Rhapsodie des oubliés – Sofia Aouine

« Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIe, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de « ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa », de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard. Des gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et qui rasent les murs pour ne pas qu’on les voie. Une rue où il n’y a pas de femmes qui marchent toutes seules. Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. »

Rhapsodie des oublies

Voilà donc Abad, 13 ans, arrivé du Liban avec sa famille et installé rue Léon, Paris, XVIIIe arrondissement, qui raconte et qui nous fait pénétrer dans son quartier, dans cette rue qui « raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles« . Oui, les images sont crues, osées, aussi violentes que la réalité quotidienne que ce gamin doit affronter en essayant de ne perdre ni son âme, ni sa liberté. Son âme, c’est avec Gervaise la belle tapineuse camerounaise qu’elle parvient à s’envoler ; c’est avec Odette, la vieille dame aux milliers de chansons et de livres, qu’elle se nourrit ; c’est avec Mme Futterman, la psy avec « une valise qui hurle dans un coin », qu’elle « s’ouvre du dedans ». Et c’est avec Batman, la jeune fille voilée de l’appartement d’en face, avec Colette, avec toutes ces filles et ces femmes rencontrées, croisées, observées, qu’elle apprend à se rebeller.
Comme la rue Léon, le roman de Sofia Aouine contient l’histoire du monde, d’un monde étroit et mal foutu qui, comme un ogre, dévore l’enfance avant qu’elle ne s’épanouisse et avilit le corps des femmes pour mieux dissoudre leur souffle. Avec ses mots de gamin malicieux et lucide, dans une langue colorée de multiples influences, Abad nous emmène au cœur de la misère, là où justement il n’y a guère de cœur. Et le roman se construit comme une tapisserie où se cousent l’une à l’autre différentes voix, des temporalités éclatées, des histoires déchirées que le récit raccorde entre elles et à celles de cet Antoine Doinel du XXIe siècle. Pas de dolorisme, pas de lamento ! Une énergie incroyable émane du personnage et de l’écriture, une volonté prête à bouffer tous ceux qui seraient susceptibles de l’empêcher d’avancer, de grandir, d’être l’homme qu’il veut être.
Cette langue ravageuse, rebelle, se fait souple pour s’adapter aux histoires qui influent sur celle d’Abad. D’une ironie mordante quand il s’agit d’évoquer l’influence des intégristes, elle se fait poétique pour raconter le passé de Madame Futterman, rageuse pour retracer la vie de Gervaise, désespérément hilarante pour décrire l’arrivée en Picardie. C’est une langue protéiforme qui vit et qui change au gré des situations, des descriptions, des personnages… et du point de vue du narrateur. Une langue d’aujourd’hui qui ne craint pas de se frotter aux classiques (les noms des personnages et les différents exergues y incitent aussi), Zola, Ajar-Gary, Proust, Hugo, Truffaut…, pour s’en repaître, de la même manière qu’Abad se nourrit et s’élève en lisant et en écrivant dans son carnet noir. Emportée par l’urgence d’une vie à vivre loin de la rue Léon, l’écriture parvient à ramasser tous ces lambeaux d’existence pour donner son unité et sa solidité au roman.
Histoire, construction, personnages, écriture, rythme, sujet… tout, absolument tout, m’a épatée dans ce premier roman ! Et, malgré la violence qui en émane, malgré la tristesse et la colère désespérée, je garde de cette lecture une impression d’optimisme revigorant. Cette « Rhapsodie des oubliés » à l’énergie prodigieuse va chanter longtemps dans ma mémoire ! – Sophie Gauthier
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Rhapsodie des oubliés est un titre qui marque, bouleverse, raconte déjà des choses. Il y a la mélodie et l’abrupt. Le temps et les songes. La nuit et les rêves. Tout cela contenu en trois mots alignés sur fond rouge. Rouge révolte. Rouge rage. Rouge passion. On y suit Abad, 13 ans, obsédé par le sexe et l’amour, quartier Barbès, Goutte d’Or, Paris XVIIIe. Un quartier où je n’ai jamais mis les pieds. Mais la vérité c’est que je ne veux pas voir Paris. J’y devine toujours la tristesse, les larmes, les souvenirs de familles entières enfouies là, les boites à secrets disséminées dans les parcs. Je n’en comprends pas la beauté bancale, le faste des quartiers riches, les échos brutaux des quartiers plus pauvres. Sofia Aouine a percé cette coque tremblante autour de la ville lumière pour m’y faire voir cette polyphonie de sens, de mots, et d’exodes.
Il y a dans le personnage d’Abad un peu des enfants que nous avons été. Cette fougue, cette envie de vivre quoiqu’il en coûte et ne surtout pas ressembler à ceux qui sont brisés, fatigués, s’éloigner coûte que coûte des souvenirs amers. Et puis des enfants que je ne serai jamais, ceux qui ont fui un passé trop lourd, ceux qui ont vu la misère, la guerre, l’exil. Ceux qui ne sont pas chez eux peu importe où ils mettent les pieds. Dans ce quartier Barbès on y croise tout un monde : de l’épicier au vendeur de cracks, des règlements de compte aux putes, des voilées-Batman aux femmes brisées, d’une ouvre dedans à Odette, des africaines, des yougos, des roumains, des arabes, des noirs… Tout un tableau qui se compose et se décompose chaque jour. Tout cela à travers les yeux d’Abad, à travers son langage cru et rafraîchissant, à travers ses néologismes venus dont ne sait où, à travers ses nuits blanches sur le toit du monde à pisser sur les ordures d’en bas. C’est cosmopolite, plein et vivant. Et ça ouvre le cœur et les yeux, infiniment, pour observer ceux qui rasent les murs, celles qui s’enfoncent dans leurs capes d’ombres, ces réalités cruelles et froides qui se teintent pourtant de tendresse, d’amour et de rêves, parfois, quand l’espoir a assez de place pour grandir.
Un roman sans larmes ni pathos qui conte le quotidien amère-lumière de ce quartier Paris XVIII avec une langue vive, argotique poésie où les oubliés, les rescapés, les invisibles ont toute leur place. Un réalisme clairvoyant entre tendresse et violence avec au fond du ventre, la rage de vivre. Un magnifique premier roman. – Enora Pagnoux
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Abad , jeune libanais , vit sa drôle de vie à Barbes, quartier haut en couleurs avec son lot de misères et de difficultés. C’est un garçon attachant, intelligent, il nous livre ses amours, ses rencontres, ses amitiés et ses désillusions. `
Voici un premier roman qu’il faut lire pour son écriture magnifique, crue, mordante qui bouscule et qui n’est pas dénuée d’humour. Il décrit parfaitement ce constat si cruel mais réaliste : Quand on est un exilé, pauvre et différent, même avec la meilleure volonté du monde, un cœur énorme, et des bons neurones, l’intégration reste néanmoins une impasse pour tous ces oubliés ….  – Anne-Claire Guisard
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Un premier roman qui n’avait pas grand-chose de prime abord pour attirer mon attention… Il m’a pourtant, touchée, émue, amusée, interrogée. C’est là, toute la magie de la littérature. Et « Rhapsodie des oubliés » de Sofia Aouine fut un sublime moment de lecture.
Il raconte l’histoire d’Abad, jeune garçon de treize ans qui vit à Paris, XVIII ème arrondissement, dans le quartier de Barbès. L’auteure a prêté sa plume à cet adolescent et en fait un témoin du monde, de l’époque, d’un quartier. Il est précoce, mais personne ne le sait, ne s’en rend compte, ne le comprend. « La plupart des grands, profs, parents, parents des autres, pensaient que j’étais fou, un mauvais élève… Que c’était moi qui avais entraîné tous les autres vers la rue… Alors que dans la vraie vie, celle qui pue la merde, c’est la rue qui nous gouverne et pas l’inverse. C’est la rue qui nous appelle et pas l’inverse. » Pris entre la puberté qui le « travaille », une acuité aux autres hors du commun et un cœur qui le porte vers les plus démunis, il nous dresse un tableau de la rue coloré, saisissant, glaçant parfois mais toujours teinté d’un humour qui souvent m’a fait rire aux larmes.
Le niveau de langage utilisé, à hauteur de gamins des rues, aurait dû me faire fuir, amatrice que je suis des phrases tournées à l’ancienne – comme moi ! – écrites dans les règles d’un art qui me fut imposé au siècle dernier et auquel je me suis sans doute trop habituée, friande d’un vocabulaire recherché, poli comme un galet, et pourtant… Je me suis laissé embarquer dans ce voyage où rires et larmes se confondent, où l‘amour fou côtoie l’art de la bagnette – c’est quoi la bagnette ? Alors ça, pour le savoir, il faudra lire le roman – où des femmes sont prostituées, de confession juive ou musulmane, traînent la savate, et ont un cœur qui déborde. Elles s’appellent Gervaise, Odette, Ethel, elles ont toutes un passé douloureux et pourtant…
Plus qu’un roman, j’ai lu ce récit comme un conte, un conte à la fois tendre et douloureux, une histoire de vie bousculée, un cri poussé par un enfant désireux de sortir de sa condition, quitte à outrepasser les règles. Un magnifique texte, une histoire émouvante, une rhapsodie. Et je ne parle pas des références multiples littéraires ou musicales. Pour un coup d’essai c’est un véritable coup de maîtresse ! – Geneviève Munier
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J’ai débuté la lecture de ce premier roman avec un doute immense : la prestation de la jeune auteure dans l’émission de La Grande Librairie, sur France 5, m’avait séduite, mais je craignais ne pas apprécier du tout le langage utilisé, celui des banlieues du XVIIIe. En effet, les phrases de type de celles utilisées par les jeunes des quartiers sensibles ne sont pas du genre à me rappeler de bonnes périodes de ma carrière d’enseignante : « Oh la victime, il a une tête de chelou! », « Obligé, c’est un cassos de la Ddass! », « Regarde ses pompes, abusé! », « La honte wallah… Moldavie wesh, sa daronne fait la manche au marché de Barbès… Attention, cache ton iPhone, ah c’bâtard, il va nous dépouiller…«  Mais ici, l’utilisation de ce type de langage est un passage obligé (et momentané) puisque l’auteure laisse son petit héros prendre la parole en tant que principal narrateur de ce bout de vie, ce morceau d’une année, celle d’un gamin de treize ans, né au Liban, atterri en banlieue parisienne du jour au lendemain, loin de sa mémé adorée.
C’est là, qu’à ses heures perdues, depuis l’arrière des stores de l’appartement familial qu’il joue l’observateur d’un microcosme polychrome en constante mouvance Certaines familles […] préféraient voir leur fils faire le jihadiste de pacotille au quartier plutôt que la victime au mitard »), plutôt vers le bas, dans la crasse, le malheur et la violence, d’un petit coin de la capitale française où l’imaginaire collectif se nourrit habituellement de récits élaborés au cœur des quartiers bobos où tout va bien, tout est beau, estampillé Vuitton, Chanel ou Dior et où tout rutile dans l’éblouissement de la ville Lumière…
Abad, de haut de ses treize ans, lui, n’est pas dupe. Tout juste adolescent, il nourrit une passion : il adore les « nichons » ! Toute fissure dans un mur est propice à des heures passées en espérant voir des filles se déshabiller et à pratiquer la « bagnette ». Quelle chance quand il a, pour un laps de temps, une « Femen » en guise de voisine ! Son obsession va mettre sur sa route Gervaise (comme dans Zola, oui…), jeune Africaine mise sur le trottoir, parce qu’elle « avait grandi mal et trop vite en passant des nattes et chaussettes blanches aux strings ficelle en l’espace de quelques années », de rêves perdus en désillusions douloureuses, elle n’en possède pas moins un cœur immense…
Deux autres figures féminines vont aider Abad à ouvrir les yeux ; sa voisine, Odette, mamie fan de musique et de littérature, et Mme Futterman, psychologue survivante de la Shoah. Au final, trois portraits de femmes aux secrets lourds et à la vie partiellement brisée. Trois survivantes.
Et je pense que c’est grâce à ces trois personnages féminins que ce roman est devenu pour moi, au fil des pages, un véritable coup de cœur. J’ai senti mon émotion grandir au fur et à mesure des évènements qui se sont succédé dans la vie de ce petit bonhomme, mais aussi dans celles des personnages corollaires. Aucun n’est épargné. Et on se rend bien compte que même si nous sommes dans un roman, ce texte colle tellement à la réalité de milliers de personnes vivant en France actuellement qu’il ne peut laisser indifférent. Il me marquera pendant un moment, je pense. – Valérie Lacaille
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Sofia Aouine dresse ici un portrait sans filtre de la vie dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, haut lieu des brassages de populations, où les hommes, oubliés de la société, sont entassés, baignés dans la misère sociale, que ce soit dans la rue ou dans l’intimité des huis-clos du cercle familial.
Car oui disons les choses : ce livre dépeint la misère, la difficulté à exister des faibles, femmes et enfants qui s’entre-protègent comme ils le peuvent, face aux hommes dominants qu’ils soient macs, pervers en tout genre, voyous, dealers, ou religieux intégristes. Et ils sont nombreux autour de cette rue Léon. Mais ce livre n’est ni manichéen ni misérabiliste : c’est aussi un livre lumineux.
Malgré cet environnement si dur, notre héros, Abad, treize ans seulement, ne se décourage pas, se fraie un chemin dans tous les recoins du quartier, et parvient à faire quelques belles rencontres, telles Gervaise ou Odette, deux personnages très attachants. Et il déborde de vie, d’amour, d’envie de grandir vite, très vite, trop vite : une vie qu’il a envie de partager avec ceux, celles en particulier, dont la vie file entre les doigts. On ne peut manquer de faire un rapprochement avec Momo et La vie devant soi de Romain Gary.
Sofia Aouine sait de quoi elle parle puisqu’elle a vécu dans ce quartier. On aimerait pourtant que ce soit avant tout un conte, forme qu’il tend à prendre, avec un ton aussi joyeux que le fond est triste, et un langage tour à tour très haut en couleurs, délibérément cru, puis conventionnel. Un premier roman très choral, tendre, et humain : non seulement un roman d’apprentissage mais aussi un vrai kaléidoscope de la société à travers les yeux d’un enfant. Bravo !  – Carole Accrochelivres
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Abad a treize ans, il vit rue Léon, dans le quartier de Barbès, la Goutte d’Or, Paris XVIIIe. Il est malicieux et turbulent et rêve d’un avenir meilleur. La sève coule, le cœur est plein de ronces, l’amour et le sexe torturent la tête. Mais dans cette jungle urbaine où une population démunie et bigarrée tente tant bien que mal de cohabiter, ses aspirations sont vite reclassées au rang des illusions perdues. Pourtant, des échappées pour s’extirper de ce monde étouffant se dessinent et parmi elles, la découverte du désir et de la sexualité. Abad va donc devoir outrepasser les règles et en imposer d’autres pour réussir son apprentissage de la vie.

Rhapsodie des oubliés est un roman polyphonique à la croisée des tourments de la puberté et de la diversité d’un quartier populaire de Paris, celui de la Goutte d’Or. Un jeune garçon de treize ans témoigne de la vie vue de sa rue avec une odeur de poubelles. Il dépeint à la fois avec sarcasme et ce qui lui reste d’innocence, la dure réalité de ce monde cosmopolite qui l’entoure. Il ne devra sa résurrection qu’à la découverte du désir, du sexe et de la masturbation (la bagnette). Pour sauver ce qui peut encore l’être, ce jeune garçon ira tâter l’aide sociale à l’enfance et sera sommé tous les mardis de rendre visite à la dame chargée d’ouvrir dedans, la psy.

Rhapsodie des oubliés c’est le récit de tranches de vie des habitants d’un quartier que l’on voudrait ne pas voir, de ceux qui utilisent leur corps pour survivre, de ceux qui se droguent pour rendre leur misère un peu plus supportable, de ceux qui hurlent parce qu’ils ne savent plus faire autrement, de ceux qui frappent pour décharger leur haine, de ces mômes qui préfèrent mater les seins des filles et jouer de la bagnette parce qu’ils n’ont plus que ça à faire pour tuer le temps. C’est dur, c’est cru, c’est abrupt, mais c’est la réalité de ce quartier.

Certainement parce qu’elle adoucit les mœurs, mais surtout parce qu’elle colle à cette jeunesse là, la musique telle que le rap, le hip-hop ou la soul, rythme les pages et l’écriture de Sofia Aouine. Dès lors, ce n’est qu’à voix haute que j’ai pu lire la première partie du roman. Loin d’être aisé, ce mode lecture combiné au langage familier voire cru, aux situations décrites, m’a quelque peu gênée. Rhapsodie des oubliés était pour moi la promesse non pas de l’aube, (même si la référence à Romain Gary ou plus exactement à Émile Ajar soit présente tout au long du roman, tout comme celle à un autre Émile, Émile Zola), mais la promesse d’un moment inoubliable, la découverte d’une plume et d’une auteure singulière. Bien que la lecture de la seconde partie soit plus agréable notamment parce que la tendresse et l’humour du jeune Abad sont mis en avant, Sofia Aouine et moi, nous sommes ratées. Dommage j’aurais vraiment préféré que Rhapsodie des oubliés soit pour moi inoubliable. – Fabienne Defosse
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Il est 1h30 du matin ce lundi 14 octobre et je referme votre livre Mme Aouine, « Rhapsodie des oubliés ». Du  » bof bof  » ressenti pendant les premières pages, je suis passée à un petit “j’aime”. Comme quoi, il faut toujours persévérer, continuer. Votre histoire, vos histoires qui se croisent, se mélangent m’ont touchée plus que je ne l’aurais cru. En fait, c’est votre style, vos mots, vos phrases avec leurs répliques de banlieue ou de REP +( réseau d’éducation prioritaire +) qui m’ont déstabilisée au début. Et puis je m’y suis habituée et … j’ai aimé ! Une écriture cash aux mots crus parfois, mais tout en sensibilité finalement. Et ce que j’ai qualifié de clichés, eh bien je le regrette. Car vous avez essayé de montrer le quotidien d’un petit arabe libanais émigré, sa vie plutôt compliquée dans la rue Léon , entre les putes, les trafiquants, les  » barbus « , ses parents, ses potos, ses envies, sa libido …  Et au final, le résultat m’a séduite au point de veiller jusqu’à pas d’heure.
Vous nous invitez à suivre donc Abad , qui ne pense qu’à mater les seins des filles, les femmes même ( il habite juste en face d’un appart occupé par des femen ! ) et rêve du jour où il ne sera plus puceau. Il monte tout un tas de combines pour pouvoir assouvir sa « bagnette ». Le tout sur fond de misère sociale mais aussi financière et affective. Les coups pleuvent (« c’est pas grave fils, quand tu grandiras, tu auras oublié« ), la méchanceté humaine est bien présente, et je suis plutôt soft en écrivant « méchanceté « . Un roman où les vies d’Abad, Gervaise la pute africaine, Ethel la psy imposée par la justice, la voisine Odette et son passé douloureux , se croisent et se superposent.
On n’est pas loin d’un roman de Zola mais du 21 ème siècle. Et comme j’adore depuis les années collège les écrits de Mr Emile Zola, j’ai fini par être capturée par cette littérature qualifiée de naturaliste.
Mais tout au long de cette année dans la vie d’Abad, ce sont les vies des femmes qui gravitent autour de lui que Sofia Aouine nous expose. Sa mère qui trime en faisant des ménages mal payés et qui peine à remplir le frigo, Gervaise, la pute black qu’il aime comme une mère et qu’il essaie de protéger, qui veut retourner au pays retrouver sa petite fille Nana, sa petite voisine d’en face qui finira voilée et qu’il surnomme comme les autres femmes en niquab , « les Batman », sa voisine Odette qui le recueillera et s’occupera de lui ; lui l’enfant surdoué, l’enfant  » zèbre « , quand il aura ses premiers ennuis avec la justice, la « dame d’ouvrir dedans » et son petit carnet noir , Mme Futterman sa psy et son chat maléfique, et ces jeunes trafiquants auto proclamés imams et redresseurs de conscience qu’il surnomme les  » Barbapapas » et qui sèment la terreur dans sa rue pendant quelques semaines…
Bon, j’arrête car je vais finir par tout vous dévoiler..
Encore un livre que je ne serais pas allée ouvrir de mon propre chef. Merci aux 68 premieres fois pour cette belle découverte.  – Marie José Severin
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“Je me demande où tu as appris des horreurs pareilles, mais il y a beaucoup de vérité dans ce que tu dis.”Romain Gary, La Vie devant soi
Ma rue a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais, où les murs ressemblent à des visages qui pleurent. Des murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant. Je suis arrivé dans ce bordel il y a à peine trois ans et j’ai déjà l’impression d’avoir vieilli de dix piges, rien qu’en me posant sur le banc du square Léon. Juste à regarder les gens. Les enfants ont l’air de centenaires. Des yeux de vieux sur des gueules d’anges.
Rhapsodie, du grec ancien ῥάπτω (coudre) et ᾠδή (chant). Rhapsodie, ces chants que l’on coud les uns aux autres. Rhapsodie, la voix d’Abad, 13 ans, que Sofia Aouine, reporter et à présent écrivaine, fait s’élever pour coudre le patchwork de ces vies, rue Léon, Paris, 18e.
Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans.”
Autant le confesser tout de suite, je me suis fait peur pendant les trente premières pages. Cette logorrhée mêlant argot des rues, grossièretés, mots inventés, régurgitée par Abad à la première personne, m’a asphyxiée. Comme une envie de lui plaquer la main sur la bouche pour le faire taire ! Il y a à l’évidence un travail sincère sur l’oralité, mais qui passe mal à l’écrit alors qu’on n’est pas encore installés dans la lecture. Cela aura peut-être raison de certains lecteurs venus chercher la mesure, la clarté et qui en seront pour leurs frais. J’ai donc eu beaucoup de mal à entrer dans ce récit dont les phrases s’enchaînent à un rythme sans mesure ni retenue, où les alinéas sont trop rares pour ménager une pause, une respiration. Essayez de le lire à voix haute, vous verrez, c’est un sacré défi qui vous fera apprécier/évaluer la musicalité insolite de ce texte, son vertige aussi.
À la Goutte d’Or, ce quartier que la République semble avoir oublié,
Une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa….de gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et qui rasent les murs pour pas qu’on les voie.
vivent Abad et ses parents qui ont fui le Liban trois ans plus tôt.
Abad, ce presque adolescent, gouailleur, sensible, effronté, titillé par ses hormones (c’est le moins que je puisse dire !), apporte au texte sa fraîcheur en réinventant une langue et sa petite musique. Parce qu’au-delà de la valeur quasi-documentaire du récit, mi-autobiographique, mi-fictionnel, la musique de la langue est l’une des grandes affaires de ce premier roman. Sofia Aouine ose (prend le risque d’ ?) une langue métissée, crue, aux images osées, mais justes pour donner à voir ces existences qui s’effilochent et qu’il faudrait ravauder.
“Je suis triste et en colère, le matin quand je regarde par la fenêtre de ma chambre. Ma rue a des airs de Kaboul avant la tempête. Les sons et les odeurs d’avant ont été remplacés par un genre de silence à rendre fou […]. Je me dis qu’il faut faire quelque chose pour sauver ce qui peut encore l’être dans cette putain de rue […]”
Au travers des artifices langagiers du turbulent Abad, c’est la langue qui régit ce roman d’apprentissage, instantané d’une société et d’une époque. Une langue frondeuse, poétique, provocatrice, émouvante, choquante, un slam qui “malmène la prosodie française” ainsi que le dirait Petite Feuille dans Les quatre cents coups. Écoutez :
“Sur le boulevard des rêves brisés, la chair des femmes est un trésor car avec Clarisse, la dette augmente chaque jour comme les kilos sur son gros cul que tous ont envie de botter. Sur le boulevard des rêves brisés, les putes ne sont pas blanchisseuses et finissent noyées dans la crasse. Sur le boulevard des rêves brisés, les putes, même les plus belles, meurent comme des mouches noyées dans le pot de miel. Sur le boulevard des rêves brisés, j’ai appris que les hommes ne pleurent pas et que la vie est une sacrée pute. Sur le boulevard des rêves brisés, l’amour c’est pour les autres et surtout pas pour nous. Ici la mort infeste le bitume.
Récit-mosaïque : journal intime, texte publié sur Wattpad, lettre, chanson… L’écrit protéiforme est, surtout dans les premières pages, l’espace d’une langue parlée, d’une voix elle aussi protéiforme qui n’aura de cesse d’évoluer.
Abad, fin observateur, est une voix tout à fait crédible pour nous raconter son histoire, ce quartier. Contrairement à d’autres romans où les propos de l’enfant trahissent l’adulte qui écrit, Abad, charismatique, est confondant de naturel. Il brosse des portraits terriblement émouvants de ces femmes que le destin a abimées et que l’on retrouve sur son chemin. Ces femmes, qui sont autant de figures maternelles, en rappellent d’autres.
Car les liens que Sofia Aouine tissent avec des romans qui ont fait date sont l’autre grande affaire de cette Rhapsodie des oubliés. Je regrette que ce tissage soit brut, qu’ici ou là le fil soit un peu grossier. La parenté est affichée, revendiquée même à la fin du livre, et certains personnages n’échappent pas aux stéréotypes.
Dans la Rhapsodie des oubliés, ce sont les femmes qu’on n’oublie pas, alors que les hommes passent ou s’en vont. Gervaise, la pute au grand cœur et sa fille, Nana, restée en Afrique (Émile Zola, L’Assommoir), Odette, la vieille voisine et mémé Jémayel de substitution, Ethel Futterman/Madame Rosa, rescapée d’Auschwitz (Romain Gary, La Vie devant soi).
La Vie devant soi, justement, avec Momo, jeune Arabe aux savoureux impairs langagiers, est l’une des références les plus voyantes, bien sûr. Dans les dernières pages, il est tout autant difficile de ne pas voir passer le fantôme d’Antoine Doinel, l’adolescent rebelle des Quatre cents coups de François Truffaut. Ceux qui connaissent le film se rappelleront la dernière séquence où Antoine s’échappe du centre pour délinquants, court à perdre haleine pour se retrouver sur la plage, au bord de la Manche. Même mouvement de caméra ici.
Un premier roman sans filtre, très largement autobiographique, audacieux et décomplexé.  – Christine Casempoure
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Abad, un jeune garçon de treize ans, nous emmène en plein milieu de la Goutte d’Or, un quartier populaire du XVIIIe arrondissement de Paris où les trafics en tout genre se mélangent. Il aimerait avoir un horizon différent que celui de vivre avec des putes, des trafiquants, des drogués et des femmes voilées.

Même si l’histoire ne m’a pas passionnée et que j’ai été gênée par une certaine vulgarité, liée aux obsessions sexuelles trop présentes du jeune Abad, je reste admirative de ce texte.

Sofia Aouine utilise des spécificités de langage et un vocabulaire choisi qui rendent ce récit unique. La vie de « Bledard » du jeune Abad est réaliste, l’ambiance est piquante, loin des codes du « bien parlé », et le roman n’en demeure pas moins bien écrit.
Sofia Aouine possède un style peu commun et une énergie pleine de rage qui sont au centre de ce premier roman. Elle a un talent indéniable. Rhapsodie des oubliés est percutant, il brutalise les certitudes en amenant de la douceur et de tendresse, là où on s’y attend le moins.
Rhapsodie des oubliés révèle une auteure, une patte, une vraie personnalité. – Laure de MicMélo
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Ce premier roman m’a emballée. Il raconte l’histoire d’Abad dans le quartier de la Goutte d’or, à Barbès à Paris et plus particulièrement dans la rue Léon. A travers le regard d’Abad qui débarque du Liban à l’âge de 10 ans dans ce quartier cosmopolite et misérable de Paris, on découvre la vie ordinaire des gens que Victor Hugo avait mis à l’honneur dans les Misérables, ces oubliés des temps modernes : prostituées, personnes âgées, migrants, etc. A travers un regard lucide et plein d’humour, Abad raconte sa tranche de vie, celle d’un adolescent, encore puceau, amoureux d’une Batman, enchaînant bêtises sur bêtises. Dans sa petite vie, trois femmes vont croiser son chemin, trois femmes, elles aussi marquées par un passé douloureux et un avenir trouble : Gervaise, la prostituée qui se sacrifie pour sa fille laissée au pays, Nana ; Odette, la voisine, la grand-mère qu’Abad retrouve en elle et qui lui donne l’amour des mots et de la musique et Ethel, la psychanalyste. Des rencontres qui libèrent la parole d’Abad, cette parole si juste, si crue et cruelle sur la vie.
Rhapsodie des oubliés, c’est le roman des misères mais aussi de l’espoir, c’est celui qui rappelle que derrière les misérables, ceux qu’on oublie, il y a une humanité, bien plus grande que celle qu’on imagine.
Vous l’aurez compris, c’est un véritable coup de cœur pour ce roman et cette écriture à la fois tellement lucide sur le monde et remplie d’une folle vie ! (et j’ai adoré toutes les références littéraires et les clins d’œil au cinéma et à la culture populaire !)
En résumé : pour moi c’est mon coup de cœur de la rentrée littéraire ! – Emilie Gracia
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Abad, 13 ans, est venu du Liban avec ses parents et vit rue Léon à Barbès. Il mate les seins de FEMEN qui ont leur bureau en face de chez lui, en fait profiter des copains avant qu’on ne porte plainte contre toute la bande. Abal est puni, doit consulter une psychologue qui lui « ouvre le dedans ». Amoureux d’une jeune fille voilée qui va disparaître du jour au lendemain, il raconte la vie du quartier, Omar-le-Salaf, le « barbapapa » qui entreprend de « nettoyer » les rues de la perversion occidentale, Gervaise la prostituée qui se fait tabasser, la drogue et les jeunes employés dans les « fours », la misère sociale et le destin tout tracé de ceux qui n’ont pas eu la chance de naître du bon côté.
C’est un récit un peu désespérant, aux influences multiples, un mélange de destins contrariés dont on sort un peu sonné et passablement désenchanté. Car il n’y a pas de rédemption pour tous ces gens que fréquente Abal : noir, métis ou blanc, on finit battu à mort, on crève d’overdose ou d’Alzheimer. J’avoue avoir eu de la peine à lire ce roman dont le sujet a mis à mal mon optimisme et mon espoir en des lendemains meilleurs. – Emmanuelle Bastien
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Sofia Aouine déroule la vie d’Abad. Gamin déraciné du Liban qui tente de s’enraciner entre Barbès et la Goutte d’Or. Rue Léon.
Abad est un peu le gavroche des temps modernes, débrouillard, ouvert au monde qui l’entoure, surtout aux femmes. Gamin sensible dans un quartier tout aussi sensible !

Histoire de déracinés, tombés tous dans la rudesse d’un quartier où il faut être fort, où règne la délinquance. Pourtant il y a de l’amour aussi dans le quartier de ce môme, le tarifé et le vrai, celui que le lie à la Batman d’abord, à Gervaise, Odette, Ethel et son drôle de chat, Colette.


Afin de lui éviter de tomber dans la délinquance, il est envoyé voir une psychologue censée lui guérir le dedans. Coupé de ses racines, il enferme la douleur jusqu’à la rencontre de la dame qui lui fouille le dedans. La perte de sa Mémé, la guerre de 1975. Avec quelques clins d’oeil littéraires et cinématographiques à découvrir pour étoffer le propos.


Sofia Aouine nous offre une histoire percutante, réaliste, violente, sombre et lumineuse où se concentre toute la noirceur du monde, qui ne laisse pas indifférent. L’écriture est crue, brutale et tendre à la fois.


Ce premier roman-là bouscule, ne laisse pas indifférent, on aime ou il échappe des mains. Je l’ai tenu jusqu’à l’épilogue ! – Laurence Lamy
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Il est bien bavard, le jeune narrateur qui traine ses savates dans les rues de la Goutte d’or, où il apprend les codes, ceux des adultes, ceux des junkies, ceux des pseudo-imams qui tentent sous couvert d’une religion qu’ils ignorent, d’imposer leur loi, celle qui voile les femmes dans le seul but de les réserver à leur consommation personnelle . Il est bavard et l’on se fait porté par cette mélodie aux accents de rap et ce lexique parfois un peu trop typé pour être totalement compréhensible. Et puis au fur et mesure de la lecture, on se lasse, car la forme cache le fond, et on a l’impression de tourner en rond, malgré un récit court.
Les entrevues avec la « dame d’ouvrir dedans » comme il nomme la psy qui est chargée de sortir cet ado de la mutité dans laquelle il s’est enfermé, et qui contraste fort avec tout ce qu’il nous livre, sont une respiration dans ce récit logorrhéique .
La plume est audacieuse et exubérante, il reste à l’auteur de faire ses preuves dans d’autres registres . La rhapsodie est une composition libre dans le style et la forme, souvent en rapport avec des thèmes régionaux ou folkloriques. L’auteur pourra t-elle nous proposer une symphonie? – Chantal Yvenou
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« Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. »
Rhapsodie des oubliés….
Rien que le titre, oui rien que le titre déjà était promesse.
Et puis les premiers mots ont claqué, pulsé et j’étais happée.
C’est d’abord un monde, une rue, un quartier, la ville. Ca grouille, fourmille, grimpe, ruisselle, s’amoncelle, un ailleurs métissé au sein de la capitale, une enclave qui sonne comme un camp de fortune pour de nombreux exilés dans Paris, un ghetto bigarré, asile d’infortune à l’allure d’oasis pour les échappés des misères loin de nous et des solitudes d’ici.
« Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIème, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles (…). Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte.(…) Ma rue a la gueule d’une ville bombardée, une gueule de décharge à ciel ouvert, une rue qui ne dort jamais, où les murs qui n’ont jamais été blancs et qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant. »
Cet univers, Abad du haut de ses treize ans, nous le parle, nous le tchache dans un débit soutenu, sans faille, avec une spontanéité propre à sa jeunesse, une vérité qui fait défaut aux adultes, une verve nécessaire pour déverser l’horreur, une authenticité qui ne connaît pas le déni, une acuité et une vivacité digne des plus grands analystes. Abad énonce ce qui est dans un flot de mots savamment imagés, pertinents, percutants, dérangeants parce que réels.
Il nous raconte à la première personne sa vie de « primo-arrivant » dans ce quartier, l’arrachement à son Liban et sa Mémé Jemayel suite aux terreurs des conflits, ses pulsions sexuelles d’ado pré-pubère, ses copains de galère, ses émois, ses parents, les rencontres providentielles, les dangers qui rôdent, la délinquance comme seule issue, la tendresse comme unique recours… Le cœur meurtri par l’exil et la survie dans la ville, il y aurait beaucoup à dire à la « dame d’ouvrir dedans », psychanalyste qu’il a l’obligation de rencontrer faute de quoi le juge l’enverra dans un foyer. « La dame d’ouvrir dedans m’a dit que les souvenirs traversent la peau des familles. Ce qu’il y a au plus profond reste en nous, à travers les enfants, les petits-enfants et les petits-enfants des enfants. »
Abad regarde, observe, ressent et nous raconte Ethel, Odette, Gervaise, Slobo, Batman, Mama et Baba… La langue, le style changent quand certaines des femmes essentielles prennent la parole à leur tour. Mais ce ne sont ni des ajouts ni des détours, mais bien des affluents au récit-fleuve d’Abad : maillage d’histoires parallèles et croisées, de témoignages passés ou présents, lesquels convergent vers l’espoir d’une même embouchure : un horizon enfin dégagé.
L’auteure affiche sans prétention ses références qu’on reconnaît bien volontiers. Et c’est une bien jolie façon d’honorer ces grands noms en signant une œuvre si singulière avec pour tuteurs et points d’appui le talent des incontournables cités.
Toute la force de l’écriture réside dans la façon de transmettre la puissance de l’oral alors même que nous ne lisons pas d’argot ni un dialogue parlé. L’énergie y est électrique et contagieuse. C’est très écrit quand nous nous surprenons à dévaler les rues pavées et trottoirs crottés du quartier avec un frondeur frimeur et ses copains gouailleurs, slalomant entre imams, prostituées, caddies, dealeurs et barpapas. Le ton est juste, les mots parfois crus, grossiers mais toujours à leurs places ; ils s’agencent, s’emboîtent dans une sensation de bouillonnement, d’ébullition permanente mais une sensation seulement, due sans doute à l’urgence à penser et dire la violence, la cruauté, le foutraque, les chagrins ravalés, les fous rires, les cœurs battants, les espiègleries, la lucidité, les pièges, le tragique, les insolences et regards noirs, les obstacles…. l’urgence à comprendre et à vivre malgré tout. C’est osé, enlevé, flamboyant et effroyablement humain.
Ce roman, premier, est une peinture sociale qui ne s’annonce pas mais qui, pourtant aborde, révèle, éclaire notre époque, son actualité et ses questions sur l’intégrisme, l’immigration… « Génération étrange allant à la mosquée après la sortie chicha night-club du vendredi, rêvant du combo Phuket, Marrakech, Dubaï et de faire la oumra en même temps, du cul de Kim Kardashian et d’épouser une fille en niqab labellisée halal- mais si possible avec le corps d’une escort de Vivastreet. Ces clowns étranges et perdus, reflets d’une partie de la jeunesse de ce pays dont la face morbide avait explosé le 7 janvier 2015 à la gueule du monde. »
Le regard d’Abad fonctionne en loupe grossissante et réfléchissante sur ce quartier, lequel en dit beaucoup sur notre société, et traduit ce qu’il observe avec justesse du monde de nos contemporains, tous porteurs de valises. « J’aime bien les valises. Les valises, c’est toujours des souvenirs de vie. Il y a celles qui ont trop vécu et celles qui vivront demain à vos côtés. Celles avec lesquelles on part, on reste, ou on ne revient jamais.(…) Mes parents aussi en ont transporté des bagages. On n’est pas si différents, avec la dame d’ouvrir dedans, au fond. C’est l’histoire de ce pays : on a presque tous, d’où que l’on vienne, d’où qu’on parle, peu importe notre Dieu, une histoire de valises à vivre et à raconter. »
Sofia Aouine nous conte des visages, des vies sans âges reliées par la survie ; elle écrit sans nous épargner et sans nous accabler non plus un roman magistral sur un bout de terre paradigmatique et nous rappelle à la mémoire des oubliés en leur rendant un très bel hommage.
« A ces vies volées, à cette mémoire fracturée que les siens n’ont pu écrire, qui s’est perdue dans les limbes, Ethel décide qu’elle redonnera vie. Elle écrira celle des autres. A ces existences raflées par l’histoire, elle redonnera sens et racontera. Pour ne jamais laisser la flamme s’éteindre, pour que la nuit ne gagne pas. » – Karine Le Nagard

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