Les pirates de la prison du Mans – par Anaïs Llobet

Cette rencontre entre Anaïs Llobet et les détenus de la Maison d’Arrêt du Mans a eu lieu le 25 septembre dernier.  L’auteure nous livre ici ses impressions sur une journée particulière, une première fois pas comme les autres.

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Ils se sont serré la main, s’adressant des clins d’œil malicieux ou des hochements de tête sévères et ils se sont assis, les uns après les autres, autour de cette grande table rectangulaire, posant leurs cahiers bien à plat, un stylo à côté. La porte est restée ouverte. Certainement, il devait y avoir une autre porte bien fermée, mais celle-ci est restée ouverte pour accueillir les retardataires et les courants d’air se faufilant dans cette prison du Mans aux hauts murs, fenêtres barrées et grilles cadenassées.

Ils étaient une trentaine ou une vingtaine de détenus. Suffisamment nombreux en tout cas pour poser toutes les questions que nul n’avait jamais osé me poser sur mon livre et mon métier, lancer des remarques timides ou impudentes, avec la soif d’en savoir plus, de dépasser les on-dit, les clichés, les mots vidés de leur sens.

Prison Anais 2

J’avais deux casquettes ce jour-là, journaliste et écrivain. Les questions, quand elles s’adressaient à la journaliste commençaient souvent par pourquoi vous. Pourquoi vous faites ça? Pourquoi vous les journalistes, vous dites des choses comme ça à la télé? Quand elles s’adressaient à l’écrivain, le ton changeait, il perdait ses accents accusateurs et c’était est-ce que. Est-ce que tout est vrai? Est-ce que vous avez perdu quelqu’un? Est-ce qu’après tout ça, vous êtes devenue croyante?

Certains avaient écrit leurs questions sur des petits papiers ou se les répétaient à voix basse pour ne pas les oublier. Les autres improvisaient, spontanés, francs, souriants. Hé Madame, pourquoi sur la photo vous êtes plus belle que dans la vraie vie? Ou encore: vous voyagez beaucoup, vous êtes sûre de ne pas fuir quelque chose? J’étais assise en bout de table, mes mains faisaient de grands gestes pour accompagner mes mots et cacher mon trouble. Je n’avais jamais été en prison. J’avais jusque-là rangé cet univers sous de pratiques dénominateurs communs : tous des gros durs, tous coupables, tous dangereux. C’est facile de ne pas s’interroger sur quelque chose qui ne se voit pas, sur ces bâtiments presque invisibles situés en banlieue de petites villes. C’est facile de vivre comme si la prison était toujours méritée, les détenus toujours coupables, la justice toujours juste. De cacher leurs destins derrière des masques anonymes, effrayants, rebutants. Mais ce jour-là, ils étaient devant moi, avec des prénoms, des histoires, des rires et des signes particuliers, des envies d’écrire et de raconter. Pourquoi étais-je celle qui avait la parole? J’avais envie d’inverser les rôles. De leur demander à mon tour pourquoi, est-ce que et surtout comment. Comment faites-vous? Comment faites-vous pour garder cet enthousiasme, cet humour, ces sourires? Comment fait-on quand on n’est plus libre pour garder un peu de curiosité?

Mais je n’étais qu’une parenthèse, un atelier écriture récompensé par une ou deux pauses-clopes, un intervalle dans des journées qui s’égrènent avec lenteur où les deux sens du mot “peine” se recoupent. Je n’avais pas le droit de leur poser des questions. C’était à leur tour.

Au bout d’une heure, la moitié sont partis, les autres ont ouvert leurs cahiers d’école ou pris des feuilles blanches.

Quand Charlotte m’avait dit que j’animerai un atelier d’écriture à la prison du Mans, j’ai paniqué. J’apprenais, et j’apprends encore, à écrire : je m’enfonce chaque jour tête baissée dans des impasses d’où je ne sors qu’en supprimant pages et chapitres, j’avance dans l’écriture de mon deuxième roman comme un marin dans une tempête dont il n’est pas sûr de réchapper et où, parfois, au-delà des crêtes des vagues, il aperçoit la lumière d’un phare; seule l’idée d’être si proche des côtes réussit à lui redonner courage et à s’accrocher au gouvernail.

Prison Anais 1

Alors, enseigner à d’autres le secret d’une recette que je ne maîtrisais pas? J’ai paniqué et noirci des pages, recrachant ce que j’avais pu apprendre, il y a longtemps, dans un lycée en Argentine, sur les ficelles narratives et autres lacets à nouer pour qu’un fil se tienne. Je relisais encore frénétiquement mes notes lorsque Charlotte est venue m’accueillir à la gare du Mans. En déjeunant avec elle, je l’ai écoutée parler avec émotion des sessions précédentes, évoquer leur richesse et leurs surprenantes révélations. Je compris qu’en guise d’atelier d’écriture, il s’agissait surtout d’une chasse au trésor. J’avais le rôle de la carte (et non du perroquet savant), celui de donner des indices, d’aider les participants à trouver le coffre aux pièces d’or : leur propre imagination.

Alors, face à la petite quinzaine d’écrivains en herbe assis autour de la table, j’ai proposé que nous complétions la phrase suivante: C’est la première fois.

C’est la première fois que M. voit son fils, lui qui n’a jamais connu son père.

C’est la première fois que B. vole, boit, se drogue.

C’est la première fois que N. est loin de sa mère.

C’est la première fois que J. se baigne dans une piscine.

C’est la première fois que H. n’a pas d’imagination.

Il y en a quelques-uns qui m’ont regardé, l’air perdu, un sourire désolé aux lèvres, le stylo levé en air ou glissé derrière l’oreille. Je n’y arrive pas, ont-ils murmuré, mais il a suffi de leur offrir une idée pour que leur feuille se remplisse de lettres.

Puis des doigts se sont levés. Je peux lire ce que j’ai écrit? En butant sur les mots ou au contraire en les scandant d’une voix forte, musicale, assurée et décidée, ils chuchotaient ou déclamaient leur texte sans craindre les rires ni les regards moqueurs : le silence se faisait et chacun écoutait, attentif, commentait, applaudissait. Nous avons fini l’atelier en complétant la phrase C’est la dernière fois, comme si nous nous échauffions pour mieux se dire adieu. J’entendais les stylos gratter les feuilles, les pages se tourner dans les cahiers. Ce n’était plus une prison mais une bulle où l’écriture était protégée, choyée, aimée par des pirates qui avaient trouvé le trésor.

C’est la dernière fois que M. n’est pas là lorsque son fils pleure la nuit.

C’est la dernière fois que B. vole, boit, se drogue.

C’est la dernière fois que N. embrasse sa mère.

C’est la dernière fois que J. tente de noyer quelqu’un.

C’est la dernière fois que H. se tait.

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Anaïs Llobet est l’auteure du premier roman Les mains lâchées paru en septembre 2016 chez Plon.

Crédits photos : Sabine Faulmeyer

 

CNL

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