Tous tes enfants dispersés – Beata Umubyeyi Mairesse

“ C’est l’heure où la paix se risque dehors.”

Tous tes enfants disperses

 

Un vrai coup de cœur pour ce roman et ma première lecture pour cette saison des 68 premières fois.
C’est l’histoire de trois générations, trois points de vue, trois narrations : Immaculata, Blanche et Stokely.
C’est l’histoire d’une relation malhabile entre une mère et sa fille, une parole, un silence, des secrets.
C’est l’histoire d’un exil, de voyages, de retours. Le génocide Rwandais a fait de Blanche une plante exotique. Il y a ceux qui sont restés et ceux qui sont partis.
Blanche va se mettre à « l’ouvrage de sa mémoire, tisser une virgule entre hier et demain et retrouver le fil de sa vie ».
C’est l’histoire des répercussions de ces cent jours de génocide dans ce pays où le mot « paix » est synonyme de « vie » : les narrateurs posent un regard sur ce qui a été détruit. Les cœurs, les relations sont en lambeau.
Cette histoire est l’expression de la force de la maternité, de la transmission.
C’est également une belle histoire de résurrection : celle des mots et de la vie.
Ainsi, Les jacarandas coupés font des rejets
J’ai été transportée par la poésie de Beata Umubyeyi Mairesse, par la puissance des formules et des mots qu’elle emploie. C’est sensible. C’est juste très beau. – Alexandra Lahcène
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« A quoi cela nous a-t-il menés, tous ces sentiments camouflés ? »
Qu’elles sont belles ces voix qui se parlent en écho et combien elles sonnent juste la cruauté et la tendresse des mots empêchés, balbutiés, retenus pour dire l’important : histoires de vies qui se transmettent, s’entrecoupent, se choisissent et se répondent avec en caisse de résonance magistrale : le silence.
De l’enfantement aux cœurs blessés, de l’horreur à l’exil, de la terre au déracinement, du métissage à l’identité, ce premier roman brasse tous ces thèmes avec la logique hasardeuse des « choix » aléatoires, des intentions toujours bonnes et des décisions qui s’imposent donc qui tranchent : les contours des destins.
« J’ignore encore ce qui t’a emporté, mon fils, mais je sais désormais le sentier qui t’y a mené, comment notre histoire t’a lentement, sûrement, oblitéré. »
Comment devient-on grand avec des absents, des non-dits, des mystères ? Comment fait-on sa place avec sa différence ? Que transmet-on sciemment au risque de transfuser doublement ce que l’on voulait taire ? Dans quoi se débat-on quand la nécessité des origines à connaître devient obsédante ou au contraire refoulée ?
« Elever sa progéniture fait considérer avec plus de compréhension l’œuvre inégale de ses propres parents. »
Les mots comme des oiseaux, des fleurs et des arbres, dans la langueur enveloppante d’une fin de journée sur une terre d’Afrique, à l’ombre d’un Jacaranda. Les mots comme des baumes, ou des cris, des mots pour rafistoler, réparer, envelopper ou espacer le silence armé et nucléaire, l’intime et le complice. Ce roman parle de tous ces mots : les jamais dits, ceux qui étouffent de chagrin, ceux qui ancrent et qui consolent même quand ils paraissent anodins et ne révèlent rien d’essentiel, les inoffensifs, les couperets, les soufflés et les manqués, tous pour rappeler le lien, l’amoureux et le filial, le maladroit, l’empêché et le sincère, les liens qui font et se défont, tous ces liens qui nous maillent, nous tissent et nous toilent une vie.
« Stokely comprit que sa mère portait en elle des mots fantômes, des mots d’enfance endormis dans un jardin en friche qu’une pluie lointaine pourrait un jour ressusciter. Oiseaux de vie. »
Sur fond de pays en guerre, drame rwandais, l’effrayant à fuir pour survivre, le passé à reconnaître dans toute sa vérité, Beate Umubyeyi Mairesse nous conte un très beau voyage dans l’universalité de ce qui nous anime pour tenter d’être bien, de se relever et s’élever et de pouvoir aimer sereinement ceux qui nous précèdent, nous succèdent et nous accompagnent. Ce premier roman est signature d’une très belle plume.
« Stokely naquit, Bosco mourut. Immaculata devint muette. Blanche flancha une première fois. Que valait cette langue incapable de percer le bouchon dans la gorge qui étouffait sa mère de chagrin ? » – Karine Le Nagard
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Ce livre pourrait aussi s’appeler « A l’ombre des jacarandas ».
Cela se passe à la fois au Rwanda et en France. Les chapitres alternent presque exclusivement entre les paroles de Blanche et celles d’Immaculata. Et ce n’est pas par hasard, cette allusion à la couleur ! Blanche est métisse d’un père français et d’une mère Tutsi. Elles nous racontent toutes deux leur histoire traversée par le génocide de 1994, à la suite duquel Blanche est exilée en France.
C’est surtout l’histoire de la difficulté à communiquer sa souffrance à ses proches ; c’est également un livre sur la transmission puisque Blanche a un fils, dont le père est antillais et qui, construit malgré l’éloignement, une relation forte avec sa grand-mère rwandaise et le pays où sa mère a grandi.
Ce livre renferme des trésors d’écriture comme « oiseaux de mots volés » « oiseaux crucifiés » « oiseaux bigarrés » « oiseaux de vie » qui concluent quelques paragraphes d’un même chapitre ; ou « l’invention du mot « sentimenthèque ». Je vous éviterai les citations de phrases car elles seraient trop nombreuses !
J’avais lu d’autres choses sur le drame rwandais dont deux livres de Jean Hazfeld que je considérais, et considère toujours d’ailleurs, comme un spécialiste, mais celui-ci, avec sa part probable d’auto biographie, sa sensibilité, est bien différent et plus fort émotionnellement. – Marie-Hélène Fuchy-Poirson
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Quel roman, quelle plume, quelle magnifique entrée en matière pour cette nouvelle session des 68 premières fois !

Beata Umubyeyi Mairesse nous conte l’histoire d’un peuple et d’un pays, le Rwanda, à travers les yeux et la voix de trois générations : Immaculata, la mère, qui a survécu au génocide de 1994 et qui doit se reconstruire; Blanche, la fille, métisse, française par son père qu’elle n’a pas connu et qui a ainsi pu fuir les massacres et se réfugier en France où elle a construit sa vie; Stokely, le petit-fils, qui va servir de lien et de baume entre la mère et la fille.

Ce roman n’est pas sans rappeler celui de Gaël Faye « Petit Pays », d’ailleurs les deux auteurs ont récemment fait des lectures publiques du texte de Beata Umubyeyi Mairesse. Beata est elle-même une rescapée du génocide, autant vous dire qu’elle sait de quoi elle parle.
Son roman est puissant, il parle de reconstruction, il dénonce aussi l’abandon du pays par l’ONU et le parti pris de la France qui a armé les hutus, mais il n’est jamais larmoyant. On est immergé dans la culture rwandaise, on sent l’odeur des épices et des jacarandas, on voit les couleurs des fleurs.
Un brillantpremier roman, à lire assurément ! – Marie-Anne Pittala

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Blanche, Rwandaise, a entrepris des études d’infirmière en France, le pays de son père, après avoir fui le génocide des Tutsi en avril 1994. Sa vie est désormais en France, auprès de son mari Samora et de son fils métis Stokely. Après des années d’exil, elle revient voir sa mère Immaculata qui, elle, a vécu de l’intérieur le génocide avec tout ce que cela comporte de violences, de souffrances, d’errances. Pourront-elles renouer le contact un jour alors qu’entre elles plane la figure de Bosco, le frère/fils à l’esprit torturé, trop tôt disparu ? En fin de livre, apparaît la quête de Stokely, pris entre deux pays, deux identités.
C’est un livre intergénérationnel dont la trame de fond est le génocide rwandais. Cents jours qui ont marqué à jamais les corps et les esprits.
C’est aussi un livre sur la filiation.
Chaque chapitre analyse la situation à travers les yeux d’un personnage. Alternance des voix. Même si l’on se perd un peu parfois dans les parcours de vie, chaque personnage est attachant. Le rôle des femmes est le plus important. Mixité des origines, des influences. Qui sommes nous ? Doit-on se fier à notre couleur de peau, à notre histoire, à ce que l’on ressent au plus profond de nous-mêmes ? Est-on blanc, noir, métis, Français ou Rwandais, tutsi ou hutu … Chacun est fait de l’association de deux êtres, de deux origines, de deux histoires mais que représente-t-on dans le regard des autres ?
Il y a quatre personnages principaux : Blanche, Immaculata, Stokely et Bosco. Seuls les trois premiers ont droit à la parole. Bosco lui est évoqué à travers le regard et les paroles de sa mère, de sa demi-sœur ou de son neveu. Bosco a toujours été à la recherche concrète d’une figure paternelle. Bosco revenu brisé de la guerre et incapable de reprendre pied dans son pays.
Pourquoi Blanche s’appelle t’elle ainsi ? Est ce à cause de son père Antoine Français de race blanche alors que sa mère est Rwandaise ? Pourquoi Immaculata ? Si le sens d’immaculée signifie « sans tache de péché » ou « état de pureté » cela n’apparaît pas vraiment exact lorsque l’on avance dans la lecture du livre. Le choix des prénoms à lui tout seul résume bien le sujet qui tourne autour des origines. Encore plus surprenant : Blanche, comme son mari Samora, changeront de prénom au cours de leur vie, l’une aurait elle un problème par rapport à son métissage et son mari, un besoin de se valoriser aux yeux des autres ? Leur fils, Stokely lui est métis d’« une descendance diluée ».
« … un fleuve d’hypocrisie, celle d’un siècle qui a vu des hommes aimer, une nuit, une vie, des femmes à leur exact opposé puis rentrer chez eux, inconscients ou niant les dommages collatéraux que leurs amours d’une nuit, d’une vie, pouvaient causer ». Cette phrase résume bien l’état d’esprit des principaux personnages.
Transmission des origines, d’un passé, des racines, d’un mélange d’influences. Malgré toutes les souffrances des uns et des autres, les questionnements, les fuites en avant, il y a les liens du sang qui les rapprochent.
J’étais dubitative, lorsque j’ai commencé à lire « Tous tes enfants dispersés » de Beata Umubyeyi Mairesse juste après la lecture de « J’ai cru qu’ils enlevaient toute trace de toi » de Yoan Smadja. Un même contexte – le génocide rwandais – j’étais curieuse de voir comment chaque auteur allait aborder le sujet. Et comme j’avais eu un coup de cœur franc et massif pour le livre de Yoan Smadja, j’étais inquiète pour le second. Deux livres, deux sensibilités différentes mais très complémentaires. Le contexte est le même certes mais les thèmes abordés et la façon de les traiter sont vraiment différents. Ils ont chacun leur intérêt et je remercie les 68PremièreFois de m’avoir permise de les lire à la suite.
Oh Rwanda, comme toute cette violence a fait souffrir les tiens comme elle a dispersé tous tes enfants ! Ils ont pris des voies radicalement différentes mais quelles souffrances pour chacun d’entre eux ! – Françoise Le Goaëc
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Ce roman, c’est celui d’une terre, colonisée, une terre africaine qui a vu l’homme blanc marquer de son empreinte l’homme noir. Et l’indépendance acquise en 1962 ne permettra pas d’effacer les traces à jamais laissées par des années passées sous le joug d’êtres qui se croyaient supérieurs. Là, ils s’agissaient de Belges, ailleurs, c’était les Français. La grande Histoire du Rwanda est marquée à jamais par cette page. 1894-1994, c’est le temps qu’il aura fallu au ver pour contaminer le fruit, un siècle de guerres intestines pour arriver au génocide que l’on connaît, celui qui a fait entre 800 000 et 1 000 000 de morts.

Ce roman, c’est aussi celui d’une famille, celle de l’écrivaine. A dimension autobiographique, le propos relate un retour aux sources de la femme contrainte à l’exil. Depuis sa plus tendre enfance, sa mère s’évertuait à lui proposer la voie de la France pour réussir dans la vie. Alors, quand la guerre a commencé, elle n’a plus pu reculer.

Toute sa vie, Blanche, et certainement Beata UMUBYEYI MAIRESSE, a été tiraillée entre deux cultures. Son éducation a été marquée par le souci de sa mère de la libérer de son africanité. Elle devait abandonner le kinyarwanda, sa langue maternelle, et  apprendre le français pour pouvoir épouser un homme blanc. L’écrivaine montre à quel point il est difficile de naviguer entre deux registres

Et puis, s’il n’y avait que les mots. Sa couleur de peau, elle, ne changeait pas, avec cette impression permanente de ne jamais être à sa place, au bon endroit.

Ce roman, c’est encore l’histoire de femmes. J’ai été profondément touchée par la malédiction de la filiation avec cette incapacité, pour Immaculata et Blanche, mère et fille, de mettre au monde un enfant par les voies naturelles comme si la maternité devait les marquer à vie de leur chemin de croix, l’occasion pour l’écrivaine de remettre en question l’instinct maternel, ce petit quelque chose de supplémentaire et naturel qu’auraient les femmes par rapport aux hommes dans leur relation à l’enfant.

Et si l’enfant, un garçon, venait rebattre les cartes d’une famille douloureusement marquée par la grande Histoire ! Avec le personnage de Stokely, Beata UMUBYEYI MAIRESSE nous livre un hymne à la vie, un propos lumineux, plein d’espoir, qui prend appui sur la jeune génération pour surmonter les affres du passé et imaginer le fil d’une existence à venir.

La plume est éminemment poétique, et le style narratif tout à fait remarquable. L’emploi de la seconde personne du singulier permet à l’écrivaine de s’adresser au lecteur, lui faire une place dans la conversation et l’inviter à partager une certaine intimité, un pari audacieux ici parfaitement réussi.

Quant à la chute, elle est juste magnifique ! – Annie Pineau

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Ode aux mères persévérantes, à la transmission, à la pulsion de vie qui anime chacun d’entre nous, Tous tes enfants dispersés porte les voix de trois générations tentant de renouer des liens brisés et de trouver leur place dans le monde d’aujourd’hui.

Sur fond de génocide, Tous tes enfants dispersés mêle les voix de la grand-mère, la fille et le petit-fils pour raconter la tragédie rwandaise et ses conséquences psychiques, sur l’identité et la construction de soi. Rescapée du génocide Tutsi, la fille, Blanche, une métisse, a fui et vit à Bordeaux. Quelques années plus tard, elle rebrousse chemin et se rend dans son village d’enfance pour se confronter à ses fantômes et au silence de sa mère.

Loin d’être un énième livre sur le génocide, Tous tes enfants dispersés est avant tout un roman qui raconte comment la Grande Histoire impacte les liens du sang, comment elle disperse les membres d’une famille, comment elle conduit à la perte d’identité et à l’absence de transmission des traumatismes entre les générations. Au fil des pages, grâce aux mots et à la littérature, aux allers-retours entre passé et présent, ici et là-bas, les maux, les rancœurs s’estompent, la famille semble être reprisée.

La plume de Beata Umubyeyi Mairesse est aérienne, poétique. La description de son pays natal, de son village est aussi flamboyante que ce jacaranda sous lequel mère et fille tentaient de prendre racine. Pour autant, je ne suis pas parvenue à m’ancrer à cette famille, à me laisser embarquer par la musicalité des mots de l’auteure. Je leur suis restée étrangère. – Fabienne Defosse

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Deux voix , celle de Blanche , jeune femme rwandaise métisse de père français et celle de sa mère , Immaculata . Puis vient celle de Stokely , fils de Blanche d’un père également métisse .
L’auteure signe un livre différent sur le génocide rwandais . C’est la toile de fond , mais il est surtout question du parcours de vie de ces femmes, avant, pendant et après ce drame. Des tensions qui ont précédées, les décisions d’exil, des parcours de vie compliqués, de la culpabilité et enfin de la reconstruction très lente et hésitante .
Deux femmes qui vont néanmoins réussir à se retrouver, à se ré-apprivoiser, la jeunesse de Stokely va les y aider .
On n’a pas fini de lire des livres sur le génocide rwandais , celui marque sa différence avec une belle poésie . Indispensable contre l’oubli. – Anne-Claire Guisard
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Une famille qui ne se parle pas est une famille qui meurt.
Proverbe rwandais, Les proverbes en kinyarwanda
C’est l’heure où la paix se risque dehors. […] la paix, minuscule, clandestine, sait qu’il n’y a plus sur les sentiers aucune âme qui vive capable de la capturer. Alors, elle sort saluer les herbes hautes qui redressent l’échine sur les collines, saluer les oiseaux qui sont restés toute la journée la tête sous l’aile pour ne pas assister, pour ne pas se voir un jour sommés de venir témoigner à la barre d’un quelconque tribunal qui ne manquera pas d’arriver, saluer les fleurs gorgées d’eau de la saison des pluies qui peinent à exhaler encore et malgré tout un parfum de la vie là où la puanteur a tout envahi.
Voilà 25 ans, au Rwanda, était perpétré le génocide contre les Tutsi qui allait faire près d’un million de morts en quelques mois. Beata Umubyeyi Mairesse est née à Butare qu’elle a fui avant les massacres, à l’âge de 15 ans.
Tous tes enfants dispersés est un premier roman qui ne joue pas les voyeurs turpides. En disant le moins possible des carnages de ce conflit ignoble entre Tutsi et Hutu, il déjoue le piège de l’abjection. Tous tes enfants dispersés n’est pas un récit de destruction, de décomposition, d’anéantissement ; il est au contraire celui de l’après, celui de la douloureuse reconstruction de ces familles dévastées, des retrouvailles entre ceux qui, d’une manière ou d’une autre, en ont réchappé, des “retrouvailles de coeurs en lambeaux”.
Ce récit choral donne à entendre trois générations : Immaculata la mère, Blanche sa fille et enfin, plus tard, Stokely son petit-fils. Un tissage de voix fragiles qui s’évitent tout en se faisant écho, chacune emmurée dans un chapitre frappé à son nom ; des voix qui, entre passé et présent, racontent, dans leurs creux et leurs silences, leurs cris parfois, l’histoire d’une famille dispersée.
Restés au pays, Immaculata a survécu au pire et Bosco, le fils qu’elle a eu avec un démocrate hutu, est revenu du front, sauf, mais traumatisé. Blanche, sa fille conçue avec un expatrié français, a été contrainte à l’exil et a trouvé refuge en France dès que les combats ont commencé.
Le roman s’ouvre sur le retour-surprise de Blanche à Butare en 1997, trois ans après que les combats ont cessé. Mais peut-on reprendre le fil de la vie familiale là où on l’a laissé, alors que l’on revient lestée d’une nouvelle existence commencée ailleurs, sur un autre continent ?
[…] dans ma tête mes pensées chiffonnées étaient semblables à un drap blanc fatigué de la longue nuit de mon absence, dans les replis duquel je cherchais une aiguille pour reprendre mon ouvrage de mémoire. Mais n’est-ce pas pour cela que j’étais revenue ici, pour tisser une virgule entre hier et demain et retrouver le fil de ma vie ?
Il est des blessures qui ne sont pas l’œuvre des armes. Cet exil contraint, censé protéger, a ouvert une plaie, et les mots tus ne peuvent suturer sa béance.
Qu’est-ce qui avait changé ici ? Moi. le regard nostalgique et amer que je posais sur toute chose. Ce qui avait été déchiqueté. Je n’étais pas sûre d’avoir la force de reconstituer notre relation avec toi après trois longues années de silence entrecoupées de conversations téléphoniques maladroites et de courtes lettres sibyllines.
Des silences auxquels vient se sur imprimer la culpabilité d’avoir abandonné les siens, une culpabilité augmentée des reproches du demi-frère qui brisent ce qu’il restait d’affection :
À moins que je m’excuse d’être là aujourd’hui ? Moi qui n’avais rien vécu de tout ça, qui ne pouvais pas, ne pourrais jamais savoir réellement ce que vous aviez traversé.”

Entre nous, confie Blanche, se dressaient sept ans : ses deux guerres, celle du Rwanda puis celle du Zaïre, ma défection vers la France. La France qu’il me reprochait.
Le récit de ce retour sera différé d’une centaine de pages consacrées à la vie de Blanche en France, à son mariage avec Samora venu lui aussi d’un ailleurs, les Antilles, à la naissance de leur fils Stokely. Ces pages accueilleront aussi la parole qu’Immaculata porte à Bosco.
Comment “réparer les cœurs” ? faire à nouveau “frissonner les feuilles des souvenirs, éparpiller les poussières de regrets sans ménagements” ? Ce sera à la troisième génération, à Stokely, de tisser “à l’envers” des liens avec sa grand-mère, laissant Blanche “interloquée par la fluidité de leur relation, comme s’ils s’étaient toujours connus. Une évidence”. Car, entre ces deux-là, il ne peut y avoir de place pour le ressentiment, seulement un espace pour que s’épanouissent, comme les fleurs bleues du jacaranda, les mots trop longtemps retenus.
Ce roman, à dimension autobiographique évidente, parle du difficile retour au pays natal après un exil forcé, de ce que cela suppose d’abandons et de renaissances : ceux d’une famille certes, mais aussi d’une culture, d’une identité, ce “costume de papier que la première pluie peut emporter”, d’une langue.
Posséder complètement deux langues c’est être hybride, porter en soi deux âmes, chacune drapée dans une étole de mots entrelacés, vêtement à revêtir en fonction du contexte et dont la coupe délimite l’étendue des sentiments à exprimer. Habiter deux mondes parallèles, riche chacun de trésors insoupçonnés des autres, mais aussi, constamment, habiter une frontière.
Beata Umubyeyi Mairesse, en faisant des choix narratifs judicieux, signe un premier roman remarquablement écrit, dense et fragile, celui des mots ravalés sur des douleurs indicibles, celui d’un traumatisme écrasant, celui de la lente acceptation d’une identité métissée, celui d’une famille-phénix comme il existe un “pays-phénix”.
Tous tes enfants dispersés est superbe, intime, sensible, d’une douceur, oui, d’une douceur que l’on n’attendait pas ; un roman qui “soulève délicatement le couvercle du chagrin pour trouver l’apaisement.
Entre les mots et les morts, il n’y a qu’un air, il suffit de le cueillir avec ta bouche et de veiller à composer chaque jour un bouquet de souvenance.
Tous tes enfants dispersés n’a pas à rougir de la comparaison que de nombreux lecteurs ne manqueront pas de faire avec Petit Pays de Gaël Faye. Je lui souhaite la même reconnaissance et le même parcours, car il faut [laisser] ceux qui sont assez solides écrire leurs histoires, dont je sais mieux que toi combien elles sont nécessaires à l’humanité.
Une réussite, je vous dis. – Christine Casempoure

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