Voyage dans les coulisses des rencontres en milieu carcéral

« Le volet prison, ça se passe comment ? Il y a quoi avant les merveilleux textes des auteurs ? Comment cela s’organise ? On aimerait en savoir plus… »

Comment ne pas satisfaire de si jolies curiosités ? Voici donc un voyage dans les coulisses de ce volet plus discret mais non moins essentiel des 68 premières fois.

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2016 : une première fois.

En 2016, fébrilement, j’avais envoyé un mail à une responsable d’enseignement de la maison d’arrêt du Mans, avec envie mais sans rien connaître des procédures. Et parce que les aventures n’existent que par les rencontres qui les précèdent, j’ai rapidement eu rendez-vous avec la responsable pédagogique de la maison d’arrêt, un service de l’éducation nationale. C’était la première fois que j’accédais à ces lieux, le mur à perte de ciel, les barbelés pour couper la ligne d’horizon, la porte d’entrée blindée, tellement lourde à tirer.

On y va !

Là était lancé ce projet si cher à mes yeux, par l’enthousiasme et la passion d’une professeure incroyable.

Il a fallu mettre des cadres, rencontrer la coordinatrice culturelle (agent de l’administration pénitentiaire, la plupart des lieux de détention hébergent un coordinateur culturel, en charge de planifier les événements proposés et trouver des idées afin d’aider à la réinsertion des détenus par la culture) et planifier les visites.

Pour mettre l’eau à la bouche, une première rencontre a eu lieu, avec Anne Collongues dans le cadre du Salon du livre du Mans en octobre 2016.

La maison d’arrêt du Mans possède deux bibliothèques tenues par des personnes détenues formées. Les livres (Le monde entier – François Bugeon, Ce qui nous sépare – Anne Collongues, Les grandes et les petites choses – Rachel Kahn, Les échoués – Pascal Manoukian et Le grand marin – Catherine Poulain) ont été mis à disposition dans ces locaux, et après lecture, les détenus ont désigné comme lauréat, Les échoués de Pascal Manoukian.

Dans le même temps, une nouvelle rencontre avec une bibliothécaire de Nancy, en charge d’une association qui intervient au sein du centre pénitentiaire de la ville donne plus d’ampleur au projet. L’idée des premiers romans plait particulièrement pour la sincérité et la candeur de l’auteur, dans ce qu’il peut transmettre et dans la concrétisation d’un rêve d’auteur. L’association nancéienne fait le projet sien, opère une sélection d’une dizaine de titres, rejointe rapidement par son homologue de Metz.

Rachel Khan sera lauréate à Nancy, Pascal Manoukian et François Bugeon à Metz.

La mise en place des rencontres se fait sur une base logistique habituelle : point avec les attachés de presse, prise en charge des frais de transport, explication du déroulé de la journée. A ceci, s’ajoutent les contraintes liées à l’enfermement :  demander l’autorisation préalable de tous les auteurs sélectionnés pour accepter de franchir les portes, solliciter des accréditations à faire signer par le directeur d’établissement pour pouvoir entrer, rendre disponible la  seule grande salle ( équivalent à une salle de classe) qui sert de salle de cours, de lieu de culte et de lieux d’activités diverses, caler les heures de l’auteur sur celles auxquelles les détenus ont le droit d’être en dehors de leurs cellules, créer des documents pour la communication et l’information de la journée (l’illusion pourrait être de croire que la diffusion d’informations est facile dans un lieu clos, il en est tout autre : pas de réseaux évidemment, deux grands bâtiments à couvrir, des flyers pas toujours distribués comme une punition pour certains, intéresser à la littérature, ou tout simplement à l’autre,  là où la préoccupation est tout autre).

Il y a ceux qui s’inscrivent et toujours un décalage avec le nombre final de présents, ça dépend du week-end, de la décision rendue par le juge, du parloir ou non, de l’examen médical ou non. Le reste avant nous, avant la culture.

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Le bilan de la première année a été extraordinairement positif, les rencontres avec les détenus ont été des moments incroyables de vérité et d’humanité, trois heures denses, où les questions fusent sans filtre ni tabou ; et où les mots se posent sur le papier avec une intelligence folle (il est très difficile de faire sortir les textes écrits par des détenus en maison d’arrêt, il faut leur accord, mais aussi celui du juge d’instruction. Les démarches sont compliquées et demandent du temps, mais je ne désespère pas d’y parvenir un jour car il me parait fondamental de faire lire ces mots pour changer l’image que les gens du dehors portent sur les gens du dedans).

2017 : densifier et multiplier les rencontres

Fort de ces premiers succès, le projet a été reconduit pour l’année 2017 avec la volonté partagée de l’étoffer. Ainsi, en partenariat avec la coordinatrice culturelle, une demande de subvention auprès du Centre national du livre a été faite dans leur démarche d’action envers les publics empêchés  afin de permettre d’organiser la venue des 5 auteurs sélectionnés. En effet, faire venir des auteurs, en sus des frais de transport pris en charge par l’association s’accompagne d’une proposition de rémunération selon les critères prévus par la charte nationale des auteurs. Cette demande de subvention ne concerne que le projet du Mans, elle doit être en lien avec une bibliothèque de prison.

Dix titres ont été soumis à l’équipe pédagogique, cinq romans ont à nouveau été proposés aux détenus :

Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci

Les mains lâchées, Anaïs Llobet

Une bouche sans personne, Gilles Marchand.

Nous, les passeurs, Marie Barraud

Lucie ou la vocation, Maëlle Guillaud

Des exemplaires ont été achetés par l’association afin de permettre une lecture large.

A cette liste, se sont ajoutées deux rencontres aux sujets denses : Pascal Manoukian et Sébastien Spitzer.

L’auteur et ancien reporter de guerre, Pascal Manoukian, est venu parler avec eux de la Syrie, de DAESCH en partant de la lecture de son deuxième roman, Ce que tient ta main droite t’appartient. Les détenus volontaires ont eu à écrire sur : « Et si j’étais syrien », les textes ont été très dignes et pacifistes.

Une grande discussion sur ce qu’est un monstre avec la question de savoir si des actes monstrueux permettent de qualifier son auteur de monstre s’est engagée avec Sébastien Spitzer et son roman Ces rêves qu’on piétine autour de la figure de Magda Goebbels. Sébastien Spitzer a proposé aux apprentis auteurs de se mettre dans la peau de Napoléon que l’on venait d’exiler à l’ile D’Elbe. Il a été beaucoup question d’amour, de victoires inutiles et de choix de vie.

Anne Collongues, Maëlle Guillaud, Anaïs Llobet et Rachel Kahn nous ont offert des comptes rendus beaux et profonds de leurs visites.

2018 : pérenniser ces rendez-vous

On repart cette année, malgré des difficultés de financement, la lourdeur des demandes de subvention mais avec toujours autant de passion et la conviction que si la littérature ne sauve pas le monde, elle rend la vie plus belle, même pendant trois heures.

 « Madame, pourquoi vous faites ça pour nous ? »

Devant mon silence (la question venait après l’atelier d’écriture et la lecture de leurs textes toujours prenants), un autre prend la parole : « parce qu’elle, elle sait que l’on n’est pas des animaux. »

 

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Les 5 romans de la sélection 2017/2018 et les rencontres à venir.

 

Texte de Charlotte Milandri.

Crédit photos : Sabine Faulmeyer

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