Quelqu’un ouvre une porte*, par Anne Collongues

Le 10 octobre 2016, Anne Collongues, auteur du roman Ce qui nous sépare, est allée à la rencontre des personnes détenues de la maison d’arrêt de Coulaines-Le Mans. Elle nous livre son récit de cette journée, avec talent et pudeur.

Se délester de tout. Pas de téléphone, pas de sac, rien dans les poches, seulement deux livres dans les mains. Une carte visiteur remise en échange de celle de son identité à l’entrée ; sensation de fragilité lorsqu’on entre ainsi dans la prison. La porte se referme sur notre passage et bien que milles portes se soient auparavant refermées derrière soi sans qu’on y pense, on se retourne sur celle-ci derrière laquelle le dehors soudain n’est plus une évidence. Enchaînement de couloirs, d’espaces extérieurs murés, de plusieurs grilles à franchir : désorientées, avec Charlotte nous suivons Elodie, la coordinatrice culturelle qui nous a accueilli, jusqu’à la salle où se passera la rencontre. C’est une pièce dont le mobilier – tables et chaises d’un beige coquille d’œuf– et sa disposition – un bureau unique placé du côté du tableau Velléda faisant face à tous les autres, font d’elle une salle de classe typique. À une exception près : les fenêtres ne sont pas placées à hauteur d’yeux, mais tout en haut des murs, longeant l’arrête du plafond. Lumière électrique donc, bien qu’il soit quatorze heures et qu’il fasse grand soleil à l’extérieur, et pas d’horizon où laisser errer le regard.

Les hommes entrent au compte-goutte et s’installent les uns après les autres, silencieusement, ils ont, pour la plupart, mon roman entre les mains ; émouvante vision. Leurs visages s’impriment en moi plus sûrement que leurs prénoms. Je suis mal à l’aise d’avoir la « place du professeur », de ce vide entre leurs tables et la mienne, des rôles que cette disposition nous attribue. Heureusement, cette configuration – prof / élève – disparaît aussitôt que commence l’échange. Leurs remarques et leurs questions sont affutées et précises, leurs impressions d’une franchise qui me désarme un instant. Sensation de nudité. Ils s’expriment et m’interrogent sans timidité, ni honte, ni peur, ni agressivité : curieux, naturels, polis. Nos statuts (détenu, écrivain…), ces costumes que les situations nous font porter, disparaissent – pas de jeu, pas de masque, on se parle d’homme à homme, c’est l’expression qui me vient. Rien ne nous sépare. C’est remuant et je suis un peu déstabilisée. L’heure et demie passe très vite. La conversation autour du livre ouvre des débats qui le dépassent largement et engagent chacun d’eux. Est-ce que dans les livres les histoires doivent finir bien ? Pourquoi les personnages ne se rencontrent-ils pas ? Pourquoi lit-on ? Pourquoi n’avez-vous pas choisi des personnes réelles ? Pourquoi les gens sont-ils tristes ? En quoi la télé est-elle responsable des idées qu’on se fait sur les autres ? La parole rebondit comme un ballon qu’ils se passent, ils sont réactifs, concentrés, très présents – même les quelques silencieux.

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Après une courte pause, ils reviennent, pour l’atelier d’écriture. Je leur parle d’Henri Michaux, de certains de ses poèmes-actions qui exorcisent ou remédient à un sentiment violent, lis quelques fragments de ses textes et puis j’abrège car je les sens – avec leurs stylos levés – pressés d’écrire. Je leur propose d’écrire à partir de Quelque part quelqu’un, ce long poème de plus de 160 propositions, cette série de captations de silhouettes, ce texte à l’incise récurrente où le geste d’écrire précède l’idée même. Rapidement, ils se penchent sur leurs feuilles – on n’entend plus alors que l’application de chacun et le chuchotement de l’un d’eux qui dicte son texte à défaut de pouvoir l’écrire lui-même. Mon cœur bat fort, je suis soufflée – j’ai les joues chaudes comme après avoir passé deux heures dans un vent de bourrasques vigoureuses et revigorantes.

Quand vient le moment de la mise en commun, du partage des textes, aucun ne s’excuse de sa production (comme c’est souvent le cas en atelier d’écriture), au contraire, ils ont une certaine fierté à lire ce qu’ils ont écrit, que ce soit trois phrases ou quarante, et spontanément s’applaudissent les uns les autres.

Voilà. Les trois heures se sont écoulées, ils me remercient avec des sourires, m’offrent leurs textes en souvenir, nous nous quittons avec des poignées de mains chaleureuses. Nous passons ensemble la première porte qui nous mène à l’extérieur, dans un triangle de béton, c’est là que nos chemins divergent : nous repartons vers l’extérieur, je suis un peu penaude de « sortir », de les laisser repartir vers leurs cellules où la télé en presque continu et l’absence de lumière naturelle rend difficile la lecture, ont-ils expliqué.

Après avoir retraversé le dédale de la prison en sens inverse, et récupéré nos cartes d’identités, nous voilà dehors, dans le parking, à marcher en silence vers la voiture, submergées chacune par ce que nous venons de vivre – cet échange brut où la parole – à partir du livre, du fait de lire, de ce qu’on écrit, des mots –  a ouvert un espace de liberté qu’ils ont suggéré d’échanger contre la promenade journalière dans le périmètre bétonné, et que je n’avais jamais ressenti avec autant de force avant.

(* Phrase issue du texte de Patrick, rédigé lors de cet atelier d’écriture).

Crédit photo: Sabine Faulmeyer

Ce texte est protégé par le droit d’auteur, merci de ne pas l’utiliser sans autorisation.

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3 réflexions sur “Quelqu’un ouvre une porte*, par Anne Collongues

  1. Airaud catherine dit :

    Bonjour, un très beau ressenti pour cette belle initiative. Cela réchauffe les cœurs et donne beaucoup d’espoir dans ces temps troublés. Encore bravo pour cette belle aventure.

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