Tête de tambour – Sol Elias

“Je ne souhaite à personne de mener cette existence suspendue entre la réalité, la pensée, les dialogues, entre ce que je crois, ce que je dis. Je ne souhaite à personne la cave. La vie en cave”.

Tete de tambour

Il y avait une seule personne avec laquelle Manuel ne se sentait pas jugé, Soledad, sa nièce. Avec elle qui pose sur lui son regard d’enfant, il peut échanger et rire normalement. Elle le regarde et voit un adulte excentrique différent des autres certes, mais ne pose pas sur lui un regard « social » qui met les gens dans une case. Car Manuel ne rentre pas dans les cases de la société. Manuel est schizophrène.
Ce premier roman est un coup de poing qui nous plonge dans l’intimité d’un homme que la maladie a ravagé, conscient de l’inanité de sa vie, révolté et décidé à faire payer à sa famille cette vie avec une « tête pourrie » dont il ne veut pas.
Une des rares choses dont il a besoin outre le tabac, le coca et l’alcool, c’est d’écrire sa vie ou plutôt la vie du double qu’il s’est inventé, Anaël, sur tout et n’importe quoi, des bouts de carton ou des papiers microscopiques. Soledad héritera de 44 ans de notes avec la mission d’écrire ce que lui n’a pas pu dire. Et avec cet héritage incongru, lui tombera dessus l’angoisse de transmettre à l’enfant qu’elle porte le gène maudit…
C’est violent moralement, c’est bouleversant cette plongée dans la schizophrénie, un monde inconnu et plutôt terrifiant… Pourtant j’ai été embarquée dès les premières pages, partagée entre sidération et empathie. Que de souffrances derrière cette maladie, derrière cette haine des siens, cette haine de soi….
Un premier roman fascinant à l’écriture flamboyante basé sur l’histoire de l’oncle de l’auteur. – Catherine Dufau

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Trois fois que je tente de poser des mots sur ce texte. Trois fois que j’efface.Un roman sur un sujet difficile et peu vu : la schizophrénie. Un roman qui, sans rien épargner de la réalité (les crises, les inventions, les médicaments toujours plus nombreux qui rendent autre que soi, la violence, la perte de repères), parle d’humanité. De celle des gens diagnostiqués privés de quasi tout et de leurs proches. Il y est question des relations familiales et de leur complexité face à cette inconnue (la maladie), du poids de l’hérédité, de la peur d’en être aussi.
Ce premier roman est une lecture puissante, lue à petites doses, pour tenir jusqu’au bout. La construction est ingénieuse entre ces allers-retours pour voir et comprendre l’évolution de la maladie et ces trois personnages que l’on suit tour à tour. La confusion du début n’est que le reflet de la confusion mentale du personnage atteint.
Ce premier roman de l’autrice Sol Elias​ est bluffant de maîtrise.
« Pas de continuum possible, la linéarité achoppe, que des fulgurances, des élucubrations, des météores éparpillés, à attraper avant qu’ils ne s’écrasent, au milieu du chaos. »Hélène Goëlen
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Comment aborder un tel roman ? Sol Elias relate une histoire impressionnante par la justesse de l’écriture, la construction efficace, des chapitres courts qui donnent de la tension, une angoisse sourde face à la description du quotidien du malade : la schizophrénie.
Anaël, gamin perturbé par trop d’émotions d’abord, un environnement familial étouffant avec une mère-louve ultra-protectrice et un père laborieux, pétri de principes, exclu de cette relation trop fusionnelle à son goût. le récit nous est relaté de l’enfance à sa mort prématurée.
Une adolescence rendue plus difficile encore par ses relations compliquées à la mère. La vie à la marge, Anaël qui devient Manuel, entre lucidités et étrangetés des situations perçues au travers de la maladie. Tout est décrit de manière que le lecteur comprenne mieux les effets de la maladie puis d’une psychiatrie abrutissante sur le malade.
On sent la frustration de Manuel face à la maladie, son souhait de vivre une vie de « normale » : une femme, un appartement, un chien… son impuissance à canaliser la violence de ses réactions, son enfermement dans la maladie, son isolement, sa marginalité, ses petits suicides. Une vie entre pensées cohérentes et incohérentes, destructrice pour lui, ses proches.
Jusqu’à transférer à Soledad, sa nièce, son questionnement, ses petits papiers, héritage à décrypter. Il y est question d’hérédité génétique, de celle de l’histoire à porter. De poésie et de violence qui s’apaise auprès de cette petite-nièce qui le trouve excentrique, différent, avec lequel elle rit beaucoup.
Sol ne juge pas, « elle n’a pas encore le regard lavé » !
Il est également question du poids à porter pour les familles, de la culpabilité de ceux dits « normaux » qui vivent dans l’ombre des malades comme Ana-Sol, la petite soeur.
Ce roman est captivant par le biais choisi pour parler d’une maladie terrible avec humanité, une intensité qui vous empêche de décrocher d’une histoire dérangeante. La différence fait peur, si peu qu’elle soit habitée de sentiments violents, irrépressibles. L’écriture de l’auteure est puissante, aimante pour le personnage, enveloppante pour le lecteur, accompagne Manuel jusqu’à l’épilogue de son histoire tragique. Un premier roman perturbant, fascinant tout à la fois, pour désapprendre à juger peut-être…
Ce roman-là m’a bousculée !  – Laurence Lamy
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Un premier roman très réussi.
C’est la vie d’un psychotique qui nous est racontée portée par une plume de qualité où règne l’importance du verbe.
Les chapitres s’entrecroisent avec un dispositif narratif très bien construit: Anaël, Manuel et Soledad plongent le lecteur dans la complexité des relations, le poids de l’hérédité, la maladie, la schizophrénie, la vraisemblance du basculement pour chacun d’entre nous.
De tête fêlée, Manuel va devenir tête de Tambour, instrument annonciateur, de par ses roulements, de sa vengeance.
Sol Elias réussit à donner de l’humanité à cet homme malgré toutes les contradictions émotionnelles et existentielles qui répriment sa capacité à aimer, qui l’emprisonnent dans un univers sans issu.
L’auteur nous plonge habilement dans la cacophonie des délires, dans le chaos, l’enlisement, la colère, l’impuissance, la solitude, les vertiges, l’errance.
Elle parvient à nous faire vagabonder de la norme à la marge en nous maintenant en haleine jusqu’au bout. – Alexandra Lahcène
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« Je ne souhaite à personne de mener cette existence suspendue entre la réalité, la pensée, les dialogues, entre ce que je crois, ce que je dis. Je ne souhaite à personne la cave. La vie en cave. »
Cette existence dont il est question c’est celle d’un schizophrène, Anaël qui deviendra Manuel.
Ce livre offre une plongée au cœur de la vie d’un schizophrène, ce qu’il se passe dans sa tête et l’impact que cela génère sur toute une famille.
« Tête de tambour est ma première lecture dans le cadre de l’opération « 68 premières fois ». L’objectif ? Découvrir une sélection de premiers romans. En participant à cette aventure, j’avais conscience de devoir sortir de ma zone de confort et d’avoir entre les mains des livres vers lesquels je ne me serai pas forcément laissée tenter. C’est clairement le cas avec celui-ci.
J’ai apprécié cette lecture qui m’a permis d’avoir une autre vision de la schizophrénie et de comprendre la complexité de cette maladie.
La plume de Sol Elias est intéressante et a su capter mon intérêt. Pourtant je dois avouer que j’ai été un peu déstabilisée par le début de ma lecture, le temps de me retrouver dans le tourbillon de la psychose décrite. Je n’ai pas tout de suite compris qu’Anaël était devenu Manuel.
En résumé, une lecture intéressante mais avec laquelle je n’ai pas réussi à briser une certaine distance. – Orlane Dréau
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Oh quel livre, quelle dureté mais aussi quelle écriture talentueuse ! Certes, il faut s’accrocher tant le personnage principal est « malaisant » mais c’est une sacrée expérience de lecture.
« Ma vie est un désastre. Aucun plaisir que celui d’emmerder et de détruire. Ma vie n’aura servi à rien ».
Nous voilà plongé dans la vie de Manuel et de son double Anaël. Manuel est schizophrène, enfermé dans sa maladie, « condamné à pourrir par la tête ». Il n’a rien à donner : « à l’intérieur je suis un puits sec » et beaucoup à prendre :« Tout ce que tu touches se transforme en boue », lui dit sa sœur.
Le schizophrène n’a pas de projet d’avenir, il ne peut pas. « Il n’a que le présent dégueulasse qui lui colle aux basques », les hôpitaux, les médecins et les médicaments, pas pour aller mieux, juste pour aller moins mal. Il ne pourra jamais guérir, il ne pourra que se haïr. Alors Manuel prend, exige tout de ses parents qui lui ont légué ce « patrimoine génétique avarié », » il les suce jusqu’à l’intestin grêle ».
Pas un être ne résiste très longtemps à cette absence d’empathie, à cette violence : les animaux rentrent la tête, les vieilles dames sont terrorisées, les « amis » sont de passage, la famille s’émiette… Seule sa petite nièce Soldedad va trouver grâce aux yeux de Manuel. Soledad à qui il lèguera les débris de sa vie, gribouillés sur des petits bouts de papiers, enfouis dans des sacs-poubelles.
Ce livre explique la maladie, cette maladie invisible et terrible qui ne suscite pas la compassion comme peut le faire un membre en moins ou la plupart des autres maladies . La schizophrénie isole plus qu’aucune autre certainement. On ressent l’angoisse de Manuel mais aussi celle de ses proches, c’est étouffant, désespérant. Et, extrêmement bien écrit.
« Un livre pour redonner leur humanité à ceux que l’on en prive » dit la 4ème de couverture. En tout cas, ce livre éprouve furieusement notre capacité d’empathie et de compassion. Glaçant. – Laurence Simao
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Un premier roman que j’ai du mal à définir…. Certains passages étaient à mon goût, ou plutôt, par rapport à mes habitudes de lecture, trop chaotiques pour me plaire. Et pourtant, après réflexion, et après avoir avalé la deuxième partie du livre sans pouvoir le reposer, je me dis que ce chaos, ce tumulte mental, était nécessaire pour que le lecteur puisse frôler l’intérieur, le fonctionnement de l’esprit d’un homme souffrant de schizophrénie.
Cette confusion, et surtout, ces délires douloureux, je les sais bien réels. J’ai un cousin qui en souffre. Et l’évolution d’Anaël / Manuel a été sur le papier, la même que mon cousin. Déjà différent à l’enfance, dans les réactions, les manies et le lien très fort à la mère. Puis l’adolescence et les conduites à l’extrême, les fuites, les difficultés relationnelles. Et enfin, vers la trentaine, le diagnostic posé, la souffrance qui alterne avec le soulagement pour la famille. Mais aussi pour cette dernière les questionnements : pourquoi ? Qu’a-t-on loupé ? Est-ce héréditaire ? Et l’aveu d’un quotidien devenu un enfer. Un schizophrène n’est pas adapté à la société telle qu’on la connaît. Sol Elias a eu ce don de le faire clairement comprendre à son lecteur. Il aimerait être comme tout le monde mais il n’y arrive pas. Il ne s’adapte pas au monde du travail, n’arrive pas à maintenir une relation amoureuse et son sentiment d’être inutile le pousse à tous les extrêmes, y compris la tentative de suicide.
Pour un premier roman, c’est un exercice qui a dû être difficile que de rédiger un roman polyphonique où s’expriment les voix d’Anaël, de Manuel, son double et de Soledad, sa nièce.
Un talent qui gagne à être suivi.  – Valérie Lacaille
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Sol Elias joue au funambule sur une autoroute qu’est la schizophrénie tant elle utilise les clichés sur les symptômes de la maladie. Alcool, violence, pauvreté, médicaments comme drogue, rien n’est épargné au personnage principal de Tête de tambour.
« Nous portons tous nos fantômes, la vraie question est de savoir jusqu’où nous pouvons coexister avec eux sans qu’ils nous dévorent« .
La maladie exclut toute subtilité, l’écriture ne l’a pas repris à son compte : la vulgarité n’apporte rien dans ses outrances ; la maladie est pleine de contradictions, l’histoire est un peu bancale : la famille, autour d’Anaël souffre et paye un peu trop facilement.
« Toute première œuvre est l’histoire d’une vengeance prise sur sa famille. Marguerite Duras ».
L’auteur a réglé ses comptes. Il faudra l’espérer pour son prochain livre. – Renaud Blunat
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Pas tout à fait un coup de cœur mais une lecture qui m’a intéressée et m’a fait sortir des sentiers battus, sur un sujet difficile et peu traité à mon sens : la schizophrénie, décrite de l’intérieur, par le malade lui-même.
Soledad (un prénom à mi-chemin entre solitude et soleil), bientôt maman, reçoit un héritage plutôt insolite et encombrant de la part de son oncle qu’elle a toujours considéré comme un peu foutraque, un peu loufoque, en tout cas bien différent des autres adultes. Cet héritage se résume en 44 années de souffrance couchée sur des centaines de petits papiers. Une écriture griffonnée, serrée pour raconter la maladie de l’intérieur, avant l’issue tragique de son auteur.
Soledad s’inquiète, va-t-elle transmettre « le mauvais gène » à sa future petite fille ? (Ce thème entre en résonances avec Le matin est un tigre). Alors elle met sa vie entre parenthèses, le temps de plonger en apnée dans cette histoire familiale mystérieuse et sombre.
« La voix entrecoupée des bouffées du respirateur, l’oncle avait déclaré à sa nièce, venue exprès à son chevet avant qu’il ne meure :  » S’il te plaît, récupère les dossiers blancs avec les petits papiers… Le peu qui reste… C’est ton héritage. […] Promets-moi de les recopier mais je t’en’ prie, ne te mets pas en danger. C’est l’oeuvre d’un dément, c’est un terrain miné. Ne racle pas trop le fond. » Laetitia Badinand
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Il voudrait être comme les autres, mais Manuel sait qu’il est différent. Il en veut à la vie d’être autrement, à ses parents qui l’ont laissé naitre, à la maladie qui ne l’a pas emporté enfant, à sa famille de ne pas le comprendre, à la mort qui ne veut pas de lui. Difficile alors de s’aimer et de s’accepter face à tant de lucidité. Il est neurasthénique tendance psychotique, selon sa mère, schizophrène selon le médecin, quand enfin il comprend pourquoi Manuel est aussi singulier, fatigué, apeuré, excité, violent même.
Il est Manuel, il est Anaël, il devient cette tête de Tambour dans laquelle sonnent toutes les cloches de la terre, annonciatrices de douleur et de chagrin.

Les chapitres alternent avec les récits d’Anaël, Manuel, Soledad. Le lecteur met quelques chapitres pour comprendre le rôle de chacun et ce que chacun exprime de la complexité des relations dans une famille, une fratrie.

Ces différents personnages nous interpellent tour à tour… D’abord Anaël, que l’on suit dans ses frasques avec les copains si peu fréquentables tout au long des années 70. Ses parents, Bonnie la mère qui ne sait pas comment faire pour contenter ce petit qui la déroute, le père qui n’en peut plus, le seul à travailler pour nourrir un famille et un fils impossible à maitriser. Sa sœur Ana-Sol et plus tard son mari, leur fille Soledad. Puis Manuel. Ou faut-il dire avant tout Manuel, car tout au long de sa vie il est conscient de sa maladie, de ses différences. Et même lorsque sa tête explose, que la douleur le saisit, il rédige un roman dont le héros est Anaël, ce double dont il écrit la vie sur une multitude de petits bouts de papiers, éparpillés, tourmentés, illisibles, comme sa « tête pourrie » sans doute.

Soledad est la seule qui, enfant, posait sur Manuel un regard égal, sans à priori, comme seuls sont capables de le faire les enfants. C’est à elle que Manuel lègue sa vie entassée dans des sacs emplis de petits papiers qui pèsent tellement lourds dans sa vie. Car lorsqu’elle décide de les déchiffrer, Soledad est enceinte, se pose alors la question de l’hérédité, de la transmission possible d’un gène toxique.

Roman étonnant, inspiré par l’oncle de l’auteur, qui décrit avec une certaine violence mais une grande véracité le poids écrasant d’une hérédité incompréhensible et méconnue de la schizophrénie ou de la maladie. Il y a aussi ces questionnements paralysants et pourtant vraisemblables : si je fais un enfant moi aussi, comment sera-t-il ? La véracité des sentiments et du désespoir intime, à la fois chez le malade et son entourage, qui transpire de ces lignes en fait un texte particulièrement émouvant et touchant. – Dominique Sudre

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La thématique de la folie comme mode de création m’a toujours passionnée. Cependant, ce roman m’a vraiment beaucoup déroutée et beaucoup interrogée sur la mission de transmission entre générations mais aussi juste entre personne au sein d’une même famille. Sur quoi repose un lien privilégié avec une personne en particulier ? Comment vivre avec un héritage transmis par un oncle complètement hors norme et tellement fort même s’il écrit sous différents supports au point que la vie de sa nièce en soit remise en cause.
La grande question de savoir si elle peut transmettre ce fichu gène déficient à cet enfant qu’elle porte mais qui lui fait tellement peur. Doit-elle donner la vie à cet enfant en prenant le risque de le voir «pourrir par la tête»?
Vous l’avez compris, dans ce roman, le ton est juste d’un être qui est conscient de sa déchéance et du pouvoir de destruction de la cellule familiale par excellence : « je n’étais en rien conforme à l’attente, une excroissance, une difformité, un raté de la machine. J’errais sans femme à montrer et sans travail pour me justifier de boire et de manger encore au frais des autres «à l’âge que j’avais» un «feignant», un «fils à sa mère» pour tout le monde parce que les vertiges la «neurachténie» demeurait de c’est inexplicable invisible à l’œil nu du commun. On ne pouvait pas être »malade» de «ça». Ainsi donc comme la maladie ne se voit pas, on pourrait penser qu’elle est fantôme…
La focalisation originale de ce roman permet de réfléchir sur le sens même du nombre de voix à donner à un récit…
Il y a l’idée même du fatum latin qui s’accomplit dans cette famille : «Elle ne veut pas, elle veut briser l’enchaînement implacable des maillons de la chaîne, l’infernal retour du même, de la tête fêlée qu’on se passe de génération génération. »
Ainsi, l’explication du titre ne se fait qu’à la page 147, lorsque Soledad pose quelques réflexions sur sa démarche avec le psy «ça se nettoie comment des siècles de passif ? Comment empêche-t-on les causes d’avoir des conséquences dans le grand tambour de la vie, même passée au lavage ? Comment met-on fin à l’implacable logique des faits et à leur survivance méthodique ? «Labourer ses terres intérieures», tout ça lui sont de grands mots… Dans son cas rien ne manque à la logique de la ligne et les maillons enchaînés bouclent les cadenas. Même ce qu’elle a forgé à coup de travail acharné cette vie apparemment «si réussie» établie à l’aide de tuteurs, de harnais, de fers, a fini par céder l’inévitable retour du fond à présent, les sangles se défont, la voiture dévie de sa trajectoire – sortie de route…
Ce qui conditionne la folie du personnage c’est évidemment le rapport à l’argent : « travailler pour s’acheter une voiture pour aller travailler me donner la gerbe. Si les gens étaient assez fou pour ne pas comprendre qu’ils étaient des chiens qui se mordait la clé en pensant attraper l’idéal, que pouvais-je y faire ? Je n’arrivais pas à m’accoutumer à l’idée d’être comme tous ces abrutis qui sont entassés dans des pavillons à poules- petit portail blanc et pelouse tondue au cm- et des rues bondées pour aller gagner de quoi crouter et faire crouter leur progéniture bouffeuse de merde surgelée.
L’oncle renchérit en disant «heureusement qu’il y en a qui veulent bien sacrifier leur intégration, leur bien comme il faut pour être la soupape de la cocotte-minute sociale des qui mènent sur l’autre rive et qui créent des univers parallèles pour montrer que le monde le «vrai» n’est peut-être pas le meilleur possible»
Apothéose pour la prof que je suis… lorsque que l’oncle malade, exclu de la société et complètement en décalage, mais peut-être lucide décrit le travail des professeurs : «ce titre me donnait la nausée. C’est tout ce qu’elle me souhaitait? Passez une vie à suçoter le même bonbon rose d’un savoir sans goût et s’acharner à le faire passer de bouche en bouche ? Corriger comme un âne des copies infirmes ? Je préférais encore faire la manche.»
Beaucoup de matières à méditer donc sur le fou qui le savait et celui qui croyait pouvoir dire que le fou l’était sans se poser une fois la question, si ce n’était pas lui le fou de l’histoire… – Delphine Palissot
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Ce livre est assez dur à lire, dans tous les sens du terme. Je tiens par avance à m’excuser du court avis que j’en donnerai. L’histoire, tout d’abord, est relativement compliquée. On parle de schizophrénie, de prendre sa revanche sur sa famille, de détruire sa famille plutôt. Ensuite, la manière dont est tournée le récit. J’ai eu du mal à situer les personnages, leurs rapports, leurs histoires à chacun. Pour moi, ce livre est à l’image de son histoire : flou. C’est comme si on était dans la tête du personnage psychotique, on confond, on croit comprendre mais non, on se perd, on mélange… D’un sens, j’ai trouvé ça bien fait, on vit la perdition du personnage en quelque sorte. D’autre part, je trouve que cette méthode rend la lecture brouillonne. Il faut s’accrocher au début de la lecture, sinon on ne tient pas. Arrivée à la moitié du livre en revanche, on prend nos marques, on tient bon et finalement, on y prend goût. Je trouve ça dommage que cette effet page turner n’arrive pas plus tôt. Je pense que sans les 68 premières fois, je ne me serais pas penchée sur ce livre. Si l’auteur essaie de nous déconcerter, tant par l’écriture que son personnage “malaisant”, c’est entièrement réussi ! Je ne regrette pas de l’avoir lu malgré mon état de confusion, mais je n’en garderai pas un souvenirs indélébile.- Marion Catherinet
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Un premier roman terrible, difficile. Pour la première fois, j’étais à deux doigts de renoncer à publier une critique, mais je me refuse à ne pas jouer le jeu car c’est une posture qui ne me ressemble pas…
Il n’est pas facile de parler de la maladie mentale en littérature ; c’est un sujet pour un essai, un témoignage, moins évident pour un roman. Ici, il est question de schizophrénie, thème qui convient sans doute mieux aux thrillers ou aux romans policiers avec le malade dans le rôle de l’assassin psychopathe ou de la victime…
La maladie mentale n’est pas reconnue par l’opinion publique comme une vraie maladie, avec ses symptômes et son côté invalidant. Dans les familles, c’est une honte dont on parle peu, que l’on cache sous d’autres motifs, « le centre et le point zéro de leur monde » … Dans la société, c’est difficilement acceptable et plutôt mal pris en charge et considération : le schizophrène est marginalisé, « in identifiable », n’a pas d’avenir, presque plus d’humanité.
J’ai d’abord été interpelée par l’épigraphe de Marguerite Duras qui rappelle que « toute première œuvre est l’histoire d’une vengeance prise sur sa famille », puis j’ai fait le rapprochement entre le personnage de Soledad et le prénom de l’auteure avant de me perdre dans l’écriture polyphonique et la temporalité du récit. Ce livre nous interroge sur le rapport entre psychose, famille, héritage et hérédité mais ne donne aucune clé de lecture ; l’auteure brouille les pistes et les points de vue, mélange les dates et les personnages, égare son lectorat, alterne des descriptions claires de la maladie et des épisodes de complet délire.
J’étais moi-même tellement perdue que j’ai effectué quelques recherches ; ainsi, je suis tombée sur un entretien que Sol Élias avait accordé sur France Culture pour l’émission « Par les temps qui courent » ; ainsi, j’ai mieux compris la complexité de l’échafaudage narratif et mieux « digéré » les passages les plus difficiles et, surtout, j’ai cessé de me demander pourquoi l’auteure infligeait cela à ses lecteurs(trices)… Elle s’est sentie investie d’une mission, celle de donner la parole à son oncle diagnostiqué schizophrène et de lui aménager un espace ou s’exprimer.
La formule consacrée qui dit qu’un livre ne laisse pas indemne prend ici tout son sensTête de tambour ne peut pas plaire… Il provoque horreur et pitié, nous plonge dans le tragique au sens classique du terme dans un huis-clos familial où la folie est à la fois vécue, subie, déniée et transmissible… où il faut se l’approprier pour pouvoir aller de l’avant. J’éprouve un profond respect pour Sol Élias, pour le paiement de sa dette, ce tribut dont elle doit s’acquitter.
Je suis sortie de cette lecture complètement sonnée, percutée… C’était sans doute annoncé dans le titre. Le cerveau humain se fait caisse de résonance et support de mémoire.
Je ne mettrai pas d’étoile : dans mon système d’appréciation, ce livre est hors-classement… – Aline Raynaud
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Ce roman confus et dérangeant raconte la schizophrénie, schizophrénie elle-même confuse et dérangeante. J’ai commencé cette lecture pleine de compassion pour cet oncle Manuel/Anaël à la tête toute cassée. Mais je suis bien obligée d’avouer qu’au fil des pages n’avoir plus ressenti aucune empathie et, ça aussi, ça m’a dérangé.
La famille décrite par Sol Elias m’a glacée. C’est dans les années 1970 que s’est déclaré la maladie de Manuel. A cette époque on en parlait moins et son entourage semblait refuser de l’admettre. Il était intelligent, beau, brillant, il avait tout pour lui. L’attitude de la mère à la fois victime et manipulatrice est terrible, elle qui n’appelle jamais Manuel par son prénom mais Fils ou Mon Fils comme pour mieux renforcer son instinct de possession.
C’est un récit qui ne peut pas laisser indifférent et j’ai très bien compris la sorte de folie qui s’est emparée de la nièce. Elle était certainement latente chez elle mais n’est ressortie qu’au moment où elle s’apprêtait à enfanter. Les problèmes d’hérédité sont passionnants. N’a-t-on pas toujours peur de transmettre nos tares familiales à nos enfants ?
Sol Elias, par la voix de Manuel, semble accuser la société de ne pas être faite pour le schizophrène. A qui la faute? Pour tous la vie n’est pas facile, il faut faire des efforts et l’attitude de Manuel peut sembler inadmissible tant il ne fait jamais rien pour les autres, vit en véritable parasite et étale une certaine perversité dans les écrits qu’il a laissé.
Et que penser de cette autre mère qui prend la peine d’expédier des cartons remplis des petits papiers de Manuel à sa fille au lieu de les garder pour la préserver? Il m’a été difficile de lire sans juger et ensuite sans me demander et moi, à la place de chacun de ces personnages, qu’aurais-je fait? – Françoise Floride – Gentil
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Quand s’ouvre ce roman, Manuel est en pleine crise d’adolescence. Il doit affronter son père qui ne comprend pas qu’il passe son temps à ne rien faire, même pas à aider sa mère aux tâches ménagères et qui passe son temps à le houspiller plus ou moins sévèrement, suivant ses humeurs. Mais il affronte aussi sa mère qui a choisi à l’inverse, de couver son petit. Cette Maman, surnommée Bonnie Cyclamen, «parce qu’elle avait le cœur si bon et que ses paupières ressemblaient au cyclamen qu’on avait dans le salon» va tout autant subir les foudres de son fils, bien décidé à leur faire payer le prix pour l’avoir mis au monde: «Je serais la croix à porter sur leurs épaules d’hommes pour toute une vie d’homme. Ils ne m’avaient pas tué quand ils avaient vu mon visage cyanosé de bébé tenu pour mort à la sortie du ventre de la mère, ni petit quand on pensait que j’avais une tumeur au cerveau tant j’avais la tête grosse de migraines, ni adolescent quand j’avais l’impression qu’un autre respirait dans mes hanches, ni plus tard, quand les doctes docteurs avaient décrété en chœur que j’avais « des troubles relevant indubitablement de la psychiatrie »
C’est à un long chemin de croix que nous convie Sol Elias. Un parcours d’autant plus impressionnant qu’il nous est raconté par Manuel lui-même, luttant contre ses démons et les laissant l’emporter, se révoltant contre le verdict des médecins – «La schizophrénie vous a coupé en deux, comme la hache du bûcheron le tronc du chêne» – et leur donnant raison lorsqu’il exploite sans vergogne ses parents, leur soutirant leurs économies.
Passant d’un centre psychiatrique à l’autre et d’une sortie à l’autre, de moments d’exaltation vite rattrapés par de nouvelles crises, il va comprendre qu’il ne peut rien contre ce mal qui le ronge: «La schizophrénie avait gagné la partie sur la vie. Elle avait tout raflé: le rêve, la création, l’amour, l’amitié.»
En lieu et place, il aura gagné la violence, la rancœur, la douleur et la souffrance. Entraîné dans cette spirale infernale, le lecteur partage cette impuissance, ce malaise, que ni les virées avec son copain, ni même la rencontre avec Anahé, une mauricienne qui a émigré avec sa mère et son enfant, ne pourront contrecarrer.
Le post-it qu’il colle au-dessus de son bureau: «On se suicide pour échapper à la pression de la vie, pour se soustraire aux exigences minuscules et aux parades familiales de l’existence» montre sa résignation. «Il ne lui reste qu’à devenir encore plus fou qu’il ne l’est déjà, qu’à se mortifier, se scarifier pour dire sa haine de lui-même et à se retourner contre ceux qui l’enchaînent et le regardent impuissants – les médecins, les parents, les autres patients. (…) Alors il devient Monster Schiz. »
Passera-t-il à l’acte, effrayé par celui qu’il est en train de devenir? Je vous laisse le découvrir et réfléchir sur le traitement que l’on réserve à ces malades. – Henri-Charles Dahlem

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