver en meurtrière au nom d’Allah, et passer à l’acte?
Cette histoire d’endoctrinement accéléré via internet comme réponse au mal-être puissant d’une ado paraît à la fois excessive et tellement plausible, c’est si simple, il faut juste laisser au vestiaire son intelligence, son libre arbitre, son esprit critique…
Le contexte politique de l’histoire m’a agacée, entre le vieux président qui symbolise à lui tout seul le délitement de la société et son ministre dont les dents raclent le parquet, prêt à flirter avec les idées nationalistes pour gagner des voix et se faire élire à la place du Grand Vizir. Je déteste la politique et en dépit d’une belle écriture, je me suis ennuyée ferme sur ces passages là. Mais cela n’engage que moi. Je l’ai presque lu comme une histoire parallèle. Car il n’y a aucune conscience politique chez cette gamine, elle décide d’ailleurs de sa cible presque par hasard …
Ce qui est intéressant, c’est d’essayer de comprendre le mécanisme de la radicalisation. Jenny quand elle n’est pas transparente, essuie humiliations et rebuffades au collège. Sa jalousie inversement proportionnelle à sa confiance en elle la conduit à haïr ses congénères, ses parents et au final la terre entière. Évidemment quand elle trouve une oreille attentive sur internet, avec son pois chiche dans le cerveau elle gobe le salmigondis indigeste qu’on lui sert sans moufter.
Les mouvements sectaires ont toujours visé des personnes fragiles. Les Islamistes radicaux intégristes n’agissent pas différemment. Un roman glaçant que j’ai … détesté ! Peut-être parce que le scénario semble si crédible et que cela me met en colère d’imaginer que cela puisse réellement se passer comme çà ? Un roman inquiétant parce que si c’est le cas, notre société est mal barrée.
En tout cas un premier roman qui ne laisse pas indifférent sur un sujet de société brûlant. – Catherine Dufau
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Ce livre est tellement d’actualité ! Je pense que l’auteur a dû mener de nombreuses recherches parce qu’il y a l’air de savoir de quoi il parle.
Jenny, adolescente, va se convertir et se radicaliser.
Jenny est perdue dans ce monde et a souvent peur, elle subit. Son nouveau personnage est en colère et veut faire bouger les choses par la violence.
Deux personnalités qui vont cohabiter dans le corps d’une adolescente. C’est seulement à la fin que l’on saura laquelle va prendre le dessus.
Je pense que la radicalisation fait partie des craintes des parents aujourd’hui. C’est également un échappatoire envisagé pour certains jeunes qui se sentent perdus.
J’ai trouvé cette histoire vraiment très intéressante et très bien écrite. Elle pourrait presque s’apparenter à un témoignage.
Les moments où Jenny parle des regards vis-à-vis du voile est tellement réelle et vraie.
Le souci en revanche, ce sont les phases où l’on parle politique… J’ai passé ces passages qui alourdissaient le récit et le coupaient. Nous situer dans un contexte politique, oui, je peux le comprendre. Mais est-ce nécessaire de le faire autant ? Je n’en suis pas sûre.
C’était un récit vraiment intéressant, j’ai vraiment apprécié ma lecture, merci ! – Marion Catherinet
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J’ai lu quelque part que «Sœur» est un roman terriblement ancré dans l’époque. C’est vrai et il n’y a pas lieu de s’en réjouir : quel tableau glaçant que ces adolescentes à petite cervelle, séduites par les ambassadeurs djihadistes, prenant leurs promesses pour argent comptant et rêvant d’assassinat en toute conscience !
J’ai apprécié le regard sans jugement que porte l’auteur sur les personnes décrites : l’adolescente mal dans la peau qui met son cerveau sur off, les parents dépassés, le vieil homme politique épuisé, la recruteuse à la tchatche séduisante… Cette absence de jugement permet au lecteur de se sentir en empathie avec chacun des personnages, de saisir comment ils fonctionnent, les forces et les faiblesses qui les animent. Au fur et à mesure que la lecture avance, il est difficile de ne pas s’interroger sur la part de responsabilité que, dans la vraie vie, chacun.e prend dans la mise en place d’une telle mécanique…
Il y a fort à parier que la profession de l’auteur (avocat) est pour quelque chose dans sa connaissance et son observation fine du type de protagonistes qu’il met ici en scène. Mais si son récit est documenté, jamais cette documentation n’alourdit la narration ou la rend démonstrative.
Qui aura aimé «Les hommes couleur de ciel» d’Anaïs LLobet (qui faisait partie de la précédente session des 68 premières fois), ne sera pas dépaysé par «Sœur» : un thriller bien écrit et bien construit, où l’on a à la fois peur de tourner la page et hâte d’arriver la suivante. – Marianne Le Roux Briet
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Difficile d’écrire un avis sur ce roman… Il m’a tellement emballée au début, puis agacée, au point d’avoir vraiment du mal à le terminer ! Ah, je peux dire qu’il m’a fait réagir ! Mais au final, c’est un sentiment de déception qui m’aura gagnée une fois la dernière page tournée.
Au départ, nous avons un cas extrêmement intéressant car véritablement actuel : une adolescente mal dans sa peau, prise au piège des réseaux sociaux dans ce qui s’apparente à un cas de harcèlement scolaire, va trouver dans le djihad l’occasion d’obtenir la reconnaissance nécessaire au rétablissement de son estime de soi.
Jenny, en effet, s’ennuie auprès de ses parents, promoteur de l’image de la famille parfaite, et souffre de ne pas avoir d’amis au collège. Le passage au lycée va, pense-t-elle, être l’occasion de se refaire une réputation de fille « swag ». Elle franchit le portail de l’établissement scolaire avec un nouveau look et une nouvelle détermination chevillée au corps. Elle va donc immédiatement s’acoquiner avec les garçons les plus en vue, dont Clément, le beau gosse que toutes les lycéennes convoitent. Mais, naïve qu’elle est, elle va se retrouver très vite prise dans un guet-apens organisé par ses nouveaux « amis » et retrouver sa place peu glorieuse de « fille dont tout le monde se moque », suite à la diffusion d’une vidéo sur les réseaux sociaux.
La seule à lui apporter du réconfort sera Dounia, nouvelle adepte du djihad…
En parallèle, on suit les remous politique de l’ascension électorale de Benevento, prêt à tout pour renverses l’actuel président du pays, Saint Maxens. Et franchement, je me serais bien passée de cette partie. Ces passages ont alourdi la trame du récit concernant l’intrigue centrée sur Jenny, de manière inutile, ou presque. Ces longues tirées satiriques sur le pouvoir en place en France avec des noms à peine modifiés ont vraiment gâché ma lecture. C’est dommage. – Valérie Lacaille
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Jenny Marchand, 15 ans, traîne son ennui et son mal être à Sucy-en-Loire. Rejetée par ses camarades de classe, incomprise par ses parents, elle se réfugie dans la lecture d’Harry Potter et les réseaux sociaux. Un soir plus noir encore que les autres, elle poste un message dans lequel elle fait part de son intention d’en finir. Elle reçoit une réponse pleine d’empathie et se met à échanger, sur un réseau crypté, avec une jeune fille qui semble parfaitement la comprendre. Elle fait ainsi la connaissance de Dounia, qui lui parle d’un idéal qui lui permettra de trouver enfin une cause et une identité. Elle bascule, et se met à porter le voile…
En parallèle avec la progressive – mais rapide – entrée de Jenny dans l’islamisme radical, on suit l’histoire de Saint-Maxence, le président vieillissant qui va devoir céder sa place à son ancien poulain Benevento, qui l’a trahi pour un engagement vers la droite dure. On ne peut s’empêcher de voir là, de façon romancée, une partie de notre histoire politique. A travers ce qu’il nous raconte, à travers une fine observation si plausible de ces jeunes filles voilées de noir qui se rêvent en épouses martyres, ce roman s’ancre dans le réel, profondément ; il est sans concession pour les petits arrangements avec le pouvoir, et pour l’impuissance du gouvernement à régler le problème de l’embrigadement de ces jeunes perdus et sans réelle existence, proies faciles pour un Islam galvaudé et haineux du « kouffar ». C’est ce que connaît Jenny, qui, quand elle a enfin choisi quoi faire pour le Jihad, se dit qu' »elle occupera une place à part dans le cœur des gens ». Enfin, elle existera, on la reconnaîtra. Je n’ai pu m’empêcher de songer au personnage d’Adèle, dans le roman de Constance Rivière, Une fille sans histoire, que j’ai lu juste avant celui-ci : c’est le même mal être adolescent, la même solitude, qui conduit à des actes graves. Un premier roman violent, terriblement juste. – Emmanuelle Bastien
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Une erreur de jeunesse qui coûte cher

Ah la radicalisation, quel mot inquiétant. Actuellement quand les médias s’emparent d’un sujet si douloureux, le monde s’emballe et s’effraie. Et il y a de quoi!
Je n’ai jamais lu de textes sur la question de l’embrigadement, de jeunes à la dérive qui s’engouffrent dans cet univers promettant la gloire posthume.
L’auteur, pour ce 1er roman s’est essayé à cet exercice difficile de restituer toute la mécanique et les ressorts d’un acte terroriste.

Le récit se joue sur trois niveaux. Trois voix qui alternent pour arriver à un final horrifique.
Jenny, adolescente paumée, en détresse, brimée par ses pairs, étouffée par ses parents dans une ville de province et fan de Harry Potter.
Ses parents aimants mais ne sachant pas comment enrayer et négocier avec les crises de Jenny.
Et puis le pouvoir politique français. le Président vieillissant, abdiquant bientôt.
Les menaces terroristes sont aux portes du pays, la guerre bat son plein en Syrie.

Comme la petite souris, on observe toute la mécanique de l’endoctrinement. Avec quelle facilité, on entre dans l’intimité de ce réseau. On entraperçoit les tactiques pour attirer ces jeunes en reconnaissance d’exister, on sent monter la colère en même temps qu’eux.
C’est terriblement fascinant. Inquiétant également car malheureusement ces procédés existent au moment même où j’écris ces lignes. Peut-être quelque part, dans une ville française, un jeune se fait emmener dans cette spirale.

Ce qui m’amène à dire que nous sommes devant un problème collectif mais aussi individuel. Comment arriverons-nous à rassurer la jeunesse, à les laisser s’exprimer ? Comment faire pour éviter qu’ils se tournent vers des groupes sectaires ? (de tous genres, je ne vise aucun mouvement).

J’ai eu une empathie profonde pour Jenny mais aussi pour ses parents (la narration est faite de telle manière que l’on ne ressente aucun jugement d’un côté comme de l’autre).
J’avoue aussi que le discours et l’histoire de l’équipe au pouvoir m’a agacé et ennuyé. (beaucoup de longueurs qui n’amènent rien à l’intrigue proprement dite)

Au final, il est difficile d’avoir un avis sur ce thriller/roman sociologique.
Il informe, il ne laisse pas indifférent car il est calqué sur notre actualité mais surtout il prévient. Peut-être qu’il est encore temps de réagir.

Glaçant ! – Catherine Quart Foisset

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Dans une fatalité il y a parfois plusieurs éléments déclencheurs. Dans le roman d’Abel Quentin il y a d’abord Jenny, une adolescente en mal de reconnaissance et d’amour. Il y a ses parents qu’elle trouve incolores et qui poursuivent leur chemin dans leur petite ville de la Nièvre sans voir vraiment ni leur fille ni ses attentes. Et enfin la société qui l’entoure, ici en la personne d’un président de la république en fin de mandat, le lycée Henri Matisse de Sucy-en Loire, la police, la justice, bref, tous ceux qui l’accompagnent chaque jour sans qu’elle ne les voit.
Jenny à quinze ans, et déjà une vie qui ne la satisfait pas. A part Harry Potter, personne ne la voit, personne ne la connait vraiment. La vie est fade et douloureuse pour cette ado qui ne demande qu’à exister, aimer, profiter comme les autres. Rejetée par ce garçon dont elle aurait pu être amoureuse, elle se réfugie sur le net et les réseaux sociaux, ceux-là même qui l’auront fait souffrir, et trouve une oreille compatissante en Dounia la forte, la solide, celle qui la comprend enfin et lui redonne foi en elle.
Dounia, mais cela aurait pu être n’importe qui d’autre, est la seule à compatir, à utiliser le même langage qu’elle pour dire l’isolement ressenti, le manque d’amour, l’espoir de vie meilleure grâce à Daesh. Il suffira de quelques semaines à peine pour que la jeune fille se voile, s’embrigade, et envisage le martyr.
Habile, prenant, réaliste, voilà un roman qui se lit d’une traite. Toujours factuel et sans jamais porter de jugement, il interroge sur le pourquoi et le comment d’une radicalisation annoncée mais jamais comprise par les familles avant qu’il ne soit trop tard. Mais aussi sur le mal-être d’une jeunesse paumée qui attend, espère, et cherche sur le net les réponses aux questions auxquelles personne ne répond vraiment dans l’entourage proche. Glaçant d’ailleurs de voir cette progression dans la soumission au voile, aux théories de l’état islamique, au besoin de partir au loin ou d’agir pour s’accomplir dans la douleur et la violence.
Et l’on ne manquera pas non plus de lire entre les lignes quelques similitudes avec une situation politique qui sent le vécu proche, un président en fin de règne et un jeune ministre qui aurait comme des envies de pouvoir absolu. Une partie peut-être un peu trop longue d’ailleurs, et qui n’apporte pas vraiment à l’ensemble. – Dominique Sudre
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Lorsque l’on fait connaissance avec Jenny, une ado mal dans sa peau (si c’est quasiment un pléonasme, la jeune fille est quand même en grande souffrance, harcelée par ses pairs, et en rupture avec sa famille qu’elle exècre), et parallèlement avec deux personnages illustres de notre paysage politique, que l’on reconnait d’ailleurs malgré des noms d’emprunts, grâce aux portraits que l’auteur en dresse, on ne s’attend pas, du moins au début à l’issue qui les fera se rencontrer.
Une fois le cadre en place, on assiste à la transformation de la jeune fille, prise dans les mailles d’un piège qui lui apparaît comme la seule solution pour pouvoir cracher sa haine, son mépris de tout ce qui a fait d’elle cette paria, moche et sans intérêt. Ils sont adroits ceux qui tirent les ficelles, et construisent une image fausse, mais acceptable, utile, reconnue, par des pairs opportunistes. Même si vu de l’extérieur, elle est bien peu crédible cette passionaria d’un islam dont elle ne connait rien, même après avoir assimilé comme un perroquet quelques hadiths marquants. Mais ça marche pour elle. Au grand désespoir de ses parents, bourgeoisie moyenne, traditionnelle, valeurs communes et mouvantes.
On ne parle pas ici de la radicalisation, l’auteur le précise. La jeune fille n’était pas pratiquante ou croyante islamiste, et elle entrée dedans directement par la porte de l’excès. Le mécanisme est celui d’une récupération sectaire d’êtres en détresse et en rupture avec les repères qu’on a pu leur inculquer jusqu’alors. Toute autre secte aurait pu faire l’affaire et aboutir aux mêmes résultats délétères de dépersonnalisation.
Certes l’histoire ne prête pas à rire. cependant l’auteur accentue le côté verre à moitié vide et pointe chez les personnages tout ce qui peut être tourné en dérision. Et pas que pour les personnages. Un passage illustre très bien cette volonté de se focaliser sur le négatif : deux paragraphes se suivent, décrivant le cadre de la petite ville où vit la famille Marchand, le premier proposant une illustration de carte postale de candidature pour le plus beau village de France et le deuxième focalisé sur toute la laideur et la platitude de l’endroit.
Récit bien mené, assez convaincant, et bien ancré dans notre paysage social actuel. – Chantal Yvenou
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Abel Quentin pourrait être la version masculine d’Anaïs Llobet. Disons que je les classerais dans la même famille d’auteurs, les observateurs, capables de décortiquer des mécaniques, de comprendre ce qui anime les individus et de le restituer en utilisant tous les ressorts d’une construction implacable. Ce premier roman est ainsi d’une redoutable efficacité. Il s’empare d’un thème difficile et redouté, celui de l’embrigadement, terme que je préfère ici à celui de radicalisation. Mais ce qui intéresse l’auteur n’est pas tant la finalité que le pourquoi et le comment. La démonstration proposée est à la fois limpide, effrayante et… addictive.
Pour cela, il utilise trois niveaux, trois hauteurs de vue. Il y a Jenny, adolescente de 15 ans, sa famille et puis l’État. Il y a l’ennui d’une enfance et d’une jeunesse dans une petite ville de la Nièvre, les brimades au collège, le mal-être, cette sensation de n’être nulle part à sa place. Il y a des parents a priori comme les autres, qui oscillent entre surveillance et permissivité, jamais facile de trouver le juste équilibre avec un ado. Et puis il y a la société, les hommes politiques, les manœuvres de bas étage, les compromissions, symbolisées par la lutte pour le pouvoir entre le Président en place, Saint-Maxens, vieil homme sur le départ et son Ministre de l’Intérieur, Benevento, qui se voit bien lui succéder et n’hésite pas dans sa chasse aux voix à flirter avec les théories extrémistes. Sur fond de menaces terroristes et de guerre en Syrie, on voit bien le tableau.
Comment Jenny Marchand, à peine sortie de ses lectures de Harry Potter en arrive-t-elle à se rêver en martyre de la cause de Daech ? C’est tout l’objet de l’excellent traitement d’Abel Quentin, tout en crescendo, avec ces trois niveaux qui permettent d’alterner les points de vue et finissent par se percuter. Tout est là : la vulnérabilité de l’adolescente accentuée par des incidents qui tendent à devenir d’une extrême banalité, les parents paumés, le cynisme des politiques et l’oscillation permanente entre déni et répression, que ce soit dans la sphère privée ou au sommet de l’état. La complexité de la situation en devient palpable, alors même que le lecteur est pris dans la tension qui monte peu à peu et n’a rien à envier à un bon thriller. La mécanique de l’endoctrinement apparait de façon limpide, elle qui n’a rien d’intellectuel mais joue sur des leviers si communs : le besoin d’appartenance, de reconnaissance, d’exister, de laisser une trace. Et le lecteur assiste, sidéré, à la montée de cette colère, partie d’un rien et attisée régulièrement sans même que les protagonistes s’en aperçoivent.
C’est à la fois sidérant, percutant et très inquiétant. Mais c’est surtout un bon roman, difficile à lâcher et qui a le mérite de regarder la réalité en face et d’amener chacun à s’interroger sur ses responsabilités individuelles et collectives, dans cette multitude de petits ruisseaux qui finissent par faire un fleuve. – Nicole Grundlinger

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