L’imprudence – Loo Hui Phang

« Que dois-je penser de la France, chère petite ? Elle m’a instruit et donné un uniforme. Mais, à ses yeux, je demeure un indigène. Elle m’a pris ceux que j’aimais. Madeleine, mon unique fille, toi, ton frère.»

L imprudence

Dans ce premier roman émouvant et sensuel, Loo Hui Phang raconte son retour au Laos, quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, pour les funérailles de sa grand-mère. Elle y retrouve son grand-père, ses racines et une part d’elle-même.
«Il n’est plus question de pays ni de terre. Pas d’archétype non plus. Rien qui soit rattaché à quelque région, ville, place, maison. […] Le seul endroit sur terre dont je peux revendiquer l’appartenance est le périmètre de ma peau. C’est là le seul, le vrai lieu qui est mien. Et le désir qui le hante, l’appétit, la souveraine pulsion de vie, me rappellent à chaque instant ses contours, ses reliefs, sa présence
Bien davantage qu’une autobiographie ou qu’une quête des racines, c’est à une géographie de l’intime que nous convie Loo Hui Phang dans ce premier roman tout de sensualité.
Une sensualité qui explose dès les premières pages, lorsqu’elle raconte sa rencontre avec Florent et cette puissance du désir qu’il faut assouvir sans plus attendre. Dans les rues de Paris, la jeune femme se sent libre. En rentrant chez ses parents à Cherbourg, elle se rend compte qu’elle ne veut pas d’«un gentil mari que nos parents auraient choisi pour moi, aussi vietnamien et sérieux soit‑il. Un seul corps pour toute une vie. Un métier pragmatique. Un rassurant immobilisme. Eux sont convaincus du bien-fondé de cette équation, exportée du Laos de leur jeunesse. Ils n’ont jamais songé que cette formule, déplacée sur un autre continent, quatre décennies plus tard, pouvait nous rendre profondément malheureux
Ce Laos, qu’elle a quitté alors qu’elle n’avait qu’un an, va soudain ressurgir, car sa grand-mère vient de mourir. Elle accepte alors d’accompagner sa mère et son frère aux obsèques. Edmond, le photographe, dont elle est l’assistante – et dont son père considère qu’il ne s’agit pas d’un «vrai métier – lui confie un boîtier et quelques semaines de vacances.
Paris, Bangkok, Mukdahan et de là un bateau pour traverser le Mékong jusqu’à Savannakhet et redécouvrir une histoire, redécouvrir sa famille. Le rapport au monde change, notamment vis-à-vis de sa mère: «c’est étrange, ici notre mère cesse par intermittence d’être notre mère. Au contact de grand-père, elle redevient sa fille dévouée. Obéissant à une loi tacite, elle retrouve une place délaissée depuis vingt-deux ans. […] Je vois là une brèche. Une fissure dans l’absolutisme maternel. La géométrie familiale perturbée. À Cherbourg, notre mère culminait. Ici, nous sommes deux filles parallèles.» Autre pays, autres mœurs…
Mais c’est dans les échanges avec le grand-père que les choses vont devenir encore plus tangibles. De la confrontation – la femme complète serait pour toi une femme soumise – à la complicité, de nombreux échanges et quelques escapades vont être nécessaires. De la guerre, de la fuite du Vietnam, puis de l’exil au Laos et le choix de la France comme terre d’accueil pour ses enfants, il va témoigner et transmettre, ce qui nous vaut les plus belles pages du roman.
Loo Hui Phang, dramaturge, réalisatrice, scénariste et auteur de bandes dessinées et romans graphiques, a parfaitement su rendre l’atmosphère et les émotions en invitant les couleurs et les odeurs, les bruits et les décors de sa quête. Un premier roman qui pour l’assistante photographe est d’abord un révélateur. – Henri-Charles Dahlem
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L’imprudence est celle d’une jeune femme qui s’abandonne au fil de ses désirs dans les bras d’hommes qu’elle ne connaît pas pour éprouver sa liberté vis à vis de son éducation et de sa culture.
Mais ce roman n’est pas cela et l’aspect sensuel et charnel est presque « en trop ».
La narratrice qui vit en France depuis l’âge de 5 avec ses parents et son frère ainé, parle à ce frère justement et de la différence dont ils ont vécu l’exil imposé par les circonstances politiques du Laos. Elle se plonge dans la vie française et lui se crée une identité laotienne presque exagérée.
Au décès de leur grand mère, ils vont effectuer avec leur mère le voyage retour pour quelques semaines afin d’assister aux obsèques et de soutenir leur grand père.
Elle va découvrir la personnalité des ses grands parents qu’elle connaît si peu.
Un parallèle est créé entre la vie de cette femme éprise de liberté et celle de sa grand mère également très indépendante malgré les diktat de sa culture.
L’écriture est très travaillée, très belle parfois un peu trop visiblement éthérée.
J’ai passé un excellent moment avec ce court roman. – Emmanuelle Coutant
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Merci les 68 premières fois pour ces découvertes littéraires incroyables. Ce roman détrône tous les autres. Pour sa beauté littéraire d’abord, la puissance du mot, sa mise en forme, hachée, ponctuée, rapide. C’est magnifiquement écrit, plume voluptueuse, féminine, libre, effrontée. Enracinée. Pleine. Libératrice .
L’imprudence c’est tout cela à la fois. Partir à la rencontre de son histoire familiale pour devenir encore plus soi… dans la jouissance du corps qui réclame, observe, sent. Vit follement l’instant. Se refusant à toutes contraintes et à tous liens. Seulement l’envie, photographiée dans l’urgence. Et puis, un appel, un départ. Le décès de la grand-mère. Retour au Laos, le pays de l’exil, quitté dans la plus tendre enfance. Ce roman dénoue les carences familiales secrètes, fait parler les morts et les objets, possédés, gardés, mémoire du temps et de l’histoire passée. Parcourir les rues de ce pays presque inconnu, faire ressurgir le temps d’avant. Et l’affronter au présent. Pour s’affranchir des mœurs, trouver la liberté, il y a eu des renoncements, des impossibles combats. Des adieux terrifiants. Et puis il y a ce moi, liberté, le seul territoire que l’on peut posséder pour se sentir soi, vivant face au monde et ses dangers. Un récit familial ponctué par un présent fulgurant. Pour ne pas être pris dans les rouages héréditaires, ancestraux, familiaux … transgresser, s’écouter, s’émanciper. C’est un coup de cœur immense d’une sensualité, d’une ardeur et d’un tact fou. C’est ce besoin de dire et de comprendre. Se libérer. – Alexandra Com
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Je connaissais l’auteure, Loo Hui Phang, par le biais d’une bande dessinée qu’elle a réalisée avec Frederik Peeters en 2016, « L’odeur des garçons affamés », que j’avais particulièrement aimée.
J’espérais retrouver la fièvre des personnages de ce livre dans ce roman. Hélas, ce ne fut pas le cas… La seule fièvre que l’on trouve dans ce récit est celle qui mène la narratrice de lits en lits, tant elle semble obnubilée par le plaisir sexuel que lui procurent les hommes, même ceux, surtout ceux rencontrés au milieu de la foule et emmenés directement dans une chambre. Alors effectivement, on le comprend vite, ce roman questionne les origines, la narratrice ayant quitté le Vietnam à l’âge de cinq ans, sans connaître réellement ses grands-parents et les lieux de sa prime enfance. Mais de là à excuser cette frénésie sexuelle par le besoin de se démarquer des femmes de la famille, toutes pieuses et soumises à l’Homme, je trouve le raccourci un peu facile.
Ce roman m’a également déçue par son écriture trop éthérée, abusivement abstraite et sans aucune rigueur temporelle permettant au lecteur d’ancrer les informations distillées au fil des pages. C’est dommage car il y a quelques passages très intéressants lorsqu’il est question de l’histoire de la grand-mère Waipo.
Bref, un roman qui n’aura pas réussi à m’intéresser. – Valérie Lacaille
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Gracieux, confident, ce premier roman est une sacrée réussite. Nous sommes dans cette ubiquité à fleur de ciel, entre deux rives, Le Laos et la France. L’héroïne de cette histoire à peine romancée est une fusion hors pair avec l’auteure Lao Hui Phang dont on devine ses traits, émotions, dans ce récit très intime. On ressent dans cette lecture, la souffrance inaltérable d’une perte de repères pour la narratrice. Elle broie ses incertitudes dans l’affirmation de ses actes, passions, désirs pour les hommes, tous. Cette authenticité sensorielle est une soupape de sécurité. L’écriture est habile, féminine, maquillée sobrement. Le charme opère. « Toi, tu as constamment retardé ton retour. Tu pensais le temps illimité. Tu te cognes aujourd’hui à ses contours. » L’exil est magnifié par la trame. La langue maternelle n’est plus. Reste le silence d’une nouvelle vie en advenir qui se heurte aux failles de cette jeune femme se cachant sous une armure gestuelle masculine . « L’exil fabrique des profils lisibles. » Ce récit contemporain est un exutoire pour Lao Hui Phang. Un travail de résilience, un chant d’amour pour ses origines. – Evelyne Leraut
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Et moi je suis tombé en esclavage, de ce sourire de ce visage et je lui dis emmène moi… pour moi c’est sûr elle est d’ailleurs.  » ( P. Bachelet )
Quand j’ai refermé ce livre, je me suis mise à fredonner cette chanson. Simple association d’idées ?
Elle, c’est …elle.
L’auteure. Réfugiée en France en 1975, alors âgée d’un an, avec ses parents et Bertrand son frère.
Ses parents : ont fui le Laos , abandonnant tout, famille, travail… Et se sont construits une vie de réfugiés en France.
Son frère : a subi une énorme déchirure en quittant son Laos, sa grand-mère. Essaiera de se reconstruire et d’exister grâce au sport mais finira par tout abandonner pour tomber dans le shirt et l’oisiveté.
Elle: trop petite pour comprendre la fuite. A grandi en suivant les principes stricts de ses parents. A fugué du domicile familial pour ses 18 ans.
Refus du conformisme imposé par ses parents, refus d’un avenir tout planifié, tout tracé pour elle, refus d’un mari choisi,…
Direction Paris, la liberté, LA VIE. Elle travaillera chez et pour un photographe. Voir la vie à travers un objectif lui permet déjà d’exister . Et surtout de mener la vie qu’elle et comme elle veut: sortir et coucher avec des garçons qui croiseront sa route. Elle essaie de bâtir la vie qu’elle désire.
Mais un coup de téléphone va casser ce fragile équilibre. Wáipó, la grand-mère maternelle est décédée. Donc, elle ,sa mère et son frère vont partir au Laos. Là-bas ,elle mesure tout ce qui la sépare de sa vie en France. Là-bas elle est aussi une étrangère. Elle n’a pas les codes.
Mais de discussions en partage de cigarettes 555 avec son grand-père ,de découvertes sur cette aïeule à la forte personnalité, sur l’histoire du vélo, tout mis bout à bout va lui permettre de se construire, de construire une identité grâce à ses racines.
Un roman très court, aux phrases ciselées, tranchantes; des phrases-mots, des mots- phrases, mais où tout est dit. Pas de fioritures. Ça passe ou ça casse. Chez moi, c’est passé. Sans parler de coup de cœur, j’ai aimé plonger au cœur de cette famille. J’ai aimé suivre la quête d’Elle, avec son Imprudence impudique mais tellement émouvante. – Marie-José Séverin
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Paris. Terre d’exil, de liberté et d’indépendance.
Ça commence par la fulgurance d’une rencontre.
Le corps comme espace de liberté.
Ce corps par lequel elle respire, ce besoin violent et enivrant d’assouvir un désir. L’urgence des corps. Voilà ce à quoi elle aspire.
Elle rêve aussi d' »aimer un homme et rester auprès de lui« . Ambivalence des sentiments.
Ambivalence des 2 cultures, ce dilemme entre l’inné et l’acquis.
Vietnamienne d’origine, à tout juste 18 ans, elle a fui le Laos et cette pyramide familiale, rejetant le mari qui lui avait été présenté. Laissant un frère qui deviendra cet inconnu, qui n’acceptera jamais d’avoir lui aussi quitté ses terres, contraint, pour la survie. Savourant sa liberté.
Mais quand survient le décès de sa grand-mère Wàipó, le retour sur le continent qu’elle a abandonné est inévitable, l’affrontement avec son frère et ses racines est un véritable choc.
Ce roman excelle par son écriture remarquable, pleine de sensibilité et de poésie, un texte d’une beauté incroyable. La narratrice livre à travers une déclaration d’amour à son frère une réflexion sur nos racines. Peut-on les renier? Nos origines nous trahissent-elles quand on essaie de les passer sous silence? Comment se construire quand on devient un autre que soi-même? « Le seul endroit sur terre dont je peux revendiquer l’appartenance est le périmètre de ma peau ». Et si c’était ça la liberté?
Bien que je sois restée observatrice, comme si j’avais lu le livre à travers un objectif d’appareil photo, touchée par le style mais peu d’émotions ressenties en écho, il reste un très joli moment de lecture. – Marine Bongiovanni
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Magnifique premier roman ! Merveilleusement écrit, éminemment sensuel, il s’en dégage une langueur étouffante. Les journées qui s’écoulent au rythme du Mékong ont une épaisseur palpable. Cette jeune fille qui n’est de nulle part, étrangère dans son pays d’origine, et perçue comme « la vietnamienne qui » en France, parvient à exprimer son identité uniquement à travers l’immense appétit de son jeune corps avide de nouvelles sensations. – Frédérique Leroux
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C’est une instinctive : elle observe, elle sent, elle saisit, elle invite, elle donne, elle jouit. Photographe, elle vit intensément, dans l’urgence de ses projets, de ses rêves, de ses désirs. Lorsque survient le décès de sa grand-mère au Laos, quitté à l’âge d’un an, elle prend l’avion pour Savannakhet, comme sa mère et son frère.
Là-bas, elle est étrangère. Pas tant en apparence qu’intimement : grandir en France lui a permis une indépendance, une liberté qui auraient été inconcevables pour une Vietnamienne du Laos. Son frère aîné brisé par l’exil peut-il comprendre cela ? Dans la maison natale, les objets ont une mémoire, le grand-père libère ses souvenirs, le récit familial se dévoile peu à peu. Plongée dans une histoire qui n’est pas la sienne, qui pourtant lui appartient, la jeune femme réapprend ce qu’elle est, comprend d’où elle vient et les différentes ardeurs qui la travaillent, qui l’animent.

L’Imprudence est un roman dense et charnel qui explore la question de l’exil, de l’identité culturelle et de l’intégration. L’héroïne accompagnée de sa mère et de son frère se rend au Laos pour faire ses adieux à sa grand-mère. Sur place, elle va découvrir une part de l’histoire familiale. À l’aide de photographies, d’anecdotes entrecoupées de silences, elle va mesurer le fossé culturel qui la sépare de ses parents, va comprendre l’origine du mal-être de ce frère avec lequel il est devenu impossible de communiquer. Ce n’est que mentalement qu’elle parviendra à s’adresser à lui. Au cours de ce séjour, elle va également nouer une relation plus intime avec ce grand-père qu’elle méconnaissait. Au gré des pages, l’héroïne chemine. Elle prend conscience de son imprudence pour étancher sa soif de liberté et de son réel territoire libre, son corps. Ce corps qu’elle offre à tout va et qui la rend insatiable. L’Imprudence est une quête, un retour salvateur aux racines. Malgré l’indéniable qualité d’écriture de Loo Hui Phang dont chaque mot semble soigneusement choisi, pesé, j’ai eu l’impression que l’auteure a souhaité instaurer une certaine distance avec le lecteur ou plus exactement qu’elle n’a pas su se départir d’une certaine pudeur. J’ai bien écrit « d’une certaine pudeur » parce côté pudeur, l’auteure n’a pas hésité à draper son héroïne d’une impudeur charnelle.
À mon sens, l’emploi de la première et de la seconde personne du singulier selon que l’héroïne se dévoile ou qu’elle évoque son frère, ou encore le fait de ne pas nommer ses personnages, à l’exception cependant de cette grand-mère disparue, d’appeler ses parents, père ou mère, son grand-père, grand-père auront suffi à me tenir éloignée de ma lecture. Comme s’il ne fallait surtout pas s’attacher. C’est dommage. Il m’a manqué la fibre émotionnelle pour que ma lecture soit vraiment complète.Quoi qu’il en soit, je n’oublie pas que L’Imprudence n’est que le premier roman de Loo Hui Phang. – Fabienne Defosse
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« L’imprudence » est un joli premier roman pour lequel nous ne savons s’il est autobiographique ou fictionnel bien que chaque écrivain met de lui dans ses romans! L’auteure, Loo Hui Phang, a écrit son récit en alternant entre le « je » et le « tu ». Le « tu » permet à la narratrice de parler intérieurement à son frère avec qui les relations ne sont pas les plus simples. Dans ce roman, le lecteur assiste à une quête des origines avec ce retour au pays. Des origines bousculées pour les enfants d’immigrés qui doivent composer avec deux cultures sans en froisser une. Avec des parents qui ont plus de difficultés à être entièrement dans le pays d’accueil. Un frère qui reste toujours en conflit avec ce départ du Laos pour la France. Et elle, la narratrice qui se veut libre en France.

Dans « L’imprudence », Loo Hui Phang nous décrit le Laos avec ses us et coutumes, ses différences tellement opposées à la vie française. Elle nous raconte également le départ précipité de cette famille pour la France à cause du régime. Elle évoque ce retour au pays dans un moment douloureux, ce retour vécu d’une manière différente selon les membres de la famille. Et les souvenirs reviennent, les sons, les odeurs, les gestes. Ces souvenirs, la narratrice va les chérir et va essayer de les partager avec son frère, son grand frère qui malheureusement ne fend pas son armure… Et cette relation qu’elle va nouer avec son grand-père, cette relation qui a aussi bien manqué à elle qu’à son grand-père, une relation touchante, tendre et attentionnée. À côté de cela, la narratrice parle aussi de sa vie parisienne, une vie en total opposée à la vie qu’elle aurait eu au Laos. C’est une vie faite de plaisir, de jeux. Une vie qu’elle veut sans entraves surtout dans ses relations avec les hommes.

J’ai beaucoup aimé ma lecture de « L’imprudence » qui met en avant une quête des origines. Les narrations avec le « tu » donne, je trouve, de l’intime au récit, permet au lecteur d’être plus impliqué. Loo Hui Phang a une plume franche et douce à la fois. J’ai ressenti sa sensibilité et sa tendresse envers les personnages et le Laos. Ce premier roman est une jolie découverte. – Sybil Lecoq

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L’histoire commence avec Florent. Avec cet appétit féroce, ce désir furieux qui étreint les corps, parfois, au hasard des rencontres, des rues, des escaliers. Avec cette jouissance, besoin ou nécessité qui bouscule le corps de la narratrice. On comprend vite que cette sensualité brutale, cette sexualité débridée et débordante vont peu à peu prendre une place de choix dans ce roman court. Qu’elles vont être délivrance et prison, habitude et besoin. Loisirs presque, le plaisir pour seul accomplissement de soi. Ce rapport au corps, magnifié par l’écriture de l’autrice, est tout à fait remarquable. Barrière, ouvrage, liberté… L’identité passe ici par la réappropriation de son corps, de ses envies et besoins, en totale contradiction, donc, avec les dogmes familiaux qui voudraient qu’elle reste vierge jusqu’au mariage. La narratrice est libre, fougueuse, fascinante.
« Je me disais que la vie était joyeuse, que c’était bon d’avoir vingt-trois ans, un appétit immense et un corps pour l’assouvir »
Elle n’a ni nom, ni visage, ni corps, elle pourrait être n’importe qui. Mais elle est vietnamienne, réfugiée du Laos, parisienne, 23 ans, typée asiatique. Peut-être n’est-elle pas n’importe qui. Elle est aussi photographe (apprentie) et assistante d’une célébrité de cet art. Mais il y a au fond d’elle quelque chose d’informé, de délicat, fragile, parcellaire. Quelque chose qui tient de l’identité, de son moi intérieur, de ses origines. Ni tout à fait française ni tout à fait vietnamienne. Pas tout à fait accepté en France (trop asiatique), pas tout à fait accepté au Laos (trop française). Un entre deux perpétuel contre lequel elle ne peut rien, contre lequel elle ne veut rien, quand bien même son frère le lui reproche trop souvent. Son frère. Le « tu » de l’histoire. Car si L’imprudence est un récit à la première personne, il s’adresse à quelqu’un, à ce frère qui ne comprend pas tout à fait qui elle est, et qui au fond le lui reproche.
« Ses mains recommencent à trembler. J’attrape sa paume qui tressaute sur mon bras, affolée. Moi aussi, j’ai compris. Et l’événement, imprononcé encore, d’un trait net coupe ma vie en deux. »
C’est la mort de sa grand mère, son départ au Laos pour plusieurs semaines qui lui rend tout cela, cette imprécision, cette sensation de ne pas être tout à fait là. Mais si plonger dans ces souvenirs, dans les histoires qu’on lui racontait, dans les objets accumulés par sa grand-mère, dans la fumée des cigarettes de son grand père, lui permettait de reprendre contact avec elle-même ? D’épouser pleinement son corps et ses envies ? De pleurer, fort, pour une fois. De se laisser emporter jusqu’au bout, jusqu’à soi.
« La voix hésite, suspendue, aveugle. Elle se heurte à l’angle des souvenirs et fléchit, à bout de forces et de courage. Dans un souffle, grand-père chuchote. « La seule chose qui me console, c’est de penser que, là bas, tu es quelqu’un. Là bas, tu as le choix. Tu me ressembles tellement ». Je pourrais mourir d’entendre cela. Tant de mouvement. Cet afflux. La grâce que je n’attendais plus. »
Dans ce roman il y a une forme de flou constant. De métaphore en suspens. C’est quelque chose que j’apprécie assez normalement mais qui n’a pas réussi à m’emporter dans ce roman. Les changements de sujets aussi, m’ont perturbée. Le je au tu, le tu au je sont soudains, sans préavis et parfois j’en venais à me demander qui était ce tu. A me reposer la question. Je me demande si cela ne fait pas partie du jeu justement. Perdre son lecteur, jusqu’à ce que le « tu » ne soit plus ce frère pataud, maladroit, mais un « tu » universel. Je ne sais pas. J’ai beaucoup aimé les passages photographiques aussi, intriguée par ce que cela révélait des autres et de soi, c’est un exercice intéressant auquel l’autrice rend toute sa gloire.
Donc, non, vraiment, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas été emportée. Le sujet, la plume, le flou qui a pu en déranger certain.e.s, tout cela reste pour moi des choses qui me parlent, me touchent souvent. Allez savoir, le hasard de la vie fait que.
En résumé : L’Imprudence est un roman intelligent et brillamment écrit entre le flou photographique et la poésie, qui place le corps comme objet central de l’identité, du soi, de ses origines et de notre construction. S’il ne m’a pas autant touchée que je le pensais, il reste une lecture agréable et pensive sur la façon dont les histoires familiales nous façonnent ou nous détruisent. – Enora Pagnoux
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L’héroïne dont on ne connaitra pas le nom nous entraine dans son sillage dans une longue quête des origines. Elle est d’origine vietnamienne, née au Laos. Elle n’avait qu’un an quand sa famille a fui le régime de dictature communiste et s’est installée en Normandie. Peu ou pas de souvenirs pour elle de ces moments-là. Son frère aîné, lui, ne s’est pas remis de cet exil. Une incompréhension s’est installée entre eux deux. « Tu as beau avoir grandi ici, sans aucun souvenir de notre pays, tu n’es pas française. Tu es et tu seras toujours une Vietnamienne. »
Étouffant dans le microcosme vietnamien de Cherbourg, elle décide d’échapper au poids des traditions et des prophéties familiales. Ses parents ne comprendraient pas sa vie, sa sensualité, cette façon de se chercher dans les bras des hommes. Elle part à Paris, devient assistante photographe en utilisant l’appareil photo familial, ce qui n’est pas anodin, et chérit sa liberté. « Je me disais que la vie était joyeuse, que c’était bon d’avoir vingt-trois ans, un appétit immense et un corps pour l’assouvir. »
Pourtant cette sensation de n’être jamais à sa place, toujours une étrangère d’un côté ou de l’autre la taraude et elle n’a de cesse de vouloir comprendre d’où elle vient, ce qui l’a forgée. Son propre corps, ses désirs sont aussi zones de questionnement. Ce corps comme un territoire sensuel à explorer, à conquérir pour révéler sa propre identité.
Le décès de Wàipó, la grand-mère, va changer le cours de sa vie. Elle retourne au Laos, àSavannakhet, avec sa mère et son frère. Ce retour aux sources sera l’occasion d’une rencontre émouvante et complice avec son grand- père, le seul qui ne la juge pas. Elle remonte le fil des souvenirs, renoue avec ce passé qui lui était inconnu, recrée son histoire personnelle avec ses propres images, par le regard, avec cet appareil photo familial. Elle s’adresse à son frère, qu’elle aime tant mais qui semble si éloigné d’elle, dans une sorte de dialogue imaginaire qui lui permet de poser des mots sur ce qu’elle ressent. Dans ce cheminement intime, chacune de ses rencontres l’aidera à s’affirmer dans sa quête d’identité, à parcourir la route vers l’émancipation.
Le récit est court et percutant. D’une écriture parfois sensuelle et saccadée, parfois douce et poétique, Loo Hui Phang évoque le désir, le déracinement, les douleurs de l’exil à travers le portrait d’une jeune femme qui a le besoin viscéral de savoir d’où elle vient pour connaître l’apaisement.
Un très beau premier roman ! – Joe Freytag

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