Visite à la maison d’arrêt du Mans – par Maëlle Guillaud

Le 23 novembre dernier, c’était au tour de Maëlle Guillaud de venir à la rencontre des détenus de la maison d’arrêt du Mans, pour une discussion autour de son premier roman suivie d’un atelier d’écriture. Elle nous livre ici ses impressions sur une journée qui devrait rester longtemps imprimée dans sa mémoire. Attention, texte fort.

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« Surtout ne pleurez pas. C’est une émotion qu’ils ne comprennent pas. » Pleurer ? Mais pourquoi ? Dans quelques heures, je vais les rencontrer. Eux, dont j’imagine la vie à travers le prisme de préjugés ridicules. Eux, à qui je redoute de parler d’enfermement. Comment oser utiliser la métaphore de la cage en verre pour évoquer la vie de mon héroïne dans son couvent sans tomber dans l’indécence? Enfermement psychologique versus enfermement mental. L’idée me sert d’armure, me voilà parée. J’ignore en me dirigeant vers la gare, qu’ils ne m’en laisseront pas le temps.

« Surtout ne pleurez pas. » Moi, qui ai la larme facile, le vibrato frémissant, je n’ai aucune envie de pleurer. Simplement la volonté de me montrer à la hauteur de cette rencontre que je devine déjà si singulière. Depuis que je sais qu’elle va avoir lieu, je l’espère, je l’attends avec appréhension, je la guette en me préparant à un monde de violence. J’arrive à la gare avec une demi-heure d’avance. Je trompe les minutes en errant dans les rayons de la maison de la presse. Soudain, un enfant se jette sur moi et me roue de coups de pieds rageurs. Sa mère me hurle dessus. Qu’ai-je fait ? Aucune idée, mais je me réfugie sur le quai, énervée, triste. Et cette petite voix qui me murmure que cette rencontre est une mauvaise idée, que je ne suis pas prête pour la violence. Mais lequel des deux mondes l’est-il le plus ?

Paves et feuilles mortes

Me voilà devant la maison d’arrêt du Mans. Un bâtiment gris et aveugle, cerné de barbelés. L’image en évoque d’autres… Je me sens terriblement vulnérable en abandonnant mon sac, et donc mon portable, dans le coffre de la voiture de Charlotte. La présidente de l’association des 68 premières fois. En échange de mes papiers, on me tend un badge de visiteur aussi usé que les lieux. Détecteur de métaux. « On peut mettre cinq minutes pour entrer, comme vingt-cinq si ça se passe mal. » Ici, les grilles délimitent l’espace. L’enfermement prend brusquement sens. Moi, qui ai écrit un roman entier sur cette sensation, je l’effleure pour la première fois. « Ceux qui assistent à la rencontre n’ont pas droit à la promenade », me précise Charlotte. La promenade. Bruit de métal, je sursaute. La grille s’ouvre. Ils sont dans une cour. Dangereux, forcément. « Vous vous attendiez à une jungle. Des bêtes féroces. C’est ce que tout le monde croit », me dira l’un d’entre eux en me remerciant d’être venue. Parce qu’ici, on remercie. Pour tout. Et on s’excuse quand on se coupe la parole. Ici, on est bien élevé. On est respectueux. « Bonjour madame, vous allez bien aujourd’hui ? » me dit-on en me serrant la main. Ces mots, ce geste, seront répétés une trentaine de fois. A chaque nouvel arrivant. Profond sentiment d’étrangeté qui ne va plus me quitter. Ce moment va être important. Je le sais. Je dois être à la hauteur. De ces hommes qui entrent au compte-gouttes, je ne sais rien. Ni leurs crimes ni leurs délits. Je les observe. Ils ont entre trente et cinquante ans. Je crois. Quatre d’entre eux ont mon roman entre les mains et viennent le déposer sur le bureau. « Je ne l’ai pas fini, ne perdez pas mon marque-pages. » Je promets en jetant un coup d’œil amusé au livre plastifié. Ils le sont tous. Ils appartiennent à la médiathèque. Quatre pour trente. J’ai les joues en feu. Comment ai-je pu ne pas avoir l’idée de leur en apporter ? Ils s’asseyent devant moi. On me désigne la chaise derrière le bureau. Celle de l’enseignant. Mais je n’ai rien à leur apprendre. Essayer de leur transmettre le goût de la lecture ? « Certains lisent jusqu’à quatre livres par semaine. » Je jette un coup d’œil à la salle. L’endroit est neutre. Une salle de cours sans âme. Et sans fenêtres. De toutes petites ouvertures grillagées en haut des murs. Des meurtrières. Forcément L’image me fait sourire. Le silence est pesant. Je le romps en me présentant. Ma voix tremble. Mes mains sont moites. Je suis à bout de souffle. Aussitôt les questions fusent. Précises, affutées, inattendues, drôles. Torpillant mes idées reçues, terrassant mes craintes. Ils veulent tout savoir. Du personnage. De mon histoire. La vraie. La romancée. Ici les mots pèsent plus lourds. Plus justes. Plus de deux heures d’échange, de dialogues, de confidences. Je leur parle de Lucie, de mon travail d’éditeur, ils me parlent d’eux, de leur monde, de leur foi. On fait une pause. Un homme s’approche et se met à genoux devant moi. « Je ne vous demande pas en mariage ». J’éclate de rire en attrapant le papier qu’il me tend. Une adresse YouTube. Un extrait de Thalassa. Son heure de gloire quand il a retapé seul un bateau. « Vous verrez, j’étais un peu dingue. » Me voilà rassurée. « Moi, la mer, je l’ai traversée à la nage, me dit un autre. Je viens de Lybie. J’ai été en prison là-bas. Je veux raconter mon histoire. Vous me publierez ? ». Vertige. J’essaie d’expliquer la réalité de l’édition. Les difficultés. « On est habitué, vous savez ». Evidemment. « C’est votre première fois, madame ? » J’acquiesce. On passe à l’atelier d’écriture. J’écris une phrase au tableau. Une des premières de mon roman où il est question d’une grille qui s’ouvre sur une cour. Les têtes se penchent, les stylos galopent sur les feuilles. Tous jouent le jeu. Et tous vont lire, les uns après les autres, leur texte. Les premières phrases me clouent sur place. « Surtout ne pleurez pas. » Ils se dévoilent, se racontent encore et encore. Poésie brutale, chaotique. Les gorges se serrent, les sourires se font plus timides. Ici, on se laisse aller à être soi. Mes yeux s’embuent. Ne pas pleurer. Je les garde rivés sur le bureau. Ne pas céder à l’émotion. Ont-ils la moindre idée de la puissance d’évocation de leurs récits ? La force qui en émane ? Subjuguée, je les écoute, les observe se mettre à nu avec un courage qui force l’admiration. Une plaisanterie fuse. On rit de nouveau. Ping-pong de mots. « Vous savez madame que des couvents ont été transformés en prison ? » Je secoue la tête. « Comme celle du Havre. » « Pas terrible ». « Rouen, Angers, Bordeaux, Rennes… » Les villes défilent. Géographie de l’absurde. Et cette question entêtante : mais dans combien ont-ils été incarcérés ? « Ici, c’est propre, c’est neuf », me dit l’un d’entre eux. « Pas comme les cellules, me dit un autre, 9m2 pour trois. » « On est les oubliés de la société. » « Arrêtez de nous faire passer pour des victimes, tranche un tout jeune homme. Si on est ici, c’est qu’on a fait une connerie. Faut assumer ». A quel moment leur trajet a-t-il dérapé ? Qu’ont-ils bien pu faire pour se retrouver ici ? La neutralité du début n’a plus sa place. J’ai l’impression de les connaître. J’aimerais en savoir plus. Un gardien entre. Il est temps de partir. Je n’en ai aucune envie. Je les regarde s’engouffrer dans des boyaux de barbelés vers leurs quartiers. Les grilles se referment derrière moi. Y en avait-il autant à l’aller ? Je me retrouve sur le parking, la gorge nouée. « Surtout ne pleurez pas. » Si, seule dans le train je laisse enfin couler mes larmes. Trente visages, trente regards qui m’accompagnent aujourd’hui encore. Après cette traversée, ce voyage. Ils sont toujours là. Près de moi. Ils m’ont fait le plus beau des cadeaux, celui de retrouver un sentiment étouffé par la routine, la liberté.

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Maëlle Guillaud est l’auteur de Lucie ou la vocation, et son deuxième roman Une famille française paraîtra le 12 avril aux Éditions Héloïse d’Ormesson.

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